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ŒUVRES
DE
FRANÇOIS RABELAIS
VOLUMES PARUS PRÉCÉDEMMENT :
Tomes I et II. GARGANTUA (2^ édition).
Tomes III et IV. PANTAGRUEL.
PUBLIÉS PAR
ABEL LEFRANC
PROFESSEUR AU COLIÉGE DE FRANCE
JACQUES ROULENGER, HENRI CLOUZOT, PAUL DORVEAUX,
JEAN PLATTARD et LAZARE SAINÉAN
IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE :
28 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de i à 28 ;
55 exemplaires sur papier de Hollande de Van Gelder, numérotés de 29
à 83;
et 3300 exemplaires sur papier vergé.
Tous droits réservés en tous pays.
Copyright by Edouard Champion (janvier 195 1).
MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.
'^M^S^-
ŒUVRES
DE
FRANÇOIS RABELAIS
ÉDITION CRITiaUE PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE
ABEL LEFRANC
MEMBRE DE l'iNSTITUT
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
TOME CINQUIÈME
TIERS LIVRE
INTRODUCTION par ABEL LEFRANC
TEXTE ET NOTES par HENRI CLOUZOT, D-^ PAUL DELAUNAY,
JEAN PLATTARD et JEAN PORCHER
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION
LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
3, QUAI MALAQUAIS, 5
I93I
?4
t
^
AVANT-PROPOS
Le tome V de l'édition critique des Œuvres de François Rabelais, qui
paraît aujourd'hui, comprend tout le Tiers Livre de Pantagruel, y aurais
souhaité grandement pouvoir le publier plus tôt, mais les conséquences
de la Grande Guerre se sont fait sentir, là aussi, comme en tant d'autres
domaines. L'équipe de mes cinq collaborateurs, si heureusement cons-
tituée, et qui paraissait assurée de se maintenir jusqu'à l'achèvement
de l'entreprise, a vu, au seuil du Tiers Livre, plusieurs de ses membres
la quitter. Pour des motifs divers, trois d'entre eux, dont le dévoue-
ment et la compétence avaient été si appréciés des lecteurs des quatre
premiers volumes, ont été amenés à interrompre leur précieux con-
cours, dont l'annonce m'avait décidé jadis à commencer cette grande
tâche. En même temps, un quatrième collaborateur, pareillement rabe-
laisant de marque, ne donnait plus à l'œuvre qu'un concours partiel.
Après l'immense crise, les circonstances ont été sans nul doute plus
fortes que les volontés. J'ai regretté vivement ces décisions de mes com-
pagnons de la première heure, mais, croyant plus que jamais à l'utilité
de l'entreprise, je me suis efforcé d'en assurer la continuation en faisant
appel à de nouveaux associés.
M.Jean Porcher, ancien membre de l'École française de Rome, chargé
de conférences à l'École pratique des Hautes Études, bibliothécaire au
département des imprimés de la Bibliothèque nationale, a été chargé
de l'établissement du texte et des variantes. Il a été aidé, dans ce déli-
cat labeur, par M. Pierre Pradel, bibliothécaire au département des
médailles de la Bibliothèque nationale, qui s'est occupé, en particu-
lier, de relever les variantes des diverses éditions.
En ce qui touche le commentaire, chacun de mes trois collaborateurs
VI* AVANT-PROPOS
a assumé la préparation et la rédaction des notes dans une ou plusieurs
spécialités, selon la répartition que voici :
M. Henri Clouzot, conservateur du Musée Galliera, a fourni des notes
pour le commentaire, jusqu'au chapitre XXVII du Tiers Livre, sur les
matières suivantes : topographie et allusions locales, folk-lore, archéo-
logie et faits historiques ; le docteur Paul Delaunay, ancien interne des
Hôpitaux de Paris, président de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts
de la Sarthe, auteur de savants travaux sur Ambroise Paré, Pierre Belon,
etc., a donné le commentaire de tout ce qui concernait la médecine,
la pharmacopée et les sciences naturelles ; M. Jean Plattard, professeur
à l'Université de Poitiers, a conservé le domaine qui lui avait été attri-
bué dans les volumes précédents : écrivains et textes de l'antiquité clas-
sique et humanisme de la Renaissance. Il a fourni, en outre, la suite
des notes de M. Clouzot, à partir du chapitre XXVIII, et rédigé les
explications des mots et vocables susceptibles d'éclaircissements'. Le
remarquable ouvrage, si complet, de notre ancien collaborateur Lazare
Sainéan : La langue de Rabelais (2 vol. in-8°, Paris, E. de Boccard, 1922-
1923) et le précieux Dictionnaire de la langue française du seizième siècle
d'Edmond Huguet, tant attendu des seiziémistes, et dont le second
volume est en cours de publication (in-4°, Paris, Libr. Honoré Cham-
pion, 1925 et années suiv.), lui ont fourni les éléments les plus utiles
pour cette partie du commentaire. D'une manière générale, on n'a pas
cherché, dans ce nouveau volume, à accroître l'annotation. Bien des
choses avaient été dites précédemment qu'il n'était plus à propos de
répéter. Il reste entendu que les dix volumes de la Revue des Etudes rabe-
laisiennes (^i^Oj-1^12}, dont il existe une table excellente, et les seize
volumes parus de la Revue du seizième siècle seront toujours utiles à
consulter sur les points qui comportent des explications étendues.
L'auteur de ces lignes a continué à assumer la direction de l'édition.
I. Comme précédemment, il n'a pas paru nécessaire d'expliquer les mots qui se trouvent dans
le Dictionnaire général de. la langue française d'Hatzfeld, A. Darmesteter et A. Thomas, ni cer-
tains autres que donne encore le Dictionnaire de Littré.
AVANT-PROPOS VII*
En dehors de l'introduction, qui est son œuvre personnelle (p. i à ci),
il a revu, avec tout le soin qui lui incombait, le texte et les variantes
ainsi que les notes et les commentaires dans le but d'assurer l'unité
et l'exactitude de l'œuvre. Toutefois, il entend bien laisser aux rédac-
teurs du texte et des notes l'entière responsabilité de leur travail, et
notamment pour les seconds, celle des explications et des citations
qu'ils ont présentées. Dans le cas où le collaborateur compétent s'abs-
tenait de fournir certaines références, jugées par lui inutiles, tels que
les renvois au Digeste, je n'ai pas cru devoir ajouter ces données, bien
que les ayant fait réunir. Les initiales des rédacteurs permettent de
spécifier l'appoint de chacun d'eux. M. Jean Plattard a continué d'as-
sister le directeur dans le travail d'organisation, en qualité de secrétaire
de l'édition, avec la même activité dont il avait fait preuve pour les pré-
cédents volumes. Il a procédé spécialement au choix et à la répartition
des notes. M. Robert Marichal, des Archives nationales, a bien voulu,
de son côté, nous prêter un utile concours pour certaines révisions.
Personne n'ignore que les difficultés de l'impression se sont encore
grandement accrues durant ces derniers temps. Ajoutons que le concours
de la librairie Champion, qui s'est chargée de tous les frais de la con-
fection matérielle du livre, comme aussi celui de notre imprimeur ne
nous ont pas fait défaut au cours de cette longue tâche. Nous espérons
bien que les volumes suivants paraîtront à des intervalles plus régu-
liers. Je m'occupe de constituer, dans ce but, une équipe plus nom-
breuse en faisant appel à de nouveaux dévouements.
Si l'édition critique a pu être commencée en 1907, ce fut grâce à
l'initiative toute spontanée de la marquise ArconatiVisconti, fille d'Al-
phonse Peyrat. Cette femme généreuse et éclairée, à l'intelligence fine
et cultivée, dont le nom restera attaché à tant d'œuvres utiles et à toute
une série de fondations scientifiques et d'enrichissements de nos musées,
s'est éteinte, à Paris, en mars 1923. Passionnée pour l'étude du sei-
zième siècle, et spécialement curieuse de l'histoire de la Renaissance
française,- elle avait voué aux ouvrages de Rabelais un véritable culte,
Viil* AVANT-PROPOS
qu'elle se plaisait à affirmer en toute circonstance. Ce sentiment s'était
manifesté dès ses années de jeunesse, comme le prouvent les lettres que
lui écrivait Léon Gambetta en 1877 et dont nous avons publié le texte
dans la R. B. R. de 1904. A partir de cette même année, elle suivit
assidûment les cours que le signataire de ces pages professait au Col-
lège de France sur la vie et les œuvres du Chinonais. Ce fut même à
l'issue de l'une de ces leçons, consacrée à Pantagruel, qu'elle lui proposa,
avec cette conviction enthousiaste et communicative qui rendait son
amitié si précieuse, d'organiser le travail.
On sait le reste. Les seiziémistes n'oublieront jamais tout ce que lui
doivent les études rabelaisiennes, et la mémoire de la Marquise Arco-
nati sera toujours associée, dans leurs cœurs et dans leur souvenir, à
la publication que sa pensée vigilante a permis d'entreprendre et que
nous souhaitons ardemment pouvoir mener à bonne fin.
r- A. L.
^
INTRODUCTION
ÉTUDE SUR LE « TIERS LIVRE »
Par ABEL LEFRANC
A LA MÉMOIRE DE
JEAN-ABEL LEFRANC
14 MARS 1892 — 2 SEPTEMBRE I928
CITÉ A l'ordre de LA NATION.
CHAPITRE I
LA GENÈSE ET L'HISTOIRE DU « TIERS LIVRE »
I. Rabelais de i534 à 1546.
Entre la publication de Gargantua, en 1534, et celle du Tiers Livre, en
1546, Rabelais n'a offert au public aucune œuvre nouvelle. Il s'est contenté,
entre 1535 et 1538, de donner ou de laisser paraître des rééditions de Pantagruel
et de Gargantua et plusieurs Almanachs. Viennent ensuite quatre années de
complète abstention : rien de lui ne paraît en librairie. En 1542 l'édition défi-
nitive des deux premiers livres et de la Pantagrueline Prognostication, revus, cor-
rigés et augmentés, est mise en vente chez François Juste. On sait assez toute
l'importance de ces deux petits volumes dans l'histoire du texte rabelaisien.
Puis, peu après, la même année, autre réédition, cette fois non expurgée, des
deux livres, chez Etienne Dolet, faite contre le gré de l'auteur, et à laquelle
succéda aussitôt une seconde publication du texte définitif chez le successeur de
François Juste, Pierre de Tours. En 1543, ce même libraire remet en circula-
LE TIERS LIVRE. I
X
II INTRODUCTION
tion l'édition mise au jour, Tannée précédente, par Juste, avec un titre cartonné.
Et c'est tout jusqu'en 154e. Nulle velléité chez le Maître, avant la fin de 1545,
de fournir à la curiosité fervente de tant de lecteurs la continuation de son roman.
Certes, la Bibliothèque française de la Croix du Maine et du Verdier nous donne
comme publié dans cet intervalle un ouvrage dont voici le titre : Stratagèmes,
c est-à-dire prouesses et ruses de guerre du preux et très célèbre chevalier Langey, au
commencement de la tierce guerre Césariane, traduit du latin de Fr. Rabelais par
Claude Massuau ; Lyon, Seb. Gryph. 1542. Toutefois, personne n'a jamais
rencontré un exemplaire de ce livre, et il sera prudent de n'en pas faire état
tant que son existence ne sera établie que par cette mention ".
Pourquoi donc, après l'éclatant succès de ses premières productions litté-
raires, ce long silence de près de douze années, durant la période qui fut en
somme, pour l'écrivain, la plus florissante et la plus tranquille de son existence?
Il est difficile de le dire avec certitude. Son activité professionnelle de médecin,
poursuivie en plusieurs résidences successives, et ses voyages fréquents n'y furent
sans doute pas étrangers. Les animosités aussi tenaces que redoutables qu'il
s'était attirées dans le clan des théologiens firent le reste. Il faut considérer,
d'autre part, que Gargantua ne laissait prévoir aucune suite. Avec l'épisode de
Thélème, les différents personnages du roman avaient conquis, si l'on peut
dire, une situation de tout repos, qui ne semblait guère comporter de nou-
velles aventures. Certes, la fin de Pantagruel annonçait une continuation, mais
en termes tellement burlesques, malgré certains éléments non dépourvus de
logique, que l'on ne pouvait y chercher des données plausibles sur les inten-
tions de l'auteur. Il est évident que la verve satirique qui avait valu à notre
grand Tourangeau un double succès sans précédent n'était nullement épuisée-
Tout au contraire, entre l'été de 1535 et 1545, les péripéties d'une vie quelque
peu agitée et nomade qui se déroule à travers la France et même, à quatre
reprises différentes, par delà les Alpes, la fréquentation des milieux les plus
I. Les éditeurs du Rabelais Varionim de 1825 (t. VI, p. 257, n. 16) disent de ce livre :
« Nous avons cette traduction dans notre bibliotlièque sous le titre de Discipline militaire,
in-80, Lyon, 1592, et il en existe une autre édition de 1551, in-f" ». C'est là une erreur com-
plète qu'il importe de signaler. La Discipline militaire, attribuée jusqu'à ces derniers temps à
Guillaume du Bellay et qui est maintenant reconnue comme étant l'œuvre de Raymond de
Fourquevaux, n'a rien à voir avec Rabelais. Nous renvoyons, sur ce point, à l'étude que nous
avons publiée dans la R. S. S., t. III, 191 5, p. 109-154. Il est possible que Rabelais ait écrit
un ouvrage en latin sur Guillaume du Bellay, mais ce livre n'a pas dû être imprimé. Claude
Massuau est cité, avec Rabelais, parmi les familiers du grand capitaine, dans le Quart Livre,
chap. xxvii.
GENESE DU TIERS LIVRE III
divers, jusqu'à et y compris ceux des cours de France et de Rome, ses luttes
mêmes avec la Sorbonne et les adversaires de l'esprit de la Renaissance n'avaient
fait qu'enrichir encore le trésor de son expérience et fournir de nouveaux
thèmes à sa prestigieuse imagination.
Représentons-nous, afin de rendre cette esquisse plus concrète, la série des
circonstances exceptionnelles, pour ne pas dire des chances singulières, qui le
favorisèrent durant ces douze années. Au cours des huit mois qu'il passe en
Italie dans l'entourage du cardinal Jean du Bellay, il approche presque fami-
lièrement un grand pape, après Clément VII, et s'initie aux multiples négocia-
tions et intrigues politiques qui se déroulent dans la Ville éternelle (juillet 1535-
avril 1536); il contemple le plus puissant monarque de la chrétienté, Charles-
Quint, lors de l'entrevue d'Aigues-Mortes (juillet 1538) ', à laquelle il assiste dans
l'entourage de François I" ; il suit de près, aux côtés de l'évèque de Paris, son
protecteur déclaré, certaines des affaires diplomatiques les plus importantes et
les plus compliquées du règne, spécialement les tractations poursuivies avec
les protestants d'Allemagne ; il s'initie, à diverses reprises, auprès de son autre
« patron » Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, l'illustre capitaine, l'une
des plus hautes figures de l'époque, à la remarquable organisation du Piémont,
nouvellement conquis. Quelle vie intense il dut mener dans ses délicates fonc-
tions de médecin, de secrétaire et de confident (milieu de 1540 à décembre
1542) ! Quelles amitiés précieuses n'entretint-il pas avec nombre d'esprits de fine
ou profonde culture : savants de tout ordre, écrivains, penseurs^ diplomates et
agents politiques, artistes ! On en pourrait dresser une liste impressionnante :
Georges d'Armagnac, Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais, Guillaume
Pellissier, évêque de Montpellier, avec lequel il correspond si volontiers, l'illustre
Guillaume Budé, qui le suit depuis sa jeunesse poitevine, François Errault, seigneur
de Chemant, qui va devenir chancelier de France, Pierre de Paschal, Boys-
sonné, Hugues Salel, Clément Marot, Etienne Dolet, jusqu'à la brouille qui
survint en 1542, Antoine Arlier, Claude Chappuys, Briand Vallée, Maurice
Scève, sans doute André Thevet; citons encore les amis de l'Orléanais : Fran-
çois Daniel, le seigneur de Saint-Ayl, Antoine Hullot, Framberge, Massuau ;
les poètes latins : Salmon Macrin, Nicolas Bourbon, Visagier, avant la rupture,
Gilbert Ducher, Hubert Sussanneau ; les architectes Philandrier, Philibert de
l'Orme, les médecins Rondelet et Schyron, et tant d'autres : philologues, archéo-
logues, libraires et imprimeurs. Une poésie de Ducher, publiée en 1538 et
I . Peut-être avait-il déjà vu Charles-Quint, à Rome, en 1536 (entre le 5 et le 11 avril). Cf.
V. L. Bourrilly, Lettres écrites d'Italie par François Rabelais, Paris, 19 10, in-8° (Publication de la
Société des Études rabelaisiennes), p. 21.
IV INTRODUCTION
restée longtemps inconnue de ses biographes, nous permet d'apprécier la répu-
tation d'esprit supérieur, hautement philosophique, que Rabelais s'était acquise
parmi les lettrés de son temps. Toute une série de témoignages poétiques
viennent attester, à côté de celui-là, l'estime que professent à son égard nombre
d'écrivains contemporains.
A la philosophie, à propos de François Rabelais : Des plumes plus que dédaliennes garnissent
tout ton corps et ce n'est pas inutilement ni sans motif. Grâce à elles tu t'élèves à travers les
airs, laissant sous tes pieds les nuages humides jusqu'à ce que tu sois arrivée dans les régions
où le ciel est éniaillé d'étoiles. Dans ces espaces, pendant le jour, Phœbus brûle de mille feux;
la nuit Diane répand sa pâleur glacée. De là, le maître des airs contemple la mer que sillonnent
les voiles, et les terres immobiles et les enfers. Un tel privilège ne suffit pas encore à te rendre
pleinement heureuse ; tu entraînes et ravis dans les espaces éthérés tes fidèles, ô divine. Parmi
eux, au premier rang, apparaît Rabelais, maître suprême dans les études qui te révèlent, ô sagesse
sacrée '.
Le docte praticien n'est pas moins prisé : si, pour des causes que l'on indi-
quera plus loin, Rabelais se voit forcé d'abandonner précipitamment sa charge
de médecin de l'Hôtel-Dieu de Lyon (février 1535) ^ il réussira, un peu plus
tard, à poursuivre sans encombre la carrière médicale. Après cette fugue,
entourée de mystère — Grenoble fut sans doute le lieu de sa retraite, — il part
pour Rome, où il séjournera de juillet 1535 au début d'avril 1536. C'est alors
qu'il obtient du pape Paul III un bref d'absolution de son « apostasie », c'est-à-
dire de l'infraction aux statuts ecclésiastiques qu'il avait commise en quittant,
sans la permission de ses supérieurs, sa robe de moine, pour courir le monde
en habit de prêtre séculier et prendre ses grades de médecine. Cette bulle lui
permettait d'entrer dans un couvent de l'ordre de Saint Benoît, à son gré : dans
l'espèce, l'abbaye de Saint-Maur-les-Fossés, devenue, par une bulle de Clé-
ment VII du 13 juin 1533, une collégiale de chanoines, avec l'évèque de Paris
1. Voy. notre article : Une poésie inconnue sur Rabelais philosophe dans R. E. R., t. I, p. 202-
203.
2. Nous savons par le texte des Arch. Comm. de Lyon, BB, 54, f" 21, que ce départ soudain
de Rabelais, sans congé, s'était alors produit pour la seconde fois. On n'a pas cherché jusqu'ici
à savoir quand la première fugue avait pu s'accomplir. A notre avis, celle-ci se place très natu-
rellement après la condamnation de Pantagruel, vers la fin d'octobre 1533. Rabelais dut dispa-
raître prudemment pour quelque temps. On constate sa présence à Lyon, le 17 janvier 1534:
il y reçoit alors, sur son traitement de 40 livres d'une année, allant du 31 janvier 1533 au
31 janvier 1534, seulement 27 livres, en déduction de ses gages. L'évèque de Paris, Jean du
Bellay, l'emmène aussitôt avec lui à Rome. Il y aurait donc une véritable concordance entre la
première absence irrégulière et la seconde, puisque l'une comme l'autre furent suivies d'un
voyage en Italie avec Jean du Bellay.
RABELAIS MEDECIN V
— alors son protecteur Jean du Bellay — pour doyen. C'est le moment où il
achève de se familiariser avec les questions de politique générale dans le lieu du
monde le plus propice à une telle initiation.
De retour en France, le nouveau prébendier rencontre chez ses confrères de
Saint-Maur une opposition qu'il ne dut pas réussir à neutraliser'. En tout cas,
sa qualité de chanoine séculier semble bien lui avoir procuré le moyen de
recouvrer ses droits civils. Dès lors qu'il ne peut résider dans la collégiale, il ne
s'en trouvera que plus libre, apparemment, pour rentrer dans le siècle (1536-
1537). Dans le remarquable tableau, trop rarement cité, qu'Etienne Dolet a tracé
de la Renaissance des lettres, sous le mot Lilerse de ses Commentaires de la langue
latine (1536) ^, le célèbre érudit nomme Rabelais parmi les six médecins fran-
çais qu'il considère comme les plus experts à l'heure où il écrit. L'auteur de
Pantagruel assiste à Paris, en février 1537, à un banquet offert au même
Dolet, en compagnie de Budé, Bérauld^ Danès, Toussain, Macrin, Bourbon,
Visagier et Marot. Revenu à Montpellier, il conquiert le grade de licencié en
médecine, puis celui de docteur (mai 1537), exerce ensuite à Narbonne et sur
les bords de l'Aude. On le voit, peu après, professer son art à Lyon et y diriger
des démonstrations anatomiques (juin à septembre 1537). Après quoi, nous le
retrouvons à Montpellier, où il donne avec un grand succès des leçons sur les
Pronostics d'Hippocrate et, de nouveau, une démonstration publique d'anatomie-
De toute évidence, il s'impose par sa valeur professionnelle et par son talent de
parole. Ses dons de séduction le rendent populaire dans ces divers milieux, et
sans doute aussi parmi ses malades, tout réjouis « par la face joyeuse, seraine,
gracieuse ouverte, plaisante » de leur médecin . Il existe une série de poésies
latines qui témoignent de sa valeur de clinicien et de psychologue.
En quels lieux et dans quelles conditions le Chinonais poursuivit-il alors
la carrière médicale qui semblait s'ouvrir devant lui facile et brillante ? L'état
actuel des recherches ne permet pas de le savoir. Sa biographie présente, en
effet, à ce moment-là, une lacune complète de deux années. Après la célèbre
entrevue des deux monarques, qui nous le montre dans l'entourage de Fran-
çois \", Rabelais revient à Lyon avec le roi et sa suite vers la fin de juillet
1538 ; mais, à partir de ce retour, nous perdons sa trace jusqu'au mois de juil-
let 1540, époque à laquelle on constate sa présence à Turin. Où a-t-il vécu
cette période mystérieuse? Est-ce le moment qui le vit aimer une femme dont
1 . Voy. sur ce point l'article si neuf d'Henri Clouzot, R. E. R., VII, 260.
2. Tome I^r, col. 1156-1159 : « Ex medicorum scholis ad certamen concurrunt Sympho-
rianus Campegius, Jacobus Sylvius, Joannes Ruellius, Joannes Copus, Franciscus Rabelsesus,
Carolus Paludanus. »
VI INTRODUCTION
le nom est resté ignoré, et connaître les joies de la paternité ? Le petit Théo-
dule, qui naquit à Lyon et vit, au dire de Boyssonné, des cardinaux autour de
son berceau ', mourut-il en Piémont ? La conjecture paraît assez vraisem-
blable. Tout en poursuivant la pratique de son art, Rabelais a pu remplir,
durant ces années, certaines missions politiques ou diplomatiques, en vivant
dans l'ambiance des du Bellay, au « paradis de salubrité, aménité, sérénité,
commodité, délices, et tous honnestes plaisirs de agriculture et vie rustique »,
c'est-à-dire à Saint-Maur-les-Fossés, auprès du cardinal, ce type achevé de
prélat français, qui participe à toutes les curiosités de la Renaissance, ou même
déjà à Turin, aux côtés du seigneur de Langey, qu'on a pu appeler l'honneur
et l'ornement de la noblesse française.
Le séjour en Piémont s'étend jusqu'à la fin de 1542, coupé par deux voyages
en France ; le premier causé par une correspondance imprudente de Rabelais
avec Barnabe de Voré, sieur de La Fosse, aventure qui prouve à quel point
notre Tourangeau persistait à s'occuper de négociations d'ordre politique ; le
second, par le besoin qu'éprouvait Langey de conférer avec le roi et ses
ministres des affaires d'Italie. Ce voyage (novembre 1541 à mai 1542) fut
aussi marqué par une joyeuse étape de notre « architriclin » en pays Orléa-
nais, notamment au château de Saint-Ayl. L'étroite entente qui se manifeste
alors entre le gouverneur du Piémont et son médecin achève de rendre celui-
ci persona grata et de le mêler à la vie de la cour. Toutefois, les condamna-
tions prononcées par les théologiens de Paris contre Pantagruel, en octobre
1533, et contre Gargantua, k la fin de 1534, restaient gênantes et même mena-
çantes. Rabelais se décide donc, pour sa tranquillité et pour celle de ses pro-
tecteurs, à entreprendre une révision de ses deux livres. Fort adroitement con-
çue, cette correction, qui, au point de vue littéraire, confère à ses ouvrages une
perfection plus grande encore, se borne à atténuer un certain nombre de har-
diesses et d'allusions satiriques, tout en en laissant subsister d'autres, non moins
agressives. L'auteur feint un amendement général qui ne va pas très loin quand
on y regarde de près. Cette nouvelle édition paraît, chez François Juste, en
1542. Le grand nombre de coquilles qui la déparent donne lieu de supposer
que l'écrivain remit son texte révisé à son éditeur en repartant pour le Pié-
mont, vers le début de mai 1542, et qu'il ne corrigea pas les épreuves, en rai-
son de son éloignement.
I. Quem cernis tumulo exiguo requiescere vivens
Romanos habui pontifices famulos,
font dire à l'enfant les vers de Boyssonné.
RABELAIS MAITRE DES REQUÊTES VII
Les Sorbonistes n'eurent garde de se tromper sur les sentiments véritables
de l'ancien cordelier; ils répondirent, peu après, à cette concession, plus appa-
rente que réelle, en renouvelant leur censure, qu'atteste un catalogue de livres
condamnés rédigé par eux, à la demande du Parlement, le 2 mars 1543. Sous
leur forme adoucie, les deux petits livres ne trouvèrent pas grâce devant le
tribunal qu'ils avaient, quelque dix ans plus tôt, couvert d'un ridicule immor-
tel. En vain, l'auteur avait remplacé partout les mots théologiens, sorbotiagres,
sorhonicoles, etc., par le terme sophiste : ces changements et d'autres ne pouvaient
donner le change à personne. Bien que son nom ne figurât pas sur les listes
des livres censurés, nul n'ignorait l'identité de l'auteur. Donc, du côté de la
Sorbonne et de tous les partisans des doctrines et des méthodes du passé, une
hostilité foncière continue de s'afBrmer, qui ne désarmera en aucun cas. Seules,
les protections qu'il s'était acquises dans les milieux dirigeants et chez certains
membres du haut clergé, sympathiques aux idées de la Renaissance, ont pu
engager Rabelais à braver ces rancunes vigilantes.
Mais voici que la santé du grand soldat-administrateur, épuisée par tant
de labeurs divers, périclite à Turin. Langey dicte son testament, où Rabelais
figure pour une rente de 50 livres, en attendant qu'il ait obtenu 300 livres de
bénéfice, et rentre en France, pour y mourir près de Tarare, le 9 janvier
1543. Aucun événement ne dut être plus douloureux au cœur de l'écrivain
durant tout le cours de son existence. Son œuvre en témoigne suffisamment,
comme aussi le tendre dévouement avec lequel il poursuivit l'accomplisse-
ment des dernières volontés de son maître, jusqu'au jour des obsèques solen-
nelles (5 mars 1543), dans la cathédrale du Mans. Ici s'insère, selon toute
probabilité, l'admission de l'auteur de Paiitagruel p3.rmi les maîtres des requêtes
du roi, fait révélé par le Discours de la Court de Claude Chappuys, publié en
1543 (privilège du 21 mai), et qui marque en quelque sorte l'apogée de sa
faveur. Il est à présumer que l'intervention du cardinal de Bellay, désireux de
récompenser les services du fidèle collaborateur de son frère, et l'appui du
nouveau chancelier de France, François Errault, dont les liens d'amitié avec
Rabelais nous sont connus, et probablement aussi celui de la reine de Navarre
ont contribué à obtenir cette nomination d'un écrivain, certes déjà célèbre,
mais dont les ouvrages venaient d'être condamnés pour la troisième fois par
la plus haute autorité religieuse du royaume.
A partir du milieu de 1543, la vie du Chinonais nous échappe entièrement
jusqu'au 19" jour de septembre 1545, où nous le voyons recevoir un privilège
pour son troisième Hvre. Il s'agit donc d'une nouvelle disparition de plus de
deux ans que rien ne permet encore d'éclaircir. A notre avis, c'est du côté
VIII INTRODUCTION
d'un labeur diplomatique ou politique que les recherches futures des rabe-
laisants devront utilement s'orienter. Les hypothèses que nous espérons, quelque
jour, pouvoir formuler au sujet de ces années mystérieuses s'appliqueront, à vrai
dire, à une activité de ce genre.
De toute façon, on vient de le voir, les circonstances étaient devenues favo-
rables à un retour du Maître vers la littérature. En dépit des hostilités qu'il
sentait toujours en éveil, il lui était permis désormais de penser à la prépa-
ration, puis à la publication de son Tiers Livre. Certes, la lutte restait inévi-
table, mais le risque lui apparaissait moins grand que pendant les années qui
avaient précédé son entrée au service du roi. Du reste, l'œuvre qu'il médi-
tait devait être différente des parties antérieures, d'un ton plus philosophique,
moins agressif peut-être à l'égard des idées, mais non des puissances reli-
gieuses et judiciaires.
La période de la carrière de Rabelais que l'on vient d'esquisser l'a conduit
jusqu'à l'âge d'environ cinquante ans, d'après nos supputations ; elle lui a conféré
une maturité dont l'œuvre qui s'annonce portera l'empreinte. Son goût pour
la science n'a fait que s'étendre et se diversifier. Les autorités, citations et
réminiscences fournies par l'antiquité vont se multiplier dans de très sensibles
proportions. Les critiques modernes ont reconnu que des recherches person-
nelles avaient contribué à ses énumérations et références et qu'il n'avait pas
tout demandé, tant s'en faut, aux compilations alors en faveur d'un Ravisius
Textor, d'un Rhodiginus ou de leurs émules. Celles-ci ont pu lui être utiles
assurément, mais leur rôle apparaît, somme toute, comme secondaire. Ses
sources préférées, dont on a traité précédemment, continuent d'être, en pre-
mière ligne, Lucien, Plutarque et Pline, et Erasme parmi les modernes.
D'autres auteurs anciens, tels que Pausanias, Philostrate, Athénée, Élien,
Macrobe, Valère-Maxinie, le commentaire de Virgile par Servius, etc., lui,
fournissent des références. En médecine, en physiologie et en botanique, ses
connaissances se sont précisées durant cette période d'études et de pratique.
L'art de la divination l'a pareillement attiré, sans qu'il en fût dupe '. Pas plus
qu'un Montaigne, il ne devait croire à la sorcellerie, mais le temps n'était pas
I . Voy. par exemple : A. Garrigues, La Botaiwmancie de Rahelais, Pamirge che:( Her Trippa,
Concours médical, 49= année, no 43 bis, 26 octobre 1927, p. 2831-2836, et W. F. Smith, Le
mauldict livre dupasse temps des de\, R. E. R., VII, 1909, p. 367, etc. — Ce curieux domaine
de la divination chez Rabelais soulève encore plus d'une question intéressante. On constate,
par exemple, que son ami Gryphius publie justement à Lyon, en 1 546, une réédition du livre
intitulé : Arlemldori Daldiani philosophi excellentissimi de Somniorum interpretatione libri
quinque : Rabelais aurait-il été pour quelque chose dans cette publication?
LES SOURCES DU LIVRE IX
encore propice à l'aveu d'une telle opinion. Il savait toutes les erreurs lamen-
tables commises chaque jour dans ce domaine. Aussi a-t-il soin de noter,
touchant la sibylle de Panzoult, qu'il « n'est chose confessée ne avérée qu'elle
soit sorcière ».
Sa compétence en matière juridique, qui a eu son point de départ au foyer
paternel — n'oublions pas qu'il est le fils d'un homme de loi — pour se déve-
lopper ensuite à Fontenay-le-Comte^ auprès de Tiraqueau, puis à Poitiers et
peut-être aussi à Paris, vers 1528, s'affirme tout spécialement dans le Tiers
Livre. Il en use même en véritable prestidigitateur. Si, en effet, les références
au Digeste, qu'il met dans la bouche de Bridoye, sont exactes, il est hors de
doute qu'elles sont alléguées abusivement et à contre-sens.
Sans prétendre découvrir chez lui des notions que les découvertes les plus
récentes de la science nous ont permis d'acquérir, on peut cependant signaler
l'étonnante prophétie relative à l'aviation qui termine le chapitre LI.
Ces derniers temps, les recherches d'un pénétrant historien de la philosophie
du moyen âge nous ont mis à même de mieux connaître le rôle des doctrines
et des conceptions particulières de cette époque dans l'œuvre de Rabelais '. Ce
n'est pas, certes, qu'il ne se rencontre encore, à cet égard, plus d'une obscu-
rité. Toutefois les rapprochements déjà acquis suffisent à laisser deviner quelle
pratique sérieuse l'ancien cordelier et bénédictin possédait des textes médié-
vaux. M. Gilson voit dans les chapitres m et iv du Tiers Livre un résumé
incroyablement dense, et toutefois d'un mouvement admirable, de toute la
physiologie médiévale, commandée, du reste, par l'œuvre d'Aristote. N'oublions
pas davantage la familiarité de Rabelais avec les sermonnaires. Dans l'ensemble
des éléments qui contribuèrent à former la figure unique qu'il représente dans
la littérature universelle, il serait injuste de ne pas tenir compte de la présence
du « sel franciscain ».
Muni d'une expérience et d'une érudition qui n'ont cessé de s'accroître, Rabe-
lais se sentait mieux armé pour exposer sa pensée propre sans recourir à des
symboles. C'est ainsi qu'il a mis plus de lui-même dans cette troisième partie
que dans les précédentes. Il use amplement de la discussion, se plaisant à peser
le pour et le contre, à mêler le famiHer au sévère, avant de conclure en parti-
san résolu de la mesure, de l'équilibre et du bon sens. Son art merveilleux, qui
semblait avoir déjà révélé tous ses secrets, connaît encore un nouvel épanouis-
sement. Maître d'une observation de la vie et d'une fantaisie qui n'ont sans
I . M. Etienne Gilson, dans la Revue d'histoire franciscaine, t. I, p. 257 et suiv., Rabelais francis-
cain, et t. II, p. 72 et suiv., Notes 7nédiévales au a Tiers Livre » de Pantagruel.
LE TIERS LIVRE. II
X INTRODUCTION
doute jamais été surpassées, il anime cette longue enquête par un perpétuel
jaillissement d'idées, d'inventions et d'images joyeuses ou burlesques. Son
style emprunte les tons les plus divers : tour à tour grave, savant, populaire,
humoristique et satirique, toujours spontané et entraînant. Et quel triomphe
dans l'art de conter ! Certaines des anecdotes les plus savoureuses et les plus
parfaites qui existent dans notre langue se rencontrent à travers ces pages. Les
scènes comiques, qui abondent, constituent un autre attrait. On y admire
un tel mouvement, une si étonnante entente des procédés dramatiques, qu'on
a pu y découvrir des comédies véritables. Notre plus grand poète comique
n'y a-t-il pas puisé des modèles de dialogues ? Songeons, en outre, que plu-
sieurs des conversations du Tiers Livre nous offrent, plus que le théâtre con-
temporain, des spécimens authentiques de conversations de l'époque. Les
historiens seront amenés, quelque jour, à en faire état.
Est-il besoin d'observer que cet enrichissement de sa pensée et de sa science
a procuré à notre écrivain des ressources inattendues en matière de vocabu-
laire ? Quantité d'expressions, de termes techniques, qui font, grâce à lui, leur
joyeuse entrée dans notre langue, témoignent de ce précieux accroissement. Si
sa syntaxe semble maintenant plus latinisée, la clarté, l'aisance, le rythme alerte
de la phrase ne perdent rien de leur charme souverain.
II. Rabelais et le pouvoir royal,
Rabelais obtint du roi — c'était la première fois — , le 19 septembre 1545,
un privilège d'une durée de six ans, valable pour les éditions nouvelles de ses
deux premiers livres et pour ses « livres et œuvres « suivants, à partir du troi-
sième volume. Jusque-là, il avait publié tous ses ouvrages sans aucun droit de
propriété temporaire et sans y mettre son nom. La portée de cette garantie et
surtout les termes, exceptionnels à certains égards, dans lequels elle fut octroyée
n'ont guère attiré l'attention des biographes et des éditeurs du Maître. Un tel
document marque cependant, sans nul doute, une date décisive dans sa car-
rière. Signe très évident de la faveur dont jouit l'auteur dans l'entourage royal,
sinon auprès du monarque lui-même, il révèle, de plus, une défaite sensible
pour le parti de ses adversaires et surtout pour la Sorbonne. La lutte que cette
dernière poursuit contre Rabelais, depuis 1533, trouve du même coup une
contre-partie inattendue. Le roman, objet de tant d'attaques et de censures,
obtient, par cet acte, une sanction officielle qui permet au Tourangeau de ren-
LE PRIVILEGE DE FRANÇOIS l" XI
trer en lice à visage découvert : voilà donc Gargantua et Pantagruel dûment
autorisés à circuler à travers le inonde. Examinons cette pièce d'un peu près'.
De la partie de nostre aimé et féal maistre Françoys Rabelais, dit le texte royal,... nous a
esté exposé que icelluy suppliant ayant par cy davant baillé à imprimer plusieurs livres, mesme-
ment deux volumes des faictz et dictz héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables,
les Imprimeurs auroient iceulx livres corrumpu et perverty en plusieurs endroictz (au grand
déplaisir et détriment dudict suppliant et préjudice des lecteurs) dont se seroit abstenu de
mectre en public le reste et séquence des dictz faictz et dictz héroïques. Estant toutesfois impor-
tuné journellement par les gens scavans et studieux de nostre royaume et requis de mettre en
l'utilité commune comme en impression la dicte séquence, nous auroit supplié de luy octroyer
privilège à ce que personne n'eust à les imprimer ou mectre en vente, fors ceux qu'il feroit
imprimer par libraires exprès et auxquels il bailleroit ses propres et vrayes copies, et ce pour
l'espace de dix ans consecutifz, commancans au jour et dacte de l'impression de ses dictz livres.
Cette première partie de la pièce reproduit, de toute évidence, la requête
rédigée par l'auteur. On notera que le titre donné à l'œuvre n'est en aucune
façon celui de Gargantua, dont le nom n'est pas évoqué, ni celui de Panta-
gruel, mais uniquement le titre que portera le Tiers Livre, lequel ne comporte,
d'ailleurs, rien de facétieux. Rabelais invente assurément l'existence d'éditions
corrompues et perverties en plusieurs endroits, qui n'ont jamais été signalées ailleurs
que dans cette pièce et dans celle qui l'a suivie. Il use avec adresse de ce fait
que ses deux livres ont été publiés, en 1542, par Etienne Dolet, sans que cet
imprimeur ait tenu le moindre compte des corrections et modifications qu'il
avait fait subir à son texte, un peu auparavant, dans l'édition de François Juste.
En somme, il transforme et grossit le mauvais tour, certes inopportun, que lui
a joué son ancien ami de Lyon. Il crée fort à propos une confusion subtile
qui lui permet de se plaindre d'une grave altération de texte, alors que cette
dernière n'existe pas en réalité, puisque la rédaction antérieure à 1542, repro-
duite par Dolet, était aussi bien son oeuvre que la nouvelle. « Ses propres et
vrayes copies » sont tout simplement les textes amendés de Gargantua et de
Pautagruel tels qu'ils parurent en 1542. Notre auteur, on l'a vu, sollicitait un
privilège pour dix ans. Sur ce seul point sa requête obtint un peu moins qu'il
ne souhaitait. Il aura, en revanche, toute satisfaction à cet égard en l'année
1550.
Voici maintenant la réponse royale :
Pourquoy nous, . . . desirans les bonnes lettres estre promeues par nostre royaume à Vuiiliiè et
érudition de nos subjecti, avons audict suppliant donné privilège, congé, licence, et permission
I. Nous suivons le texte de l'édition de Lyon, 1546, dont nous possédons un exemplaire.
Xri INTRODUCTION
de faire imprimer et mettre en vente par telz libraires expérimentez qu'il aJvisera ses dictz
livres et œuvres consequens des faictz heroicques de Pantagruel, commancans au troisiesme
volume, avec povoir et puissance de corriger et revoir les deux premiers par cy davant par
luy composez : et les mectre ou faire mectre en nouvelle impression et vente, faisans inhibitions
et defTences de par nous, sur certaines et grands peines, confiscation des livres ainsi par eulx
imprimez et d'amende arbitraire, à tous imprimeurs et auhres qu'il appartiendra de non imprimer
et mectre en vente les livres cy dessus mentionnez, sans le vouloir et consentement dudict
suppliant dedans le terme de six ans consecutifz, commancans au jour et dacte de l'impres-
sion de ses dictz livres, sur poine de confiscation des dictz livres imprimez et d'amende arbi-
traire. De ce, etc.
Rarement privilège a été accordé, à cette époque, en termes aussi personnels
et empreints d'une pareille bienveillance : le roi accorde tout ce que Rabelais
lui demande, sauf en ce qui touche la durée qu'il fixe à six ans, chiffre nor-
mal. Il donne à l'auteur pouvoir de corriger et de revoir ses premiers livres et de
les rééditer, mais sans l'y obliger en aucune manière, ce qui revient à ne tenir
aucun compte des censures de la Faculté de théologie, renouvelées en mars
1543. Ainsi donc ces trois condamnations formelles étaient considérées comme
nulles et non avenues. Les deux pouvoirs se trouvaient en opposition au sujet
de l'écrivain le plus répandu et le plus populaire de l'époque. Un tel fait,
négligé jusqu'à présent, en dit long sur les sentiments véritables du gouverne-
ment royal. Est-il besoin d'ajouter que Rabelais profita de la liberté qui lui
était laissée : il ne corrigea rien, tout en rééditant ses livres ?
Il y a mieux : laissons passer cinq années, qui verront François l" disparaître
et bien des événements se produire, parmi lesquels l'exil de Rabelais, fuyant
jusqu'à Metz ' un danger que la sauvegarde du roi, vieilli, n'avait pu apparem-
ment conjurer. Un nouveau prince préside aux destinées du royaume : la poli-
tique générale comporte donc d'assez grands changements. Notre Chinonais
va-t-il rencontrer dans les milieux de cour l'ancienne protection ou bien l'hosti-
lité ? Il sait que son privilège doit expirer dans un an et songe à publier une
nouvelle édition du Tiers Livre, frappé, lui aussi, d'une censure, dès 1546, et
ensuite son Quart Livre complet, bien que l'épisode des Décrétales n'ait pu être
encore composé. Nous sommes en juillet 1550. Malgré les tendances moins
I. Ce voyage au pays messin nous donne l'occasion de compléter un curieux parallélisme,
déjà amorcé plus haut. Après la censure de Pantagruel (octobre 1533), Rabelais doit disparaître
de Lyon (est-ce à ce moment qu'il retourne en Chinonais ?), il vovage ensuite en Italie ; après
la censure de Gargantua (fin de 1534 ou commencement de 1535), il disparaît pour la seconde
fois et fait un second voyage par delà les monts ; après la condamnation du Tiers Livre, c'est-
à-dire au début de 1546, il disparait pour la troisième fois et fait un nouveau voyage hors de
France. Ainsi, trois censures, trois fuites et trois séjours à l'étranger.
LE PRIVILEGE DE HENRI II XIII
libérales de l'entourage de Henri II, il n'y aura rien de changé. Le cardinal Odet
de Châtillon veille, d'accord avec le cardinal du Bellay et d'autres puissants amis
de Rabelais. Un nouveau privilège est concédé au Maître « contre les calumnia-
teurs » et le met, comme il le dira fièrement « hors de toute intimidation ».
La pièce qui est datée du 6 août 1550, « en présence du cardinal de Chastil-
lon », est valable, cette fois, pour dix ans, ainsi que le solHcitait le demandeur.
Le ton n'en est pas moins chaud que cinq ans auparavant. On y apprend que
Rabelais a fait « imprimer plusieurs livres en grec, latin, françois et thuscan ».
Nous connaissons les ouvrages imprimés dans les trois premières langues, mais
notre ignorance est complète en ce qui touche le « thuscan ». Quels sont
donc les derniers livres ainsi visés ? Aucune édition italienne ne s'est retrouvée
jusqu'à ce jour portant le nom de Rabelais. Nous espérons pouvoir éclaircir
prochainement cette petite énigme littéraire : la traiter ici serait anticiper les
événements. Derechef, notre auteur se plaint, dans sa requête, que les
volumes de son Pantagruel aient été corrompus, dépravés et pervertis en plusieurs
endroits. C'est toujours, sans aucun doute, le même procédé, fort adroit, et qui
était, dans l'espèce, de bonne guerre. Plusieurs autres livres scandaleux auraient,
de plus, paru sous son nom, à son grand déplaisir, préjudice et ignominie. Il
a eu beau les désavouer; il doit recourir au roi pour en obtenir la suppression.
Il est très probable que ces doléances visent tout simplement le faux V^ livre
de Pantagruel de 1549, satire assez âpre qui appartient à deux auteurs de la fin
du xv= siècle, comme nous l'avons démontré en 1903 '. Le requérant expose, en
outre, qu'il désirerait revoir et corriger ses ouvrages authentiques, dépravés et
déguisés, les réimprimer et mettre en lumière la suite, c'est-à-dire le Quart
Livre. Le roi, dans sa décision, affirme qu'il désire traiter bien et favorablement
l'écrivain et lui accorder toutes ses demandes. Rabelais pourra confier ses
œuvres anciennes et futures à tels imprimeurs qu'il avisera. Les premières
seront par lui revues et corrigées, clause qui ne fut jamais exécutée, et cela,
de toute évidence, avec l'approbation du pouvoir. En dehors du privilège même,
les considérants étaient donc, d'un côté comme de l'autre, de pure feinte et
destinés à sauvegarder les apparences. Il est aisé de reconstituer la suite des
faits. Quelle que fût sa bienveillance à l'égard de l'écrivain, l'autorit.é royale
s'était trouvée dans l'impossibilité d'aller à l'encontre de plusieurs arrêts sévères
de la Sorbonne. Il fallut donc trouver un biais pour tourner la difficulté. Le
premier privilège fut censé accordé à une édition revue et corrigée de Gargan-
tua et de Pantagruel, édition qui n'a jamais vu le jour et que l'auteur n'a pas
I. Voir dans la R. E. R. àt 1905 : Un prétendu V^ livre de Rabelais, ou le tirage à part.
XIV INTRODUCTION
songé, un instant, à donner. Quant au grief si impressionnant énoncé au sujet
des falsifications commises prétendument par certains imprimeurs, il n'y avait
là qu'un moyen piquant de décharger Maître François des accusations sorbo-
niques comme portant à faux. Même arrangement dans le privilège de Henri II.
Les ouvrages scandaleux se ramènent à une supercherie en réalité assez anodine :
personne n'avait dû en être dupe. Comment ne pas voir dans ces assertions un
grossissement habilement calculé ? Suggérées visiblement par l'intéressé, elles
visaient à le poser en victime des calomnies des « caphars et des cagotz » .
Cette explication des deux privilèges méritait d'être mise en lumière ' ; elle
prouve, mieux que tout autre argument, qu'entre l'autorité royale et Rabelais,
jouant le rôle de publiciste officiel, il exista une sorte d'entente, qui apparaîtra
de plus en plus comme le fait le plus saillant, sinon le plus inattendu, des dix
dernières années de la carrière du Maître. On verra bientôt que les allusions
finales du prologue du Tiers Livre, de même que celles des deux prologues
successifs et de l'épître dédicatoire du Quart Livre, s'accordent avec les deux pri-
vilèges, et pareillement avec l'histoire des poursuites intentées à ce dernier
livre devant le Parlement, pour rendre cette union frappante.
L'entente, le croirait-on ? dura jusqu'à la fin de sa vie, contrairement à toutes
les légendes accréditées jusqu'à l'heure présente. C'est ce que démontre absolu-
ment l'histoire de la publication du Quart Livre et du rôle joué par l'auteur de
Pantagruel dans la grande crise gallicane de 15 51-1552. On sait que l'auteur
du mythe de Papimanie a été mêlé de très près à ce mémorable conflit qui
mit aux prises le roi Henri II et le Saint-Siège, alors occupé par Jules III, au
point de laisser entrevoir, un moment, la possibilité d'un schisme. Quand parut
le Quart Livre, en février 1552, la crise, d'abord si aiguë, était en décroissance,
et la violente attaque dirigée par Rabelais contre la papauté, dans ses chapitres
XLV à Liv, et surtout dans le célèbre épisode des Décrétales, risquait ainsi de ne
plus être de circonstance, et par là même de se retourner contre lui. Or, les his-
toriens du conflit, aussi bien que les biographes récents du Maître, ont été
unanimes à nous représenter ce dernier comme ayant été désavoué par le gou-
vernement royal, et son Quart Livre comme condamné aussitôt par le Parle-
ment de Paris (i^"" mars 1552), avec la connivence du conseiller Tiraqueau, son
ancien ami. Depuis quelque cinquante ans, cette condamnation du Quart Livre
et ses graves conséquences constituent l'épisode essentiel, et, à vrai dire, le seul,
de la dernière période de l'existence de notre auteur. On nous le représente,
par suite, comme faisant figure de vaincu durant les mois qui ont précédé
I. Il était indispensable de traiter ici du second privilège. Les deux textes ne sauraient être
étudiés séparément.
RABELAIS ET LE POUVOIR ROYAL XV
sa mort (avril 1553). Une étude plus approfondie des événements et des
textes, dont plusieurs sont restés ignorés ou négligés, révèle que la réalité est
tout autre. Cet examen prouve que le gouvernement royal et le Parlement de
Paris ont eu, dans cette affaire, une attitude entièrement opposée à celle qu'on
leur a prêtée. La Faculté de théologie a eu beau censurer pour la quatrième fois
l'œuvre du magnifique créateur de la prose française, celui-ci l'a emporté, fina-
lement, sur cette corporation redoutable. Ni le roi, ni le Parlement, ni « le
bon, le docte, le sage, le tant humain, tant débonnaire et équitable André
Tiraqueau » ' ne l'ont abandonné. Il a connu alors, contrairement à l'opinion
générale, le plus grand succès de sa carrière, attesté, d'autre part, par cinq édi-
tions successives du Quart Livre pour la seule année 1552, et une sixième,
au début de 1553, sans parler de l'édition définitive du Tiers Livre qui parut
chez Fezandat, en 1552, avec des additions et des changements notables. Jamais
il n'avait connu pareille vogue. Cette étonnante victoire du Pantagruel sur la
Sorbonne comporte une signification singulière : elle modifie d'une manière
appréciable l'aspect des conflits d'ordre intellectuel que l'esprit de la Renais-
sance suscita dans notre pays pendant une grande partie du xvi^ siècle.
m. La publication du « Tiers Livre ».
Le nouveau livre de Rabelais parut sous ce titre :
Tiers livre des 1| FAICTZ ET DICTZ ||
Héroïques du noble Pantagruel : compose:^ \\ par M. Franc. Rabelais docteiir en ||
Medicine, et Calloïer des \\ Iles Hier es.
L'auteur susdict supplie les Lecteurs \\ bénévoles, soy reserver à rire au soi\\ xante
et dixhuytiesme Hure.
A PARIS,
Par Chrestien Wechel, en la rue Sainct \\ lacqùes à Vescu de Basle : et en la rue
saincl \\ lehan de Beauuoys au Cheval volant.
M. D. XL VI.
AVEC PRIVILEGE DV
Roy, pour six ans.
I. Prologue de l'édition du Quart Livre de 1552, cartonnée après le 18 avril de cette même
année.
XVI INTRODUCTION
Il se termine par la mention suivante : Imprimé à Paris par Chrestien ||
Wechel Libraire juré demeurant || en la rue Sainct lacques à l'escu || de Basle.
Pour et au nom de M. Franc. Rabelais, docteur en Me- 1| cine (sic).
Pourvu d'un privilège, Rabelais doit, pour en profiter, renoncer désormais
à l'anagramme habituelle et à l'appellation burlesque d'abstracteur de quinte
essence. Pour la première fois, son nom paraît donc sur le titre d'un livre de
son roman. Il y joint sa qualité de docteur en médecine et, pour ne pas suppri-
mer tout élément fantaisiste, celle de « calloïer des Isles Hieres » . De même,
rintitulé du titre est tout à fait sérieux : il se contente d'annoncer les faict::^
et dicti héroïques du noble Pantagruel. Plus d'horribles et espoventables faict:(^ et
prouesses, plus d'allusions aux géants. Notons que son nom et sa qualité
figurent de nouveau à la fin du livre.
On peut préciser maintenant, à quelques semaines près, l'époque de l'appa-
rition du volume. L'erreur commise jusqu'à ces derniers temps par les bio-
graphes touchant les véritables dates de son séjour à Metz, avait conduit à des
supputations fort inexactes'. En effet, ainsi que nous l'avons prouvé, la
présence du Chinonais dans cette ville est désormais établie par un document
formel à la date du 28 mars 1546 ^ La lettre écrite alors par Jean Sturm au
cardinal du Bellay nous représente Rabelais comme arrivant à Metz au mois
de mars de cette année, chassé de France par les difficultés du moment. Il
venait d'annoncer sa venue à Sturm et semblait disposé à se rendre à Strasbourg.
La délivrance du privilège octroyé à notre auteur pour la publication de son
Tiers Livre étant du 19 septembre 1545, la mise en vente de l'ouvrage se place
ainsi entre cette date et le mois de mars de l'année suivante. Or, les derniers
mois de 1545 doivent être écartés en raison de la date 1546 qui figure sur le
livre. Il est clair que Wechel, — comme Rabelais, du reste, — avait une tendance
à user du nouveau style, sans doute en raison de ses origines germaniques.
On s'explique donc qu'il ait mis 1546 sur une publication émise au cours des
deux premiers mois de cette année-là, bien que, d'après le style alors en usage,
on fût encore en 1545 jusqu'au 25 avril suivant. Un indice qui confirme cette
donnée est celui que fournit le catalogue des livres censurés entre 1544 et
1. M. A. Heulhard, dans son ouvrage : Rabelais : ses voyages en Italie, son exil à Met:(, Paris^
in-40, s. d., p. 203, place l'apparition du Tiers Livre dans l'automne de 1546, « environ trois mois
après le supplice de Dolet (3 août) ». Ses remarques sur le prologue de ce livre sont, par
contre, pleines de justesse.
2. Voy. notre étude : Les dates du séjour de Rabelais à Meti (i;46-i;4j), dans h R. E . R.,
ITI, 1905, p. i-ii.
RABELAIS ET LA SORBONNE XVII
1551, publié SOUS cette dernière date par la Faculté de théologie '. Dans le
Catalogiis librorum ab incertis authoribiis figurent, sous la lettre G, Gargantua et,
sous la lettre P, Pantagruel et Gargantua et ensuite Le Tiers Livre de Panta-
gruel faict par Rabelais, IJ4S. La Sorbonne usant toujours de l'ancien style,
cette mention s'accorde ainsi parfaitement avec la date du livre. D'Argentré,
qui a connu les archives de la Sorbonne, donne la même date de 1545 dans sa
Collectio de novis erroribus ; il est vrai qu'il semble avoir puisé cette indication
dans le livret publié en 155 1 par la Faculté de théologie. La censure portée
par cette dernière contre le nouveau livre de Rabelais fut donc rapide et suivit
de très près la mise en vente du livre, qui doit se placer, d'après ces divers
indices, et surtout si l'on tient compte du moment de l'arrivée de Rabelais à
Metz, au début de 1546, très probablement dans les six ou huit premières
semaines de l'année.
Se croyant désormais en sûreté, grâce à la protection royale qui lui parais-
sait assurée, Rabelais n'avait pas hésité à braver la Sorbonne, dirigeant contre
elle et les groupes qu'elle inspirait les allusions les plus transparentes à la fin de
son prologue. Il n'avait pas mesuré, ce faisant, la puissance des milieux qui lui
étaient personnellement contraires, ni prévu la période de réaction qui allait se
dessiner, et dont le bûcher de Dolet et les autodafés de Meaux, aussi bien que
ceux qui suivirent (octobre et novembre), allaient marquer les tristes étapes.
Quelques mois plus tard, il n'aurait pu songer, contre toute prudence, à risquer
des attaques aussi directes.
Tout indique donc que ses prévisions furent trompées. A l'apparition du
Tiers Livre, en raison même de son succès, une offensive violente se déchaîna
contre lui, et, comme il arriva plus d'une fois au cours du règne du Père des
Lettres, le gouvernement royal ne put ou n'osa l'enrayer. De cette reprise des
hostiUtés, la censure prononcée par la Faculté, puis le départ pour l'exil cons-
tituent des preuves décisives. Néanmoins, l'histoire de la nouvelle crise est
loin d'avoir livré tous ses secrets. Observons, au surplus, que cette période du
règne de François P' a été très insuffisamment étudiée ; c'est la moins connue
du règne. Quoi qu'il en soit, les témoignages fournis par le Maître au cours de
l'ancien prologue du Quart Livre (1548) et de la dédicace adressée au cardi-
nal de Châtillon (28 janvier 1552) jettent quelques clartés sur ces péripéties.
On sait assez quelle verve redoutable il a déployée pour dénoncer « ces calom-
I. Catalogue des livres examine:^ et censiire:^ par la Facilité de Théologie de l'Université de Paris,
suyvant VEdict du Roy. Publié en la Court de Parlement le troisiesme jour de septembre ijji . Chez
Jehan Dollier, sur le pont Saint-Michel, à l'enseigne de la Rose blanche, 1551. Le Tiers Livre
est cité fol. 2-iij), in fine.
LE TIERS LIVRF. III
XVrii INTRODUCTIOX
niateurs diaboliques... Diables noirs, blancs, diables privés, diables domes-
ticques », qui avaient tenté de faire supprimer ses écrits, sinon l'auteur lui-
même. « Et ce que ont faict envers mes livres, ilz feront, si on les laisse faire,
envers tous aultres » . La dédicace revient avec force sur la calomnie « de cer-
tains Canibales, misantropes, agelastes,... atroce et desraisonnée ». Aucun d'eux
n'a réussi à prouver les hérésies dont ils prétendaient ses ouvrages, et spéciale-
mentle Tiers Livre, tout farcis. « Si je recognoissois scintille aulcune d'heresie. . .
par moymesmes, à l'exemple du Phœnix, seroit le bois sec amassé, et le feu
allumé, pour en icelluy me brusler. »
François I", averti de telles calomnies, s'est fait lire par Pierre Duchâtel les
livres incriminés ' ; il n'y a trouvé aucun passage suspect. Mieux que cela, le roi
aurait eu en horreur quelque mangeur de serpents qui fondait une hérésie mor-
telle sur un N mis pour un M, par la faute et négligence des imprimeurs . Il
s'agit, en l'espèce, de trois phrases de deux chapitres du Tiers Livre, qui se
rencontrent seulement dans les éditions de 1546 et que l'auteur a corrigées
ou amendées ensuite : Panurge dit de Raminagrobis mourant : « Son asne s'en
va à trente mille panerees de Diables », et plus loin : « Son asne s'en va à trente
mille charrettées de Diables » (chap. XXII); « ...au moins s'il perd le corps
et la vie, qu'il ne damne son asne » (chap. XXIII) ; Trois fois de suite, asne
est ainsi mis pour ame. Le roi avait souri sans doute, mais, prudemment, notre
Chinonais supprima cette plaisanterie dangereuse ^ . L'ancien prologue du livre
IV offre encore une autre confirmation de la bienveillance du souverain : « Si,
à ce propos, je vous allègue la sentence d'un ancien pantagrueliste, encores
moins vous fascheray :
Ce n'est (dict il) louange populaire
Aux princes avoir peu complaire. »
Le sens de l'allusion, fournie par une citation d'Horace, n'est pas douteux.
Selon toute apparence, le Tiers Livre connut aussitôt un grand succès dans
le public lettré. Six éditions au moins en furent données au cours des années
1546 et 1547, malgré l'absence de l'auteur, réfugié à Metz. Très peu de temps
après la publication de l'œuvre, Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre,
1. François I^r « a ouy et entendu lecture distincte d'iceulx Hures miens (je le diz, parce
que meschantement l'on m'en a aulcuns supposé faulx et infâmes ». C'est la reprise de la plainte
formulée dans la requête relative au privilège.
2. V. Les sources et le développement du Rationalisme dans la littérature française de la Renais-
sance (1533-1601), par Henri Busson, Paris, 1922, in-S», p. 267-9.
RABELAIS ET LA REINE MARGUERITE XIX
écrivant à son mari malade une lettre en vers, se plaît à évoquer le petit chien
de Gargantua (ch. XXXV) '.
Il est possible qu'une amusante aventure ait attesté la popularité de Rabe-
lais lors de la mise au jour de son livre. Il nous raconte en effet, dans l'ancien
prologue du Quart Livre, qu'un bréviaire, fait par invention mirifique, avec
réglets (signets), rose, fermoirs, reliure et couverture, ornée de crocs et d'ins-
criptions opportunes, lui aurait été offert par des lecteurs fervents. Ce bréviaire
factice était, en réalité, un « naturel flacon », du genre de ceux dont parle l'au-
teur avec complaisance en divers endroits (1. I, xli ; IV, xx et xxi ; V, xlv),
et qu'il appelle tyrouer ou tirouer. A-t-il réellement reçu ce symbolique
cadeau ? N'y a-t-il ici qu'une plaisanterie humoristique ? On est en droit de
supposer, à lire les deux passages du prologue, que l'anecdocte n'a pas été
inventée de toutes pièces et qu'elle peut parfaitement reposer sur un fond
de réalité.
Un célèbre dizain dédie le livre à la Perle des Valois, l'exquise Marguerite
d'Angoulème, reine de Navarre. Un tel « envoi » impUquait sans aucun doute
l'approbation préalable de la princesse. Quels furent au juste les rapports de
Maître François avec la grande et généreuse protectrice de tous ceux qui tra-
vaillaient à l'œuvre de la Renaissance ? Il est difficile de les connaître avec pré-
cision. Dès 1532, Rabelais devait songer à son culte enthousiaste pour les
bonnes lettres, quand il écrivait : « Que diray je ? Les femmes et les filles ont
aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. » Le premier indice
de leurs relations apparaît en 1537, quand une lettre imprudente de Rabelais,
écrite de Lyon à un correspondant suspect, manque de le faire arrêter par le
cardinal de Tournon. Celui-ci écrit alors (ro août) au chancelier du Bourg : « Et
si il n'eust parlé de moy en ladite lettre et aussi qu'il s'a[dvou]e du roy et royne
de Navarre, je l'eusse fait mectre en prison pour donner exemple à tous ces
escripveurs de nouvelles. Vous m'en manderez ce qu'il vous plaira, remectant
à vous d'en faire entendre au Roy ce que bon vous en semblera. » Ainsi,
François I" sera mis au courant des actes de Rabelais : c'est dire que l'affaire
en valait la peine et que le personnage n'était pas inconnu du roi. Le témoi-
gnage est précieux, mais on aimerait à en savoir davantage. De toute manière,
la sympathie qu'il atteste de la part de Marguerite n'est pas pour nous sur-
prendre. Un sentiment de ce genre concordait avec toutes ses affinités. Que le
roi de Navarre se soit associé à son goût pour l'écrivain, on n'en saurait être
davantage étonné. On vient de voir qu'un texte curieux des Marguerites nous
I. Les Marguerites de la Marguerite des Princesses, éd. F. Frank, 1873, t. III, p. 237 et 248.
XX INTRODUCTION
montre, au lendemain de l'apparition du Tiers Livre, les deux époux déjà assez
familiers avec la nouvelle production rabelaisienne pour que la reine puisse
faire, en écrivant à son mari, une allusion à un menu fait de l'ouvrage.
Dans sa pièce de vers liminaire, l'auteur a traduit avec un rare bonheur les
rêves platoniciens et les aspirations idéalistes qui marquaient alors l'évolution
spirituelle du poète des Prisons. Faut-il s'étonner que le livre dans lequel les
femmes sont souvent traitées sans bienveillance ait été dédié à la plus fémi-
niste d'entre elles? Il est vrai que les belles pensées d'un Hippothadée devaient
lui rappeler les enseignements du philosophe qu'elle avait aimé et soutenu, lui
procurant un asile tranquille pour ses dernières années : le vénérable Lefèvre
d'Étaples '.
IV. Le Prologue : date et signification.
A quel moment le prologue a-t-il été composé ? Selon toute apparence, en
décembre 1545 ou janvier 1546, c'est-à-dire peu de temps avant l'apparition du
livre. Le cliquetis guerrier que fait entendre ce morceau de superbe allure, d'une
richesse unique au point de vue du vocabulaire, et qui a frappé tous les com-
mentateurs modernes, paraît susceptible de nous fournir d'utiles indices.
Certes, les préparatifs de défense hâtivement accomplis par les Parisiens, à
l'heure où la prise de Saint-Dizier permettait à Charles-Quint de marcher sur la
capitale, en septembre 1544, avaient pu laisser à l'écrivain des impressions assez
fortes ^. Corinthe, que Philippe entreprend d'assiéger et de ruiner, c'est la
grande ville menacée par l'empereur et que la crainte stimule. Mais il y a lieu
d'observer que cette période d'anxiété fut très courte, puisque le traité de Crépy
y mit fin le 18 septembre ; elle dura à peine une quinzaine de jours 5, A la fin
de 1545, elle devait être, sinon assez oubliée, du moins plutôt étrangère aux
préoccupations du moment. Il est clair que les événements auxquels Rabelais
s'est plu à faire allusion étaient, comme il le constate lui-même, absolument
contemporains de l'élaboration du prologue. L'expression « aujourd'hui »
(1. 115) et l'emploi du temps présent l'indiquent suffisamment. Nous admet-
1. Voy. plus bas, chap. III, § m.
2. D'autres souvenirs, antérieurs à ceux-là, ont peut-être trouvé aussi leur place dans cette
description, par exemple ceux qu'avaient laissés à Rabelais les opérations du Piémont aux-
quelles il avait assisté. N'oublions pas que notre écrivain avait montré déjà dans Gargantua une
connaissance remarquable des choses militaires.
3. Ernest Lavisse, Hist. de Fiance, t. V, II, par H. Lemonnier, p. 115.
LE SENS DU PROLOGUE XXI
tons, pour cette raison, que le travail général de fortification du royaume qui
se poursuivit depuis la fin de 1545 et occupe toute l'année suivante, dans
l'éventualité d'une nouvelle rupture avec l'Empereur, a dû être plus directe-
ment visé dans les pages préliminaires du Tiers Livre qu'anime un mouve-
ment si saisissant. Le seigneur de Langey, Martin du Bellay, à la famille
duquel Rabelais était attaché partant de liens, avait été désigné comme le prin-
cipal organisateur. C'est à lui qu'incombe le programme le plus important :
celui des défenses de l'est. Philibert de l'Orme, de son côté, que notre auteur
proclame le « grand architecte du roi Megiste «, est chargé des fortifications
du duché de Bretagne '. On sait que la mort inopinée du duc d'Orléans (8 sept.
1545), venait, une fois encore, de bouleverser toutes les combinaisons en
rendant caduc le traité de Crépy ; cet événement remit en question la posses-
sion du Milanais et produisit une nouvelle cause de méfiance et de négocia-
tions dangereuses ^. Voici, donné par Martin du Bellay lui-même, le tableau
de l'effort d'organisation défensive auquel il présida pour la plus grande part ' :
Estans lesdits ambassadeurs, qui fut environ la Saint-André (30 novembre 1545), trouvèrent
le roy à Villiers Costerets ; lequel ayant ouï la response de l'empereur, cogneut bien qu'il luy
estoit besoin de se préparer, et qu'il ne restoit à l'empereur que l'occasion de commencer la
guerre à son avantage... Aussi considérant que l'empereur (s'il venoit à chef de réduire en son
obéissance la Germanie) luy ameneroit sur les bras toutes les forces, tant des catholiques que
des protestans, depescha devers Monsieur de Vendosme, son lieutenant gênerai en Picardie,
thresoriers et argent pour fortifier les places débiles ; et aux autres gouvernemens feit le sem-
blable, mesmes en Bresse, pour fortifier Bourg. Et ayant expérimenté par la précédente guerre
que la principale descente d'Allemagne, pour entrer en ce royaume, estoit par la Champagne, et
toutesfois qu'il n'avoit frontière en son royaume, si mal garnie de places fortes, pour faire teste
à une grosse armée, délibéra d'y pourveoir. Et pour cest effect, il depescha le seigneur de Lan-
gey, Martin du Bellay, son lieutenant audit pays de Champagne, et luy donna charge de visiter
a frontière, depuis Vervins jusqu'à Coiffi, et luy faire rapport des lieux plus nécessaires de for-
tifier, pour empescher l'entrée de l'ennemy en ses pays. Lequel seigneur de Langey partit cinq
ou six jours devant Noël, et avecques luy Hieronyme Marin, Boulonnois, homme bien entendu
au faict des fortifications. Puis après avoir faict ladite Visitation, et bien recogneu la frontière,
iceluy de Langey fit rapport au roy qu'il estoit besoin de fortifier une place entre la Chappelle
et Mésières, d'autant qu'il y a grand pays ouvert, comme de dix huit lieues, et qu'il luy sembloit
que Aubenton estoit bien à propos, faisant une citadelle au hault devers les bois, pour com-
mander à la ville. Mais le roy... ordonna que la fortification se feroit au dessus d'un village
nommé Maubert-Fontaine, à sept lieues de Vervins et cinq de Mesieres, à la saillie du bois ;
1. A partir de 1544. Voy. Henri Clouzot, Philibert de VOrme, Paris, Pion, p. 42-45.
2. Lavisse, op. cit., p. 118.
5. Mémoires de Martin du Bellay, éd. Buchon, col. 796 et suiv.
XXII INTRODUCTION
puis il ordonna de fortifier Mesieres et Mouson... Si est ce qu'il y fut ordonné ce qu'on veit le
plus nécessaire, sçavoir est une traverse de muraille de bout en bout de la ville, par dedans,
pour couvrir ceux qui seroient à la deffence, et dehors un grand et profond fossé. Et... le roy
ordonna de faire une place sur la rivière de Meuse... laquelle fut édifiée entre ledit Stenay et
Dun le Chasteau, et fut nommée Villefranche sur Meuse. . .
(Conflit entre l'empereur et le roi au sujet de cette place). Aussi le roy feit besongner au
chasteau de Saincte Menehoult ; à Sainct Dizier feit faire trois gros boulleverts ; à Chaumont
en Bassigni, pareillement commença à fortifier; et à Coiffi, feit commencer une citadelle... et
à Ligny, feit commencer un chasteau sur le hault de la montagne tirant à Commercy ; mais la
mort le surprint devant qu'avoir parachevé Icsdites fortifications.
Comment ne pas voir aussi, dans l'exaltation patriotique qui caractérise notre
prologue, une intention d'ordre politique ? II s'agissait alors d'adresser un appel
à l'opinion publique pour l'amener à accepter les sacrifices demandés par le
gouvernement royal aux habitants des villes, pour couvrir les dépenses de ces
grands travaux de fortification. Les doléances de l'époque nous apprennent que
ces réquisitions d'argent soulevèrent, à ce moment même, des récriminations
véhémentes. Le peuple parisien manifesta, en particulier, une opposition très
nette à l'égard des taxes nouvelles à partir de 1544. En février 1545, les villes
closes du royaume furent taxées à 800.000 livres, dont 120.000 devaient être
fournies par la prévôté et la vicomte de Paris. En 1546 et 1547, deux autres
impositions de 800.000 livres chacune étaient demandées à la capitale, sous
prétexte de « certains advertissemens des grans preparatifz de guerre » faits par
« aucuns puissans princes nos voisins » '. La ville de Paris fit présenter au roi
de fermes remontrances, en rappelant qu'elle avait eu à souffrir récemment de
la peste, de la cherté du blé, des impôts mis sur presque toutes les marchan-
dises, etc. Il importait donc, à la fin de 1545, d'engager les citadins à s'incliner
devant des nécessités supérieures en pourvoyant sans murmure à la sécurité
des villes et du royaume. Le devoir s'imposait à tous, sans distinction de
métier ni de profession. Par ce sursiim corda, par ce cri de ralliement, car c'en
est un, Rabelais a donc rempli, une fois de plus, son rôle de publiciste royal, qui
apparaît de nouveau, au Tiers Livre, dans les chapitres relatifs aux peuples nou-
vellement conquis, à la réforme de la procédure, que la royauté avait cherché à
réaliser par les ordonnances récentes de 1536 et de 1539 « sur le faict de la jus-
tice et abbreviation des procès » ^, et aux mariages clandestins, en attendant
1. Lavisse, op. cit., p. 120.
2. Cf. Les Ordonnances roy aulx sur le faict de la justice et abréviation des procès, faictes par les
roys François, premier du nom, et Henry deuxiesme et Charles neuviesme à présent régnant, Paris,
1573. Cette question resta longtemps, on le voit, à l'ordre du jour. V. plus loin l'exposé con-
sacré à l'épisoJe de Bridoye. Il faudrait citer ici toute une série d'ordonnances de François !«■■,
UN PROGRAMME DE NATION ARMEE XXIII
les morceaux célèbres du Quart Livre qui s'appliquent au grave conflit survenu
entre Henri II et le Saint-Siège (prologue et chap. XLV à LIV) et à notre expan-
sion coloniale. Par cela même qu'il montrait avec force la légitimité des
mesures prises pour la défense du sol français, le prologue du Tiers Livre ser-
vait une cause infiniment chère au roi. Que l'on songe au ton enthousiaste,
quasi religieux, qu'emploie Rabelais, à la belle vision d'avenir par laquelle
s'achève son tableau guerrier, chef-d'œuvre d'une vie si intense, où il nous
montre la France, « sa patrie », superbement bornée et ses habitants enfin assu-
rés de leur repos, et l'on verra clairement qu'il ne peut s'agir d'une autre con-
joncture. Ni les circonstances de la guerre de 1544, dont la paix de Crépy mar-
qua la fin, ni aucun des événements de l'année 1545, jusqu'à l'automne, ne
sauraient convenir au programme tracé par notre auteur avec tant d'énergie.
Pour mieux stimuler le zèle patriotique d' « un chascun », Rabelais, hors
d'efî"roi, mais non hors d'émoi, ne craint pas de célébrer par avance les magni-
fiques résultats que le grand plan de la fin de 1545, déjà en cours d'exécution,
ne pouvait manquer de produire. Devançant son siècle, il préconise résolu-
ment la notion toute moderne de la nation armée.
. . .Consyderant partout ce tresnoble royaulme de France, deçà, delà les mons, un chascun
aujourd'hui soy instantement exercer et travailler : part à la fortification de sa patrie, et la
défendre : part au repoulsement des ennemis, et les offendre : le tout en police tant belle, en
ordonnance si mirifique, et à profit tant évident pour l'advenir (car désormais sera France
superbement bournée, seront François en repous asceurez) que peu de chose me retient, que je
n'entre en l'opinion du bon Heraclitus, affermant guerre estre de tous biens père : et croye que
guerre soit en Latin dicte belle, non par Antiphrase, ainsi comme ont cuydé certains repetas-
seurs de vieilles ferrailles Latines, parce qu'en guerre gueres de beaulté ne voyoient ; mais
absolument, et simplement par raison qu'en guerre apparoisse toute espèce de bien et beau, soit
decelée toute espèce de mal et laidure. Qu'ainsi soit, le Roy saige et pacifie Solomon, n'a sceu
mieulx nous représenter la perfection indicible de la sapience divine, que la comparant à l'or
donnance d'une armée en camp.
On peut donc découvrir dans ces pages une manière de remercîment
adressé au Père des Lettres, dont la protection sauvegardait l'écrivain exposé à
tendant au même but. Citons seulement celles qui sont dites de Provence (17 oct. 1539)
touchant la réformation de la justice, la modération des amendes, la modération des taux,
salaires et émoluments des avocats, procureurs et greffiers, des lieutenants, des juges ordinaires,
des huissiers et sergents (4 mars 1540), etc. En critiquant et en ridiculisant les abus de la jus-
tice, Rabelais se conformait pleinement aux intentions royales. Il est très probable que nous
avons aussi dans les chapitres xxxix à xliv, surtout dans le dernier, une attaque en règle que
l'on ne désapprouvait pas en haut lieu. N'oublions pas que le privilège exceptionnel du
19 septembre 1545 avait été accordé à un livre renfermant ces critiques, tantôt plaisantes,
tantôt très âpres. On n'a pas assez songé à tout cela.
XXIV INTRODUCTION
de vieilles inimitiés. Écrites peu de semaines après l'octroi du privilège de 1545,
qui conférait à Maître François une investiture officielle, elles semblent bien
apporter une preuve de plus en faveur de l'entente dont on a parlé plus
haut.
Plusieurs épisodes de notre livre vont offrir d'autres indices du rôle d'un
Rabelais publiciste royal.
V. Un idéal de gouvernement et de justice chez Rabelais.
Le premier chapitre nous offre, une déclaration très nette par laquelle l'au-
teur affirme ses sentiments d'humanité à l'égard des peuples conquis, devançant
ainsi, en une certaine mesure, l'admirable profession de foi des Essais de Mon-
taigne (I, xxx; III, vi). Aucune idée n'est jamais exprimée, chez lui, au hasard
ni sans cause. La démonstration des liens innombrables qui rattachent ses
œuvres à la vie et à la réalité ambiantes n'est plus à faire. Ici encore, l'élément
vécu peut se découvrir sans peine et, chose curieuse, en concordance avec les
initiatives gouvernementales. C'est le résultat de l'expérience acquise par lui en
pays « nouvellement conquesté » qu'il nous apporte dans ces pages. Il s'agit du
Piémont et du séjour que Rabelais y fit, aux côtés de son illustre protecteur et
ami Guillaume du Bellay, de 1540 à 1542, c'est-à-dire pendant la période de sa
vie qui précéda immédiatement la préparation du Tiers Livre. Pour comprendre
à quel point notre écrivain dut s'intéresser à cette question de la politique
humaine et bienveillante à l'égard des peuples conquis, il n'y a qu'à lire les cha-
pitres III et IV du solide et judicieux Guillaume du Bellay de M. Bourrilly '.
Quand le seigneur de Langey vint en Piémont, amenant avec lui son médecin
et secrétaire l'auteur de Pantagruel, « il s'agissait de rattacher solidement au
royaume une province à peine conquise, ruinée par la guerre, encore foulée
par les soldats. Comment? par la force? en faisant peser sur toute la population
la terreur des bandes qu'on menace de lâcher pour ne pas avouer qu'on est inca-
pable de les tenir? C'est le système... que les Français avaient appliqué jusque-
là... Langey en use d'autre sorte : il a recours à la douceur et à la justice... Il
contient les soldats et, autant qu'il le peut, les astreint à une stricte discipline
que l'on admirera fort dans la suite, sans pouvoir la faire revivre. Loin d'accabler
les habitants, il leur vient en aide, leur fournit à meilleur compte de quoi se
nourrir et reconstituer leurs forces. Il les protège à la fois contre la rapacité des
I. Paris, 1905, in-80. V. notre article : Rabelais et les peuples conquis, R.S.S., 1914, P- 286.
UN IDEAL DE GOUVERNEMENT XXV
troupes et contre les exactions des gens de finances... Il est convaincu qu'il est
une autre force qui le mettra mieux à l'abri de leurs coups et rendra leurs efforts
inutiles : c'est l'attachementdes populations, leur sympathie pour une domina-
tion qui n'a pas cru s'affaiblir en consentant à se manifester généreuse et
aimable » '.
Telle fut la caractéristique de l'administration du pays « conquesté » à laquelle
prit part Maître François et dont il put apprécier les effets bienfaisants. Si l'on
veut bien entrer maintenant dans le détail des choses, on verra jusqu'à quel
point les nobles accents du début du Tiers Livre reproduisent fidèlement les
conceptions chères à du Bellay et à son fidèle conseiller. Celles-ci ne furent
réalisées, du reste, que pendant le gouvernement exercé par le généreux capitaine
à Turin et dans sa banlieue, la politique contraire ayant prévalu avant comme
après. Ce sont les instructions expédiées par le roi à Langey à la fin de 1537, les-
quelles avaient été en réalité préparées par ce dernier^ qui nous permettent d'ap-
précier la rare humanité de cette politique nouvelle.
La principale préoccupation de du Bellay devait être de faire vivre en bon ordre, justice et
police les troupes laissées pour défendre la place et de les empêcher de molester les habitants...
Langey évitera autant que possible de loger des soldats au cœur de la ville pour faciliter les tra-
fics et marchandises des habitants... De minutieuses prescriptions étaient indiquées pour la répar-
tition des soldats, la distribution des logements, les fournitures en logis et en meubles qu'on
pourrait exiger. « Et seront lesdicis meubles qui se fourniront auxdicts gens de guerre consignez
aux chefz de chambre ou capz d'escouade qui en respondront aux capitaines, et les capitaines à
ceux qui les auront, et ne pourront les hostes estre contrainctz, s'ilz ne veulent, à fournir aucune
chose aux gens de guerre sinon les logis et meubles... » De même il était formellement interdit
aux soldats de prendre n'importe quoi, foin, fourrage, bois, sans payer, et ce, sur peine d'être
punis par rigueur de justice et même sur peine de vie. Pour rendre les manants et habitants plus
dociles aux réquisitions des vivres, le roi ordonnait de leur faire rembourser le prix de toutes
celles qu'ils avaient précédemment fournies aussi bien que des nouvelles. Il confirmait en outre
à la ville de Turin la jouissance de ses revenus, émoluments, privilèges et immunités. Enfin il
laissait au gouverneur, sous le contrôle du lieutenant général, l'initiative la plus large pour réali-
ser ce qui était l'objet essentiel de la politique française dans le nord de l'Italie : se concilier les
sympathies des habitants, implanter solidement notre influence dans le Piémont, faire de cette
province notre base d'opérations dans la péninsule^.
1. Bourrilly, op. cit., p. 406-7. Conclusion.
2. Bourrilly, op. cit., p. 258 et suiv. « Le peuple, écrivait peu après Paradin, trouva bien
la différence qui est entre un gouverneur mangeur de gens et pillard et un noble esprit, vrai père
d'une patrie. » Langey compromit toute sa fortune personnelle pour remédier à deux disettes suc-
cessives du Piémont et faire venir à grands frais des blés de France pour le ravitaillement du
pays.
LE TIERS LIVRE. IV
XXVI INTRODUCTION
Il importait de présenter ici ce curieux rapprochement : il prouve, au seuil du
Tiers Livre, que Rabelais suivait de près la politique royale, s'associant à ses
conceptions et les secondant avec une conviction d'autant plus ardente qu elles
s'accordaient, dans Tespèce, avec ses propres aspirations. De plus, il apparaît
clairement à qui lit ce premier chapitre avec attention que Fauteur a voulu s'y
poser en adversaire des doctrines de Machiavel et tracer en même temps un pro-
gramme idéal de gouvernement et une image des « bons princes et grands Roys..,
ornateurs des peuples ». Quand il plaidera plus loin la cause d'une meilleure et
moins arbitraire organisation de la justice, il ne fera que continuer son dessein
de réforme politique, qu'il n'a sûrement pas exposé sans l'aveu des représentants
du pouvoir royal, ni sans savoir que ses idées ne leur paraîtraient pas subversives.
Les critiques dirigées contre le système judiciaire devant être examinées plus
loin, on se bornera à indiquer un dernier aspect de cette actualité du roman
rabelaisien : nous voulons parler de l'invective de Gargantua contre les mariages
contractés « sans le sceu et adveu » des parents, au chapitre XL VIII. Tous les
commentateurs ont été frappés de la virulence de l'attaque dirigée par Rabelais
contre les « pastophores taulpetiers », suborneurs de jeunes filles et instigateurs
de mariages clandestins. A ses yeux, leur crime mérite la mort, que chacun
peut leur infliger par représaille. Or, la question était posée devant l'opinion
publique, au moment où Rabelais publiait son livre. Des magistrats et des juristes
français avaient déjà entamé une campagne contre cet abus révoltant, non sans
l'aveu du pouvoir civil. Dans la circonstance, notre écrivain agit donc d'accord
avec ce dernier qui se trouve désarmé à l'égard de ces nombreuses intrigues, favo-
risées par la hiérarchie ecclésiastique. L'auteur de Pantagruel travaille à prépa-
rer une répression que sanctionneront dix ans plus tard un édit de Henri II
(février 1556) sur les mariages contractés par les enfants sans le conseil et volonté
des pères — presque le titre du chapitre de Rabelais — et une autre ordonnance
sur les mariages clandestins, rendue à Orléans en 1559. Charles IX demandera
plus tard encore au concile de Trente de déclarer nuls les mariages contractés
au « desceu » des parents '. L'invective de Gargantua avait sûrement, en 15 46,
un caractère d'actualité ; elle concordait pleinement avec les intentions du gou-
vernement aussi bien qu'avec les plaintes de certains de ses magistrats, tels qu'An-
dré Tiraqueau et Jean de Coras.
I . Voy. l'art, de Jean Plattard dans la R. S. S., t. XIV, p. 381.
LA RÉPONSE DE « GARGANTUA » A l'UTOPIE XXVII
VI. Rabelais et le sentiment national depuis « Gargantua ».
Unretour enarrières'imposeici.Silesecond livre de Tantagruel, publié en 1532,
nous révèle, chez son auteur, des idées singulièrement hardies en matière philoso-
phique et religieuse', on doit constater, deux ans plus tard, dzns Gargantua, une
tendance sensible vers une réserve ou une modération plus grande. Des préoccupa-
tions de politique générale, auxquelles le livre antérieur était resté étranger, inter-
viennent dès 1 5 3 4, après le premier voyage en Italie, accompli aux côtés de l'évêque
de Paris, Jean du Bellay. Comment, en effet, ne pas apercevoir, au cours du récit
de la guerre picrochohne, des intentions clairement satiriques à l'égard de Charles-
Quint? Plusieurs critiques ont déjà suggéré un rapprochement assez naturel, et
qui n'avait pas dû échapper aux contemporains, entre la célèbre séance du con-
seil de guerre tenu par Picrochole, au chapitre xxxiii% et les ambitions de
l'empereur, rival de François I". Un argument qui n'a pas encore été produit
va donner à cette hypothèse une confirmation inattendue. On n'a pas remarqué
jusqu'ici que cette scène, une des pages les plus admirées de Rabelais, consti-
tuait une réponse certaine à une scène analogue qui se rencontre au livre I" de
V Utopie de Thomas Morus, où l'auteur met en cause le roi de France, François I",
et les visées qu'il lui attribue vers la monarchie universelle K La comparaison
des deux séances, que l'on ne saurait faire ici, est absolument probante. Morus
avait déjà, avant Rabelais, transformé les éléments antiques de l'épisode, tel
qu'Use rencontre chez Plutarque et chez Lucien, en éléments tout à fait modernes.
La critique très nette de la prétendue mégalomanie du souverain français et de
ses projets supposés de conquête générale devait appeler, tôt ou tard, une
réplique. Ce fut Rabelais qui se chargea de la faire vers 1534, c'est-à-dire à un
moment « où toutes choses, comme disent les Mémoires de du Bellay, tendoient
apparemment à ouverture de guerre. » Retournant habilement contre Charles-
Quint la scène et le dialogue satiriques que Thomas Morus avait assez arbitrai-
rement appliqués au roi de France, il inaugura par un coup de maître son rôle
de publiciste national que ses ouvrages postérieurs n'ont fait que rendre plus
1 . Voir l'introduction du tome III de la présente édition, p. XL à lix, et aussi nos récents
articles de la R. S. S., 1929, t. XVI, p. 164 et 356.
2. « Comment certains gouverneurs de Picrochole, par conseil précipité, le mirent au dernier
péril. »
3 . De optimo reipiiblicz statu, deque nova insula Utopia, Bâle Froben, 15 18, in-4», p. 54 à 57.
Les rapports qui existent, par ailleurs, entre l'œuvre de Morus et celle de Rabelais ont été
signalés dans la même introduction, p. ix.
XXVIII INTRODUCTION
manifeste. Peut-être n'a-t-il rien écrit qui l'emporte sur ce petit chef-d'œuvre
d'humour et d'ironie. Ce même sentiment patriotique se retrouve un peu plus
loin dans la saisissante évocation des « fuyars » de Pavie (ch. XXXXI) : « Je
hayz plus que poizon un homme qui fuyt quand il fault jouer des cousteaux.
Hon, que je ne suis roy de France pour quatre vingts ou cent ans! Par dieu, je
vous metroys en chien courtault les fuyars de Pavye. Leur fiebvre quartaine !
Pourquoy ne mouroient ilz là plus tost que laisser leur bon prince en ceste
nécessité ? N'est il meilleur et plus honorable mourir vertueusement bataillant,
que vivre fuyant villainement ? »
Nous pourrions suivre la trace de ces préoccupations nouvelles à travers la
période qui s'étend de I534au Tiers Lwr^. Il suffira deciterun exemple très con-
vaincant de cette attitude du Maître. A partir de 1534, les trois rois de France
(Pharamond, Pépin et Charlemagne) qui figuraient jusque-là parmi les person-
nages ridiculisés qu'Épistémon rencontre en enfer (chap. XXX du second livre)
disparaissent de la liste, de même que les douze pairs de France qui s'y
trouvaient dans une attitude vraiment humiliante. De tels indices marquent
bien le changement qui s'était accompli dans les dispositions de Rabelais.
VII. L'évolution des personnages dans le « Tiers Livre ».
Il n'est guère surprenant qu'après une interruption si longue de son labeur
littéraire, les caractères de ses personnages aient évolué assez fortement. Le
seul changement de la trame du roman suffisait, du reste, à amener de telles
transformations dans la psychologie des acteurs. Constatons tout d'abord que le
thème gigantal a disparu. Rien n'atteste, au cours du Tiers Livre, la taille, ni la
force prodigieuses de Pantagruel. Il en est de même de son père Gargantua,
qui ne rentre en scène qu'à deux reprises. A peine rencontrons-nous, au cha-
pitre Li, une allusion imprévue à la grandeur de Pantagruel « naissant on monde »
et à son rôle à l'égard de ceux « qui sont negligens de obvier à la soif immi-
nente ». En revanche, nous le voyons devenir « l'idée et exemplaire de toute
joyeuse perfection ». Il apparaît comme la figure du Sage supérieur et aussi
comme le défenseur de toutes les idées de sens commun et de juste équilibre
(ch. V, VII, XIII, XXIX, etc.). En même temps, la doctrine du pantagruélisme
se précise : on la trouve formulée, dès le début, au cours du prologue et du cha-
pitre IL On admire la réflexion, la sérénité constante du héros: il est vrai que
son indulgence ne va pas sans quelque faiblesse. Il n'a pas toujours la force, ainsi
qu'on l'a observé, d'imposer à ceux qu'il aime le parti qu'il sait être le meilleur.
l'évolution des personnages XXIX
Chez Panurge, le changement n'est pas moins manifeste. Nous l'avions connu,
au livre II, pervers, surtout rusé et cruellement facétieux, mais par contre entre-
prenant et utile. Le nouveau livre nous le montre sous l'aspect d'un bouffon,
beau parleur, doué d'une faconde intarissable; le trait le plus saillant du person-
nage est maintenant la couardise, qui contraste singulièrement avec son ancienne
bravoure. De plus en plus, il s'éloigne du type créé par Folengo. Notons aussi
qu'une vie intense et une étonnante puissance de séduction émanent de lui. « Ce
développement très inattendu du caractère de Panurge, remarque avec raison
un critique, est dû en grande partie à Tenrichissement philosophique de
l'œuvre. Mais il provient aussi de mobiles esthétiques. Les personnages ont
beau conserver la généralité qui sied à l'épopée, à mesure qu'il s'éloigne du mer-
veilleux pour aller vers le réel, Rabelais éprouve le besoin de les marquer de
caractères plus précis et de les rendre plus vivants. Il fait un pas vers la comédie
de caractères et vers la comédie de mœurs'. » L'âme monacale de Frère Jean,
qui n'agit plus, mais garde toute sa verve pittoresque, nous apparaît encore dans
un jour plus frappant. Ce sont surtout des types de savants et de juristes qui
contribuent à l'enrichissement de notre livre avec Hippothadée, Rondibilis,
Trouillogan, Bridoye, et spécialement avec Épistémon, qui voit grandir son rôle
et intervient fréquemment dans le récit.
I. Pierre Villey, Maro/ e; Rabelais, Paris, 1923, in-80, p. 255, On a pu noter aussi la dévotion
sans moralité de Panurge, catholique orthodoxe et chrétien détestable, mais ce trait de sa psycho-
logie s'affirme surtout dans le livre suivant. Voy . Paul Stapfer, Rabelais : sa personne, son génie,
son œuvre, Paris, in-i6, 1889, p. 144 et 386.
CHAPITRE II
LE TIERS LIVRE DE PANTAGRUEL
ET LA QUERELLE DES FEMMES.
Le Tiers Livre de Pantagruel n'offre, on le sait, presque rien de commun
avec les deux livres précédents. Ceux-ci sont à peu près exclusivement consacrés
à des récits d'aventures, ils se développent, comme les anciens romans de che-
valerie, au moyen d'une foule d'événements plus ou moins imprévus et d'inci-
dents caractéristiques, tandis que le Tiers Livre est absorbé, pour les quatre cin-
quièmes de son texte, par la question de savoir si Panurge doit se marier ou
non, et quel sort lui réserve le mariage. L'examen de ce cas intéressant et les con-
sultations auxquelles il donne lieu constituent, ou peu s'en faut, la matière
exclusive et l'objet principal de ce livre. Il est clair que des circonstances spé-
ciales ont dû amener et justifier cette nouvelle orientation de l'œuvre du grand
romancier. Comment le conteur français par excellence a-t-il été amené à modi-
fier aussi profondément sa manière et à employer tout un livre en discussions
et en enquêtes, au lieu de narrer de bonnes histoires ? Quels motifs ont pu le
décider, après un silence de onze ans, à rentrer de cette façon dans l'arène ? En
un mot, quelles causes expliquent à la fois ce retour inopiné de Rabelais, vers
1545-1546, et son choix d'une matière si ample et si continue : je veux dire d'où
la variété des aventures et le mouvement prodigieux des deux livres précédents
sont volontairement exclus ? Ce sont là des problèmes attrayants qu'il vaut la
peine d'agiter et dont la solution peut éclairer d'une vive lumière certains aspects
du génie de Rabelais et même de l'histoire intellectuelle de son temps. Aussi
bien notre peine ne sera pas vaine. On peut arriver à fixer d'une façon sûre,
à l'aide de témoignages contemporains et probants, pourquoi le Tiers Livre a
paru au moment précis où il fut mis en vente, en montrant les raisons qui ame-
nèrent Rabelais à le composer et à le lancer dans la bataille littéraire, car c'est
bien d'une bataille qu'il s'agit.
LA QUERELLE DES FEMMES AU MOYEN AGE XXXI
I. Les controverses sur l'amour et les femmes
avant le XVP siècle.
En effet, des circonstances bien définies annoncent, préparent et, si l'on peut
dire, rendent nécessaire, fatal même, ce nouveau livre. Fait qui n'avait pas été
signalé jusqu'à ces derniers temps, sa publication se rattache à une grande
querelle qui passionna les esprits, de 1542 à 1550, ou environ, et qui divisa, à
la cour et à la ville, la presque totalité des écrivains français : poètes, conteurs
et philosophes, aussi bien que leurs lecteurs; il s'agit de la « querelle des
femmes », qui trouva dans l'apparition de L'Amie de Court de La Borderie,
puis de La Parfaicte Amye, en 1542, l'occasion de se rouvrir et de remettre aux
prises les défenseurs et les adversaires éternels du sexe féminin. C'est, du reste,
une vieille querelle, aussi ancienne que le monde, puisqu'elle commença sans doute
à l'aurore de l'humanité, dès que notre première mère eut tendu la pomme à notre
premier père, et elle durera probablement jusqu'à la fin des âges. Pour en arriver
tout de suite à une période voisine de celle qui nous intéresse, nous dirons que
les origines immédiates des péripéties de ce grand débat, au xvi^ siècle, nous sont
surtout fournies par l'histoire littéraire du siècle précédent. Néanmoins, il con-
vient d'indiquer d'un mot le rôle spécial des Arts (TAînour et celui des fabliaux
dans l'histoire de cette grave question, pendant une partie du moyen âge, l'in-
fluence de Jean de Meun, le grand contempteur des femmes dans la seconde
partie du Roman de la Rose, alors que Guillaume de Lorris avait été leur défen-
seur dans la première partie du même poème, et enfin les rudes attaques du
clerc Mathéolus ', de Boulogne-sur-Mer, implacable dans sa haine contre le sexe
faible et le mariage. Il suffira de nommer ces trois auteurs pour évoquer dans
la mémoire des familiers de notre ancienne littérature le souvenir des plus
ardentes controverses qui précédèrent le xv* siècle. Au cours de cette dernière
époque, la querelle acquit sûrement une ampleur et un relief singuliers. Citons
les noms de Christine de Pisan ^, l'énergique défenseur de la cause des femmes,
avec l'aide résolue du chancelier de France, Jean Gerson, — dont on connaît
l'admirable réponse à Pierre Col en faveur de cette femme remarquable et virile,
— d'Eustache Deschamps, l'ennemi juré du mariage, de Jean Le Fèvre, le
1 . Voy. l'édition donnée par Van Hamel : les Lamentations de Mathéolus et le livre de Leesce de
Jehan Le Fèvre, de Resson. Paris, Bouillon, 1892 (Bibl. de VEcole des Hautes Etudes, fasc. 95 et <)6).
2. Voy. Le livre des Trois Vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire,
par Mathilde Laigle, Paris, in-80, H. Champion, 1912.
XXXII INTRODUCTION
traducteur de Mathéolus, d'Alain Chartier, respectueux et dévoué serviteur des
dames, de Gaguin, d'Olivier de la Marche, de Villon, d'Antoine de la Sale,
l'auteur du Petit Jehan de Saititré, et surtout de Martin Le Franc, l'auteur du
Champion des Dames : ces seuls noms attestent assez l'extension prise par la que-
relle au cours du siècle ardent et sensible qui prépare la Renaissance et
annonce déjà tant de curiosités nouvelles. En ce qui touche la cause du fémi-
nisme, l'ouvrage essentiel qui nous reste du temps où furent composées les
Cent Nouvelles et les Qiiin:(e Joyes de mariage est, sans contredit, celui de Mar-
tin Le Franc, prévôt de Lausanne. Ce poète composa son Champion des Dames
de 1440 à 1442. « Il faut voir dans cette œuvre, a dit M. Piaget', un résumé
ou plutôt une collection des idées du moyen âge sur les femmes ; c'est là pré-
cisément ce qui, loin d'en faire le ridicule, fait l'intérêt de ce poème. » La con-
troverse se déroule entre le champion et l'adversaire du sexe féminin. A l'appui
de leurs arguments, les deux combattants puisent dans la mythologie, la Bible
et l'histoire, de nombreux exemples de femmes et d'hommes qui se sont dis-
tingués par leurs vertus ou par leurs vices, depuis Eve jusqu'à Jeanne d'Arc.
Ce hvre est une source précieuse de données pour l'histoire des mœurs à
la fin du moyen âge. L'adversaire ne manque pas de disserter sur la beauté
des femmes et de nous donner, chemin faisant, une foule de renseignements
sur la toilette et les modes du temps. On trouvera l'analyse du poème de Le
Franc dans l'étude de M. Piaget. Ce critique constate, en manière de conclusion,
que, malgré sa longueur et son importance, le Champion des Dames ne mit pas
fin au long débat des partisans et des adversaires du sexe féminin, chose qui
n'est pas pour nous surprendre. Il semble, au contraire, lui avoir valu une recru-
descence sensible. La seconde moitié du xv« siècle et les premières années du
xvi^ siècle voient, en effet, se succéder, plus encore que les époques précédentes,
des pièces pour ou contre les femmes ^. La production la plus notable du
XV' siècle, après le Champion, paraît être le Chevalier aux Dames, poème allé-
gorique de plus de 5.000 vers. Citons aussi la Louenge des Dames, le Miroir des
Darnes^ les Biens et les Maux qui sont en amours, dont fait partie la jolie pièce inti-
tulée : la Pipée du Dieu d'Amours; la Déduction du procès de Honneur féminin
ou YAdvocat des Dames, de Pierre Michaut, etc. Il faut citer encore les 7.000
vers du poème de la Faulseté, trahyson, et les tours de ceulx qui suivent le train
d'amours. En général, les pièces qui viennent d'être citées sont des plaidoyers
en faveur des femmes. Le Grand Blason des Faulses amours, de Guillaume
1. Martin Le Franc, prévôt de Lausanne, par Arthur Piaget. Lausanne, 1888, ia-12.
2. Cf. A, Campaux, la Querelle des femmes au XV^ siècle, 1865, in-80, 41 p.
LA QUERELLE DES FEMMES AU XV^ SIECLE XXXIII
Alecis, un moine, prieur de Bussy, auquel plusieurs érudits attribuent présente-
ment la farce de Pathelin, rentre dans le groupe des réquisitoires dirigés contre
elles. Le xv^ siècle n'a guère produit de satire plus âpre que celle-là. Le Con-
tre-Blason, qu'il suscita, est à peu près illisible aujourd'hui. En revanche, le
Loyer des folks amours offre de charmants passages. C'est une pièce spirituelle,
qui repose sur un développement de l'aphorisme : Pas d'argent, pas d'amour.
Rarement voit-on un auteur essayer de prendre dans le débat la position inter-
médiaire de conciliateur. Robert du Herlin, à la fin du xv^ siècle, fut cependant
tenté par ce rôle, qu'il chercha à tenir dans VAcort des mesdisans et bien disans,
dédié à Anne de Bretagne (1493). Un peu plus tard, Jean Marot, le père
de Clément, reprit la lutte contre les médisants dans la Vray-Disant Advocate
des Dames. Dès 1490, paraît le poème plein de charme et d'émotion qui s'ap-
pelle L Amant rendu Cordelier à l'Observance d'Amours. Le genre dramatique ne
tarde pas à intervenir dans la querelle. Les deux opinions sont représentées dans
le Monologue fort joyeux auquel sont introduits deux Advocat:^ et ung fuge, devant
lequel est plaidoyé le bien et le mal des Dames. Dans la Résolution d'Amours, impri-
mée au xv= siècle, un poète anonyme attaque les femmes et Vénus, la « sotte
déesse », avec une singulière violence. Presque toutes ces compositions datent
de la seconde moitié du xv^ siècle, et quelques-unes seulement des premières
années du xvi^ \ Il faudrait citer, par exemple, la Louenge et beauté des Dames;
la Réformation des Dames de Paris faicte par les Lyonnaises et la Réplicque faicte
par les Dames de Paris contre celles de Lyon ; la Grant Malice des Femmes ; les
Ténèbres de mariage ; le Doctrinal des nouveaux mariés ; la Complaincte du nouveau
marié; Sermon nouveau et fort joyeulx auquel est contenu tous les maulx que l'homme
a en mariage; le Danger de se marier ; les Secrets et loix de mariage, par Jehan
d'Ivry; Sermon joyeux de la patience des femmes obstinas contre leur marys,fort
joyeux et récréatif à toutes gens"-. On peut dire que, de 1450 ou environ, jusqu'aux
années qui virent le commencement de la Réforme, le mariage apparaît comme
une institution fortement battue en brèche. Les attaques ou satires dirigées
contre lui se révèlent comme infiniment plus nombreuses que les panégyriques-
1. Le texte d'un certain nombre d'entre elles se rencontre dans le Recueil de poésies françoises
des XV« et XVI^ siècles, réunies et annotées par Anatole de Montaiglon et James de Rothschild
(treize volumes). D'autre part, le précieux Catalogue des livres composant la bibliothèque de Jeu
M. le baron James de Rothschild, par M. Emile Picot (tome ler), fournira des renseignements,
curieux sur plusieurs de ces oeuvres satiriques ou laudatives. Le dépouillement complet du
Recueil de poésies françoises pourrait accroître encore notre liste d'une façon notable.
2. On trouvera dans notre ouvrage : Grands écrivains français de la Renaissance (Paris, 1914,
in-80), p. 255 et suiv., une série d'autres titres appartenant à cette même catégorie.
LE TIERS LIVRE. V
XXXIV INTRODUCTION
Il fournit un thème facile et joyeux à quantité de complaintes quasi-populaires.
Un livre célèbre, « le premier en date parmi les plus parfaits ouvrages qui
soient en notre langue », puisqu'il remonte peut-être aux premières années du
XV' siècle, avait contribué singulièrement à préparer l'éclosion de cette litté-
rature antiféministe : nous avons nommé les Quinze joyes de Mariage, petite mer-
veille de finesse, d'ironie, de patelinage, d'un charme profond, d'une obser-
vation si aiguë, si prenante, et qui, malgré toutes les recherches, garde encore le
secret de son origine. Il est peu d'ouvrages auxquels la prose française doive
autant. Rien d'aussi achevé n'avait encore paru dans notre langue. En même
temps que les XF joyes, les célèbres Arrêts d'Amour de Martial de Paris, dit
d'Auvergne, concoururent à agiter une foule de problèmes d'ordre sentimental
et conjugal et à porter vers eux la curiosité du grand public. Ajoutons à cette
liste le nom de Coquillart, qui, dans les Droits nouveaux ' et dans son Blason
des Armes et des Dames -, développe un éloge éloquent et chaleureux de
l'amour et des dames :
Dames font croistre honnesteté :
Dames font les cueurs resjouyr;
Dames fout aymer loyaulté ;
Dames font cruauté fouyr.
On pourrait évoquer aussi le dernier épisode d'un autre petit chef-d'œuvre :
l'exquis roman de Jehan de Paris, et divers rajeunissements d'anciennes œuvres
du moyen âge ou des traductions d'œuvres étrangères, comme celle du Triunfo
de las donas de Juan Rodriguez de la Càmara^.
II. La querelle de l'amour et des femmes au XVP siècle.
Avec le xvi= siècle, la vogue des écrits pour ou contre l'amour, loin de se
ralentir, persiste. Seulement, la controverse prend un caractère plus sérieux et
une allure plus serrée. Elle profite du progrès général des esprits, de la connais-
sance plus solide des deux antiquités, de la rénovation des études juridiques, du
développement de la médecine et de toutes les sciences d'observation. Jean
de Nevizan, Erasme, J. de Pontalais, Roger de CoUerye, Pierre Gringore, Jean
1. Œuvres de Coquillart, éd. Ch. d'Héricault, t. I, p. 50.
2. Ihid., t. II, p. 161.
3. M. Piaget (p/'. cit., p. 160) donne un résumé de cet ouvrage.
JEAN DE NEVIZAN XXXV
Boucher, l'ami de Rabelais, le médecin lyonnais Symphorien Champier,
Michel d'Amboise, D, de Masan, Laurent des Moulins, Gratien Dupont, sieur
de Drusac, Tiraqueau et Aymery Bouchard, autres amis du Chinonais, figurent
parmi les écrivains les plus en vue qui intervinrent dans ce débat pendant les
trente ou quarante premières années du xvi= siècle.
Le jurisconsulte Jean de Nevizan, en première ligne, né à Asti et mort en
1540, auteur du livre fameux intitulé : Sylvx nuptialis libri sex, in qiiibus materia
Matrimonii, Dotiutn^ Filiationis, Adidterii, Originis, Siiccessionis, et Monitorialium
plenissime discutitnr : Unà ciim remediis ad sedandum factio?ies Guelphorum et Giehe-
linonim. Ite. modiis judicandi et exeqiiendi jussa Principum. Ad hœc, de aulhoritati-
bus Doctorum, privilegiisque miserabilium pèrsonarum. Qux omnia ex qusesiione :
An nubendum sit, vel non, desumpla sunt. Ce livre, quoique l'œuvre d'un Italien,
fut d'abord publié à Paris, en 1521, puis à Lyon, en 1526 et 1572 '. C'est
donc en France qu'il exerça en premier lieu son action, et celle-ci fut vraiment
très marquée. En 1550, François Billon, l'auteur de l'apologie : Le Fort inexpu-
gnable de V Honneur féminin ^ dont il sera question plus loin et qu'il est si utile
de consulter pour l'histoire de la Querelle, cite Nevizan, avec Jean Boccace et le
seigneur de Drusac, parmi les trois prisonniers qui personnifient au premier
chef le mouvement antiféministe. Ces trois personnages sont, à ses yeux, — avec
Rabelais, — les représentants les plus notoires, les plus dangereux et les plus
caractérisés du groupe des adversaires de l'honneur féminin. « La Forest de
Mariage, nous dit Billon, ayant été apperceue des Dames de Thurin pour
hbelle diffamatoire, son Autheur (icy prisonnier) fut incontinent empougné et
honteusement, par elles, dechacé à belles pierres. Vray est que, certain temps
après, il obteint son Rappel de ban, au moyen de l'obéissance et honorable
Amende qu'il leur veint faire à genouz ployez ».
Dans les deux premiers livres de son ouvrage, Nevizan, sous le titre : Non
est nubendum, examine les raisons qui peuvent détourner du mariage ; dans les
deux suivants, sous le titre : Est nubendum, il traite, au contraire, toutes les rai-
sons qui peuvent engager à contracter ce lien. Les deux derniers livres, sur la
manière de juger et sur les devoirs des juges, n'offrent qu'un lien très éloigné
avec les quatre premiers qui constituent la partie essentielle du livre. Rabelais a
certainement connu ce traité et s'en est inspiré d'une façon visible dans les dis-
cussions qui remplissent son Tiers Livre. L'idée de son enquête sur le mariage
dérive en partie de Nevizan. Plusieurs citations ou anecdotes de la Sylva nup-
1. Autres éditions : Venise, 1570, 1584; Cologne, 1656.
2. Composé en 1550 et publié en 1555, à Paris.
XXXVI INTRODUCTION
tialis se retrouvent dans le Pantagruel. La question même qui sert de point de
départ au Tiers Livre, à savoir si Panurge doit se marier ou non, n'est autre
que la reproduction de celle qui avait inspiré toute la controverse de la Sylva
nuptialis. Si ce traité renferme beaucoup de médisances à l'égard des femmes,
il est juste d'observer que son auteur nous expose successivement les deux thèses
et qu'il sait, le cas échéant, rendre justice au sexe faible. Il cherche à paraître
impartial en faisant la part égale à la critique et à l'éloge.
Le livre de Nevizan est un véritable trésor d'histoires gaillardes. Il traite des
problèmes les plus scabreux avec cette liberté complète d'expression que les
casuistes de toutes les époques se sont octroyée sans le moindre scrupule. Son livre
nous offre ainsi une véritable anthologie des nombreux conteurs, poètes et sati-
riques grivois du vieux temps. Il recourt aussi bien aux auteurs de l'antiquité
qu'à ceux du moyen âge et aux contemporains. Ses autorités et ses sources
sont toujours indiquées avec une grande exactitude. Il est à noter qu'il s'est
plu à faire la part singulièrement belle à Platon, qu'il invoque en ces termes
contre le mariage, tout au début de son livre, à côté de Ficin et de Pétrarque :
« Deveniendo igitur ad questionem nostram quam post Platonem qui fuit divi-
nus et in cujus scriptis reperitur ferme totum evangelium Joannis scilicet : In
principio erat verbum, etc.. Marsilius Ficinus..., Petrarca... examinarunt...
Conclusio suprascriptorum est quod non sit utile nubere » (éd. 1526, fol. viii^ v°).
L'autorité du Sauveur n'est citée qu'un peu plus loin(Matth., XIX), côte à côte
avec celle de Cicéron. On reconnaît là l'humaniste. Cet ouvrage constituait
donc une sorte d'encyclopédie des matières relatives au mariage ; son usage était
encore facilité par une de ces tables abondantes que les éditeurs de ce temps
savaient joindre à leurs publications savantes.
En 1526 paraissait V Institution du mariage chrétien d'Erasme, dédié à la reine
d'Angleterre, chef-d'œuvre de finesse, de grcâce et de clairvoyance, où le grand
écrivain déployait dans toute leur ampleur ses merveilleuses facultés de mora-
liste. Véritable précurseur des psychologues modernes les plus raffinés, il montre
dans ce livre une délicatesse de sentiments, un sens des nécessités sociales, une
compréhension des progrès à réaliser qui suffisent à le mettre, dans ce domaine
comme en tant d'autres, hors de pair entre tous les savants de son époque.
Érasme place résolument le mariage au-dessus du célibat religieux. Il montre avec
force toute la gravité de ce pacte, les réflexions et l'étude mutuelle des carac-
tères qui doivent le précéder, invitant le jeune homme à ne pas se préoccuper
exclusivement de trouver chez sa future femme des manières plus ou moins
puériles, mais avant tout une âme cultivée et bien équilibrée. Ce traité célèbre
ne contribua pas peu à attirer l'attention des personnes lettrées sur l'ensemble
TIRAQUEAU ET LE CENACLE DE FONTENAY XXXVII
des questions qui se posaient alors touchant les femmes et le mariage. Il est
cependant peu probable qu'il ait exercé une action ^profonde en dehors des
cercles instruits. Les œuvres proprement littéraires consacrées à ce grand débat
continuèrent évidemment à solliciter davantage la curiosité du grand public.
Remarquons que l'Eloge de la Folie avait été moins tendre que le Mariage chré-
tien au sexe féminin. On relève parfois, chez Érasme, certains propos agressifs :
« La femme est un animal inepte et ridicule. Platon avait raison de se demander
dans quelle catégorie la placer, celle des êtres raisonnables ou des brutes... La
femme est toujours femme, c'est-à-dire stupide. » Dans son livre du Soldat
chrétien (1504), Erasme a, par contre, intercalé un magnifique éloge de la
femme, image de Dieu : à savoir de la piété, modestie, sobriété et chasteté.
Deux ans avant le Mariage chrétien d'Érasme, l'Espagnol Louis Vives, fécond
écrivain, moraliste généreux, d'une belle hardiesse d'esprit, avait publié en latin
un ouvrage qui eut alors une grande vogue et qui, traduit par Pierre de Changy,
sous ce titre : Livre de V Institution de la femme chrétienne, fut l'objet de nom-
breuses éditions à partir de l'année 1543.
III. André Tiraqueau et la question des femmes.
Au reste, Nevizan aussi bien qu'Erasme avaient été précédés de plusieurs
années par un jurisconsulte français, dont le nom seul suffit à évoquer des sou-
venirs nombreux et précis chez tous les amis de Rabelais : nous voulons parler
d'André Tiraqueau, lieutenant au bailliage de Fontenay-le-Comte. On sait
quelle hospitalité intelligente Rabelais trouva chez ce magistrat érudit et quelle
docte compagnie il y fréquenta '. Il est permis de penser que la préparation
du Tiers Livre a dû commencer en quelque sorte dans les conversations de
l'aimable cénacle de Fontenay, dont l'assemblée du théologien, du médecin et
du philosophe, à la table de Pantagruel, devait donner une idée assez exacte.
Tiraqueau avait publié dès 15 13 un traité juridique sous le titre : De legibus con-
nubialibus . . ., dont de nouvelles éditions, remaniées et augmentées, parurent
I. Yoy., passim, rÉgh'se réformée de Fontenay-ïe-Comte, par Benjamin Fillon (Niort, Clouzot,
in-40) ; André Tiraqueau, par Bourgnon de Layre (Poitiers, 1840, in-80) ; J. Plattard, L'Adolescence
de Rabelais en Poitou (Paris, les Belles-Lettres, 1923, in-12) et une étude de M. Alfred Richard
dans les Mém. de la Soc. des antiq. de V Ouest de 1909. On trouvera un beau portrait de Tira-
queau dans le volume intitulé Andreae Tiraquelli régit in senatu parisiensi consiliarii tractatus
(Paris, Kerver, 1552).
XXXVIII INTRODUCTION
en 1515, 1524, 1546 et 1554 '. Rabelais approuva ce livre et s'y intéressa de
près. Dans cet ouvrage fortement documenté et où se rencontrent d'innom-
brables citations (en très grande partie de première main, empruntées aux
auteurs sacrés et profanes, mais surtout aux seconds), le légiste poitevin a su
montrer une connaissance également personnelle et approfondie tant des auteurs
de l'antiquité que de ceux du moyen âge et de son époque -.
On peut dire, sans crainte de trop priser sa valeur, que le De legibus place le
chef du petit cénacle fontenaisien en bonne place parmi les humanistes les plus
autorisés du règne de François I". Il serait curieux de rechercher dans quelle
mesure exacte les juristes, qui, durant la plus grande partie du moyen âge et
pendant tout le xV siècle, avaient maintenu le goût et la pratique d'un certain
nombre d'auteurs anciens, ont contribué à l'œuvre générale de la Renaissance.
Il est manifeste, en effet, que, seuls, ils ont conservé le contact permanent
avec toute une catégorie d'idées et de doctrines de l'antiquité. Pour beaucoup
d'entre eux, la pensée de la vieille Rome était demeurée sacrée. Aux moments
mêmes où la réflexion philosophique se trouva le plus abaissée, où la littéra-
ture méconnut davantage les beautés des lettres grecques et latines, ils ne
cessèrent d'invoquer l'autorité toute laïque du droit romain. Ils furent ainsi
comme le lien vivant qui rattacha le monde moderne au monde ancien. Par
les juristes, l'étincelle de la raison antique fut conservée à travers le moyen âge.
Que Rabelais ait vécu dans l'intimité de plusieurs jurisconsultes à l'aurore de sa
carrière, c'est là un fait qu'on ne saurait trop rappeler. Le Tiers Livre atteste
plus que tout autre que l'influence de ce milieu restait toujours agissante, après
vingt-cinq ans.
Bien qu'il ait, en plus d'un cas, rendu justice aux filles d'Eve, notamment en ce
qui concerne le point de vue strictement juridique, le lieutenant de Fontenay,
l'homme le mieux informé en son temps de tout ce qui regardait la femme, se
1 . L'édition de 1 546 n'avait pas été signalée durant longtemps. C'est M. Barat qui en a
constaté l'existence. Il a montré le parti qu'on en doit tirer pour l'étude des rapports qui
peuvent être signalés entre l'œuvre de Tiraqueau et le 111^ livre de Rabelais. Son étude a paru
dans la Revue des Études rabelaisiennes, 1905, p. 158 et suiv., et 253 et suiv., puis en tirage à
part. Ajoutons que, d'après sa collation, l'édition de 1546 offre des différences marquées avec
les éditions précédentes. Nous avons traité dans divers cours, en 1901-02, de l'influence exercée
par le milieu savant et lettré de Fontenay-le-Comte sur la formation de Rabelais.
2. Ficin, Symphorien Champier, Savonarole, etc. — Platon, parmi les anciens, est fréquem-
ment cité, ainsi qu'Averroés, Avicenne, Proclus, Paul d'Égine, Hippocrate, Galien, etc. Le
relevé des autorités alléguées par Tiraqueau nous prendrait plusieurs pages. Ses ouvrages
témoignent d'une connaissance sérieuse du grec. Il convient de rappeler, en outre, que
Tiraqueau paraît avoir fait le voyage de Rome.
LES LOIS MATRIMONIALES XXXIX
montra plutôt hostile, dans son livre, au sexe fragile, risquant même à son en-
droit des appréciations très dures et très crues, voire d'une singulière obscénité.
S'il faut, — comme c'est le cas présent, — leranger nettement dans l'un ou dans
l'autre des deux groupes opposés qui ont parlé des femmes et du mariage, il n'y a
guère à hésiter : c'est dans la catégorie des contempteurs du sexe féminin qu'il
convient de le classer. Notons cependant que notre auteur a protesté avec éner-
gie contre l'accusation de parti pris dirigée contre lui. Heureux en ménage, il
croyait avoir attaché autant de prix aux idées favorables à la femme qu'à celles
qui lui étaient contraires, ayant cité des textes plutôt que formulé des juge-
ments. N'avait-il pas défendu les épouses contre les maris tyrans ? Il parle
même de consacrer plus tard un livre à la louange des femmes, et certaines
p'ages du De legibus semblent attester qu'il en réunit les éléments. Le volume de
Tiraqueau fut, dès son apparition, l'objet d'un succès flatteur : on le lut, on
le consulta, on le pilla beaucoup. M. Barat croit même pouvoir affirmer
qu'hrasme et plus tard Rabelais lui firent plusieurs emprunts. Il a dû
contribuer pour une large part, sinon à réveiller les polémiques relatives à
la question féminine, dont l'activité n'avait jamais cessé de se manifester,
du moins à en augmenter l'intérêt, à l'heure précise où la Renaissance posait
une foule de problèmes nouveaux, ouvrant des horizons insoupçonnés, exci-
tant les curiosités du grand public, et surtout apportant, grâce à la révélation
des httératures anciennes, un contingent considérable de textes, de théories et
d'arguments non entrevus jusque-là. Le progrès général des sciences d'observa-
tion favorisait encore la vogue de ces discussions ; il en haussait le ton et la portée.
Un ami de Tiraqueau et de Rabelais, en même temps leur voisin, choqué des
théories du De legibus, qu'il considérait comme injurieuses pour les femmes,
entreprit de se constituer leur champion et de répondre à ce « réquisitoire ». Il
se nommait Aymery ou Amaury Bouchard et exerçait les fonctions importantes
de président à Saintes. C'était un tempérament idéaliste, pénétré des doctrines
platoniciennes; — son traité de Y Immortalité de T âme, ouvrage resté manuscrit,
en témoigne encore aujourd'hui. — Il semble avoir été lié principalement
avec Pierre Amy, le savant cordelier, helléniste remarquable et philosophe d'une
rare élévation d'esprit, comme le prouve sa correspondance avec Guillaume
Budé, et qui a été le véritable maître de Rabelais. Or, Amy, ne l'oublions pas,
choisi comme arbitre dans la controverse, fut, aussi bien qu'Amaury Bouchard,
un adepte convaincu des doctrines néoplatoniciennes '. Ce lien intellectuel
I . Voy. notre article intitulé : le « Platon » de Rabelais, dans le Bulletin du bibliophile du
15 avril 1901.
XL INTRODUCTION
dut favoriser l'intimité de leurs rapports, dont une intéressante lettre (qui n'a
pas revu le jour depuis l'année 1522 et que les rabelaisants trouveraient sans
doute plaisir à lire '), fournit un témoignage fort explicite. Ce texte nous
prouve que Pierre Amy faisait chez le président de Saintes des séjours prolongés-
Il s'y trouvait, justement au moment où Bouchard prépara et publia son traité
féministe dirigé contre Tiraqueau : Ahnarici Bouchardi T-?;ç vuvaixsîa; ©jtay;?,
adversiis Andream Tiraquellmn. Venundatur in a^dibus Ascensianis, 1522,
in-4°. Quoique assez vive de ton, cette riposte savante ne paraît pas avoir
altéré d'une manière sensible les relations cordiales qui existaient entre le
magistrat saintongeois et le lieutenant fontenaisien. Cependant Tiraqueau fut
piqué au jeu et fit paraître, deux ans plus tard, une nouvelle édition remaniée
de son De legibus connubialibus , dans laquelle ses doctrines peu sympathiques à
la femme, « inférieure à l'homme », n'étaient nullement atténuées, et où
Rabelais et Pierre Amy, qui avaient dû suivre de près la préparation de ce
livre, étaient plus d'une fois cités, loués et même invoqués. Un petit dis-
cours de Rabelais s'y trouve ainsi rapporté, sans parler de son épigramme
grecque. Telle de ces pages reflète sûrement les conversations qui s'étaient
tenues, peu de temps auparavant, sous le bosquet de lauriers du petit jardin de
Fontenay-le-Comte. Ce fut seulement deux ans après cette nouvelle édition
du De legibus que le Mariage chrétien d'Érasme vit le jour.
Le traité féministe de Cornélius Agrippa, l'auteur que Rabelais a mis en
scène sous le nom transparent de HerTrippa, De prœcellmtia fœminei sexus, sou-
leva également, vers la même époque, d'assez vives disputes (1529). « A côté
d'enfantillages et de plaisanteries, observait récemment un bon juge, que de vues
justes et hardies pour ce temps ! « Agissant contre tout droit divin, violant
impunément l'équité naturelle, la tyrannie de l'homme a privé la femme de
la liberté qu'elle reçoit en naissant... Dès son enfance, elle est tenue en oisi-
veté à la maison et, comme si elle n'était pas capable d'un plus haut office,
il ne lui est permis de toucher autre chose que l'aiguille et le fil. » Plus
tard, c'est le mariage qui l'asservit à un maître jaloux ou bien le couvent où
on l'enferme pour toujours. Et cependant elle a des droits. Elle joue un rôle
plus important que l'homme dans la naissance des enfants, par quoi se per-
pétue l'espèce... N'est-elle pas aussi intelligente que les représentants de
l'autre sexe ? Elle a même plus de finesse et de pénétration ; éclairée par un
instinct qui est un privilège de sa nature, elle voit souvent plus juste que les
philosophes et les savants. Elle a, de naissance, la parole facile, le don de
I . Il s'agit de la lettre-préface de louvrage qui va être cité.
LES FEMMES ET LA RENAISSANCE XLI
l'éloquence, et Agrippa ajoute en souriant : « Il n'y en a guère de muettes ».
Pourquoi donc limiter si misérablement le champ de son activité, pourquoi lui
fermer des emplois auxquels elle serait propre ? « Ce qui se fait, non par raison,
mais parla force de l'usage, par l'éducation, parle hasard, et principalement
par la violence de l'oppression. » \
IV. Le Rôle des femmes au temps de la Renaissance.
La Tradition « courtoise ».
Comme on peut le penser, les poètes du temps firent volontiers des allu-
sions aux controverses suscitées par la question féminine. Nous avons énuméré
plus haut les principales pièces qui se rattachent à cette polémique. Rappelons
encore, à côté des écrivains qui viennent d'être cités, les noms de Lemaire de
Belges, Gringore, Pontalais, du polygraphe Symphorien Champier, l'auteur de
la Nef des Dames, etc. Tout le monde sentait alors, — les partisans des idées
traditionnelles aussi bien que les adeptes des conceptions nouvelles introduites
par la Renaissance, — que les données du problème étaient fortement modifiées.
La femme tendait à jouer un rôle social de plus en plus grand ; sa place n'était
plus seulement au foyer ; elle n'avait plus pour unique mission de vaquer aux
soins du ménage ; elle visait à se rapprocher de l'homme. L'éclat inouï des
grandes cours royales d'Angleterre, de France, d'Espagne, celui des cours prin-
cières moins vastes, mais infiniment brillantes, d'Italie, où l'influence des
femmes s'affirmait chaque jour plus puissante; les succès politiques, littéraires,
poétiques dont leur sexe pouvait s'enorgueillir : tout cela indiquait assez l'ou-
verture d'une ère nouvelle pour les contemporaines de Marguerite d'Angoulême,
de Jeanne d'Aragon ^, de Vittoria Colonna, de Louise Labé et d'Olympia
Morata.
Quand on songe à la place que tiennent en leur siècle non seulement les
femmes illustres dont on vient de rappeler les noms, mais encore une Anne
de Bretagne, une Marguerite d'Autriche, une Louise de Savoie, une Renée de
France et ses filles, une Marguerite de France, une duchesse de Guise, une
Diane de Poitiers, une Anne Boleyn, — et, après elles, Catherine de Médicis,
1 . Gustave Reyuier, La Femme au XVII<^ siècle, Paris, 1929, in-12, p. 6 et suiv. — V. plus
loin, dans notre chapitre III, les pages consacrées à Her Trippa.
2 . Peinte par Raphaël et célébrée par Niphus dans son livre De Pulchro et Atnore, le premier
traité d'esthétique qu'ait produit la philosophie moderne.
LE TIERS LIVRE. VI
XLII INTRODUCTION
Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Marguerite de Valois, Elisabeth d'Angleterre,
— ou, dans un rang plus modeste, Anne de Graville, Louise de Montmo-
rency, Marguerite du Bourg, Jeanne Gaillarde, Claudine et Jeanne Scève,
Pernette du Guillet, Anne Tallonne, Claude de Bectoz, Helisenne de
Crenne, les filles de Thomas Morus, les sœurs Seymour et tant d'autres, il ne
semble guère utile de chercher à démontrer plus longuement l'influence conquise
par les femmes dans la première moitié du xvi<= siècle.
Une société moins rude, plus galante, plus artiste, plus polie, aux manières
raffinées, accessible au sentiment de la beauté physique, sensible par là même
aux complications sentimentales et aux mystères de la vie du cœur, et où les
droits de la passion paraissaient presque légitimes, se prépare en France au len-
demain des guerres d'Italie. Les poètes s'aperçoivent les premiers du change-
ment accompli et notent les succès continus du nouvel idéal. Le célèbre et
joli rondeau de Clément Marot, les définitions de l'amour de Mellin de Saint-
Gelais et de Marguerite de Navarre ne sont, entre beaucoup d'autres, que les
échos mélancoliques ou joyeux des sentiments suscités par cette transformation.
Cependant, une série de blasons, parfois très osés, module comme une glorifica-
tion ardente et sensuelle de toutes les parties du corps féminin, sorte d'hymne
païen à la louange de la Vénus physique, auquel Clément Marot, en dépit des
regrets exprimés dans ï Amour du siècle antique (rondeau 52, éd. Jannet, II, p.
162), ne dédaigne pas de s'associer. Remarquons, dès maintenant, que les sym-
pathies de ce poète et de certains de ses disciples ont connu d'autres inspirations
que celle de la tradition gauloise. Plusieurs, comme Rabelais, dans l'épisode de
l'abbayedeThélème, où « le tout estoit faict selon l'arbitre des dames », rendent
un hommage explicite à l'égalité des sexes, voire même à la prééminence du
sexe féminin. Gargantua, on l'a vu, célèbre les progrès intellectuels des femmes
et des filles qui ont « aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine » ;
mais il faut bien reconnaître que ces éloges apparaissent plutôt comme des
effusions momentanées, et que tout le reste des deux premiers livres, d'où la
femme est absente, sinon traitée avec peu de sympathie, tend à les contredire.
Dans son tableau d'une société idéale, l'auteur de Gargantua glorifie les dames
parce que cela est nécessaire à sa conception antimonastique, mais il ne les loue
point pour elles-mêmes. C'est sur sa doctrine profonde un élégant placage qui
ne doit pas faire illusion. En réalité, cet ancien moine n'a pas flatté la femme :
il est resté plutôt fidèle à la vieille tradition gauloise et, en dépit des pages
admirables de l'abbaye de Thélème et du discours d'Hippothadée, à la con-
ception satirique et méprisante du moyen âge à l'égard du sexe faible.
Un procureur poitevin, poète de l'école des Rhétoriqueurs, Jean Bouchet,
TRADITION GAULOISE ET TRADITION COURTOISE XLIII
ami et correspondant de notre Tourangeau, composa vers 1530 divers poèmes
qui, s'ils ignorent encore l'idéal naissant dont il vient d'être question, du moins
ne lui sont pas contraires. Ils se rattachent même, par quelques endroits, à la con-
ception de la vie courtoise du moyen âge, en tenant compte, dans certaines
pages, des aspirations plus pures, plus désintéressées, que les adeptes de la
Renaissance cherchaient à introduire dans les choses de l'amour et de la vie
sentimentale. Il importe de remarquer, à ce propos, que l'idéal de courtoisie, dont
les romans de chevalerie nous font connaître les éléments caractéristiques, pré-
para la poussée d'idéalisme qui apparut en France dans les environs de 1530
à 1540. Ce courant moderne, plus large, plus noble, plus profond, trouva en
France un terrain propice, grâce aux conceptions maintenues durant les siècles
par une partie de. la littérature romanesque, celle-là même qui venait justement
de trouver un regain d'actualité avec les nombreuses et belles éditions illustrées
qui apparurent entre 1490 et 1550'. En somme, deux traditions contraires
n'ont pas cessé de coexister ni de se développer dans notre pays, en ce qui con-
cerne l'amour et les femmes : la tradition gauloise, d'ordre satirique, franchement
dénigrante, et la tradition idéaliste, tendant à l'exaltation et au panégyrique du
sexe féminin et des sentiments amoureux. La première n'a pas beaucoup modi-
fié sa tactique à travers les âges, ni ses arguments, ni sa dialectique, ni ses
moyens d'action, ni ses visées de critique systématique ; la seconde, au con-
traire, s'est modifiée suivant les époques, se transformant d'une manière déci-
sive à partir de la Renaissance, fusionnant en quelque sorte toutes les ten-
dances mystiques, courtoises, sentimentales et philosophiques, et se renfor-
çant, grâce à l'appoint des conceptions antiques, d'éléments infiniment pré-
cieux qui lui communiquent un caractère de grandeur et d'élévation qu'elle
n'avait point encore connu.
Les deux ouvrages de Bouchet portent les titres suivants : Les Triumphes de la
noble dame amoureuse et l'art d'honnestement aimer, composés par le Traverseur des
Voyes périlleuses, et Les Angoysses et remèdes d' Amour . Ils se composent de prose
et de poésie mêlées. Le premier, véritable traité de théologie et de morale, fut
successivement réédité dix-huit fois à partir de 1530 ^. Le second n'eut guère
moins de vogue à partir de 1536. On a peine à concevoir les raisons de ce suc-
cès : ces deux livres, très quintessenciés, d'allure quasi mystique, étant à peu
près illisibles aujourd'hui. On peut considérer leur difi'usion comme un indice
1 . Voy. Ambroise Firmin Didot, Essai de classijicatioti méthodique et synoptique des Romans de
chevalerie inédits et publiés, Paris, 1870, in-80, et Emile Besch. Les adaptations en prose des chansons
de geste au XV^etau XVI^ siècle, dans la Rev. du Seizième Siècle, 1915, p. 155.
2. 1530, IS32, 1534, 1535, 1536, 1537, IS39' 1541, 1545, iSSS, etc.
XLIV INTRODUCTION
probant du besoin que beaucoup de personnes éprouvaient alors de réagir contre
les tendances purement gauloises. A ce titre, ils deviennent presque intéressants.
On y retrouve l'arsenal symbolique du Roman de la Rose et ses formules. L'inta-
rissable homme de loi est un adepte des anciennes écoles; il demande ses inspi-
rations au passé et ne pressent guère l'avenir.
V. Gratien Dupont. — Evolution du sentiment. — Grande controvere
féminine. — L'Amye de Court et La parfaicte Amye. — Polémiques
suscitées par ces ouvrages. — Rabelais s'y trouve mêlé.
Bien qu'on ne puisse prétendre que la tradition satirique et antiféministe
ait été assoupie et oubliée à aucun moment, un poète toulousain semble bien
lui avoir apporté, très peu de temps après la publication de Pantagruel et de Gar-
gantua, un regain d'actualité et comme une consécration nouvelle. Gratian ou
Gratien Dupont, seigneur de Drusac, lieutenant général de la sénéchaussée de
Toulouse, se chargea, en effet, vers 1534, de pousser le cri d'alarme contre les
panégyristes du beau sexe. Ce gros personnage, poète à ses heures et auteur
d'un traité de versification, était convaincu que l'influence de plus en plus
notoire exercée par les femmes dans les divers milieux sociaux constituait un
danger redoutable. Sous le titre peu ambigu de Controverses des sexe masculin
et fœminin, il pubHa à Toulouse, en 1534, un vaste poème divisé en trois livres,
qui n'est qu'une suite d'invectives violentes, souvent grossières, à l'égard des
femmes, et comme une contre-partie du Champion des Dames de Martin Le
Franc, réédité en 1530 '. Il paraît que l'auteur avait été mal marié, ce qui
l'excuse peut-être, sans le justifier. Nous savons par lui qu'en dehors'de ses inten-
tions antiféministes, il avait encore le dessein de donner, à l'usage des jeunes
gens auxquels il dénonçait les embûches des filles d'Eve, des modèles et des
exemples de toute sorte de rimes et des vers. C'est ainsi qu'il a accumulé au
cours de son œuvre quantité de ballades, de lays, de rondeaux, de virelais, de
chansons et de chants royaux. Très expert dans les secrets de nos vieux arts
poétiques, il composedes pièces dans les rimes les plus compHquées et les moins
connues : la Batelée, la Latinisée, la Rétrograde, l'Enchaînée, la Brisée, l'Équi-
voque, la Senée, la Couronnée, l'Emperière, etc. Mais, en aucun cas, les
variétés du rythme n'ont empêché Drusac de poursuivre son but : compiler
I . M. Charles Oulmont a publié dans la Revue des Études rabelaisiennes de 1904, p. i à 28, et
135 a 153, l'étude qui nous manquait sur Gratian du Pont, sieur de Drusac, et les femmes.
LES « CONTROVERSES » DE GRATIEN DUPONT XLV
tout ce que les écrivains sacrés et profanes ont écrit contre les femmes, défendre
de la façon la plus énergique le sexe masculin contre le sexe féminin, dévoiler
le caractère des mauvaises femmes, — il n'y en a guère de bonnes, d'après lui,
— leur vain caquetage, leurs tours, les diversités infinies de leurs mensonges et
de leurs tromperies, les pièges qu'elles tendent aux pauvres amoureux et les
mobiles trop souvent inavouables de leur conduite. Il faut lire notamment (fol.
6i v° de l'édition de 1541) la définition en règle de la femme, cause de la chute
de l'humanité, source première du péché, et qui « jamais à l'homme ne fut pro-
fitable », ainsi que les anathèmes odieux dirigés contre l'amour. Les plus
ingénieuses figures de poésie ne servent, chez lui, qu'à accumuler les épithètes,
les allusions, les comparaisons, les rimes virulentes, quand elles ne sont
pas obscènes. Pendant plus de vingt pages (du fol. 87 au fol. 96), on
voit s'étaler sans interruption des jeux de mots d'une grossièreté révoltante,
grâce aux thèmes fournis par une syllabe fatidique chère à tous les conteurs
gaillards, mais dont nul n'a usé aussi librement et avec moins de légèreté. Au
folio 180, on trouvera la plus cynique des comparaisons que l'imagination de
l'homme ait pu inventer contre les femmes. Le troisième livre du poème contient
de nombreuses anecdotes toutes plus tendancieuses, plus insultantes les unes que
les autres. On y rencontre (fol. 191 v°) l'histoire de « Deux Nonnains de cer-
tain monastère qui, par superbe, s'en allèrent au Pape pour obtenir de se con-
fesser l'une de l'aultre, sans estre tenues s'adresser aux prebstres pour se confes-
ser », que raconte Rabelais au chapitre xxxiv de son livre III en l'attribuant
aux nonnains de Fontevrault. Gratien Dupont personnifiait au premier chef, à
Toulouse, les tendances rétrogrades ; il fut en particulier l'adversaire acharné
de Dolet. Son poème obtint cependant, et peut-être à cause de cette attitude
même, un succès dont il n'était guère digne ; il fut réédité en 1537 et en 1541.
Il importe de noter au passage cette dernière date. Observons encore que le
second livre des Controverses des sexes masculin et fœminin s'ouvre par le récit de
deux combats allégoriques soutenus successivement par l'auteur contre « ung
gros nombre de souldars de Venus » et contre les femmes muguettes. Drusac
décrit minutieusement les deux armées assaillantes et lance, chemin faisant, plu-
sieurs allusions locales assez curieuses. Ces pages constituent la partie la plus
amusante de son poème '. François de Billon reprendra plus tard, contre
Rabelais, le thème de ce combat symbolique.
Les années comprises entre I530°et 1542 eurent une action très appréciable
sur le développement des tendances idéalistes que l'on a caractérisées plus haut.
I . A signaler encore, au fol. 181, le morceau intitulé : « Les auteurs qui blasment les femmes
XLVI INTRODUCTION
Aux alentours de l'année 1530, la situation du royaume fut, d'une façon géné-
rale, singulièrement favorable aux progrès de la Renaissance : les traductions
et les impressions savantes se multiplient, le Collège royal est fondé, les pro-
ductions artistiques les plus mer\'eilleuses naissent de toute part, la pensée fran-
çaise acquiert une force, une grâce et une justesse qu'elle n'avait pas encore
connues ; Marot, Rabelais, Marguerite d'Angoulême et bientôt Calvin touchent
à leur plein développement. Certes, les luttes religieuses qui s'annoncent vont
retarder ou compromettre en plus d'un cas cette poussée magnifique : elle con-
tinuera pourtant, pour aboutir, peu après 1540, à une civilisation intellectuelle
infiniment supérieure, dans l'ensemble, à celle de la période précédente. Les
milieux sociaux qui virent s'élaborer des œuvres telles que \q Pantagruel , VHep-
taméron et V Institution chrétienne supposent une culture, une élégance, une finesse
et une force de raisonnement que les âges antérieurs n'avaient point atteintes.
Ces dix ou douze années virent donc s'accomplir un travail de transformation
intense dont les conséquences se manifestèrent bientôt. Divers recueils de ron-
deaux nous permettent de saisir sur le vif cette évolution décisive. Une simple
âme de femme, demeurée inconnue, fit alors entendre les premiers cris du cœur
et le langage de la passion vraie '. Le drame de sa vie fut, sans doute, à peu
près ignoré de ses contemporains ; on peut y voir cependant la preuve la plus
saisissante de cette révolution du sentiment caractérisée par Michelet quand il
a écrit : « La vraie Renaissance, . . c'est la renaissance du cœur » . Le premier roman
sentimental de la littérature françaisedate de ce moment(i538). Il est l'œuvre
d'une femme demeurée quelque peu mystérieuse, Helisenne de Crenne_, dont
le véritable nom était Marguerite Briet. Les Angoysses douloureuses qui procèdent
d'amours, contenant troys parties composées par dame Helisenne de Crenne, laquelle
exhorte toutes personnes à ne suyvre folle amour, sont une confession plaintive,
que l'auteur a voulu rendre complète et qu'il a fait remonter jusqu'aux pre-
mières années de sa jeunesse. Une telle autobiographie, riche de confidences
curieuses, n'eût pas été possible seulement dix ans plus tôt^.
et en quel lieu. » On trouve, p. 53 v, ces quatre vers, qui rappellent de très près un passage
de Rabelais, III, chap. 32 :
De quoy Platon des philosophes maistre
Doubtoit si point les femmes debvoit mestre
Au ranc des bestes par raison dominées,
Ou bien des brutes du monde abominées.
1. Les cent cinq rondeaulx d'Amour, Lyon, Arnoullet, 1533 (rééd. par. Ed. Tross, en 1863).
2. Nous renvoyons au pénétrant article de Louis Loviot sur Helisenne de Crenne dans la Reinie
des Livres anciens, t. II, p. 157, à la note publiée par nous, ibid., p. 376, et à l'analyse donnée
« LE COURTISAN » DE CASTIGLIONE XLVII
Ce fut sans doute en ce qui touche le rôle dévolu à la femme et, pareillement,
l'apologie de l'amour idéal et de la beauté, que le changement fut le plus
soudain et le plus apparent. Un tout petit livre, presque une simple plaquette,
en apporta la révélation : je veux parler de La Parjaicte Amyt d'Antoine Héroët
de la Maison Neufve, qui fit si grand bruit au cours d'une querelle longue et
passionnée, dont, précisément, la publication du Tiers Livre de Pmîtagruel ne
fut qu'un épisode entre plusieurs autres. Les controverses auxquelles il fut
mêlé furent infinies et se prolongèrent pendant plus de quinze ans '. Voici
comment elles débutèrent.
En 1528, avait paru à Venise, chez Aide, // libro del Cortegiano du Comte
BalthazarCastiglione, composé, de l'aveu même de l'auteur, sur le désir exprimé
par François I" et pour lui complaire. Dans ce livre, conçu à la manière d'un
dialogue de Platon et qui fut si admiré et si lu pendant un demi-siècle, les inter-
locuteurs : Pietro Bembo, Lodovico Canossa, le futur évêque de Bayeux,
Julien de Medicis, le cardinal Bibbiena, Federigo Fregoso, L'Arétin, et dix
autres gentilshommes ou lettrés, groupés autour de la duchesse Elisabeth Gon-
zague, dans le palais du duc d'Urbin, exposent tour à tour leur opinion tou-
chant les qualités propres au courtisan. Les quatre livres de l'ouvrage cons-
tituent une sorte de code de savoir-vivre à la cour. Le premier livre traite du
caractère du « parfait courtisan », des connaissances et des talents qu'il
doit acquérir; le second, de la prudence à observer dans ses rapports avec le
prince et les autres courtisans; dans le troisième, les devisants s'efforcent de
peindre la « dame de palais », en concordance avec le « portrait du cavalier
accompli. » Bembo expose avec éloquence, dans le quatrième, la théorie pla-
tonicienne de l'amour pour décider si le courtisan, devenu vieux, peut encore
concevoir de l'amour. Moins de dix ans plus tard, en 1537, le lecteur du roi
François I", Jacques Colin, esprit cultivé et poète, publiait une traduction du
Corîegiano qui répandit et fit goûter l'œuvre italienne dans notre pays. Son
succès, attesté par une série d'éditions, fut très grand ^ « Ce qui en fit le livre à
par M. Reynier du roman d'Hélisenne dans Le roman sentimental avant VAstrée (Paris, 1908, in-
12). Ce livre fournira également d'utiles indications sur les nouvelles et romans italiens et espa-
gnols qui ont exercé une influence sur les Français de la première moitié du xvie siècle.
1 . Les Œuvres poétiques d'Héroët (ou Héroet) ont été réunies en une édition critique due
à M. FeMinand Gohin et pourvue d'une excellente notice biographique (Paris, Soc. des Textes
français modernes, 1909, in- 12). M. Gohin a fixé avec précision l'ordre de succession des
différents ouvrages mêlés à cet épisode de la « Querelle des femmes ».
2, V. l'éd. du Cortegiano de V. Cian, Florence, iS<^4, Jacques Colin, par V.-L. Bourilly, Paris,
1906, in-80, et Gohin, op. cit., p. xx et. suiv.
XLVIII INTRODUCTION
la mode, observe M. Gohin, ce fut la partie relative à l'amour et à la femme...
dans laquelle Castiglione traçait les règles de conduite à suivre pour les dames de
la cour; il y soulevait des questions de sentiment fort délicates qui mettaient
en cause la vertu même de la femme et dont la discussion devint, semble-t-il,
un jeu de société. » On chercha à savoir si la critique présentée par Castiglione
de certains traits propres aux dames de la cour était fondée.
Dès 1537, parut à Lyon, chez François Juste, l'éditeur de Rabelais, un
poème d'Almaque Papillon, valet de chambre de François I"et ami de Clément
Marot, sous ce titre : La Victoire et triomphe d' Argent contre Cupido^ dieu d'amours ^
naguières vaincu dedans Paris, auquel Charles Fontaine ' riposta aussitôt par
sa Response faicte à f encontre d'un petit livre intitulé le Triomphe et la victoire d'Ar-
gent contre Cupido naguières vaincu dedans Paris. La première publication appar-
tenait à la vaste catégorie des ouvrages dirigés contre les femmes. Elle prélu-
dait, en réalité, à la grande controverse qui n'allait pas tarder à s'engager, sur-
tout à partir de 1542, entre adversaires et partisans du sexe faible. Fontaine,
platonisant de marque, appartenait au groupe des apologistes. A quelques années
de là, ces deux auteurs devaient se retrouver en face l'un de l'autre, toujours
dans des camps opposés. A la fin de 1541, on mit en vente, à Paris, une nou-
velle traduction de l'ouvrage de Cornélius Agrippa : La louenge. . . du Sexe
Féminin ; elle était due au « Banny de Liesse », c'est-à-dire à François Habert,
l'auteur du Songe de Pantagruel^.
Au commencement de 1542, fut édité, à Paris, un commentaire en vers,
assez maladroit, de cette partie du Courtisan qui préoccupait tant l'opinion. Ce
monologue devint le point de départ du débat célèbre dans lequel intervint
un peu plus tard La Parfaicte Amye, et qui allait retenir l'attention des lettrés et
des mondains durant plusieurs années. Cette publication n'était autre que
LAmye de Court ' de Bertrand de La Borderie, poète normand, dont Marot
avait apprécié les premières productions '^. Ce gentilhomme, valet de chambre
1 . Voy. Maistre Charles Fontaine Parisien, by R. L. Hawkins, Cambridge (Mass.), Harvard
University Press, 19 16, in-8°, p. 70 et suiv.
2. Le jardin de fœlicité, avec la louenge et haiiltesse du sexe féminin en ryme francoyse, divisée
par chapitres . Extraicte de Henricus Cornélius Agrippa, par le Banny de Liesse. On les vend par
Maistre Pierre Vidoue, Imprimeur et Libraire juré de Paris. Privilège du 27 novembre 1541.
Petit in-80.
3. Privil. du 9 mars I542(n. s.)
4. Voir sur ce personnage l'article de V.-L. Bourrilly, Bertrand de la Borderie et le discours du
voyage à Constant inople (15 37-1 5 38), dans la R. E. R., 191 1, p. 185 et suiv., et celui de Charles
H. Livingston dans la Revue du Sei:(ième siècle, 1929, fasc. 3-4. Entre 1544 et 1546, UAmye de
Court fuc réimprimée sept fois dans des recueils.
LAMYE DE COURT XLIX
du roi, qui avait parcouru l'Orient comme chargé d'une mission diplomatique
par François I", connaissait à merveille les milieux de cour. Son petit poème,
d'allure satirique, « s'annonce comme une protestation contre toutes les com-
plaintes qui célébraient la puissance divine de l'amour, tels certain Trophée
d'Amour ou la Définition de V Amour de Saint-Gelais ou Douleur et Volupté
d'Héroët » '. Inspirée par la tradition gauloise, VAmye de Court, tour à tour
ironique et agressive, voire même cynique, offre cependant un caractère très
particulier. On y découvre un reflet curieux et sans doute exact des mœurs
libres du temps, telles qu'on les voit se développer dans certains milieux de
cour et dans les grandes villes, sous la poussée du luxe, du bien-être et des
appétits matériels, favorisée par l'accroissement général des richesses. L'Auteur
ne montre aucun souci de la délicatesse des sentiments; la préoccupation de
l'idéal lui reste étrangère. Le type qu'il préconise est celui d'une coquette, sorte
de Célimène avant la lettre, précieuse et galante, qui comprend l'amour comme
une fantaisie, et ne veut y voir, à aucun prix, la source des nobles sentiments,
du « désir de vertu », ni de la perfection.
L'attaque dirigée par La Borderie contre l'amour, considéré comme une
vaine idole, appelait une réponse. Un disciple parisien de Marot, Charles Fon-
taine, ami d'Héroët, le traducteur d'Ovide et d'Ausone, futur auteur de la Fon-
taine d Amours (1546) et des Ruisseaux de Fontaine, s'en chargea ^. Il publia,
peu après, La ContrAmye, protestation généreuse et parfois éloquente dirigée
contre les théories utilitaires qui venaient de trouver en La Borderie un inter-
prète habile et quelque peu goguenard '. Cette œuvre, de 1282 vers, très atta-
chante à divers points de vue, et où abondent des aperçus larges et variés et
même des théories scientifiques fort imprévues, est une apologie de l'amour
désintéressé, uniquement fondé sur l'honneur, en opposition absolue avec celui
qu'éprouve l'Amye de Cour,
Trop enchantée et endormie
Aux honneurs et biens de ce monde.
Comment ne pas remarquer que VAmye de Court, dans l'édition du recueil
des Opuscules dAmour de 1547'', est suivie d'une pièce d'allure facétieuse qui
1 . Gohin, op. cit., p. xxv.
2 . Voy. sur les œuvres de Charles Fontaine l'ouvrage d'Hawkins, cité plus haut.
3. V. Éd. Gohin, p. xxviii.
4. P. 146-147.
LE TIERS LIVRE. VII
L INTRODUCTION
fournit une réponse piquante et imprévue à l'énigme qui rendait Panurge si
perplexe ' ?
A L'UN DE SES AMYS.
Amy, pourquoy me veux tu tant reprendre
Que ne devois si soudain femme prendre ?
Ne me fais plus la guerre : je te dis
Que je l'ai faict pour avoir paradis :
Et ne sçavois faire un meilleur ouvrage
Pour mon salut, qu'entrer en mariage :
Car tous marys sont d'un cas soucieux,
Qui me rend seur d'aller jusques au (sic) cieux.
Le grand hazard d'estrecoquu les fasche.
Si je le suis, et que point ne le sache,
Innocent suis. Or tous les innocens
Seront sauvez, y en eust il cinq cens.
Si maugré moy je puis veoir et sentir
Que l'on me faict coquu, je suis martyr.
Les bons martyrs iront là sus tout droit :
Je ne doy donc rien craindre en cest endroit.
Et si je prens femme sage et honneste,
Bienheureux suis de si rare conqueste.
Les bienheureux (si l'on croit l'escriture)
Iront en gloire, et moy donc par droiture .
Regarde donc si je ne suis pas sage.
D'avoir au ciel assigné mon partage.
Que fusse tu, pour le bien qu'il m'en semble.
Bien marié, et coquu tout ensemble !
C'est alors qu'entre en scène Antoine Héroëtde La Maison Neufve, l'auteur de
l'Andros^yiie de Platon (1536) et de la délicieuse Complainte d'une dame surprime
nouvellement d'amour, « qui dénote une singulière délicatesse d'observation et
de style ». Ce tendre écrivain, que la Perle des Valois avait protégé et encou-
ragé dès son jeune âge, publie à son tour, en réponse à L'Amye de Court, le
poème de La Par f aie te Amy e, qui porta le débat à une hauteur qu'il n'avait pas
connue jusque-là. Platonicien fervent^, familier, en particulier, avec les doctrines
de Marsile Ficin, Heroët occupait une place de choix dans le cercle littéraire
1 . M. BourriUy a reproduit cette pièce d'après de notre exemplaire des Opuscules d'Amour,
op. cit., p. 219.
2. Sur le platonisme de la Renaissance française et aussi sur le rôle de la reine de Navarre,
voy. notre ouvrage Grands écrivains français delà Renaissance, "p. 63 à 139.
LA PARFAICTE AMYE LI
de la reine de Navarre, à côté de Mellin de Saint-Gelais et de Claude Chappuys,
avec lequels il collabora, à côté aussi des promoteurs de la renaissance du plato-
nisme dans notre pays : Bonaventure des Périers, Pierre du Val, Jean de la
Haye, Charles de Sainte-Marthe, qui tous travaillèrent à l'œuvre commune,
sous la gracieuse égide de la Marguerite des Marguerites. Le poème parut
d'abord à Lyon, chez Etienne Dolet, lui-même fervent platonicien, en juin 1 542,
puis chez Pierre de Tours, ensuite à Troyes, à Rouen, etc. A partir de 1542
jusqu'à 1568, il fut réimprimé au moins dix-sept fois, car la série des éditions
continua avec les recueils collectifs des opuscules d'amour. L'œuvre connut donc
un succès pour ainsi dire sans précédent, auquel tous les contemporains^ parti-
sans et adversaires, ont rendu hommage.
Le docte Heroët à la veine héroïque
Chante son Androgyne en haut sens Platonique,
Et sa Parfaite amie, oeuvre entier et parfait
Qui tesmoigne l'esprit de celuy qui l'a fait,
a dit Guy le Fèvre de La Boderie, dans La Galliade (1578, f° 123 v°). u Ce
petit œuvre qui en sa petitesse surmonte les gros ouvrages de plusieurs », comme
le notait Pasquier un demii-siècle plus tard, valut à « l'heureux illustrateur du
haut sens de Platon » l'admiration et l'amitié des meilleurs écrivains du temps :
il offrait une véritable codification de l'amour spirituel ou « honnête amitié ».
L'auteur met en scène, a dit un critique ', une amante qui raconte comment et pourquoi
elle a aimé, comment elle aime, et qui se préoccupe de raconter les accidents métaphysiques,
non les faits extérieurs et matériels, de son histoire. Elle veut nous prouver, par son exemple, ce
que c'est que la perfection d'amour, elle expose tout ce qu'elle a ressenti, tout ce qu'elle a
trouvé en elle-même, de nécessairement et logiquement passionné. L'intention bien marquée du
poète est de montrer le type exquis de la femme ensevelie dans le dévouement amoureux : il
nous amène Vénus, tout entière à sa proie attachée, mais la Vénus des premières heures de la
Renaissance.
Jamais peut-être, dans tout le cours du xvi^ siècle, une œuvre littéraire n'a
réussi à produire une pareille émotion. De 1542 à 1555, et même plus tard
encore, le grand public suivit avec une attention soutenue les passes d'armes
retentissantes suscitées par l'apparition de ce petit livre. La « Querelle des
femmes » lui dut une acuité toute nouvelle, et l'on peut dire, sans crainte
d'exagération, que dans les huit ou dix années qui précédèrent l'avènement de
la Pléiade, elle demeura, avec la résurrection du platonisme, le fait le plus sail-
I . Ch. d'Héricault, dans le Recueil des poètes français de Crépet, t. I.
LU INTRODUCTION
lant de l'histoire des idées. Au reste, pour peu que Ton se reporte aux témoi-
gnages de singulière estime décernés au « poète philosophe » par Joachim du
Bellay et ses confrères de la Pléiade, on comprendra que la jeune école n'a
point cherché à diminuer le prestige d'Héroët ni à discuter l'élévation ou la
justesse de ses conceptions. Ronsard et ses disciples, en mettant au premier
plan, dans leurs poésies, là préoccupation de l'amour et de la femme, n'ont fait
que donner un nouvel essor aux aspirations qui avaient tant divisé les écri-
vains de la période précédente. Il y a lieu d'observer que le succès soudain et
prodigieux des premiers contribua à rejeter dans l'ombre, pour un certain
temps, les détracteurs des filles d'Eve.
Après Fontaine et Heroët, qui se rangent ainsi avec ferveur dans le camp
féministe, un quatrième jouteur entre en lice : Paul Angier, de Carentan ' ; il
prit parti, dans L'Experietice. . . contenant une brefve defence en la personne de Vhon-
neste Amant pour l'Amye de Court contre la Contraniye, pour la thèse de La Borde-
rie, pendant que le Bourguignon Almaque Papillon, valet de chambre de Fran-
çois I*"", autre ami de Marot, se classe, dans le Nouvel Amour, du côté de la
ContrAmye. Toutes les pièces du procès ne tardèrent pas à être réunies par dif-
férents éditeurs en un seul volume, ce qui augmenta encore leur diffusion. A
Paris et à Lyon parurent de charmants recueils sous ces titres : Le Mespris de la
Court (de Guevara), etc., ou Opuscules d'amour, etc., dont de nombreux exem-
plaires viennent, aujourd'hui encore, attester la vogue passée (éd. de 1544, 1545,
1546, 1547, 1549, 1550, 1551, 1556, 1568). En présence de cette extraordi-
naire diffusion, la plupart des écrivains du temps se trouvèrent ainsi amenés à
prendre nettement parti dans le débat; et, naturellement, en première ligne, à
côté des poètes, figurent les morahstes et les conteurs, les derniers surtout qui,
depuis des siècles, faisaient porter sur les relations des deux sexes le principal
effort de leur invention. Le problème posé leur appartenait, si l'on peut dire,
autant qu'aux poètes.
Pour continuer l'énumération sommaire des premiers, nous citerons d'abord
les poètes de l'école lyonnaise, dont l'inspiration se porta avec une prédilec-
tion particulière vers les définitions, l'analyse et la glorification de l'Amour. Le
plus représentatif de tous, Maurice Scève, pubUa à Lyon, en 1544, c'est-à-dire
au moment de la querelle de la Par/aide Amye, son poème de Délie, object de
plus haute vertu (rééd. par E. Parturier, 19x6)^ empreint de platonisme, et où
I. M. Gohin croit pouvoir identifier Paul Angier avec La Borderie, qui aurait ainsi pris un
pseudonyme pour défendre son œuvre, mais cette hypothèse n'a été acceptée ni par M. E.
Picot ni par M. E. Roy (cf. Gohin, op. cit., p. xxxv). Paul Angier figure, à côté de Rabelais,
dans une liste de poètes de l'époque (/?.£. R., 1905, p. 448).
LES CONVERSATIONS DE L HEPTAMERON LUI
rinfluence pétrarquiste peut également revendiquer une large part. Si cette
œuvre paraît au premier abord obscure, artificielle et compliquée, il est juste de
reconnaître qu'une étude plus attentive y révèle des beautés véritables et qu'il
se rencontre, chez cet ancêtre des précieux, nombre de passages d'uu sentiment
délicat et d'un souffle vraiment moderne. Après lui, Pernette du Guillet, dont les
poésies parurent en 1545, Jeanne Gaillarde, Clémence de Bourges et Louise
Labé, — dont les œuvres, parmi lesquelles le Débat de Folie et d'Atnour, virent le
jour en 1555, — revendiquèrent avec une énergie singulière les droits de la
femme et de la passion. « Le plus grand plaisir qui soit après Amour est d'en
parler, » disait la Belle Cordière. Si ses vers portent la marque d'une exaltation
sensuelle non dissimulée, on y relève, d'autre part, la trace d'un désir profond
de purifier l'amour, de l'épurer, de le placer plus haut et plus loin des réalités
terrestres : double tendance, quasi contradictoire, dont on retrouverait aisément
plus d'un exemple dans la littérature féminine.
Pendant que s'élaboraient toutes ces œuvres d'un accent si nouveau, la reine
de Navarre composait pour un cercle choisi de lettrés et de femmes spirituelles
ses poésies les plus significatives : la Distinction du vray Amour, la Mort et Résur-
rection d'amour, plusieurs épîtres en vers à son frère, la Response à une chanson
faicte par une Dame et les admirables pièces du manuscrit 5 112 de la bibliothèque
de l'Arsenal ' ; elle rédigeait les nouvelles de V Heptaméron et leurs moralités,
aujourd'hui sans prix pour nous, puisqu'elles nous permettent de saisir sur le
vif, après trois siècles et demi, les conversations d'un des milieux les plus raffi-
nés qui furent alors, et dont les problèmes relatifs à l'amour, aux femmes, à la
passion, au mariage, formaient Tune des préoccupations dominantes. Sans
doute, ces contes circulèrent d'abord sous le manteau, c'est-à-dire sous la forme
de copies manuscrites, mais leur action n'en fut pas moins sensible.
En 1546 et 1547, parurent coup sur coup une série de poèmes qui se rap-
portent manifestement à la querelle. C'est d'abord le Beauvaisien Gilles d'Auri-
gny qui publie le Tuteur d'Amour (1546, 1547, 1553). dans lequel il se pro-
nonce pour l'amour vertueux et honnête ; puis François Habert, d'Issoudun,
connu dans le monde des écrivains sous le nom de Banny de Liesse, cherche
dans La Nouvelle Vénus, par laquelle est entendue pudique Amour (1547) et
dans le Temple de chasteté (l'^^oi) à s'élever à une conception plus épurée, plus
désintéressée de l'amour, supérieure à celle qui avait prévalu dans l'ancienne
poésie. Toutefois, le ton général de ses productions reste si froid et si pédant,
l'abstraction et l'allégorie y jouent un rôle si déplaisant, qu'il ne saurait être
I . Publiées pour une partie par Le Roux de Lincy et pour le reste par nous.
LIV INTRODUCTION
rangé parmi les adeptes sincères de la nouvelle école. En 1546, paraît à Poitiers
le Commentaire du Banquet de Marsile Ficin, traduit par J. de la Haye, avec une
poésie d'allure toute platonicienne comme préface.
Au cours de l'année 1547, fut mis au jour également ce joli Conte du Rossignol
attribué à l'imprimeur parisien Gilles Corrozet, et qu'on prendrait pour une
nouvelle de la reine de Navarre mise en vers. Ce petit poème, on le sait depuis
peu, s'inspire en entier d'un épisode du Peregrin de Caviceo \ Destiné à glori-
fier l'amour chaste, il nous charme par l'aisance du ton et l'ingéniosité du sym-
bolisme, malgré l'absence d'invention.
En même temps, des publications de textes et de nombreuses traductions tant
de dialogues platoniciens, par Des Périers, Dolet, etc., que de poèmes italiens
consacrés à l'amour et à la femme viennent renforcer l'effort des œuvres fran-
çaises. Je citerai seulement, sans parler des ouvrages de Boccace, ï Hecatomphile
de L. B. Alberti, traduit en 1534, les trois Dialogues sur V Amour de Léon
Hebrieu, publiés en italien dès 1535 et traduits en 1549, puis deux fois en 155 1,
le P^rfon'n de Caviceo, traduit avant 1540, le traité de la Nature d'Amour àt
Mario Equicola, les Asolains de Bembo, les ouvrages de Ficin, devenus l'objet
de traductions multiples, le Livre de la dignité des femmes àe. Sperone Speroni, édité
en 1542 et en 1550, etc. On doit noter comme un fait très rare la publication,
en 1547, d'une traduction en vers par Michel d'Amboise d'un ouvrage italien
dirigé contre les femmes : le Ris de Democrite et le pleur d'Heraclite. . . , invention
de Fregoso -.
Il faudrait énumérer maintenant les compositions poétiques éditées entre
1549 et 1555 : telle plaquette comme la Louenge des femmes, « invention extraite
du commentaire de Pantagruel sur VAndrogyne de Platon », 15 5 1, satire en vers
âpre et cynique, ou, dans le sens opposé, les divers recueils d'Olivier de Magny.
les odes et sonnets de Jacques Tahureau et enfin les premiers poèmes de la
Pléiade, et tout d'abord les Erreurs ainoureuses de Pontus de Tyard, Y Olive de
du Bellay, les Odes et les Amours de Ronsard ; puis des œuvres à la fois en prose
et en vers, comme le Discours des champs Faë:^ à Vhonneur et exaltation del'Afiiour
et des Dames, de Cl. de Taillemont (1553), ^^ dialogue latin de P. Godefroy
(1552), puis encore Les très merveilleuses victoires des femmes du Nouveau Monde
et comme elles doibvent à tout le monde par raison cotmnander et mesme à ceulx qui
1. Voy. Jean Festugière, La Philosophie de Vaviour de Marsile Ficin et son influence sur la litté-
rature française au XV l^ siècle, Coimbra, 1923, gr. i 11-8°, p. 164.
2. Plusieurs traductions ou adaptations d'ouvrages espagnols seraient également à citer. On
en trouvera l'indication dans la première partie de l'ouvrage de M. Revnier mentionné plus
haut.
RABELAIS ET LA QUERELLE DES FEMMES LV
auront la monarchie du monde vieil (1553), par Guillaume Postel, apologie du
sexe féminin, les Dialogues de Tahureau contre les femmes (antérieurs à 1555),
les Colloques d'Amour et le Monophile d'Etienne Pasquier, les traductions des
différents livres de VAmadis, qui se succèdent à partir de 1540 et dont le succès
a été favorisé par le débat qui vient d'être raconté, et enfin le célèbre Fort inex-
pugnable de Vhonneur féminin, v construit » par François du Billon, composé
dès 1550 et publié en 1 5 5 5 ^
Nous avons dit quelle place tient VHeptafnéron, — quoique publié seulement
en 1558, — dans ce grand conflit. Telle nouvelle, la XIX= par exemple, cons-
titue un véritable manifeste des nouvelles doctrines sur l'Amour; telle autre
apparaît comme la plus éloquente revendication des droits de la femme, telle
autre encore comme un appel à l'élargissement de la vie sentimentale. Noël du
Fail, le principal conteur de l'époque après Rabelais, a fort bien noté et expli-
qué dans ses Propos rustiques et plus tard dans ses Baliverneries le changement
des façons d'aimer survenu de son temps, aussi bien que le rôle plus considé-
rable joué dès lors par les femmes, même dans les milieux de petite ville et de
village.
Les pages qui viennent d'être consacrées aux péripéties de la « Querelle » et à
leur retentissement à travers la littérature, spécialement entre 1540 et 1550,
nous ont paru nécessaires. Elles aident à montrer, croyons-nous, que la plu-
part des écrivains en vue de ces dix années ont pris part à cette controverse sen-
timentale et psychologique. Comment admettre, dès lors, que le plus grand
d'entre eux, le plus représentatif, le plus désireux d'associer son œuvre aux préoc-
cupations sociales, politiques, religieuses, scientifiques et même coloniales de
son époque, ait pu demeurer en dehors de la lutte ? Tout semble a priori con-
tredire une telle hypothèse. Rabelais a dû s'identifier, bien au contraire, et de
la façon la plus naturelle, avec ce mouvement d'idées si curieux, si attrayant
aussi, et c'est certainement dans ce but qu'il a composé et lancé son Tiers Livre-
L'induction la mieux fondée suffirait à établir un tel rapprochement, mais si,
par surcroît, nous réussissons à appuyer cette constatation sur un témoignage
contemporain, il ne restera plus qu'à l'introduire sans réserve dans l'histoire
du Maître et dans celle de son roman '.
I. Depuis le premier exposé de notre explication de la genèse du Tiers Livre (1904), des adhé-
sions qu'on peut qualifier d'unanimes sont venues l'appuyer et la confirmer. Citons seulement
celles de MM. Tilley, Lanson (Revue des Cours et Conférences, 21e année, 2^ série, p. 108-109),
Jeanroy, Miss C. Ruutz-Rees, MM. Bourrilly, H. Clouzot, J. Boulenger, J. Plattard, G. Cohen,
Barat, M. Braunschwig, P. d'Espezel, etc. C'est pourquoi nous avons cru devoir reproduire ici
une partie notable de notre démonstration, après l'avoir naturellement remaniée et complétée.
LVI INTRODUCTION
VI. Caractère du Tiers Livre. — Contrastes qu'il offre avec les précédents.
— Le Songe de Pantagruel de François Habert (1542) a donné à Rabe-
lais l'idée générale des consultations et plusieurs des thèmes de son
livre. — Le Fort inexpugnable de François de Billon. — Preuves décisives
qu'il apporte au sujet des rapports qui existent entre le Tiers Livre et la
Querelle des Femmes.
Le Gargantua et le l" Vivre an Pantagruel gardent d'un bouta l'autre le carac-
tère de récit; ils ne perdent en aucun cas l'allure du conte ; ils renferment des
mythes, des descriptions mais pas une seule dissertation morale. L'histoire se
développe normalement; discours et discussions n'y tiennent d'autre place que
celle qui leur revient légitimement pour les besoins de la trame ou du récit. Le
Tiers Livre offre un aspect entièrement différent ; il semble n'avoir presque rien
de commun avec le reste de l'ouvrage; un fil très ténu, si même il existe, le rat-
tache aux deux livres précédents. C'est une question spéciale qu'on y trouve
traitée dans les quatre cinquièmes de ses chapitres. Ajoutons que le Quart Livre,
censé motivé par le voyage de Pantagruel ei de Panurge, en quête de roracle
qui doit résoudre le problème posé à la fin du livre précédent, ne s'occupe
pas, en somme, de ce même problème. Ses rapports avec le Tiers Livre sont
très lointains au point de vue de la matière traitée. Il reprend le caractère
des deux premiers livres et présente, comme nous croyons l'avoir démontré, le
tableau exact et concret d'un périple maritime bien défini '. On peut donc affir-
mer que le IIP livre tient dans le roman rabelaisien une place absolument à part,
et que le conteur n'a pas pu changer du tout au tout sa manière, le ton et, si
j'ose dire, le rythme de son ouvrage, sans des raisons vraiment décisives. D'autre
part, près de douze années s'étaient écoulées depuis l'apparition du second livre
et, lorsqu'il rentre soudain en scène, c'est justement pour rompre avec son plan
primitif, ne plus parler du voyage annoncé à la fin du IP livre, suspendre la
narration, changer brusquement au bout de quelques chapitres le lieu où agissent
ses héros, en nous ramenant des régions fantaisistes d'Utopie (fiction si commode
pour un roman de chevalerie) en pleine Touraine, sans même nous en avertir,
en un mot pour nous conduire vers un ordre d'idées aussi nouveau qu'imprévu.
Et cet arrêt ne dure point quelques pages, il se prolonge pendant près de qua-
rante chapitres. L'œuvre, empreinte jusque-là d'une inlassable fantaisie, se trans-
I. Voy. notre ouvrage : Les Navigations de Pantagruel, étude sur la géographie rabelaisienne
(Paris, Leclerc, in-S», 1905).
LE SONGE DE PANTAGRUEL LVII
forme en enquête, en dissertation. Plus d'aventures : des consultations, des
conversations dogmatiques, des aperçus juridiques, théologiques, moraux, éco-
nomiques, etc. Bref, un auteur encore infiniment savoureux, toujours savant,
toujours rempli d'humour, mais dominé par de tout autres préoccupations,
nous apparaît. Subissant la contagion commune aux penseurs et aux écrivains
vers 15^2, Rabelais n'a plus d'attention que pour les énigmes redoutables du
mariage et de la femme ; il songe à faire entendre sa voix dans le concert
général. Cet homme, que le mystère de la destinée et de la liberté humaines
a toujours si profondément attiré et troublé, concentre maintenant toutes les
puissances de sa réflexion sur un aspect particulier de ce grand secret. A cer-
tains moments, l'horizon semble sur le point de s'élargir ; mais l'auteur
ramène aussitôt son investigation vers le but volontairement limité qu'il s'est
choisi ; il obéit à une pensée constante et fermement définie.
Circonstance étrange, et que nous avons signalée pour la première fois en
1914, un poète contemporain avait indiqué à Rabelais par avance, si l'on peut
dire, l'orientation qu'il convenait de donner à son Tiers Livre. François Habert
d'Issoudun, le poète berrichon, a publié en effet vers la fin de 1542 (privilège
daté du 9 septembre de cette année) un singulier ouvrage en vers qui a pour
titre Z,^ Songe de Pantagruel \ Dans ce poème, l'auteur suppose que Pantagruel
rêve qu'il offre, dans son palais royal, un grand banquet où sont conviés tous
les esprits bien nés et doués de bon jugement, auxquels il demande de lui révé-
ler la Vérité qu'il s'efforce de découvrir. Il les écoute, enregistre leurs réponses
et se décide, la nuit suivante, à consulter Gargantua, « son père mort ». Celui-
ci lui adresse une sorte de harangue morale qui comporte une satire très vive
de la plupart des classes sociales d'alors (soldats, marchands, juges, nobles,
moines). L'auteur y afiïrme, en particulier, son sentiment de la justice et des
préoccupations d'humanité qui sont en pleine harmonie avec celles que Rabelais
exprime en toute occasion. Il n'y a de vertu que chez les bergers, assure-t-il.
Survient Panurge qui arrive de Babylone, tenant un lis en main, et qui raconte
I. Le Songe de Pantagruel, avec la deploration de feu messire Anthoine du Bourg, chevalier, Chan-
cellier de France. Avec privilège. Imprimé à Paris par Adam Saulnier. Petit in-40 de 24 feuillets.
Dans la dédicace, Habert, s'adressant à François du Bourg, demande
De présenter cest escript à ta face,
Œuvre petit, où Pantagruel songe
Mille propoz, soubz couleur de mensonge...
Voy. sur Habert : Auguste Théret, Littérature du Berry. . . avec François Habert. . . Paris, Francis Laur,
1900, in-80; et Henri Franchet, Le Philosophe parfaict et le Temple de Vertu, Paris, H. Champion,
1923, in-80.
LE TIERS LIVRE. VIII
LVIII INTRODUCTION
à son maître un tournoi extraordinaire auquel il assista en Orient. Cette fête, à
laquelle le Soudan a convié la plupart des héros des anciens romans d'aventures:
Giglan, Jourdain, Tristan et « Ysaye », Perceforest, Lancelot, Gauvain, le roi
Artus, Roland, Baudoin, Regnault de Montauban, Huon de Bordeaux, Valen-
tin et Doon de Mayence, à côté de Mars, d'Hercule et de Charlemagne, consiste
en un tournoi auquel prennent part tous ces personnages. Panurge, à cette occa-
sion, revient à ses anciens instincts : il commet des vols subtils au détriment de
ces illustres personnages et se voit bientôt jeté, pour ce motif, dans les prisons
du Soudan. La fille de ce prince, appelée Mélusine, s'éprend de lui; elle le fait
évader, en lui donnant, pour l'adieu, un baiser et un anneau d'un grand prix.
De retour à Paris, il troque son joyau, sur le Pont-au -change, contre une somme
de deux mille écus, dont il fait ensuite un prêt à Gérés et à Bacchus, avec le concours
de Genius qui a passé le contrat. On devine à quels festins et « beuveries » cet
argent a pu servir. Mais voici que Pantagruel revoit son père, toujours en songe.
Celui-ci crie très fort et demande avec instance à son fils de prendre femme,
lui adressant une série de conseils de morale pratique, en vue d'un prochain
mariage qu'il appelle de ses vœux. Quand son discours est achevé, l'apparition
s'évanouit et Pantagruel se réveille.
On peut observer que le poète s'est conformé aux données fournies par le
romancier quand il nous présente Panurge arrivant du pays des Turcs (II, xiv)
et racontant les aventures qui ont marqué son séjour en Orient. Voici tout
d'abord l'entrée en scène de Panurge :
Ainsi disoit Gargantua mon père
(Ce me sembloit). O songe tresprospere,
Disoys je lors, puis en tournant le chef
Ung songe grand m'a saisi derechef :
Advis me fut veoir Panurge venant
De Babylone ung lis en main tenant,
Qui me comptoit un tornoy de grand pris
Par le Souldan et ses gens entrepris.
Pantagruel (dist il en soubzriant),
J'ay l'occident passé et l'orient
Depuis six moys, sans craindre la grimace
Des Turs félons, non point tant par audace
Que par moyens et subtile finesse,
Qui en ces lieux me donnoit seure addresse.
Le grand Souldan, en Mars sur le printemps.
Pour rendre plus tous ses subjectz contens,
Feit un tournoy excellent publier
Dont je ne puis l'excellence oublier.
LE MARIAGE DE PANTAGRUEL LIX
Je l'ose bien préférer aux tournoys
Du Roy Artus et d'Oger le Dannoys...
C'est dans la dernière partie du So7ige que se rencontre le développement qui
nous intéresse ici. Il suffira de citer les vers qui contiennent les recommanda-
tions adressées par le père à son fils en vue de son futur mariage :
Ne cherche point en ce monde une femme
Dont à jamais tu puisse avoir diffame ;
Ne cherche point une femme lubricque,
Tant seulement apte au jeu venerique,
Aymant plaisirs qui sont desordonnez,
Cherchant esbatz à malheur adonnez,
Et qui n'a rien en sa simple cervelle
Qu'abitz nouveaulx, pour estre ou sembler belle.
Ne cherche point une faulse hypocrite, /^
Railleuse (à part) plus fort que Democrite,
Malicieuse, ou celle qui a cure,
Si tu luy fais mal, te faire injure,
Ne celle en qui gist faulse affection,
Suyvant le monde et son ambition.
Pleine d'erreur et de concupiscence,
De jalousie et de folle insolence.
Ne celle aussi qui d'autant qu'elle est belle
Est contre toy furieuse et rebelle, etc.
Près de quatre ans avant l'apparition du Tiers Livre, Habert fournit au Maître
comme une sorte de programme de son futur livre. Assurément, les consulta-
tions répondaient alors à une préoccupation générale; elles étaient, pour ainsi
dire, dans l'air. Il n'en est pas moins évident que l'écrivain berrichon a fourni à
la continuation de Pantagruel son thème essentiel, en même temps que sa direc-
tion tout à fait imprévue. N'oublions pas que si l'enquête relative au mariage
de Panurge occupe dans le Tiers Livre une place prépondérante, l'union que
Gargantua souhaite ardemment pour son fils est également l'objet de la sollici-
tude de l'auteur. Le chapitre XLVIII, avec la sortie véhémente dirigée contre
les mariages clandestins, n'est-il pas entièrement consacré au prochain étabUsse-
sement du jeune prince ?
Fils trescher, dit le bon home Gargantua à son fils, je loue Dieu qui vous conserve en
désirs vertueux et me plaist très bien que par vous soit le voyage perfaict. Mais jevouldroys que
pareillement vous vint en vouloir et désir vous marier. Me semble que dorénavant venez en
aage à ce compétent. Panurge s'est assez efforcé rompre les difîicultez qui luy pouvoient estre en
empeschement. Parlez pour vous. — Peretresdebonnaire (respondit Pantagruel) encores n'yavoys
jepenséde tout ce négoce : je m'en deportoys sus vostre bonne voluntè et paternel commande-
LX INTRODUCTION
ment. Plus tost prie Dieu estre à vos piedz veu roydde mort en vostre desplaisir que sans vostre
plaisir estre veu vif marié... — Puis doncques que de vostre mariage sus moy vous déportez, j'en
suis d'opinion. Je y pourvoiray... Pendant vostre absence, je feray les apprestz et d'une femme
vostre, et d'un festin, que je veulx à vos nopces faire célèbre, si oncques en feut.
Le mariage de Pantagruel, sujet principal du Songe, a conduit assez naturelle-
ment le Chinonais à envisager le mariage de Panurge en même temps que
celui de son Maître, d'autant mieux que le « gentil compagnon » occupe dans
le poème d'Habert une place de premier plan. Les adjurations matrimoniales de
Gargantua ne succèdent-elles pas, précisément, à l'épisode qui met Panurge en
scène ? Certes, Rabelais avait inséré à la fin de son second livre (ch. XXXIV) une
promesse burlesque :« Vous aurez le reste de l'histoire à ces foires de Francfort
prochainement venantes, et là vous verrez comment Panurge fut marié et cocqu
dès le premier moys de ses nopces et comment Pantagruel . . . conquesta les
isles de Perlas ; comment il espousa la fille du roy de Inde nommée Presthan ».
Il va de soi que cette annonce plaisante d'un double mariage ne correspondait,
dans ses intentions, à aucune réalité '.L'enquête multiple du Tiers Livre, sérieuse
et scientifique en plus d'une partie, n'a rien à voir avec une facétie de ce genre.
Au reste Panurge étant présenté comme marié et « cocqu », la question ne se
pose plus ; il en est de même en ce qui touche Pantagruel. C'est dans les
recommandations formulées par Gargantua au cours du Songe, que Rabelais a
pris l'idée qui a si heureusement excité sa verve en lui suggérant l'immortelle
série des consultations poursuivies parle châtelain de Salmigondin ^
Il y a mieux. Tel épisode de ce Hvre, parmi ceux qui ont été le plus souvent
cités, a été inspiré, selon toute évidence, par un passage du Songe de Panta-
gruel : nous voulons parler du célèbre morceau consacré aux debteurs et emprun-
teurs qui remplit les admirables chapitres III, IV et V. Voici l'amorce certaine
de cette louange dts debteurs c^\ se rencontre dans le rêve imaginé par François
Habert et fait partie du récit de Panurge. Il s'agit du prétendu prêt consenti par
ce dernier à Cérès .et à Bacchus :
Hz sont tenus de me rendre la somme
Quant on verra content estre tout homme.
Et quant mourra du monde l'heresie
Ou bien d'un gras moine l'hypocrisie,
1. Sur la signification géographique de tout ce passage du chap. XXXIV, voir Les Navigations
de Pantagruel, p. 27-3 1 .
2. Il peut être à propos de remarquer que le Genethliacum d'Etienne Dolet (1559), traduit sous
ce titre : Uavant Naissance de Claude Dolet, fil^ de Estienne Dolet (même date), renferme les con-
seils que Dolet, alors ami de Rabelais, adresse à son fils, qui venait de naître, en traçant un pro-
gramme de vie et spécialement des conseils sur le futur mariage de l'enfant.
« LE SONGE » ET LA LOUANGE DES « DEBTEURS » LXI
Ou quant prelatz n'auront qu'ung bénéfice
Et que puny sera tout maléfice ;
Quant on verra mettre fin aux procès,
Et qu'on verra, sans querelle et excès,
Vivre le monde, et en tranquillité
Quictes debteurs et estre en liberté :
Ou que tous ceux qui ont des thresors maintz
S'esforceront en descharger leurs mains.
Le temps escheu qu'on verra charité .
Ressusciter, ou quant la vérité
(Qui est par tout si bien preschée)
Sera en nous fermement cachée,
Et qu'on verra toute humaine pasture
Croistre et venir sans soing d'agriculture.
A vostre advis ce contract est-il seur
Si que jesoys en brief temps possesseur
De ce thresor qui est preste par moy.
Dont le default me mect en grand esmoy ?
Je croyque non : car Genius s'en mocque
Et ung chascun pour s'en rire il provoque.
Mais en despit de Bacchus et Ceres,
Chappons, Perdrix, connilz vous en aurés.
Puis si la trongne en vient faire bacchus,
Venez, flaccons, et mettez à bas culz,
Car a grands coups de lances de fougères
Vous ne pourrés contre moy durer gueres.
On le voit : le thème fameux se découvre ici, indiqué de la manière la plus
nette '. Dans cette vision d'un avenir aussi mirifique.que problématique, le déve-
loppement inoubliable du début du chapitre IV se trouve en germe. Il en
résulte que dans la première partie du Tiers Livre, c'est-à-dire en dehors même de
l'enquête relative au mariage, un motif essentiel apparaît qui provient sans
aucun doute du Songe. La connaissance d'un tel fait n'est nullement indifférente ;
elle prouve que la composition des huit premiers chapitres, qu'on aurait pu
croire antérieure à celle du reste du livre, puisqu'elle n'a, avec les quarante-quatre
autres chapitres, qu'un lien assez ténu, doit être également postérieure à la fin
de 1542, en d'autres termes à la publication du Songe de Pantagruel.
De pareils rapprochements permettent de surprendre, à quelques égards, les
procédés de composition de Rabelais. D'une donnée plaisante mais dépourvue
de fantaisie et où l'imagination ne joue qu'un faible rôle, son génie a tiré un
parti fort inattendu et réalisé l'invention la plus étourdissante.
I . Nous soulignons certains vers.
Lxil INTRODUCTION
Le petit poème de François Habert contient, de plus, une autre annonce, non
moins topique, puisqu'il représente Pantagruel réunissant autour de sa table
tous les esprits sagaces de son pays pour conquérir, par leur entremise, la con-
naissance de la Vérité dernière. Le prince espère ainsi obtenir la révélation
d'ordre général que, dans le roman rabelaisien, Pantagruel, Panurge et leurs
compagnons vont chercher jusque dans l'Inde, sous le mythe de l'Oracle de la
Bouteille, et dont le sort du futur mariage de Panurge ne constitue plus, en fin
de compte, qu'un aspect secondaire. Il suffit de lire avec attention les chapitres
XLV à XLVII du V" livre pour s'en assurer. Rabelais paraît donc avoir accepté
qu'un écrivain de second plan lui suggérât le thème de la continuation de Pan-
tagruel. Son génie ne dédaignait pas d'emprunter à un tiers certaines idées direc-
trices.
Un autre passage de notre livret paraît annoncer encore tel épisode carac-
téristique du Tiers Livre qui met en cause ', avec Bridoye, les procédés des
hommes de loi « sugçans bien fort et continuellement les bourses des parties »,
et leur cynique exploitation des procès. Déjà Gargantua avait déploré, en termes
véhéments, les injustices criantes dont les bergers — c'est-à-dire le peuple —
avaient à pâtir en matière de procès ; à son tour, Panurge avait fait allusion
aux lenteurs interminables de ceux-ci, annonçant que sa créance lui serait payée
Quant on verra mettre fin aux procès,
c'est-à-dire jamais. Cette fois, c'est Gargantua qui parle de nouveau, et son
accent nous révèle combien ces abus criants préoccupaient alors l'opinion : Rabe-
lais se fera bientôt son porte-parole :
Quel estât donc entends je où tu t'aplique ?
Seroit ce point les droictz et la pratique
Qui les procès gouvernent cautement ?
Certes, nenny, car tout publiquement
Tu voys assez la malice et la ruse
Dont procureur et dont l'avocat use :
Qui ressemblans aux faiseurs de pipée,
Soubdain qu'ilz ont la personne grippée.
I. En un autre endroit, Habert parle encore, mais cette fois par la bouche de Gargantua, de
la ladrerie des prêteurs :
En voiez vous ung seulement qui preste,
Si vous n'avez en main la somme preste ?
Certes, nenny, si vous ne laissez gage,
Où profiter il puisse d'advantaîge.
LA REFORME JUDICIAIRE LXIII
Qui veult plaider, si sa bourse est fornye,
Jusques à ce qu'elle soit dégarnie,
Ne cesseront si bien la manier
Qu'elle n'aura ni maille ni denier.. .
Plus loin, Gargantua insiste derechef sur l'art qu'ont les gens de justice
d' « entretenir » habilement les procès, pour leur plus grand profit et pour la
ruine des plaideurs. Il est difficile, en entendant cette critique des mœurs du
palais, de ne pas songer au chapitre XLII du Tiers Livre : « Comment naissent
les procès et comment ils viennent à perfection », malgré toute la distance qui
sépare la satire du poète marotique du chef-d'œuvre rabelaisien.
Car Dieu voyant que c'est leur propre cas
D'entretrenir noyses et altercas,
Il les envoyst au siège stigial
Devant Minos, le grand juge infernal :
Pensent sur ce qu'on dict communément
Qu'un advocat est saulvé seulement,
Parce que si Dieu plus en eust receu,
Tousjours procès au ciel eust apperceu. . .
Estime doncq combien est dommageable
L'estat, qui est à Dieu abominable,
Veu qu'il est plein de querele et procès...
Remarquons, pour terminer, que le « Banny de liesse » accuse, tout comme
son voisin le Tourangeau, une hostilité antimonacale très prononcée. Certaines
de ses attaques, par exemple celle qui vise les moyens préconisés par les « pres-
cheurs ;; pour « alléger » les âmes des trépassés et les délivrer du purgatoire,
ont trouvé un écho dans les propos du poète Raminagrobis '. Une dernière
analogie de sentiments doit être signalée : Habert professe à l'égard de la vio-
lence la même horreur qu'affirme Rabelais en toute occasion, et spécialement au
chapitre I du Tiers Livre.
I. Non comme ceulx qui prescherent jadis
Que par argent on gaignoit paradis.
Et qui disoient que sans mérite ou œuvre
Pan pour argent son paradis nous euvre,
En recepvant grande somme d'argent.
Dont y a maint povre homme indigent.
Qui pour tirer bergers de purgatoire,
Vaches et veaulx mectoient en inventoire
Pour alléger âmes des trespassez.
Dont ilz tiroieni biens de tout le plus chiche...
LXIV INTRODUCTION
Une pareille utilisation d'un ouvrage antérieur n'est nullement exceptionnelle
chez Rabelais. A cet égard, peut-être sera-t-il à propos de rapprocher le vieux
Maître d'un de nos grands prosateurs modernes, Chateaubriand, qui composait
de préférence en partant d'une page ou d'une rédaction déjà existantes, qu'elles
fussent de lui ou d'un autre auteur \ Pantagruel s'appuie, en effet, sur les Grandes
Cronicqius; Gargantua également, et, en outre, sur Pantagruel, qui l'avait pré-
cédé de deux ans. Le Tiers Livre, comme on vient de le constater, prend cer-
tains éléments essentiels de son canevas dans le Songe de Pantagruel. Les qua-
trième et cinquième livres ont leur point de départ, non seulement dans VHis-
toire véritable de Lucien et dans divers récits de voyages, mais surtout, et plus
directement, dans les Navigations de Panurge ou le Disciple de Pantagruel, opuscule
d'ailleurs curieux, et dont le rôle a été plus grand qu'on ne l'a dit. Dès 1538,
ce petit livret traçait au Chinonais le programme du voyage de Pantagruel et
de ses compagnons vers l'Inde majeure ou supérieure. Les préparatifs de l'em-
barquement, les épisodes de Bringuenarilles, des Farouches, des Andouilles, avec
la monstre après la bataille, de la tempête, de l'ile de Ruach, des Ferremens,
de Lanternois, etc. : voilà autant de rencontres incontestables qui démontrent
l'influence de cette publication anonyme sur l'invention rabelaisienne. Quant à
l'épisode de l'Oracle, dans le V' livre, il s'inspire, de la façon la plus manifeste,
du Songe de Poliphile. Il s'agit donc, presque toujours, d'œuvres contemporaines.
L'écrivain, qui, au jugement de l'auteur des Mémoires d'Outre Tombe, v. créa les
lettres françaises », paraît donc avoir éprouvé le besoin de choisir son point de
départ dans un ouvrage déjà mis en circulation, qui lui suggérait en quelque sorte
la trame future de sa composition. Sa merveilleuse imagination brodait dès
lors sur ce léger canevas, qu'il ne perdait plus de vue au milieu de ses inven-
tions les plus fantastiques. Le Songe de Pantagruel apporte une preuve frappante
de cette idiosyncrasie littéraire, puisqu'il offre des éléments utilisés par Rabe-
lais aussi bien dans les premiers chapitres que dans le développement principal
et la fin du Tiers Livre.
Au fond, ce livre, dépourvu d'épisodes fantastiques ou mythiques, se pré-
sente comme le plus sérieux de tous. C'est celui où il y a le plus d'érudition,
le plus de textes, de citations ; c'est le livre de l'humaniste, du philologue, du
juriste, du botaniste, du médecin, l'ouvrage de la maturité, celui de l'homme
qui a vécu, agi et douté. Aussi, malgré l'absence de trame véritable^ n'est-il pas
pour nous le moins prenant. Un bon juge, Anatole France, ne s'y est pas trompé
quand il l'appelle « ce merveilleux Tiers Livre, le plus riche, le plus beau
I. Tel écrivain illustre a offert, de nos jours, une particularité assez semblable.
LE « FORT » DE BILLON CONTRE LE « TIERS LIVRE » LXV
peut-être, le plus abondant en scènes comiques de tout le « Pantagruel»... Je
ne connais pas de pages, dans toute la littérature française, d'un style aussi
riche, d'un sens aussi plein » '.
L'enquête sur le mariage commence avec le chapitre IX, mais, dès le cha-
pitre VI, la question est annoncée et posée. On a vu plus haut que le livre avait
dû être composé d'une seule venue.
On peut distinguer quinze consultations différentes : celle de Pantagruel ;
les sorts virgilianes, par le sort des dés; la divination par les songes; la visite à
la sibylle de Panzoult ; la divination par les signes ; les consultations successives
du poète Raminagrobis, d'Épistémon, de Her Trippa, de Frère Jean des Entom-
meures, du théologien Hippothadée, du médecin Rondibilis, du philosophe
Trouillogan, du juge Bridoye et du fou Triboulet. La consultation de l'oracle
de la Dive Bouteille, qui fera l'objet des voyages racontés dans les livres IV et
V, forme la quinzième et suprême tentative de nos Pantagruélistes, celle qui
amène le dénouement de l'œuvre et qui nous dévoile l'énigme de la destinée
humaine, dont Rabelais place la solution dans un déterminisme peu compatible
avec la liberté.
Le seul examen de l'ouvrage, les remarques et les rapprochements de toute
nature qui viennent d'être formulés suffisent à nous révéler avec certitude le
lien certain et étroit qui rattache le IIP livre de Pantagruel à la « Querelle des
femmes ». Sans chercher à pousser plus loin la démonstration, il importe main-
tenant de confirmer cette explication nouvelle du Tiers Livre à l'aide d'un texte
qui nous prouve que les contemporains de Rabelais en ont bien jugé ainsi.
Or, ce texte nous le possédons, aussi clair, aussi probant qu'il était possible de
le souhaiter. <
Un écrivain du xvi= siècle s'est, en effet, dans le camp féministe, constitué
l'historien quasi officiel de la querelle : il s'agit de François de Billon, qui a con-
sacré tout un gros volume au récit de la controverse. Dès 1550, nous le savons
par son propre témoignage, son livre était écrit, donc du vivant de Rabelais; il
le publia en 1555 sous ce titre déjà mentionné plus haut : Le Fort inexpugnable
de l'honneur du sexe féminin, construit par Françoys de Billon, secrétaire. — On
les vend à Paris, chez Jan d'Allyer, libraire, sur le pont Sainct Michel, à l'en-
seigne de la Rose blanche. 1555, in-4° de vi-2éo feuillets (532 pages). Cet
ouvrage est le triomphe de l'allégorie. Dédié à Catherine de Médicis, à Mar-
guerite de France, duchesse de Berry, à Jeanne d'Albret, à Marguerite de Bour-
bon, duchesse de Nevers, et à Anne de Ferrare, il constitue le panégyrique le
I. Œuvres complètes, t. XVII, Rabelais, p. 146 et 169.
LE TIERS IVRE. IX
LXVr INTRODUCTION
plus enthousiaste, le plus passionné, qui ait été peut-être jamais composé en l'hon-
neur des femmes. Sans doute, un symbolisme indiscret nuit à sa valeur litté-
raire ; le style est étrangement lourd et incorrect, l'attaque parfois brutale, sur-
tout à l'égard de Rabelais ; mais on ne saurait lui refuser le sens du pittoresque
ni une science assez sérieuse de son sujet. Il a essayé d'écrire, avec une érudi-
tion quelque peu pédante, l'une des premières histoires morales des femmes.
François Billon avait visité l'ItaUe; il exerça en Piémont les fonctions de secré-
taire de Guillaume du Bellay, dont Rabelais fut le médecin, il connut donc, et
de près, l'auteur du Pantagruel, et, s'il lui réserva, dans son œuvre, une place
très particulière, ce fut en parfaite connaissance de cause.
Notre auteur suppose l'honneur du sexe féminin représenté par une forte-
resse inexpugnable, pourvue de tous les bastions S tours, fossés, canons, engins
et munitions qu'il est possible d'imaginer. Dès le début, nous assistons à une
sortie ou escarmouche qui permet à l'ingénieur du fort de faire trois prison-
niers, vieux capitaines, qui « ont bien osé dresser en campagne d'écriture
grandes batailles au deshonneur de tout l'honorable Sexe Féminin », à savoir :
Jean Boccace, auteur du Labyrinthe d'Amour, Jean de Nevizan, auteur de la
Forêt de Mariage, et enfin, Drusac, auteur des Controverses des sexes masculin et
foemenin. C'est, d'ailleurs, dans ce dernier ouvrage (f°^ 41a 47) que se trouve
déjà exposé un programme de guerre et de siège symboliques de même nature.
L'historien nous donne un peu plus loin (fol. 29 v°) la liste des poètes qui
ont combattu, de son temps, dans le camp de la Vertu, c'est-à-dire des Dames :
Jean de Vauzelles, Salel, qui fit l'éloge de Rabelais en 1534, « Heroet (dit la
Maison neuve), qui du Poète philosophe a le nom, non sans mérite », Ronsard,
du Bellay, Saint-Gelais, Marot (?), Jodelle, Baïf, Pelletier, Belleau, Tyard,
Mailly, etc.
Pour nous en tenir aux adversaires, observons qu'à côté des trois noms
notoires de Boccace, Nevizan et Drusac, Billon cite encore plusieurs autres
écrivains ou artistes de moindre importance, ennemis des femmes ou mêlés
directement à la « querelle » : l'auteur des Mot\ dore:(^ de Caton, le musicien Clé-
ment Janequin, messer Speron, auteur de la Dignité des Femmes, et l'auteur
anonyme de cette Louenge des femmes citée plus haut :
(Fol. 17 ro.) Comme en semblable se peult bien dire d'un autre petit traitté qui trotte encor'
par le Palais de Paris, et qui s'appelle [La Louenge des Femmes] composé, comme se peult
croire, de quelque bon Pantagrueliste, dans lequel l'Esprit de Maistre Jan du Pontalais a voulu
tenir les assises, pour, en gergonnant des Femmes, faire rire tout gaudisseur varlet de boutique.
I. Chacun d'eux porte un nom : Force, Magnanimité, Chasteté, etc.
i
LES PANTAGRUÉLISTES ENNEMIS DES FEMMES LXVII
Le nom de Pantagruéliste nous apparaît ici comme synonyme de contemp-
teur des femmes.
Mais tous ces agresseurs du sexe féminin pâlissent bientôt auprès de son plus
célèbre adversaire, qui n'est autre que François Rabelais : voici comment son
III' livre est apprécié dans les pages qui suivent :
Le Docteur Rabelais est présenté aux Dames pour Butin.
(Fol. i8 vo '.) Voire mais, du butin (pourroit dire quelqu'une) qu'en a-t-il été fait ? Quel
bagage, quelles munitions avez vous peu buttyner sus noz ennemys, pour témoingnage plus apa-
rent du retour de votre escarmouche? A cela, Dames, se responderoit, que pas grand cas. Car
moy étant seul combatant, et seulement armé du compas et de la plume pour mettre main à
l'œuvre : je me veis environné, à l'improveù, d'une flotte d'ingratz et mesdisans, tant que petite
faveur de Ciel ne m'a été à me detraperde leurs griff'es : et m'avoient prins. Mais je les ay pour-
tant jusques icy attraynez comme Chevaliers de Bretaigne.
L'Authetir entend que tous petite détracteurs suyvent Pantagruel.
Toutesfois, et nonobstant qu'ilz m'ayent donné affaire, je n'ay été si fort éblouy de bon sens
que je ne puisse bien certifier tout leur bagage avoir tousjours été gardé de prés, par un tas de
morfonduz Pantagruelistes, lesquelz (la prinse de leur gens apperçue, et pour n'abandonner le
Pyot,) se sont gettez daus un vieil marécage fangeux. J'ay dit Pantagruelistes, à celle fin qu'on
ne pense que se feussent quelques Landores dégoûtez. Car se sont tous gens de myse satirique,
qui, pour vous dénigrer Dames en propoz et écritz, suyvent volontiers le Guidon d'un gros
Rabelier, qui (comme Rondibilis ^ qu'il est), ne courut onc en guerre, mais y mené ses supos
en roullant, non pas comme Olivier proprement, mais bien comme un baril autant ou moins
aquatique que Diogenique, encores qu'il se soit dit le vray Philosophe du Tonneau 3 . De
manière qu'il a si bien triboulé son vaisseau, que pensant les prisonniers cy dessus, qui sont de sa
livrée, estre par moy attraynez à quelques noces, s'est aussitost trouvé, avant sa mort, arrêté
aux fossez de cete Place, qu'un Conte Guillaume Allemant aux trenchées du camp de Jallon en
Champagne lan mil cinq cens quarente trois.
Rabelais guydon des Pantagruelistes.
Tant y a, Dames, que le brave Guydon dont il est question fut surnommé Rabelais, lequel
(ou son nom pour luy) vous sera icy présenté au lieu de toutes les munitions de voz adver-
saires, comme celluy qui tousjours étoit (Dieu luy face mercy) si bien fourny de ce qu'attend
une chaire percée après la décoction, qu'il n'eust jamais rendu sa place par faute de vituailles*.
Pour Butin vous étoit aussi offert, comme la plus belle hapelourde qui feust de Paris à Chinon :
1. On n'a point reproduit la ponctuation spéciale de l'auteur ni respecté ses multiples majus-
cules.
2. Billon identifie Rabelais avec Rondibilis. C'est là un fait intéressant à noter.
3. Voir, dans les fascicules de 1903 de la Revue des Études Rabelaisiennes, les articles de
MM. Laumonier, Vaganay et Lefranc sur la « légende » de Rabelais, formée de très bonne
heure.
4. Allusion au prologue du Tiers Livre.
LXVIII INTRODUCTION
et si ne fut onc un tel Joyau, ny une si fine pièce en tout l'amaz de ceux qui contre vous font
bander l'écriture. Or. qu'il me soit frotté pour avoir plus beau lustre. Ja seroit ce dommage, et
peu nous estimeroient ses supos de l'épargner. Et pourtant, arrière, arrière qui voudra murmu-
rer ou dire que c'est trop hardiment fait de toucher ainsi les valeurs ou estimés d'un qui ne
s'estimoit lui mesme pour estimer ou taxer tout le monde...
L'Autheur retorque contre Rabelais les termes dont il use en son Pantagrml contre les femmes.
Par ainsi, quel malheur a peu causer cet effect par rE[s]prit d'un tel MéJecin, d'aller si pre-
sumptueusement faire anatomie cruelle des qualitez et des parties intérieures des Dames, sus
Bouticque d'Imprimerie ? En estimant par luy, que tout ainsi qu'aucuns peuvent avoir dans leurs
petitz boyaux d'éléfant, un animal, une chose intestine et vive, toute intreuse, mordicante, lans-
quinante, d'altération chatouillante, qui ravit tous leurs sens, entérine leurs affections et confond
tous leurs pensementz à l'environ du mespreis d'autrui (comme il a bien ozé écrire contre vous,
Dames, au trente-deuxième Chapitre du tiers Livre de son Pantagruel), il faille aussi conclurre
et croire, selon son opinion, que les Femmes soient naturellement tourmentées de pareille sorte
d'animal. De manière que Plato (dit-il) ne sache pour cela en quel ranc les colloquer, ou en
celluy des animaux de raison, ou en celluy des bestes brutes. O belle et bien formée réverye
philosophique, mais plus tost Pantagrueilique, digne à bon droit d'une vraye cornucopie de
raillerie : tout au contraire de quoy, icelluy Plato et son disciple Aristote ont mille fois écrit,
ainsi qu'est facile de recongnoistre à l'œil es environs de ce fort, en ses raisons trop plus
qu'inexpugnable.
Ainsi donc. Monsieur Rondibilis mon Amy, en ensuyvant votre opinion, quand vous 'disiez
Femme, vous juriez sus les ambles de votre mulet, que c'est un sexe tant fragile, tant variable,
tant inconstant et imperfait, que Nature vous semble avoir été égarée de son bon sens quand elle
feit la Femme, et avez bien présumé d'enregistrer cela au livre susnommé. En déterminant, de
plus, que si ce n'étoit un peu de honte qui retient les femmes, on les verroit (ce dites vous) faire
de sauvages tours. Depuis quand, je vous prie, êtes vous si rogue devenu envers chose si douce
qu'est la Femme ? Y en a il quelqu'une qui vous ayt autrefois forclos du regard de son urine ?
Mais encor', si les femmes sont telles que les arguez, par valable conséquence, vous êtes donc tel,
qui êtes nay de Femme. Si vous n'étiez, peult estre, filz unique de la Femme de votre mulet
duquel vous aymez tant les ambles. J'ay dit peult estre, à toutes aventures, remémorant qu'en
l'année Mil cinq cens quarante huit, il fut bien veii à Rome un chevreau barbu et à teste humaine,
sorty du ventre d'une chèvre. Mais confessé que vous soiez sorty du corps d'une honneste Femme,
de vous tant déprimée en son Sexe : et s'ainsi est aussi que comme homme (de soy subjet à
erreurs), et non comme mulet qui bronche, vous ayez diligemment cherché et trouvé par vertu
de lunette anatomique les femmes avoir en leurs personnes un animal si étrange que dit est, et
que l'avez fait entendre par rapport d'écriture. Gardez que ne soyez cetuyla propre, lequel votre
Mère getta hors ses intestins, ne le pouvant plus comporter, tant étiez intreux et mordicant. . .
Sommairement, Dames très aymées, et pour ne contester davantage avec convaincuz, voire par
un qui ne sçait, sinon d'autant qu'il désire savoir : celluy dont question fut un Médecin fort
renommé en tout point de Literature, mais il ne s'est pas pour ce coup voulu montrer tel en
votre endroit ; et si a un defect ordinaire de Médecin, qui est de ne se pouvoir guérir soy mesme :
comme ne s'etant, cetuyla, peii garantir du mal de letargie, au regard des offenses qu'il vous a
faites. Lequel mal a rendu sa langue ingrate envers vous, pour n'avoir eu souvenance des biens
passez par luy receûz de vos grâces nécessaires. Des secrètes conditions duquel, mais plus tost
RABELAIS CHEF DES PANTAGRUELISTES LXIX
de celles d'aucuns non incongnuz qui contre vous s'aydent de ses armes, je vous reserve une his-
toire de plaisante nouveauté avant que Pantagruel ayt fait terminer le riz réservé en son
soixante et dix huitième livre.
Tout commentaire serait superflu. Rabelais nous est donc présenté par l'his-
torien le mieux informé des circonstances et des péripéties de la « querelle »
comme le chef des Pantagruélistes, adversaires nés des femmes, et comme celui
qui les a menés au combat pendant la mémorable controverse ; son Tiers Livre
est directement et obstinément visé. Nous savons désormais pourquoi le voyage
de Pantagruel et de Panurge, annoncé à la fin du second livre, sous une forme
burlesque, a été remis au IV*, pourquoi Rabelais a changé de ton et pourquoi,
rentrant soudainement en scène, il a consacré tout un livre aux femmes. Le
cordelier de Fontenay-le-Comte, ami de Tiraqueau, vivait toujours en lui.
CHAPITRE III
LA RÉALITÉ DANS LE TIERS LIVRE DE PANTAGRUEL
I. Raminagrobis.
Au cours des deux introductions précédentes, nous avons étudié avec détail la
réalité de Gargantua et de Pantagruel. On n'a pas à rappeler ici les résultats
que ces recherches nous ont permis d'obtenir. On les trouvera exposés au
tome I (p. L à Lxxxvii) et au tome III (p. xxv à xxxix). Il nous faut exami-
ner maintenant si le Tiers Livre, soumis à une enquête analogue, est suscep-
tible d'apporter la même moisson d'éléments réels que l'étude des deux pre-
miers livres a révélés en si grand nombre. Examinons, dans ce but, les person-
nages nouveaux que l'auteur a introduits dans l'ouvrage de 1546, en raison,
spécialement, des consultations que poursuit Panurge pour connaître le sort de
son futur mariage.
Quel est le mystérieux poète Raminagrobis que Rabelais fait agir et parler
d'une manière si originale aux chapitres XXI et suivants : « Nous avons icy
près la Villaumere, un homme et vieulx et poète, c'est Raminagrobis, lequel
en secondes nopcesespousa la grande Guorre, dont nasquit la belle Bazoche... » ?
Il ne s'agit nullement, selon nous, de Guillaume Crétin % comme la plupart
I. Il est bon de remarquer que si les vers transcrits par Raminagrobis (III, ch. xxi), et
d'ailleurs modifiés, sont assurément de Crétin, Rabelais ne spécifie point que Raminagrobis en
soit l'auteur. Il les cite sans doute comme des vers contemporains du vieux poète qu'il met en
scène, et bien connus encore au temps où paraissait son livre. — L'édition originale de Crétin
porte ce titre : Chanta royaulx, oraisons et aullres petite traicte^ faicts et composeï par Jeu de bonne
mémoire maistre Guillaume Crétin. Paris, Jehan Sainct Denys, s. d. (vers 1527), in-40. Les Chants
royaux aussi bien que les oraisons sont des œuvres pleines de piété dont les sentiments exprimés
par Raminagrobis sont aussi éloignés que possible. Jean Le Maire entretint des rapports d'amitié
avec Crétin, au moins pendant une période de sa vie, puisqu'il lui dédia son Tiers Livre des Illus-
trations de Gaule en 15 12. Il lui gardait une reconnaissance particulière d'avoir favorisé ses
débuts dans la carrière littéraire.
JEAN LE MAIRE ET LA GRANDE GUORRE LXXI
des commentateurs l'ont cru jusqu'ici, mais, selon une grande vraisemblance,
du célèbre Jean Le Maire de Belges, dont on connaît les idées très hardies en
matière de politique religieuse :type prononcé d'anticlérical' que Rabelais s'est
plu à nous montrer comme tel dès le second livre (ch. XXX) :
Je veiz maistre Jean le Maire qui contrefaisoit du pape et à tous ces pauvres roys et papes de
ce monde faisoit baiser ses piedz, et en faisant du grobis leur donnoit sa bénédiction, disant :
Gaignez les pardons, coquins, guaignez, ilz sont à bon marché. Je vous absoulz de pain et de
souppe, et vous dispense de ne valoir jamais rien, et appella Caillette et Triboulet, disant :
Messieurs les Cardinaulx, depeschez leurs bulles, à chascun un coup de pau sur les reins : ce
que fut faict incontinent.
Jean Le Maire nous est donc présenté comme faisant du grobis^, et précisé-
ment l'anagramme de Raminagrobis donne Mair en grobis. D'autre part, l'auteur
des Illustrations de Gaule et singularité'^ de Troye semble bien avoir épousé la
grande Guorre, dont il parle avec une abondance et une rancune singulières, et
sur l'existence de laquelle reposent en réalité ses Trois contes de Cupido et d'Atro-
pos> avec leur symbolisme si curieux. L'ouvrage était fait, on le comprend, pour
intéresser Rabelais au premier chef.
Voici le passage du second Conte où Jean Le Maire énumère les différentes
appellations de la grande Guore, qui forme, de toute évidence, le sujet véritable
de ces poèmes allégoriques :
Ne ne sceut onc luy bailler propre nom.
Nul médecin, tant eust il de renom...
Mais le commun quand il la rencontra,
La nommoit Gorre, ou la Vérole grosse.
Le mal François la nomment les Lombards,
Qui n'espargnoit ne couronne ne crosse...
Si ha encores d'autres noms plus de quatre.
Les Allemans l'appellent Groisse blatre ;
Les Espaignolz Lesbones l'ont nommée;
Et dict on plus, que la puissante armée
1. Pour avoir une idée de ses opinions, il suffit de lire la conclusion du Traicté de la différence
des schismes..., p. 56-57 de l'édition de 1549.
2. « Tiercement, dit Panurge à Frère Jean, avecques ton froc et ton domino de grobis,
retourne à Raminagrobis » (ch. XXIII).
3 . L'authenticité du troisième Conte a été contestée par certains érudits modernes, mais ce doute
est tout récent. Les contemporains de Rabelais le croyaient absolument l'œuvre de Jean Le
Maire. Notons que les trois contes de ce dernier ont été imprimés dans les premières éditions du
Triumphe de haulte et puissante Dame Verolle (Lyon, Françoys Juste, l'éditeur de Rabelais, 1537 ;
Paris, A. Lotrian, 1540, etc.).
LXXII INTRODUCTION
Des forts François à grand peine et souffrance
En Naples l'ont conquise et mise en France,
Dont aucuns d'eux le Souvenir la nomment,
Et plusieurs faits sur ce content et somment,
Les Savoysiens la Clavelàla disent...'.
Les malades invoquent sainte Raine ou saint Job :
Peu de guéris en sont, de morts beaucoup.
Dès l'édition de 1525, les trois contes sont attribués à Jean Le Maire. Sa devise,
De peu asseï, se retrouve imprimée au-dessous du troisième. Or, ce dernier conte
place à Tours, le i"" septembre 1520, les Grans Estas chargés de résoudre le conflit
soulevé entre Atropos, d'une part, et Cupidoet Vénus, de l'autre; et l'auteur est
censé s'être trouvé là pour assister à ces États. Cette circonstance semblait donc
indiquer aux contemporains que Le Maire avait vécu dans cette région durant
ses dernières années^. La seule figure de poète de la génération antérieure à
Rabelais qui corresponde au portrait tracé par le grand Tourangeau est assuré-
ment celle de Jean Le Maire de Belges, véritable précurseur en matière de lucia
nisme, alors que la figure de Guillaume Crétin s'oppose à peu près de tout
pointa celle de Raminagrobis. Ajoutons que le nom même de la résidence de
ce dernier : la Villaumère (qui s'orthographie aussi la Villaumaire), indique bien
de la part de Rabelais, l'intention formelle de mettre en scène le remarquable
écrivain qui fut, au point de vue du style et de certaines conceptions caracté-
ristiques, son prédécesseur immédiat. Nul doute qu'en envoyant Panurge, Épis-
témon et Frère Jean près de la Villaumère, qui n'est pas même un hameau, mais
un modeste manoir fort ignoré, un simple Ueudit, Maître François ait voulu tout
bonnement choisir un nom qui évoquât celui du personnage auquel il songeait.
De cette manière quand les contemporains lisaient les quelques lignes du cha-
pitre XXI : « Nous avons icy, près la Villaumère, un homme et vieulx et
poëte, c'est Raminagrobis, lequel en secondes nopces espousa la grande Guorre^,
dont nasquit la belle Bazoche. . . », tous les lecteurs qui avaient quelque désir
de savoir qui était Raminagrobis pouvaient songer assez naturellement a
Jean Le Maire.
1. Éd. des Œuvres de Jean Le Maire de 1549. Lyon, p. 5, col i. Dans cette édition, le 3e
conte est également suivi de la devise de Le Maire.
2. Le Maire avait séjourné à Tours et à Blois en 1 5 1 1 .
3. L'expression « en secondes nopces espousa la grande Guorre » s'explique fort bien,
puisque, nécessairement, d'autres « nopces » doivent précéder celles-là.
LA FIN DE JEAN LE MAIRE LXXIII
La suite de l'épisode, avec les déclarations de Raminagrobis, si audacieuses et
si nettement agressives à l'égard de la gent monacale, ne pouvait que les con-
firmer dans cette pensée. Il est même possible que nous ayons, dans ce récit
célèbre, un tableau des circonstances qui accompagnèrent la mort de Jean Le
Maire.
Ce poète, très mêlé à toutes les luttes politiques et ecclésiastiques de l'époque
de Louis XII, disparaît de la scène peu de temps après l'avènement de Fran-
çois I". Sa fin est restée jusqu'ici entourée du plus profond mystère. On peut
penser qu'il a terminé sa carrière en Touraine, vers un 3 1 Mai, au temps
de la jeunesse de Rabelais, réfugié dans quelque château ami, à l'abri des
haines redoutables que son attitude indépendante et ses polémiques gallicanes
lui avaient attirées. Comme Raminagrobis, il a sans doute souhaité « le silence »
pour mourir. Rabelais, qui lui était tant redevable et dont il était, à plus d'un
égard, le précurseur, a dû garder fidèlement sa mémoire. On s'explique sans
peine qu'il ait tenu à le mettre en scène en plaçant en Touraine, peut-être
avec une entière vérité, en tout cas sans invraisemblance, l'épisode qui le con-
cerne. Tout concourt assurément à nous faire penser que Raminagrobis et
Jean Le Maire, l'auteur de la Différence des schisfnes et des conciles, des Illus-
trations de Gaule et singularité:^ de Troye, si contraires à tout idéal ascétique,
et des Trois Contes, destinés à présenter le tableau saisissant des méfaits de la
Grande Guore, ne sont qu'un seul et même personnage'.
I. V. sur Jean Le Maire, avec les ouvrages de Thibaut et de Ph.-Aug. Becker, le résumé de
notre cours du Collège de France sur La Renaissance en France, dans la Revue des Cours et Confé-
rences (i" trim. de 191 1), H. Guy, Hist. de la poésie française au XFI' siècle, t. I, 1. II, ch. m;
Paul Spaak, fean Lemaire de Belges (extr. de la Revue du XV I^ siècle, t. VIII, IX et X). M. Spaak
examine en détail (p. 1 33-141 du tirage à part) l'hypothèse que nous présentons ici, d'après notre
article : Lidenlification de Raminagrobis, publié dans la R. E. R., t. IX, 191 1, p. 144 et suiv. Il la
considère comme absolument vraisemblable II y ajoute même (p. 139, n. 5) un rapprochement
de plus, en notant que Le Maire a été, en son temps, comparé à Homère ; Marot lui attri-
buait même l'âme « d'Homère le grégeois «. Rabelais a pu se rappeler cette expression d'un
poète qu'il avait beaucoup lu et jouer doublement sur le mot « La Villaumère ». De même
M. Arthur Tilley, dans la Revue dn XVI' siècle, t. II, p. 32, conclut ainsi un article sur
Rabelais et fean Le Maire de Belges : « En somme il faut ajouter aux sources multiformes où
Rabelais a puisé une source de plus. Il faut aussi, si je ne me trompe pas, regarder la prose de
Jean Le Maire comme ayant exercé sur son successeur une vraie influence. Le Maître a payé
sa dette en lui assignant une place dans son épopée. Il y figure assez honorablement dans son
tableau des Champs-Elysées, et l'on aime à croire, d'après l'heureuse conjecture de M. Abel
Lefranc, qu'il y figure aussi comme « le vieil poëte françois nommé Raminagrobis ». V. aussi,
sur le mot Raminagrobis, les pages de L. Sainéan dans R. E. R., t. IX, p. 275-282, Revue du
XVI^ siècle, t. I. p, 505-6, et La Langue de Rabelais, t. II, p. 489. Ajoutons encore que Le
LE TIERS LIVRE. X
LXXIV INTRODUCTION
II. Her Trippa.
Les commentateurs de Rabelais se sont accordés pour identifier le person-
nage appelé Her Trippa qui, au chapitre XXV, nous est présenté comme pré-
disant toutes choses futures « par art d'astrologie, geomantie, chiromantie,
metopomantie et aultres de pareille farine », avec Henri Cornélius Agrippa de
Nettesheim, médecin originaire de Cologne, l'auteur bien connu du D& inctr-
titudine et vanitate Scientiarum et Artium. Toutefois, on n'a peut-être pas
essayé de justifier par tous les arguments désirables cette identification piquante,
bien faite assurément pour exciter la curiosité des rabelaisants, puisqu'elle met
en cause, au cours d'un épisode célèbre du Pantagruel, l'une des plus énigma-
tiques figures de l'époque de la Renaissance. Pour quels motifs Rabelais a-t-il
fait intervenir ainsi cet étrange personnage dans l'enquête poursuivie par
Panurge sur les femmes et le mariage; existe-t-il, entre le rôle joué par Her
Trippa dans le Tiers Livre et le caractère et les doctrines de Corneille Agrippa,
une concordance manifeste; enfin, est-il possible de relever entre la vie de
Rabelais et celle de l'écrivain allemand des points de contact, sinon certains,
du moins vraisemblables, et peut-on croire qu'ils se sont connus au cours de
leur existence quelque peu vagabonde ?
Si Rabelais a fait intervenir Cornélius Agrippa dans l'enquête du Tiers Livre,
c'est que, précisément, l'écrivain des bords du Rhin avait pris, on l'a vu, une
part bruyante à la « querelle des femmes » qui se déroula pendant la première
moitié du xvi^ siècle. Agrippa publia, en 1529, à Anvers, son curieux traité Z)e
nobilitate et prxcellentia fxminei sextis, composé dès 1509, à Dôle, lequel cons-
titue le panégyrique le plus enthousiaste, sinon le plus nuancé, que le xvi^ siècle
ait vu paraître en faveur du sexe féminin. L'auteur prête à celui-ci toutes le
qualités et toutes les vertus. Agrippa ne se contente pas de soutenir la thèse de
l'égalité absolue des deux sexes, il prétend encore démontrer la supériorité du
sexe féminin sur l'autre. L'ouvrage trouva forcément, du côté des féministes,
alors nombreux, une vogue marquée; il fut traduit de très bonne heure et,
chose digne de remarque, parut en français en 1537, à Lyon, chez François
Juste, l'éditeur même de Rabelais. Celui-ci, on le devine, dut lire avec une
ironie peu bienveillante cette apologie outrée et indiscrète, si éloignée de ses
propres idées, et c'est avec une satisfaction assez naturelle qu'il songea, au
Maire fut lié d'amitié avec Cornélius Agrippa, que Rabelais a certainement mis en scène sous
les traits de Her Tripa. — La mort de Le Maire doit se placer au plus tard vers 1524. M. Hum-
pers la fixe en 15 15 ou 15 16, comme dernière limite, mais sa démonstration n'implique pas
une évidence complète (V. Spaak, op. cit., p. 142).
CORNELIUS AGRIPPA ET RABELAIS LXXV
moment de la préparation de son Tiers Livre, à mettre en scène le trop ardent
panégyriste, heureux^ apparemment, de saisir une occasion favorable de le rendre
ridicule. Entre ces deux confrères, le premier d'un jugement si alerte et si
juste, le second, — malgré certaines conceptions intéressantes, etparfois remar-
quables, formulées dans ses ouvrages — d'un esprit si peu équilibré et, semble-
t-il, d'une sincérité sujette à caution, aucune sympathie intellectuelle ne pou-
vait exister. Certes, Rabelais connaissait fort bien, comme médecin et comme
habitant de Lyon, la psychologie du personnage, ses œuvres principales, notam-
ment le De vanitate Scientiarum, ses doctrines quelque peu retentissantes dans
le domaine de l'astrologie, de la divination et des sciences occultes, ses aventures
singulières, son genre dévie et ses occupations favorites. Il savait que la profes-
sion médicale, pratiquée par Agrippa avec un sérieux fort discutable, ne cons-
tituait qu'un des aspects de son activité multiple. « Pour le populaire, c'était
une espèce de sorcier (nous dit l'un de ses meilleurs biographes'). Agrippa
était en correspondance avec des gens qui lui parlaient de chiromancie et d'as-
trologie. Il faisait lui même de l'alchimie ; il donnait des horoscopes. » C'est
exactement le genre de consultation que Panurge vient demander à Her Trippa
sur le conseil d'Épistémon.
Entre le rôle de Her Trippa, tel qu'il apparaît au chapitre XXV du Tiers
Livre, et celui des moyens d'existence de Cornélius Agrippa qui avait dû
retenir davantage la curiosité de ses contemporains, en représentant à leurs
yeux le côté original de son labeur pseudo-scientifique, la concordance était
complète. Nombre de lecteurs du Pantagruel pouvaient ainsi reconnaître sans
peine notre personnage, d'autant mieux que le Her de l'appellation forgée par
Rabelais suffisait à désigner un Allemand, pendant que le nom Trippa, proba-
blement choisi avec une intention satirique, évoquait par sa désinence le nom
même du prétendu philosophe. Que si, maintenant, nous ouvrons soit le traité
De occulta philosophia- , soit le Devanitate Scientiarum d' Agrippa ', nous y décou-
1 . Les sciences et les arts occultes au XVh sikh :'Corneille Agrippa, sa vie et ses œuvres, par Aug.
Prost, Paris, H. Champion, 1882, 2 vol. in-8, t. II, p. 217.
2. Henrici Cornelii Agrippz ah Nettesheym a consiliis et archivis Indiciarii sacrx Cesares Majes-
tatis De occulta philosophia lihri très. Cum gratia et privilégia Cssarex Majestatis ad triennium. —
A la fin : Occultas philosophias Henrici Cornelii Agrippse finis. Anno MDXXXIII, mense
Julio (s. 1. n. d. chez Jean Soter, à Cologne). — Bibl. Nat. Z 1983 A. (Voy. Prost, II,
p. 531). Cet ouvrage, commencé dès 1509 et complété à diverses reprises par des additions,
contient probablement les résultats des plus anciens travaux d'Agrippa, c'est-à-dire de ceux qui
remontaient au temps de sa jeunesse. Le traité de l'incertitude et de la vanité des sciences appar-
tient à son âge mûr. L'ensemble des oeuvres d'Agrippa est dominé par ces deux ouvrages.
3. J'utilise l'édition publiée à Anvers sous ce titre : Splendidx nobilitatis viri et armatz mili-
LXXVI INTRODUCTION
vrons aisément les genres de divination conjecturale ou magique (il y en a
trente-sept) proposés par Her Trippa, étudiés et décrits avec tout le détail
désirable. On sait en effet que la magie, dont Agrippa était un fervent adepte
et dont son De occulta philosophia forme un véritable traité, comprenait, avec la
sorcellerie et les arts magiques proprement dits, la divination soit conjecturale,
procédant de l'observation des signes, soit plus spécialement magique, fondée
sur des pratiques mystérieuses'. A la divination magique se rapportaient l'astro-
logie, l'art de tirer des probabilités de l'examen des corps, des aspects divers de
la figure de l'homme ou de ses membres, de l'explication des songes, de l'étude
des sorts (chiromancie, metoposcopie, alectryomancie, onomancie, stoicheo-
mancie, etc.). A la divination magique appartenaient les révélations obtenues du
démon par divers procédés (géomancie, aéromancie, pyromancie, nécromancie,
gastromancie, catoptromancie, axinomancie, cephalaeonomancie, etc.), et enfin
les oracles (augures, auspices, aruspices, etc.). Les consultations qu'offre le
personnage de Rabelais à ses visiteurs ont leur correspondance et leur explication
dans les publications d' Agrippa. Il suffit de parcourir la table initiale qui donne
les titres des chapitres du de Vanitaîe pour y retrouver les appellations mêmes
des sciences qui sont spécialement professées par Her Trippa et dont l'indica-
tion est présentée au début du chapitre XXV du Tiers Livre : De astrologia,
de geomantia, de inetoposcopia ^, et ainsi de suite. Le parallélisme est donc com-
plet ; il apparaît, d'ailleurs, comme si évident qu'il n'est pas besoin d'y insis-
ter davantage 5 .
Maintenant que le rapport entre les deux personnages est établi d'une manière
sûre, il est à propos de répondre à l'autre question : Rabelais et Agrippa ont-
ils été à même de se rencontrer ? Certes, l'auteur du De Vanitate avait beaucoup
séjourné en France, à Paris, à Avignon, à Autun, à Chalon-sur-Saône, à Metz,
tix Equitis atirati ac utriusque Jnris Doctoris Sacrx Cxsarx Majestatis a consiliis et archivis Judi-
tiarii Henrici Cormlii Agrippai ah Nettesheytn De Incertitiidine et Vanitate Scientiariim et Artium
atque excellentia Verhi Dei Declamatio. — Johannes Graphetis excudebat anno a Christo nato
M. D. XXX.,Mense septemb., Antverpix. Le dernier feuillet est occupé par la très belle marque qui
représente la Charité.
1. Cf. Prost, op. cit., t. I, p. x.xxix et suiv.
2. « Icy, près l'isle Bouchart, demeure Her Trippa, (dit Epistemon) ; vous sçavez, comment
par art d'astrologie, geomantie, chiromantie, metopomantie et aultres de pareille farine, il
prsedict toutes choses futures; conférons de vostre afïaire avecques luy ».
j. Remarquons qu'un quatrième livre fut ajouté de bonne heure à l'ouvrage d'Agrippa, livre
qui contient une énumération classique des procédés de la magie qu'il est intéressant de rap-
procher de celle du Tiers Livre. On la trouvera, par ex., dans une éd. de l'ouvrage d'Agrippa
datée de 1565, Lyon (Bibl. Mazarine, 28.458).
AGRIPPA ET RABELAIS A GRENOBLE LXXVII
mais surtout à Lyon. Il arriva dans cette dernière ville vers les premiers mois
de l'année 1524 et y demeura quatre années. Il y devint conseiller et médecin
du roi de France, et fut attaché à la personne de la reine mère Louise de
Savoie. Après le départ de sa royale maîtresse, il ne put obtenir le payement
de ses gages et tomba en une complète disgrâce en même temps que dans
une situation très précaire. Aigri, désenchanté, il écrivit le traité « de l'incerti-
tude et de la vanité des sciences», qui porte la trace continue de ses mélancoliques
dispositions d'esprit, a satire emportée, a-t-on dit justement, des mœurs des
lois, des usages et du régime entier de la société de son temps. » Il laissa donc
à Lyon des souvenirs nombreux et précis, à la suite de ce séjour qui marque
l'une des crises les plus graves de sa vie. Quand Rabelais y arriva quelques
années plus tard, en 1532, il n'eut pas de peine à les recueillir. En 1535, du
reste, Agrippa se rendit de nouveau à Lyon, venant de Bonn. Ce changement
ne lui fut pas favorable. Il se vit jeter en prison par ordre du roi ; cette incar-
cération fut motivée, croit-on, par la hardiesse avec laquelle il aurait écrit
antérieurement contre la reine mère. Ses amis intervinrent, et il fut relâché.
Il se retira alors à Grenoble, où il mourut peu de temps après, au cours de
l'année 1535, âgé de 49 ans, sans qu'on puisse préciser le mois de son décès.
Sa fin arriva non pas à l'hôpital, dans la maison de Saint-Antoine de la rue de
la Perrière, comme on l'a prétendu, mais, selon toute vraisemblance, au logis
même de François de Vachon, président au parlement du Dauphiné, qui l'avait
recueilli chez lui, et par les soins duquel il fut inhumé honorablement dans
l'église des Frères Prêcheurs, suivant le témoignage de l'érudit dauphinois Guy
Allard. Un compatriote et contemporain de celui-ci, Chorier, confirme tous
ces renseignements, mais place le trépas du savant allemand dans le logis du
conseiller au parlement Ferrand, où était mort le jurisconsulte Guy Pape vers
le milieu du xv' siècle'. Le fait de la mort d' Agrippa, survenue en 1535, à
Grenoble, est, en tout cas, hors de doute.
Or, personne n'a jamais remarqué que, précisément au cours de cette même
année 1535, Rabelais avait effectué un voyage semblable à celui qui marqua
la fin de l'existence d'Agrippa. Inquiet, se trouvant sous la menace de pour-
suites, il quitta brusquement Lyon, le 13 février, pour aller se réfugier à Gre-
noble ^, où il trouva un asile dans la maison du président François de Vachon,
1. Chorier, La jurisprudence du célèbre conseilkr et Jurisconsulte Guy Pape, eic..., Lyon, 1692,
dans la vie de Guy Pape qui figure en tête de cet ouvrage (cité par Prost, II, p. 405).
2. Voy. V. de Valons, Rabelais à Lyon, Lyon, 1881, p. 8; notre article de la Revue des Etudes
rabelaisiennes, 1908, p. 148 et suiv. ; et Le séjour de Rabelais à Grenoble, par Albert Ravanat,
Grenoble, 1891.
LXXVIII INTRODUCTION
le même chez lequel Guy Allard suppose que s'éteignit Agrippa. En outre,
Guy Allard remarque, à l'article Vachon de sa Bibliothèque de Datiphiné{i6So),
que ce personnage, « président à mortier en ce Parlement soubs Henri III, ne
passoit point agréablement les heures de son loisir s'il n'estudioit pas, et ses plus
charmantes conversations estoient avec les gens de lettres; aussi recueillit-il
Rabelais et Agrippa dans sa maison » ' .
Il semble donc, d'après ce texte, rédigé, il est vrai, au xvii= siècle, que
Rabelais et Agrippa, qui tous deux séjournèrent à Grenoble en 1535, aient pu
se retrouver dans la demeure hospitalière du président F. de Vachon. Et même
il ne serait pas impossible qu'ils se fussent rencontrés déjà à Lyon, si l'arrivée
d'Agrippa dans cette ville avait été antérieure à la mi-février. Quoi qu'il en soit,
il est intéressant de constater que les circonstances ont imposé à chacun d'eux,
vers la même époque, un déplacement et une retraite absolument semblables,
conseillés parla prudence. Une telle constatation nous amène à nous demander
s'il n'existerait point une relation entre le départ de l'un et celui de l'autre, et
si le même rapport ne se manifesterait pas en ce qui touche le choix du lieu du
refuge. Quand Rabelais s'enfuit précipitamment de Lyon, c'est que, nouvelle-
ment censuré par la Sorbonne % il a lieu de craindre pour sa sûreté, eu égard
à la situation générale et aux dispositions des pouvoirs locaux; il nous paraît
vraisemblable que si Agrippa fut incarcéré dans la même ville, cette mesure
dut être prise beaucoup plus en raison de ses idées, réputées téméraires et dan-
gereuses, qu'en punition d'un écrit plus ou moins oublié, dirigé contre la reine
mère, morte depuis quatre ans. A diverses reprises, son orthodoxie donna lieu
à de graves soupçons >. Mais ce qui mérite de retenir davantage notre attention,
c'est cette circonstance que le De Vanitate et son auteur furent condamnés par
la Sorbonne le 2 mars 1535. L'ouvrage, censuré comme entaché des doctrines
1. La Bibliothèque de Dauphiné, contenant les noms de ceux qui se sont distinguei par leur sçavoir
dans cette province et le dénombrement de leurs ouvages depuis XII siècles. Dressée par M. Guy
Allard. A Grenoble, chez Laurent Gilibert, 1680. Vis Rabelais, Agrippa et Vachon.
2. J'incline à croire que la censure portée contre le Gargantua fut prononcée par la Faculté
de théologie vers le mois de février 1535 et qu'elle fut la cause déterminante du départ soudain
de Rabelais.
5. Son biographe remarque (t. II, App. X, p. 463 et suiv.) « que les tendances d'Agrippa
vers la Réforme sont incontestables et permettent de douter de la sincérité de ses paroles dans
les témoignages qu'il donne parfois d'opinions qui seraient contraires aux novateurs. La commu-
nauté d'idées entre Agrippa et les hérésiarques du xvi* siècle s'accuse dans maint passage de
ses écrits, mais tout particulièrement dans son traité de l'incertitude et de la vanité des sciences.
Tels sont les passages qui concernent le célibat des prêtres, le culte des saints, le purgatoire,
etc. »
HER TRIPPA ET AGRIPPA LXXIX
luthériennes (attaques contre le culte des images, des temples, des fêtes et des
cérémonies de l'Église ; blasphème contre les écrivains du saint canon), fut
condamné à être brûlé publiquement '. Voilà, selon nous, la véritable cause de
l'emprisonnement de l'ardent sectateur des sciences magiques. Les mêmes cen-
sures qui frappèrent Rabelais, aussi bien du côté catholique que du côté protes-
tant, l'atteignirent pareillement. Cela est si vrai que Calvin, un peu plus tard,
rapproche le nom de Rabelais de celui d'Agrippa, en les présentant l'un et
l'autre comme deux libres penseurs « frappez d'un mesme aveuglement ^ ». De
toute manière, l'auteur du Pantagruel dut souvent entendre parler d'Agrippa.
S'il l'a connu personnellement, comme bien des indices permettent de le croire
il n'a sans doute éprouvé, malgré quelques idées communes et la similitude des
dangers courus vers le même temps, aucune sympathie pour son confrère ; ce
champion des sciences occultes ne pouvait séduire à aucun degré son esprit si
clair et tout épris de réalité.
Que faut-il penser de l'allusion du début du chapitre XXV relative aux infor-
tunes conjugales de Her Trippa ? Il est possible qu'elle évoque un bruit plus
ou moins fondé répandu par la malignité publique. Her Trippa y apparaît
comme fréquentant la cour pendant son premier séjour à Lyon, détail qui est
parfaitement exact en ce qui touche Agrippa. On sait qu'il fut marié trois fois.
L'une des femmes qu'il épousa passait pour très belle. Quant aux cadeaux faits
à Her Trippa, en dehors des « cinquante beaux angelotz » qu'il reçoit, leur énu-
mération ne présente rien que de vraisemblable. Les imprécations que Panurge
adresse à notre occultiste, en quittant sa « tanière » (fin du chapitre), ne sont
pas non plus pour surprendre. Visiblement, l'auteur de Pantagruel tient à détour-
ner de lui tout soupçon d'une ancienne entente avec ce personnage réputé dan-
gereux : c( A trente diables soit le coqu, cornu, marrane, sorcier au Diable,
enchanteur de l'Antichrist. Retournons vers notre roy. Je suis asceuré que de nous
content ne sera, s'il entend une foys que soyons icy venuz en la tesnière de ce diable
engiponné. Je merepens d'y estre venu... Vray Dieu! comment il m'a perfumé
de fascherie et diablerie, de charme et de sorcellerie ! Le diable le puisse empor-
ter! » Ce sont là autant d'allusions qui s'expliquent fort bien de la part d'un
contempteur de la magie en général et spécialement des théories d'Agrippa.
L'allusion faite aux sentiments du roi à l'égard de celui-ci concorde avec les
1. D'Argentré, Colkctio judiciorum de navis errorlbus, Paris, 1728, in-fo, t. II, p. 85. Le De
occulta philosophia fut condamné également à Cologne, en 1533.
2. Calvin, Traité des Scandales (1550), éd. de 1566, p. 1182, dans le Recueil des Opuscules de
Calvin donné, à cette date, par Th. de Bèze.
LXXX INTRODUCTION
péripéties de son premier séjour à Lyon, je veux dire avec sa disgrâce, autant
qu'avec l'aventure fâcheuse du second séjour, même si l'on admet que son incar-
cération fut en partie causée par un pamphlet contre la mère du souverain. En
résumé : aucun trait de l'épisode du Pantagruel qui ne convienne exactement
à la personnalité d'Agrippa '. Il y a donc identité entre le célèbre médecin et la
figure introduite par Rabelais dans son roman. Une fois encore, tous les traits
de la satire rabelaisienne s'expliquent et se justifient de la manière la plus com-
plète et, si j'ose dire, la plus naturelle. HerTrippanous apparaît, lui aussi, comme
un personnage emprunté à la réalité la plus concrète.
m. Hippothadée.
Nous nous trouvons maintenant en face de la quadruple consultation d'un
théologien, d'un médecin, d'un légiste et d'un philosophe. Rabelais, en annon-
çant leur participation à l'enquête de Panurge, tient à spécifier la situation res-
pective de chacun d'eux en ce qui touche les liens du mariage. Il nous apprend
ainsi que le théologien Hippothadée n'a jamais connu ces liens, alors que le
médecin Rondibilis est marié, le juriste Bridoye, veuf, et le philosophe Trouil-
logan, remarié en secondes noces.
On peut dire que les chapitres XXX, XXXI et XXXII, qui mettent en
scène le théologien et le médecin renferment l'essentiel de la pensée du Tiers
Livre. « Les Sorts virgilianes, a remarqué avec raison M. Barat, la Sibylle de
Panzoult, Frère Jean, Raminagrobis ne donnent que des oracles incertains
ou trop manifestement joyeux pour qu'on y puisse voir la pensée profonde de
l'auteur. On peut dire que les réponses d'Hippothadée et de Rondibilis sont le
noyau véritable du livre. » A quelle personnalité d'alors a pu songer Rabelais en
évoquant la belle figure du théologien ? A notre avis, les discours si fermes de
« nostre père Hippothadée », qui parle « à la révérence de tous les assistants
en modestie incroyable », appartiennent, mieux qu'à tout autre contemporain,
au vénérable Lefèvre d'Etaples, le philosophe et le théologien que l'auteur de
Pantagruel devait admirer comme le représentant le plus éminent, à côté
d'Erasme, de la pensée de son époque. Les nobles propos du moraliste du
Jiers Livre dérivent principalement de son célèbre Commentaire des épîtres de
I. Le seul trait — avons-nous besoin de le dire ? — qui ne convienne pas à Agrippa, c'est celui
de sa résidence à L'Ile-Bouchard. Comme les faits du Tiers Livre se déroulent en Touraine,
cette supposition était nécessaire. Il est possible d'ailleurs qu'une explication permette un jour de
préciser la raison du choix fait par Rabelais de cette localité de son pays chinonais.
HIPPOTHADEE ET SAINT PAUL LXXXI
saint Paul (15 12) et reflètent avec une netteté singulière, de la première à la
dernière ligne, les doctrines et les conseils chers au vieux maître dont
l'influence fut si grande sur les commencements de notre Renaissance.
Dès son entrée en matière, Hippothadée formule une question d'allure pau-
linienne : a ... En cestuy estrif, avez vous de Dieu le don et grâce spéciale de
continence ? — Ma foy non, respondit Panurge. » Et aussitôt le « père » s'appuie
explicitement sur l'enseignement de saint Paul, citant le précepte fameux de la
i'* Épître aux Corinthiens (VII, 9) : « Mariez vous donc, mon amy : car trop
meilleur est soy marier que ardre on feu de concupiscence '. »
Dans son second propos, Hippothadée persiste à s'inspirer de l'Apôtre. Qui
ne reconnaîtrait l'accent de l'auteur des Épîtres dans le développement que
commande cet aphorisme : « . . . Rien sans luy n'estre, ne valoir, rien ne povoir :
si sa saincte grâce n''est sus nous infuse » ? Et tout le reste du chapitre, ou peu
s'en faut, dans lequel l'auteur trace le portrait de l'épouse idéale, dérive pareille-
ment de la I" Epître aux Corinthiens (chap. XI, v. 7). « L'homme est l'image
et la gloire de Dieu, au lieu que la femme est la gloire de l'homme ». « C'est
au fond, observe Paul Stapfer ^, ce que dit le théologien Hippothadée dans la
sage consultation qu'il donne à Panurge, lorsqu'il compare la femme à un miroir
précieux, non par les dorures et les pierreries du cadre, mais par la pureté de la
glace; de même, la femme la plus à estimer n'est pas celle « qui seroit riche,
belle, élégante, extraicte de noble race; mais celle qui plus s'efforce avec Dieu
soy former en bonne grâce, et conformer aux mœurs de son mary ». La belle
définition du mariage chrétien, qui se rencontre au début un chapitre V de
l'Epître aux Ephésiens, s'accorde pleinement avec les préceptes émis par Hippo-
thadée. Quand nous voyons reparaître cette figure respectée, à la fin du cha-
pitre XXXV, c'est encore un texte de saint Paul qui fournit la matière de son
discours : « Le Sainct Envoyé (dist Hippothadée) me semble l'avoir plus aper-
tement éclairé, quand il dict : Ceulx qui sont mariez soient comme non mariez :
ceulxqui ont femme soient comme non ayans femme K » Cette parole delà pre-
mière Epître aux Corinthiens suggère aussitôt à Pantagruel un petit discours
empreint d'une sagesse pratique qui doit refléter les propres idées de l'auteur.
1. Quod si non se continent, nubant. Melius est enim nubere quam uri.
2. Rabelais, sa personne, son génie, son œuvre, Paris, 1889, p. 275. — On trouverait encore,
chez l'Apôtre, d'autres textes voisins des conseils d'Hippothadée, par ex. Ép. aux Col., III, 18 :
« Femmes, soyez soumises à vos maris..., maris, aimez vos femmes, et ne soyez pas amers envers
elles ».
3. I" Ep. aux Corinthiens, VII, 29.
LE TIERS LIVRE. XI
LXXXII INTRODUCTION
Il apparaît donc que notre théologien a voulu s'inspirer avec une certaine con-
tinuité, dans sa consultation, de la doctrine paulinienne '. N'est-ce pas la preuve
sensible du dessein qu'a eu Rabelais de faire parler ici l'homme que ses amis et
lui-même considéraient à la fois comme l'une des plus hautes intelligences de
son temps et comme l'interprète par excellence de la pensée de l'Apôtre. Ainsi
qu'on l'a déjà observé, Hippothadée est le seul théologien qui fasse bonne figure
dans le roman rabelaisien. Sa modestie incroyable correspond très exactement
à une qualité semblable signalée par les contemporains chez Lefèvre. Il est l'ob-
jet, de la part de tous les assistants, de celte même « révérence » que le théolo-
gien picard rencontrait dans tous les milieux où il paraissait. Quand Hippotha-
dée, traçant le portrait de l'épouse fidèle, la représente comme « aymant com-
plaire à Dieu par foy et observation de ses sainctz commendemens, craignant
l'offenser et perdre sa grâce par defaiilt de foy » ^, il insiste sur les deux idées
essentielles qui sont à la base de la doctrine de Lefèvre : le salut par la foi et
le rôle de la grâce divine. Dès ses premières paroles, Hippothadée n'avait-il pas
tenu à marquer cette action de la grâce, en demandant à Panurge : « Mais en
cestuy estrif avez vous de Dieu le don et grâce spéciale de continence? » Et, un
peu plus loin : « Rien sans luy n'estre..., si sa saincte grâce n'est sus nous
infuse. » De telles déclarations équivalent à une signature. De même quand,
quelques lignes plus haut, parlant du sort futur du mariage de Panurge, le
« père » dit : « Mon amy, vous ne serez poinct coqu, si Dieu plaist. Pour sçavoir
sur ce quel est son plaisir, ne fault entrer en desespoir, comme de chose abs-
conse, et pour laquelle entendre, fauldroit consulter son conseil privé et voya-
ger en la chambre de ses très sainctz plaisirs. Le bon Dieu nous a faict ce bien
qu'il nous les a révélez, ajinonce^, declaire:^, et apertement descript^ par les sacres
bibles », nous entendons le précepte, j'allais dire le mot d'ordre, que Lefèvre
d'Etaples, traducteur et commentateur de l'Ancien et du Nouveau Testament,
n'a cessé de répéter dans ses ouvrages comme à ses disciples, et qui a été le fon-
dement de sa pensée religieuse : Il faut revenir aux Écritures, qui sont le seul
fondement de la doctrine du Christ. En présence de signes aussi probants, il
n'est pas possible d'hésiter : Rabelais a clairement désigné son personnage.
Examinons maintenant si l'épisode ne nous fournirait pas quelque autre indice
de l'intention qu'a eue le Chinonais d'y évoquer le commentateur des Epîtres,
Interrogeons d'abord le nom même d'Hippothadée, d'allure assez étrange. Il est
1. Rabelais possédait un exemplaire d'un autre commentaire de saint Paul : Theophylacti archie-
piscopi Bulgariae in omnes divi Pauli epitsolas (sic) enarrationes. Paris. Jean Petit, 1539, iii-f°-
2. C'est nous qui employons l'italique.
STAPULENSIS ET HIPPOTHADEE LXXXIII
évident que ce nom est un composé du mot grec It.zzç, cheval — et non ûzc,
comme tant de commentateurs l'ont supposé tout à fait à tort — et du nom de
l'apôtre Thadée ou Thaddée, qui est le même que saint Jude'. Comment
expliquer cette évocation inattendue du nom grec du cheval dans le nom du
théologien? Très logiquement, s'il s'agit de Letevre d'Étaples. En effet, ce per-
sonnage est souvent appelé dans les textes latins de son époque : Stapulensis tout
court, du nom de la ville dont il était originaire (Stapiilaé). Il faut songer qu'au
xvi^ siècle, le bâtiment qui abrite les chevaux s'appelait non pas écurie, comme
aujourd'hui, mais étable. Tout un chapitre de Gargantua (XII) roule sur « les
estables des grans chevaulx » . "\--oq désigne donc ici celui qui habite dans l'étable,
c'est-à-dire en latin : Stabidensis ou Stapulensis. Quant au mot Thadée, il est à
propos de rappeler que l'apôtre de ce nom, qui est appelé également Jude, était
le frère de saint Jacques le Mineur. Or, Lefèvre portait le prénom de Jacques.
D'autre part, c'est sous le nom de Jude ou Thaddée que figure dans le canon
du Nouveau Testament 1 epître, souvent citée au cours des controverses sus-
citées par la protestantisme, qui contient un avertissement très net dirigé contre
les docteurs hérétiques. Faut-il penser qu'en utilisant ce nom, notre écrivain a
eu l'intention piquante de retourner le reproche d'hérésie aux adversaires de
Lefèvre, précurseur, à certains égards, de la Réforme, mais qui s'est toujours
défendu d'être hérétique ? Il est avéré que l'épître de saint Jacques, frère de saint
Thaddée, a tenu une place toute spéciale dans la doctrine de notre philosophe.
Cherchant surtout à mettre en lumière l'enseignement de saint Paul tel
qu'il le comprend, il tente une conciliation entre Jacques et Paul : « Il y avait
autrefois deux partis, dont l'un se fiait aux œuvres, l'autre à la foi sans se sou-
cier des oeuvres. Jacques réfute celui-ci, Paul celui-là. Et toi, si tu as la sagesse
de l'esprit, ne te fie ni à la foi, ni aux oeuvres, mais à Dieu, et considère comme
l'essentiel, pour obtenir le salut de Dieu, la foi d'après Paul, et ajoute à cela les
œuvres d'après Jacques, car elles^sont le signe d'une foi vivante et féconde » ^
C'est, on le voit, le pendant du portrait tracé par Hippothadée de la femme
1 . Dans la première édition du Tiers Livre, seulement, se rencontre la forme ParatJmdée, qui
disparaît dans les autres éditions de 1546, pour ne plus reparaître ensuite. Ilapa devait avoir, dans
ce vocable, le sens de auprès, à côté de, suivant, désignant ainsi un personnage proche de
Thadée, c'est-à-dire de l'Apôtre de ce nom, un autre Thadée.
2. J. Viénot, Histoire de la Réforme Jrançaise, Paris, in-80, 1926, p. 48. — Un frère Thadée,
des Augustins de Lyon, a beaucoup contribué, vers 1528, à répandre dans cette ville les idées
évangéliques. On le trouve, en 1530, prêchant à Toulouse. Ce frère exerçait son action dans les
mêmes milieux que Rabelais fréquenta un peu plus tard. Cf. Imbart de la Tour, Les origines de
la Réforme, t. III, p. 400-1.
LXXXIV INTRODUCTION
idéale : « aymant complaire à Dieu par foy et observation de ses sa inctz com-
mandemens ». Ajoutons que le petit cénacle de Fontenay-le-Comte devait être
imprégné des idées du philosophe picard.
Autre élément qu'il convient de ne pas omettre : la grande protectrice de
Lefèvre d'Étaples a été la reine Marguerite de Navarre. Cette généreuse prin-
cesse le recueillit pendant ses dernières années, et ce fut chez elle qu'il mourut
en 1537. Dédiant son Tiers Livre à la reine, Rabelais était conduit assez aisé-
ment à donner un rôle à son protégé, dont le nom avait été si souvent rappro-
ché de celui de la Marguerite des princesses, depuis iS3i- Enfin, Lefèvre avait
été précepteur d'un des enfants de François I". Il devint ensuite bibliothécaire
du roi à Blois. Cette double fonction l'amena à résider à la cour de France
pendant quelque temps, avant de trouver asile à la cour de Navarre. On s'ex-
plique donc aisément son intervention, sous le nom d'Hippothadée, dans une
enquête qui se déroule à la cour de Gargantua et de Pantagruel, en un châ-
teau des bords de la Loire. Ses doctrines les plus particulières se retrouvent, et
non d'autres, dans les discours d'Hippothadée, dont le nom même, comme on
l'a indiqué, fournit un équivalent à celui du célèbre traducteur de la Bible.
IV. Rondibilis.
Maître Rondibilis a été identifié d'assez bonne heure, par les commentateurs,
avec Guillaume Rondelet ou Rondellet, camarade d'études de Rabelais à la
Faculté de Médecine de Montpellier, en 15 30-1 531. Rondelet était, à cette date,
procureur des étudiants. Il s'occupa certainement, en cette qualité, des représen-
tations dramatiques données par les étudiants, durant ces deux années, à l'époque
de la Fête des Rois, et dont les frais furent soldés par ses soins '. Il fut l'eçu
docteur la même année que Rabelais (1537). Leurs noms et leurs signatures
figurent côte à côte sur un certain nombre de documents des archives de l'Uni-
versité de Montpellier, attestant nettement le parallélisme de leurs carrières. Ana-
tomiste, zoologiste et botaniste, véritable émule de Pierre Belon, Guillaume
Rondelet jouit, en son temps, d'une grande réputation, surtout en raison de son
I. Reddition de comptes de Guillaume Rondelet, du 15 Décembre 1530 à la fin de janvier
1531 : Pro compositore moralitatis, stulticie et comédie, quatuor aureos, valentes VIII libras
turonensium. En 1532. l'auteur reçut 8 livres : S'ensuyt la mise faicte pour la feste des roys...
Pour celui qui composa la cène, sotie, moralité, farce et sermon ordonné par la congrégation,
huit livres. Cf. A. Dubouchct, F. Rabelais à Montpellier (MontpdUev, 1887, in-40), p. 79-80.
RONDELET ET RABELAIS LXXXV
Histoire des Poissons (1558) ', dont l'édition latine avait été publiée en 1554-
1555. Il obtint une chaire à l'Université au cours de l'année 1545, donc un peu
avant l'apparition du Tiers Livre. D'un caractère aimable, expansif, il offrait
plus d'un trait de ressemblance morale avec son condisciple de Chinon. Il était,
au physique, de taille courte, d'aspect ramassé, et, suivant un témoignage con-
temporain, « impense crassus » ce qui concorde bien avec le nom de Rondi-
bilis^. Rabelais fait remarquer que ce personnage « marié est, et ne l'avoit esté »,
ce qui était exact pour Rondelet, en 1546 '. Au chapitre XXXIV du Tiers
Livre, c'est Panurge qui, s'adressant à Rondibilis, énumère les auteurs de la
comédie de Montpellier : « Monsieur nostre maistre,... j'ay prins moult grand
plaisir vous oyant... Je ne vous avois oncques puys veu que jouastez à Mont-
pellier avecques nos antiques amis Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthasar
Noyer, Tollet, Jan Quentin, François Robinet, Jan Perdrier et François Rabe-
lais, la morale comœdie de celluy qui avoit espousé une femme mute. Je y
estois (dist Epistemon). »
Ainsi, Rondibilis est désigné en première ligne par Panurge comme l'un des
acteurs de la comédie jouée en 1530 ou 1531. Puisque, d'autre part, Rondelet
ne figure pas parmi les acteurs nommément cités et qu'il a été mêlé de très
près, en sa qualité de procureur, à cette représentation, où il a dû sûrement
remplir un rôle, il est donc tout naturel d'identifier le personnage de Rondi-
bilis avec l'ancien camarade de Rabelais, devenu l'un des professeurs de la
Faculté de Médecine de Montpellier, déjà renommé pour sa compétence de
médecin et de naturaliste et son talent de parole 4. En tout cas, à s'en tenir
à ce texte, à la donnée relative au mariage de Rondibilis et à l'aspect physique
que présage son nom, on ne peut guère reconnaître en lui Rabelais lui-
même. Il est probable, cependant, que le Tourangeau a pu introduire, dans
les admirables chapitres qui mettent un médecin en scène, certains traits qui
1. Traduction de Joubert. Les deux éditions latine et française parurent avec d'intéressantes
et nombreuses figures.
2. Sa psychologie et son aspect physique ont été décrits par J.-E. Planchon, dans deux bro-
chures : Rondelet et ses disciples, Montpellier, 1866, in-8°. Ces détails sont rapportés dans la pre-
mière brochure (p. 21) d'api-ès le témoignage d'un contemporain, Joubert. Rondelet, dont l'hu-
meur vive anime d'un refïet d'épicurisme les graves et doctes pensées, aimait la bonne chère
les danses, la musique et les amusements scéniques. Sa parole était facile, abondante, variée ; il
captivait l'attention et semait de traits piquants un enseignement sérieux, etc. M. Planchon
donne, dans la seconde brochure, divers renseignements sur les acteurs de la comédie (p. 23).
3. Son second mariage se place après 1560.
4. Panurge, notons-le, atteste qu'il a pris grand plaisir à l'entendre.
LXXXVI INTRODUCTION
lui appartenaient également et que ses affinités avec son ancien compagnon
d'études rendaient d'autant plus plausibles '.
V. Trouillogan.
Le personnage que Pantagruel appelle « nostre féal le philosophe Trouillo-
gan,...le philosophe perfaict», n'a jamais été l'objet d'une hypothèse quelconque.
Les commentateurs n'ont cherché, en aucune manière, non seulement à l'iden-
tifier, mais même à le rattacher à une école philosophique de l'époque. Nous
n'avons sur lui qu'un seul détail concret : à savoir qu'il est remarié. La quali-
fication de « nostre féal » que le prince lui octroie, chaque fois qu'il lui adresse
la parole, tendrait à faire supposer qu'il appartient à l'entourage du souverain.
Restent son nom et Timmortel dialogue qui se poursuit dans les chapitres
XXXV et XXXVI ^ pour nous renseigner sur ses doctrines. Examinons
d'abord son nom. « Trouillogan, dit M. Lazare Sainéan ', nom du philosophe
« ephecticque « consulté par Panurge, sur son mariage, et qui lui donne des
réponses « répugnantes et contradictoires » (1. III, ch. XXXV). Le nom se rat-
tache au poitevin trouil, dévidoire. » Mais nous n'avons ici qu'une partie du vocable.
Que cache le reste du mot : oga^i ? Nous n'hésitons guère à répondre : le nom
d'un célèbre philosophe du moyen âge, celui d'Ockam '^, qu'on prononçait
Okan, à peine modifié et facilement reconnaissable. Trouillogan représenterait
ainsi le « dévidoire d'Ockam ». Et le rapprochement se présente avec d'autant
plus de vraisemblance que le scepticisme de Trouillogan, tel que le dialogue
nous le révèle, est tout à fait voisin de celui du nouvel occamisme qui se déve-
loppe en France, spécialement dans l'Université, à la fin du xv^ siècle et pendant
le premier quart du siècle suivant. On l'a dit souvent : la conséquence du prin-
cipe nominaliste et plus encore de l'occamisme, c'est le scepticisme. Il n'est pas
douteux que Rabelais a toujours professé à l'égard de ces théories une anti-
pathie déclarée, que prouvent ses allusions au scotisme, à Ockam et à ceux de
1. Nous avons fait remarquer ailleurs que François Billon avait cru reconnaître Rabelais en
Rondibilis.
2. Est-il besoin de rappeler tout le parti que Molière en a tiré dans Le Mariage forcé ? Il est
à noter que Le Médecin malgré lui renferme également des emprunts au Tiers Livre.
5. La Langue de Rabelais, II, 489.
4. Guillaume d'Ockam, cordelier anglais (1270- 1347), disciple de DunsScot, professa à Paris
comme son maître. On sait la place occupée dans la philosophie médiévale par celui qu'on a sur-
nommé le prince des nominalistes, le docteur unique.
TROUILLOGAN ET OCKAM LXXXVII
ses contemporains qui les continuaient par cette sorte de conceptualisme qu'on
a appelé le terminisme : les Pierre Tateret, les Thomas Bricot, les Jean Mair
ditMajoris. Concordance vraiment frappante, ces principaux tenants de l'occa-
misme du temps de Rabelais sont cités tous les trois, avec Duns Scot et Ockam,
dans le Catalogue de la Bibliothèque de Saint- Victor : « Tartaretus de modo
cacandi, . . . Bricot de differentiis soupparum ',. . . Majoris, de modo faciendi
boudinos... Barbouilamenta Scoti. . . les Marmitons de Olkam à simple ton-
sure. » On rencontre, de plus, dans Gargantua cette autre mention satirique
(viii) : « Lors commença le monde attacher les chausses au pourpoinct, et
non le pourpoinct aux chausses, car c'est chose contre nature, comme ample-
ment a déclaré Olkam sus les exponibles de M. Haultechaussade ».
Nos « terministes » sont alors les représentants les plus qualifiés de la philo-
sophie occamiste, dérivée du scotisme. En formulant le terminisme conceptua-
listequifaitlefonddesa doctrine, Ockam, observeM. deWulf, a contribué grande-
ment à déchaîner l'invasion de sophistique qui marque la fin du quinzième siècle ^
En face de Lefèvre d'Étaples et de ses disciples, Pierre Tateret maintient la tra-
dition scotiste. C'est à ce moment que son émule, Bricot, écrit son Tractahis in-
soluhilium. Ce renouveau de l'occamisme aboutit aisément à l'indifférence. Les
choses ne sont pas telles que nous les concevons ; la vérité reste introuvable,
inaccessible à l'homme. Quand Panurge déclare au début du chapitre XXXVI,
s'adressant à Trouillogan : « Je croy que je suis descendu on puiz ténébreux
Duquel disoit Heraclytus estre Vérité cachée. Je ne voy goutte : je n'entends rien,
je sens mes sens tous hebetez. . . », il exprime, en une formule saisissante, l'abou-
tissement de cette doctrine, en nous orientant très clairement. C'est donc du
côté de cette école, déjà rudement malmenée au second livre, qu'il y a chance
de rencontrer les pyrrhoniens Aporrhétiques, Sceptiques et Ephectiques tant
détestés par Rabelais. On découvrira peut-être un jour la vraie figure de celui
qu'il a voulu ridiculiser comme étant Iq Dévidoire d' Ockam . Il conviendra cepen-
dant de le chercher, non parmi les membres de la Faculté de théologie ou
du clergé, mais parmi les laïques, puisqu'il est donné comme remarié : par exemple
dans le groupe des médecins qui se sont occupés de philosophie.
1. Ces deux titres ne sont séparés que par un seul article.
2. V. M. de Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, p. 356-360. V., surtout ce mouvement,
l'ouvrage d'A. Renaudet, Préréforme et Humanisme à Paris pendatit les premières guerres d'Italie,
Paris, Champion, 1916, in-80. On trouvera à la table de très nombreux renvois aux noms de ces
personnages et au mot Ockam. Cf. en particulier, p. 591 et suiv.
LXXXVIII INTRODUCTION
VI. Bridoye et Perrin Dendin.
Si les divers personnages que l'on vient d'étudier à travers le Tiers Livre cor-
respondent à des figures réelles, n'y aurait-il pas maintenant une exception
dans le cas du légiste Bridoye, dont la consultation suit celle de Trouillogan, en
attendant celle du fou Triboulet ? A notre avis, une telle hypothèse est à écarter.
Tout ce que rapporte Rabelais au sujet de ce magistrat, juge ou, autrement dit,
lieutenant de Fonsbeton, où l'on a voulu voir une allusion à Fontenay-le-Comte,
donne bien l'impression d'un personnage ayant vécu en chair et en os et que
l'auteur a personnellement connu dans quelque ville du Poitou. Nous savons
qu'il avait étudié le droit à Poitiers, qu'il était veuf et fort âgé, comptant qua-
rante ans et plus de services à Fonsbeton^ pendant lesquels il avait rendu plus
de quatre mille sentences définitives, et deux mille trois cent neuf autres pour
lesquelles il y avait eu appel et que la Cour souveraine du Parlement de Myre-
lingues avait toutes approuvées et confirmées. Epistémon tient à nous apprendre
que Bridoye est « son antique connaissance » et se charge d'aller l'inviter, aux
lieu et place de Carpalim, à se rendre au palais de Pantagruel, désirant entretenir
le vieux magistrat de l'avancement d'un sien fils, honnête et docte, qui étudie le
droit à Toulouse sous l'auditoire du très savant et vertueux Boyssonné. Panta-
gruel, qui se déclare tout prêt à favoriser la carrière du jeune homme et l'éléva-
tion en dignité de son professeur toulousain, traite visiblement Bridoye avec
estime et considération ; il se plaît à l'appeler « notre bon Amy », déclarant
qu'il a toujours vécu « tant sainctement » en son état. Epistémon fait du reste
un voyage inutile, car Bridoye est absent, depuis la veille, de son logis, ayant été
cité par un huissier du parlement de Myrelingues à comparoir devant cette haute
juridiction, pour rendre raison de certaine sentence prononcée par lui contre l'élu
Toucheronde et qui ne semblait du tout équitable à la Cour souveraine. Panta-
gruel, apprenant cela, se déclare aussitôt disposé à faire le voyage de iMyrelingues
pour défendre le juge. Quand Bridoye a confessé avoir jugé au sort des dés, non
seulement cette affaire, mais toutes celles qui lui ont été jamais soumises, le prince,
prié par le premier président de faire office de juge, exprime le vœu de voir
absoudre le comparant de ce cas, eu égard à sa vieillesse et à sa « simplesse ».
Cette faute unique doit s'éteindre dans la mer de tant de jugements rendus par
Bridoye, d'autant mieux que pendant une si longue magistrature on n'a jamais
trouvé en lui acte digne de répréhension. Il fait observer qu'« à cesjugemens de
sort toutes les pr^ecedentes sentences » ont été trouvées bonnes en la vénérable
et souveraine juridiction de la Cour. Celle-ci octroyera donc au comparant.
LE SENS DU PROCES DE BRIDOYE LXXXIX
qui a vécu si bien, son entier pardon. Un légiste plus jeune, expert et
vertueux, lui sera adjoint à titre de conseil. Si, toutefois, le Parlement estime
devoir déposer totalement le juge de son office, Pantagruel trouvera sans
peine le moyen de l'employer ailleurs dans ses États. Nous avons résumé à
dessein les données qui confèrent à cet épisode célèbre un caractère plausible,
malgré l'inoubliable satire qui s'y trouve développée. Tant de détails topiques
et vraisemblables ne figurent pas sans motif dans ces cinq chapitres. On devine
que le Maître, selon une habitude qui lui est chère et dont nos précédentes
recherches ont clairement établi l'intérêt et la persistance, s'est inspiré de la
réalité ambiante et qu'il n'a pas inventé de toutes pièces ces précisions. Visi-
blement, il transpose des faits observés autour de lui et décrit des figures qui
lui étaient familières. Sans risquer une hypothèse téméraire, on peut penser qu'il
a connu une histoire de ce genre, pendant ses séjours en Poitou, à Ligugé ou à
Fontaine-le-Comte, dans le couvent de l'abbé Ardillon, qui se trouvent juste-
ment évoqués l'un et l'autre à la fin du chapitre XLIII. Le procès de Bridoye
ne semble pas être une pure fiction ; le fond de l'histoire doit être réel. Il
n'est nullement absurde d'imaginer qu'on trouvera quelque jour dans les
archives du parlement de Paris, dont dépendaient les juridictions du Poitou, la
trace d'une affaire de ce genre : un vieux magistrat de cette province cité
devant la cour suprême pour injustice notoire ou abus de pouvoir. Rabelais a
tiré d'un tel fait un parti merveilleux ; son ironie prestigieuse a élargi singu-
lièrement les proportions de cette procédure, jusqu'à y introduire, en même
temps qu'une satire générale des pratiques de la judicature, qui n'était pas
pour déplaire au pouvoir royal, une démonstration assez piquante du rôle
que joue le sort des dés, c'est-à-dire le hasard, en dépit des prétentions con-
traires de l'esprit humain dans la conduite des affaires de ce monde. N'oublions
pas que « l'estrange histoire des perplexités du jugement humain » fait
immédiatement suite au récit de l'audience du parlement de MyreHngues '
(ch. XLIV).
I. Le nom Myrelingues (Mirelingues, seulement dans l'éd. de 1552) et ses dérivés ont fait
l'objet d'un certain nombre de conjectures. Le Duchat interprétait le mot comme signifiant mille
langues en songeant au mot grec li-uptot. Plusieurs commentateurs, par ex. Moland, en parlant
de ce sens présumé, y ont vu une allusion à Paris, d'autres ont opté pour Toulouse ou pour la
Bretagne. M. L. Sainéan, dans son excellent ouvrage, LaLangue de Rabelais, t. II, p. 451, déclare
l'étymologie de Le Duchat purement fantaisiste, mais il n'en donne pas une autre. Il est très possible
que Rabelais ait eu en vue une étymologie plus ou moins plaisante, permettant de suggérer au lec-
teur l'idée de la grande ville. Rappelons que pour revenir de Myrelingues aux bords de la Loire,
une longue chevauchée était nécessaire (ch. XLV, début).
LE TIERS LIVRE. XII
XC INTRODUCTION
Ces remarques s'appliquent également au personnage de Perrin Dendin évo-
qué par Bridoye, qui l'avait connu à Semervé % près de Ligugé, au temps où
il étudiait le droit à Poitiers. Très répandu dans la région, recherché de tous,
l'appointeur de procès avait un fils, Ténot, grand hardeau et galant homme,
dont l'aventure nous est racontée avec détail (ch. XLI). Frère Jean, qui, comme
il arrive souvent, peut représenter ici Rabelais, a rencontré Perrin, lui aussi,
au temps où il demeurait à Fontaine-le-Comte, sous le noble abbé Ardillon,
resté cher à l'auteur de Pantagruel. Il en est de même de l'élu Toucheronde
(ch. XXXIX) dont le nom se retrouve sur un ancien plan appliqué à un hameau
des environs de Lioiigé ^.
*t>"e>^
VII. Trinquamelle.
Myrelingues est susceptible de représenter Paris, comme de bons commenta-
teurs l'ont supposé. Un indice se révèle, tout à fait probant, qui nous autorise
à penser que l'auteur a voulu évoquer réellement le parlement de la capi-
tale. Il appelle, en effet, la juridiction suprême chargée de juger Bridoye :
« icelle court centum virale » (chap. XXXIX). Or, Guillaume Budé, dans ses
Forensia(tà. 1548, II, p. 64), donne cette définition : « La cour de Parlement
de Paris, principal siège de justice, curia centenaria justitiœ jus dicentis sedes
priecipua. » Et plus loin : « les chambres de la Cour : ciirix centumviralis
classes. Décurie promiscu^. » Toutes les expressions dont Rabelais se sert au
cours de cet épisode se retrouvent dans le double Index àt Budé, appliquées au
parlement de Paris. L'intention de notre écrivain est donc claire, et nous pou-
vons, avec sécurité, en tirer d'intéressantes conséquences. Il ne sera pas
sans intérêt d'examiner si Rabelais a pu avoir en vue quelque figure contempo-
raine quand il fait intervenir dans plusieurs chapitres (XXXIX, XL, XLII, XLIII)
le grand président, c'est-à-dire le premier président de la cour du Parlement, qu'il
appelle Trinquamelle. La juridiction de cette cour s'étend « tant de çà que là
Loire ». Le rôle, très logiquement présenté, de ce haut magistrat est empreint
d'une gravité toute professionnelle ; les questions, d'ailleurs pleines de sens, qu'il
pose à Bridoye, au cours de son interrogatoire, n'offrent rien de ridicule. Toute
la satire se trouve dans les réponses du juge poitevin, à qui l'âge et la « sim-
1. Sraarves, dans le canton de la Villedieu, arr. de Poitiers (Vienne).
2. Dans tout l'Ouest de la France, une touche est un petit bois de haute futaie (V. Dict. de la
France, \° touche, et R. XVI^ siècle, op. cit. ). Il y a un lieudit toucheronde aux environs de Fontaine-
le-Comte.
TRINQUAMELLE ET TIRAQ.UEAU XCI
plesse » laissent une liberté de parole exceptionnelle. Lorsque le moment est
venu de rendre l'arrêt sur « la matière tant nouvelle, tant paradoxe et estrange
de Bridoye », le petit discours adressé par Trinquamelle au prince Pantagruel,
pour lui attribuer la décision de l'affaire, s'inspire d'un tact parfait. Un président
du parlement de Paris n'aurait pu rendre hommage au Dauphin, venu à une
audience de la Cour, avec une convenance plus discrète. Serait-il donc surpre-
nant que le Chinonais eût songé, en faisant parler le chef de la Cour souve-
raine, à son ami André Tiraqueau, qui appartenait au Parlement de Paris depuis
le 22 novembre 1541, date à laquelle il avait pris séance, en qualité de con-
seiller à la Grand' Chambre, sans passer par la chambre des Enquêtes : privi-
lège extrêmement rare, qui attestait la haute opinion que l'on avait de la valeur
juridique de l'ancien lieutenant du siège de Fontenay-le-Comte, confirmée, d'ail-
leurs, par les témoignages les plus explicites'?
On a confondu, en général, le nom de Trinquamelle avec le mot trinqua-
molle qui se rencontre, au chapitre XXX du livre II, appliqué à Drusus, avec la
signification de « fanfaron, fendeur de naseaux », mais on ne saurait souscrire
à cette opinion. Tout d'abord, ce n'est pas absolument le même mot, et, si la
différence est légère, elle existe. Comment, en outre, admettre que Rabelais ait
pu donner un nom aussi défavorable au premier magistrat d'un royaume dont
Gargantua est le roi et Pantagruel, le prince héritier? Rien, je le répète, ne jus-
tifie pareille assimilation, contraire à toutes les habitudes de Rabelais. Or, jus-
tement, le nom de Trinquamelle offre l'anagramme de « Tiraquellum ». Toutes
les lettres de ce dernier mot se retrouvent dans Trinquamelle, en admettant, ce
qui n'a rien que de très plausible, l'équivalence des lettres u et n, si souvent
confondues paléographiquement -. Comme nous croyons devoir écarter l'idée
d'une brouille, survenue, à un certain moment, entre les deux amis du cénacle
1. François le-" prit l'initiave de sa nomination ; remise fut faite à Tiraqueau, sur son ordre, de
la somme que le nouveau conseiller avait à verser pour la délivrance de son office.
2. Si Trinquamelle évoque Tiraqueau en quelque manière, il ne sera pas hors de propos de
rappeler ici que Bridoye est lieutenant de Fonsbeton, où des commentateurs ont voulu voir une
allusion à Fontenay-le-Comte, qui tirait son nom de sa célèbre fontaine et que Tiraqueau habita
longtemps comme lieutenant, c'est-à-dire avec les mêmes fonctions qu'exerçait Bridoye au
moment de sa comparution. Le nom de Fonsbeton doit cacher en tout cas une lo-alité ou Poi-
tou, susceptible d'avoir un lieutenant. L'appellation Fonheton est encore donnée aujourd'hui à
une source qui se trouve près de l'ancien chemin de Poitiers à Ligugé, dans les Gros-Bois (V.
R. XVI<^ s., t. XV, p. 240). Bridoye serait-il un prédécesseur de Tiraqueau, inquiété sur la fin
d'une longue carrière juridique, vers 15 10, date de l'entrée en fonctions de Tiraqueau? Rabelais,
vivant à Fontenay, aurait été à même de connaître ce vieux juge. Cela expliquerait Fonsbeton,
évoquant Fontenay, Trinquamelle et toute l'ambiance, exclusivement poitevine, de l'épisode.
XCII INTRODUCTION
fontenaisien, rhj^pothèse que l'on vient d'indiquer ne se heurte à aucune invrai-
semblance foncière; elle se concilie même sans peine avec les procédés littéraires
de Maître François. Au surplus, l'allusion était de celles qu'un auteur, dans le
cas où quelque surprise viendrait à se manifester, peut toujours démentir. Tira-
queau, jurisconsulte clairvoyant, humaniste à l'esprit critique et libre, devait être
le premier à critiquer les habitudes et les préjugés de bien des juges d'alors, voire
même de certains de ses collègues. Après Budé, mais avant Rabelais, il avait
manifesté son hostilité à l'égard des gloses médiévales du droit, si souvent ridi-
culisées dans Pantagruel. La dédicace des Lettres de Manardi que lui adressa le
Tourangeau, le 3 juin 1532, contient sur ce point des déclarations précieuses ;
«... Ces gens ont beau voir l'esquif du mensonge brisé et faisant eau de toute
part, ils retiennent par force, par violence, les livres auxquels ils sont accoutu-
més dès leur enfance. Si on les leur arrache, ils croient qu'en même temps on
leur arrache l'âme. Ainsi, tandis que cette science du droit, dans laquelle tu
excelles, en est arrivée là qu'il n'y a plus rien à désirer pour sa restauration, il
est toutefois des gens encore à qui l'on ne peut tirer des mains \qs gloses suran-
nées des Barbares ». En songeant à cette ancienne entente des deux Fontenai-
siens, on ne trouvera, dans l'intention probable de Rabelais, que de l'humour et
de l'à-propos '. Remarquons, en outre, que Tiraqueau laissa en mourant un
traité De pœnis legum, qui est empreint des plus rares sentiments d'humanité.
I. Nous avons toujours été frappé du caractère particulièrement âpre des propos placés dans
la bouche d'Épistémon, au chapitre XLIV : « Je ne vouldroys penser ne dire, aussi certes ne
croy je, tant anomale estre l'iniquité, et corruptele tant évidente de ceulx qui de droict respondent
en icelluy parlement Myrelinguois en Myrelingues, que pirement ne seroit un procès décidé par
ject des dez, advint ce que pourroit, qu'il est passant par leurs mains pleines de sang et de
perverse affection. Attendu mesmement, que tout leur directoire en judicature usuale a esté
baillé par un Tribunian, homme mescreant, etc. » Une si vive critique adressée par Epistémon
à Pantagruel, à l'égard de la cour souveraine qui émanait et dépendait du prince lui-même, nous
paraissait insolite et déplacée. Or, les variantes nous révèlent que cette déclaration était d'abord
formulée, dans toutes les éditions de 1 546, par Pantagruel lui-même, et non par Epistémon, ce
qui est tout différent. Dans les premières éditions du Tiers Livre, c'est Epistémon qui raconte
l'histoire d'Abecé et de Effegé, laquelle provient d'une source antique, et c'est bien là le rôle du
savant. Pantagruel lui répond par des considérations philosophiques et par sa critique des cours
judiciaires, ce qui est d'accord avec son caractère et avec l'exercice de la puissance souveraine.
L'édition définitive du livre, qui intervertit les rôles, nous déroute incontestablement. Dans quel
but, Rabelais a-t-il accompli ce changement, tout à fait exceptionnel? Évidemment cette interver-
sion a une cause. On peut penser qu'une critique si acerbe, mise sur les lèvres du prince, offrait
une portée et une signification trop grandes. Epistémon, en la prenant à son compte, n'enga-
geait que lui : ce n'était plus qu'une opinion très osée. Le fait paraît, en tout cas, des plus curieux.
Se concilie-t-il, après cela, avec une identification du genre de celle qu'on vient de mentionner?
TIRAQUEAU ET LE « TIERS LIVRE » XCIII
Il y énumère, jusqu'à soixante-quatre causes d'adoucissement des peines. Entre
Rabelais et lui, il y avait une affinité complète de tendances et d'aspirations.
Un indice d'une portée réelle contribue encore à rendre cette identification
plus vraisemblable : nous voulons parler des rapports qui rattachent certaine-
ment rédition du De Jegibus de Tiraqueau, publiée en 1546, à la préparation
du Tiers-Livre. Les recherches de M.. Barat ont, en effet, démontré que
Rabelais avait dû avoir communication du manuscrit de l'ouvrage du conseiller au
parlement au moment où il écrivait la suite de son Pantagruel. Les chapitres XXVII,
XXXI et XXXII, en particulier, fournissent matière à des rapprochements
vraiment probants ' . On note de pareilles ressemblances entre le chapitre XXXVII,
qui nous raconte Tanecdocte du « fol », et le De legibus qui offre aussi cette
histoire. Des deux côtés, les mêmes sources sont énumérées, et dans le même
ordre. Il est clair que, d'une manière générale, le De legibus a fourni à Rabelais
une partie de sa documentation sur les femmes et le mariage. Les deux auteurs
ont une conception semblable de la faiblesse naturelle de la femme. Il est
permis d'inférer de tout cela l'existence de relations étroites, vers 1545, entre
le célèbre jurisconsulte et l'écrivain tourangeau, relations dont le nouveau
prologue du Quart Livre devait attester par la suite la persistance.
La question prêterait à une discussion intéressante. Nous supposons que « ceulx qui de droit
respondent en icelluy parlement » sont les membres de cette juridiction, bien que la formule
soit un peu ambiguë. Ch. Estienne, dans son Dictionnaire latin-français, explique la formule
cicéronienne : de jure respondere, par : donner conseil et résolution des difficultés de droit à ceux
qui viennent consulter, ce qui n'est pas tout à fait le cas ici. L'expression juridique répondre veut
dire aussi se présenter en justice sur une demande ; ressortir, reconnaître une juridiction supé-
rieure, se défendre en justice, ce qui pourrait expliquer le passage assez différemment, en l'appli-
quant aux juges des juridictions inférieures au Parlement, cités devant lui. Mais le contexte nous
incline à considérer la Cour comme mise réellement en cause. Dans « leurs mains pleines de
sang et de perverse affection », y aurait-il une allusion aux arrêts rendus par le Parlement dans
les affaires religieuses ou d'ordre intellectuel ? J'incline à le croire. Ce sont là, on le voit, des
problèmes d'importance, qui montrent combien ces textes doivent être étudiés de près et quel
secours les variantes peuvent apporter à leur interprétation. Rabelais, évidemment, prend une for-
mule assez vague, plutôt restrictive : ceux qui de droit répondent en ce parlement, pour ne pas
dire : les conseillers, les sénateurs. De cette façon, l'allusion était moins directe. Déjà Panurge,
au chapitre II, avait risqué une appréciation qui donne beaucoup à penser : « Et de moy pour
ceste heure prendrez advertissement, que ce qu'on me impute à vice a esté imitation des Uni-
versité et Parlement de Paris, lieux es quelz consiste la vraye source et vive idée de Panthéo-
logie, de toute justice, aussi, Hœreticque qui en double, et fermement ne le croyt. » Une telle
ironie annonce, dès le début du Hvre, la grave déclaration que nous venons d'examiner. On ne
saurait trop y insister : le privilège de 1545 couvrait bien des choses.
I . Voy. Barat, Linfluence de Tiraqueau sur Rabelais, 1905, p. 21-24 du tir. à part.
XCIV INTRODUCTION
VIII. Géographie et topographie
Au momeni où s'ouvre le Tiers Livre, Pantagruel et ses compagnons se
trouvent encore en Extrême-Orient, où les a conduits une longue navigation,
c'est-à-dire du côté de la Chine ou Cathay, non loin de la région qui figure
sur les cartes du temps sous l'appellation d'Indie supérieure. C'est là, on se
le rappelle, que Rabelais place l'Utopie et aussi le pays limitrophe des
Dipsodes que Pantagruel vient de conquérir, et où il transfère, par mesure
de sécurité politique, une colonie d'Utopiens, artisans et professeurs. Le
fils de Gargantua organise le gouvernement de cette nouvelle province et
assigne à Panurge la châtellenie de Salmigondin. Rien ne nous avertit d'un
changement quelconque touchant le théâtre des événements, lorsque nous
nous voyons subitement transportés, au chapitre XVI, sur les bords de la Loire,
en pleine Touraine, au moment où Pantagruel conseille à Panurge de conférer
avec une « sibylle de Panzoust, » près le Croulay. Certes, il n'y a pas lieu de
s'étonner outre mesure de cette désinvolture toute rabelaisienne. Remarquons
cependant qu'une modification aussi soudaine est tout à fait exceptionnelle
dans son œuvre. C'est à peu près la seule fois, et cette affirmation pourra sur-
prendre, que l'auteur de Pantagruel a manqué à la règle constante de son
réalisme en matière de géographie. Son immense fantaisie ne l'entraîne jamais
à méconnaître les lois de l'espace. Partout ailleurs, dans Gargantua aussi bien
que dans les deuxième, quatrième et cinquième livres, le Maître est resté fidèle,
en matière de géographie et de topographie, à une sorte de logique qui rend
tous les déplacements de ses héros naturels et explicables. Nous croyons avoir
suffisamment établi ce tait au cours de nos précédentes études. Faut-il inférer
de cette particularité propre au Tiers Livre et qui, d'ailleurs, ne se reproduit plus
dans le reste de l'ouvrage, que la rédaction de ces pages a subi des intermit-
tences ? Mais, comme on l'a indiqué plus haut, une telle hypothèse se conci-
lierait mal avec l'enchaînement si frappant des thèmes divers fournis par le Songe
de Pantagruel.
Un indice nous permet de constater d'une façon sûre que l'auteur suppose
Pantagruel et ses compagnons déjà revenus en Touraine quand commence
le chapitre XIV de notre livre. C'est alors que Panurge, se présentant, sur
les sept heures du matin, devant Pantagruel, trouve auprès du prince Epis-
témon. Frère Jean des Entommeures, abbé de Thélème, Ponocrates, Eudémon,
Carpalim et autres. Or, Frère Jean, Ponocrates et Eudémon — ce dernier,
personnage tout épisodique — ne figuraient que dans le seul Gargantua-, ils ne
TOPOGRAPHIE DU (C TIERS LIVRE » XCV
pouvaient en aucune façon avoir été appelés à accompagner Pantagruel dans
son grand voyage en Utopie, entrepris au chapitre XXIII du second livre
avec le concours de Panurge, d'Epistémon, d'Eusthènes et de Carpalim. Si
l'auteur nous montre les trois personnages en question aux côtés du prince,
c'est que celui-ci les a retrouvés sur les bords de la Loire, en son palais de
Touraine, dont Frère Jean en particulier ne s'est jamais éloigné '.
Où résident Gargantua et Pantagruel, à partir du moment où les voyageurs
reparaissent sur la terre de France? Sans aucun doute dans la région de la
Loire, tant fréquentée par les souverains depuis Louis XI : le premier, appa-
remment, dans son château, qui n'est autre que la Devinière, dont le clos et
le « bon vin blanc » sont évoqués incidemment au chapitre XXXIII ; le second,
dans le palais de Thélème, vers l'embouchure de l'Indre, non loin du bon pays
de Verrou. Le père et le fils s'y rejoignent, on le sait, à plusieurs reprises. Presque
toutes les localités citées au cours du livre appartiennent à la Touraine ou au
Poitou. Une fois de plus, l'écrivain chinonais manifeste à l'égard de ces deux
régions, également chères à sa jeunesse, une préférence marquée qui paraît
attester un séjour récent dans ces provinces. Ce voyage pourrait se placer après
les obsèques de Guillaume de Bellay, au Mans (5 mars 1542), ou — si l'on
prétère laisser à cette hypothèse une latitude plus grande, — au cours des
trente mois qui se sont écoulés entre la cérémonie du Mans et l'obtention du
privilège de septembre 1545. Ce serait également dans ce même espace de temps
qu'une visite au pays malouin pourrait s'insérer avec quelque vraisemblance.
Après Panzoult, près le Croulay, qu'elle a mis trois jours à atteindre, la petite
troupe des enquêteurs visite la Villaumère, puis l'Ile- Bouchard, pour revenir,
par Huismes, vers le château de Pantagruel, tout en entendant, le long de la
route, les cloches de Varennes-sur-Loire (ch. XXVII). C'est dans cette rési-
dence que se réunissent un beau dimanche, pour le dîner, Hippothadée, Ron-
dibilis et Trouillogan, mandés par le prince. Seul Bridoye manque au rendez-
vous, en raison de l'assignation qu'il a reçue du parlement myrelinguois.
Gargantua, précédé par son petit chien Kyne, survient au cours du banquet.
Les trois consultations achevées, Pantagruel décide de se rendre à Myrelingues,
« qui est delà la rivière de Loyre », avec « ses domesticques », pour assis-
ter au jugement du lieutenant de Fonsbeton. Nous avons exposé plus haut
comment cette capitale judiciaire du royaume de Gargantua suggérait une
identification assez évidente avec Paris. Le prince et ses compagnons arrivent
à cheval, le jour suivant, en Myrelingues. Détail peu logique encore : le retour
I . Il y a lieu de noter que tous reparaîtront dans le livre IV.
XCVI INTRODUCTION
prend beaucoup plus de temps que l'aller ; Pantagruel est censé ne rentrer
chez lui que le sixième jour subséquent, au lieu du lendemain, à la même
heure que Triboulet, qui arrive de Blois par eau '.
L'origine de Bridoye et l'évocation des faits que comporte son plaidoyer
pro domo justifient amplement l'énumération des villes et des villages du Poitou
qu'offre le chapitre XLI, et à laquelle vient s'ajouter, à la fin du chapitre XLIV,
le souvenir déférent donné au noble abbé Ardillon, de Fontaine-le-Comte.
Cependant, Pantagruel agrée la demande de Panurge, désireux d'aller consulter
l'oracle de la dive Bouteille. Il lui reste à obtenir Tassentiment de Gargantua
avant d'entreprendre les préparatifs de ce voyage lointain. Le prince aborde
son père dans la grande salle du château, au moment où celui-ci sort du conseil,
« tenant en ses mains deux gros pacquetz de requestes respondues, et mémoires
de respondre, » qu'il baille à Ulrich Gallet, son fidèle maître des requêtes et
libelles. On se souvient d'avoir rencontré ce personnage dans l'épisode de la
guerre pricrocholine : nous avons retrouvé alors en lui un proche parent des
Rabelais, l'avocat chinonais Jean Gallet, mêlé de près au procès de Gaucher de
Sainte-Marthe ^. Cette première mention était par cela même pleinement
justifiée ; la seconde, toute fortuite, et qui nous montre le dignitaire royal
dans l'exercice de sa fonction la plus caractéristique, ne serait-elle pas, de la
part du Chinonais, une adroite allusion à sa propre charge de maître des
requêtes de François I", dont l'octroi doit se placer aux alentours de 1543 ?
Notons qu'aucun autre fonctionnaire de la cour ne se trouve mis en cause dans
le Tiers Livre. Il paraît infiniment probable que notre écrivain a fait naître ici
une occasion, assez piquante, de rappeler le rôle qu'il remplissait auprès du
Père des Lettres.
Rien n'est plus normal que l'embarquement de Pantagruel près de Saint-
Malo, qui fut le point de départ de plusieurs des grandes entreprises mari-
times du temps et vit naître le célèbre explorateur Jacques Cartier. C'est là
que ce hardi marin prit la mer pour aller découvrir, en trois voyages succes-
sifs, la plus notable partie des côtes du golfe de Saint-Laurent et enfin le
Canada. Rabelais n'a pas choisi sans intention le port breton, ou du moins un
lieu qui en est tout voisin, pour y faire commencer la navigation dont le récit
va remplir les quatrième et cinquième livres de son roman. Déjà Saint-
Malo et les « isles Ogygies » avaient été évoqués au cours du chapitre XXIV
1. Même si on comprend le sixième jour comme s'appliquant à l'ensemble du voyage, il reste
encore une différence très sensible entre les deux chevauchées.
2. V. t. I" de la présente édition, p. Lxvii et les chapitres suiv. do Gargantua.
THALASSE ET SAINT-MALO XCVII
du Tiers Livre. Il est très possible que ces diverses mentions attestent, dans les
deux cas, le souvenir d'un séjour fait par Rabelais à Saint-Malo un peu avant
la composition de son ouvrage, séjour que l'affirmation formulée par l'histo-
rien malouin Jacques Doremet rend par ailleurs assez vraisemblable '.
Quel est donc ce grand arsenal de Thalasse, situé près de Saint-Malo, que
Gargantua met à la disposition de son fils, et qui va jouer un rôle si important
dans les préparatifs du voyage ? Il existe précisément aussi près que possible de
Saint-Malo, puisqu'il forme l'un des côtés de son port, un lieu bien connu
dans son histoire qui s'appelle Tallard ou le Tallard. Cet emplacement qui
limitait à l'est et au sud-est le port de Saint-Malo, jadis deux fois plus grand
qu'aujourd'hui, fournissait matière, par son nom même, à l'un de ces jeux de
mots que Rabelais affectionnait. Nul doute que cet arsenal de Thalasse (fiilazzx,
mer, et par extension marine) ne désigne le Tallard, situé juste en face de
l'enceinte fortifiée de Saint-Malo et qui, tout en limitant son port, pouvait
être considéré comme un territoire distinct. Aujourd'hui encore, les chantiers
de construction de cette ville et son bassin à flot sont bornés à l'est par le
Petit-Tallard ^. C'est en somme le seul nom ancien et vraiment caractéristique
qui ait persisté dans la nomenclature topographique du port '.
Y a-t-il lieu de penser que Rabelais, en donnant une telle importance à l'ar-
senal de Thalasse, qu'il présente comme un endroit tout spécialement cher à
Gargantua et dont lesouverain aie droit d'être fier, ait obéi à des préoccupations
particulières? C'est là une hypothèse que nous admettrions volontiers. Si notre
auteur a choisi le voisinage de Saint-Malo, ce fut d'abord en raison des liens
qui existaient entre cette ville et Jacques Cartier, personnage avec lequel tous
les critiques s'accordent à identifier le pilote principal de Pantagruel nommé
Jamet Brayer. Il est permis de supposer aussi avec une certaine vraisemblance
que, vers cette époque, des projets d'extension furent élaborés en faveur du
port breton, qui, comme Dieppe et La Rochelle, fournissait alors à la France ses
marins les plus expérimentés et les plus hardis. On sait que François I" songea
à divers agrandissements de ce genre. Avant de choisir le Havre pour y faire
exécuter des travaux si considérables, il avait hésité entre plusieurs autres points
du littoral de la Manche qu'il n'oublia pas par la suite.
1. Les Navigations de Pantagruel, p. 59 et suiv.
2. Le Petit-Tallard donne son nom à un quai et à un espace assez vaste au nord de la gare
actuelle. Il figure sur les plans les plus réduits du port et de la ville.
3. Voir la belle gravure en couleurs de Garneray représentant une vue de Saint-Malo, prise
du Tallard pendant un gros temps et dans un changement de vent, et la gravure de Tassin,
géographe du roi Louis XIIL
LE TIERS LIVRE. XIII
XCVIII INTRODUCTION
Remarquons, en effet, que ce prince témoigna une prédilection toute spéciale
à l'égard de Saint-Malo, qu'il avait solennellement visité dès le début de son
règne, en 1518. La gloire qui lui reste d'avoir fondé le Havre ne doit pas
faire oublier les autres tentatives faites, d'après ses ordres, en vue d'établir sur
les côtes de la Manche et de l'Océan divers points d'appui pour le commerce et
les expéditions maritimes de la France. Les noms de Brouage, Lorient, Brest,
Rochefort ne sauraient être omis dans l'histoire de son règne. Il est donc infini-
ment probable qu'à un certain moment Saint-Malo et son port furent l'objet
d'études préparatoires. On dut songer à agrandir son bassin, déjà extrêmement
actif et reconnu insuffisant, d'autant mieux que les visées royales dirigées vers
l'Amérique du Nord lui conféraient une utilité plus opportune que jamais. Rabe-
lais voulut, semble-t-il, faire à ce projet une allusion susceptible de plaire au
monarque et de rendre son dessein plus populaire. Il est si vrai que toute exten-
sion du port et de la ville de Saint-Malo devait avoir, par définition, le Tallard
pour objectif, que Ton voit, dans l'exposé d'un plan d'élargissement de la vieille
cité ', ce même emplacement donné comme le plus favorable à la nouvelle agglo-
mération. Cette dernière se serait trouvée de la sorte à égale distance de Saint-
Servan et de Saint-Malo. Si Rabelais a fait partir de là son héros pour l'expédi-
tion qui va remplir toute la fin de son roman, c'est apparemment qu'il existait
une raison pour choisir de préférence cette côte malouine. Cette raison, il n'est
pas téméraire de la chercher dans des projets caressés quelque temps par Fran-
çois P"", et dont on parlait volontiers à la cour et dans les milieux officiels ^.
IX. Souvenirs régionaux.
Sans vouloir donner une liste des lieux cités par Maître François dans cette
partie de son roman, on peut observer que, même en dehors du cadre topogra-
phique qui vient d'être esquissé, il est resté fidèle à ses souvenirs tourangeaux
et chinonais. Il cite avec complaisance les fruits de Tours (ch. XIII), la métai-
rie de Cinais, où sa famille possédait des terres (ch. XX), les prêcheurs et les
cloches de Varennes-sur-Loire ^^ où se trouvait le domaine paternel de Chavi-
gny-en- Vallée, le frère de Parillé, près de Seuilly (ch. VI), le receveur du Cou-
1 . Notice sur Saint-Malo, par Robert de Salles.
2 . Sur les rapports de Rabelais et de la Bretagne, voir Les Navigations de Pantagruel, passim
et .\ppendice B. Une allusion aux neuf évècliés de Bretagne et à Saint-Yves est à signaler au cha-
pitre IV. Le « vin breton » du ch. xlv ne vient pas de Bretagne.
3. Nous avons retrouvé des données sur ces cloches (Voy. R. E. R., 1907, t. V, p. 227).
SOUVENIRS RÉGIONAUX XCIX
dray, au gué de Vède (ch. XXIII), les crapaudines de Beuxes (ch XVID
?T^%l\r\" n,^'' .^^ '"^ ^'''^^ ^'^- ^^^"^' ^" ^^°"^^§^^ de Bréhémom
^u ^^^y)' P^^^^^^-lès-Tours (ch. XXIV). Il loue le climat d'Olonne
Cchap. XLIX) — en même temps que celui de Rosea, près Pr^neste en
babmie, - et cite des souvenirs qui s'attachent à d'autres villes ou réaions
également familières : la passion de Saumur et les jeux de Doué (ch Ilî) h
passion de Saint-Maixent, les foires de Niort et de Fontenay (ch XIII) les
mouhns àventdu pays de Mirebeau (ch. XX), le maire et les bourgeois de
La Rochelle (ch. XXXVII), l'histoire de la « prevoste » d'Orléans (ch XXIII)
et les cornemuses de Saulieu et de Buzançay (ch. XLVI). La Breta-ne fi-ure
avec Saint-Malo et ses neuf évêchés (ch. IV). Montpellier et son université,
1 aima mater de 1 auteur, fournissent le thème comique que l'on sait et Castres
une allusion à son « moine « (ch. XXXIII et XXVII) ^ Paris avec l'épisode
de Myrehngues et les autres passages relatifs à son Parlement et à son Univer-
sité (ch.^ II, III, XXXIII et XXXVIl) occupe une belle place : l'histoire du
« fol >) s y passe à la rôtisserie du Petit-Châtelet (ch. XXXVIl), donnant au
satirique l'occasion de railler, une fois de plus, la badauderie des Parisiens
En revanche, Lyon n'est visé nulle part, ce qui surprend un peu. L'Italie si
souvent visitée entre 1534 et 1542, est plutôt laissée de côté : on ne relève
guère qu une mention de la colonne Trajane et de l'arc de triomphe de Septime-
bevere (ch. VII ), une allusion au tribunal de la Rote (ch XXXVIl) et
une autre au gonfanon de Rome (ch. XXXII). Les Alpes, avec Embrun etBrian-
çon, le Piémont et Larigno (ch. LU), et la Suisse, avec l'un de ses lacs, celui de
Thun^ (ch. XXVIII), semblent attester, cependant, les souvenirs qu'avaient
laisses al auteur ses voyages par-delà les monts. Au dernier chapitre, les vins de
Grave, d Orléans, de Beaune, de Mireval, d'Argenton et de Saint-Gaultier en
Limousin reçoivent un hommage qu'on n'est jamais surpris de rencontrer sous
la plume de 1 amateur de bons crus.
Quelle allusion se cache sous l'appellation, prise par Rabelais, de « calloier
des islesHieres», nommées ailleurs « mes isles Hieres, anticquement dictez
Stœchades « (ch. L) ? On n'a pu, jusqu'ici, rien découvrir de précis à ce sujet
Eaut-il supposer un voyage accompli par l'auteur durant la période de sa vie
restée s. obscure, quivade 1543 à 1 545, ou ne voir, sous ce titre, qu'un simple
souvenir du temps où ses séjours d.ns le Sud-Est ont pu l'amener à visiter ces
lies, chères au botaniste ? Peut-être le nom à'Aurex Insu/œ qui leur fut octroyé
1 . L'allusion à la Lorraine (ch. XLVi) : « En Lorraine Fou est nrp.;Tr,M .. „-^ff o • •
fication particulière. ^ °" ' " °^'' '"'""' ''§"'-
2. V.R.S. 5., 1925, t. XII, p. 196.
C INTRODUCTION
à l'époque de la Renaissance, l'a-t-il conduit à se représenter, par antiphrase,
comme un religieux maître de ces belles solitudes. Un hasard heureux pourra
seul procurer la solution de cette petite énigme.
On sait que l'épisode du Pantagruelion s'appuie sur l'éloge du Un qui ouvre
le XIX*' livre de l'Histoire Naturelle de Pline. On est cependant en droit de se
demander si l'écrivain n'a pas été poussé par une circonstance spéciale à compo-
ser ces chapitres célèbres. Nous avons eu déjà l'occasion de faire remarquer que
le père de Rabelais avait possédé des « chenevreaux » ' et que le pays tourangeau
a été souvent cité comme l'une des régions les plus favorables à cette plante
textile. Toutefois, un rapprochement dece genre ne suffit pas à expliquer le pres-
tigieux éloge du chanvre qui termine le Tiers Livre. Y aurait-il, dans ces pages,
un écho de projets contemporains relatifs à un développement de cette culture,
devenu désirable en raison de nouveaux besoins économiques? Un pareil oppor-
tunisme cadrerait assez bien avec les habitudes du conteur. L'histoire culturale
et industrielle du règne de François I" n'a pas encore livré tous ses secrets. Aussi
ne craignons-nous pas de risquer l'hypoihèse, bien que les faits actuellement
connus ne nous fixent pas sur son degré de vraisemblance.
Personne n'ignore que le fou Triboulet a vécu en chair et en os à la cour
de François I". Il n'est pas jusqu'à l'épisode de la sibylle de Panzoult qui n'ait
emprunté des éléments à la réalité. « On montre encore, dans ce village, « la
grotte, creusée dans le roc, où habitait jadis cette sorcière ; son état actuel répond
à la description faite par l'auteur de Pantagruel... ». Les peintures, qui jadis
ornaient les murs de cette grotte et qu'accompagnaient des inscriptions, ont dis-
paru. On les voyait encore en 1811. Une tradition, recueillie au xvii^ siècle par
Bouchereau, nous représente cette diseuse de bonne aventure comme une « femme
qui bailloit des herbes pour guérir la fiebvre ». Bernier nous dit, de son côté,
que la sibylle était « une dame de Panzoult, proche Chinon », morte très âgée ^.
Le site correspond, par sa sauvagerie, avec la description donnée par Rabelais.
L'un de ses plus récents visiteurs a très justement noté cette concordance ' :
1. R. E. R., 1905, t. III, p. 402.
2. Voy. R. E. R., t. V, p. 70, et t. VIII, p. 200, art. de H. Grimaud, avec une planche repré-
sentant la grotte.
5. Art. d'André Hallays dans \q. Journal des Débats du 14 avril 1929 : L antre de la sibylle de
Patiioust. Cet écrivain, dont la perte a été si vivement ressentie, avait consacré dans le même
journal (le 9 juin suivant) un remarquable article : Dans le Cbinonais. La Guerre picrocholitie ,
dans lequel il apporte une approbation complète aux conclusions de notre introduction du t. I^r :
La réalité dans le roman de Rabelais.
LES ÉLÉMENTS DU « TIERS LIVRE
CI
Cest un s.te mystérieux, sévère, presque sauvage, comme on n'en voit guère dans la molle
et douce Tourame. Une levée qui barre le vallon, auprès d'un vieux moulin: retient les eaux du
Croulay et forme, au milieu des bois qu'elles reflètem, un étang mélancolique. C'est ici qu'une
très ancienne tradition fixe la place où vécut une sorcière guérisseuse et diseuse de bonne
aventure. Des habitats de troglodytes sont creusés dans la falaise qui domine l'étant Dans l'un
d eux, les voûtes et les parois sont recouvertes d'un enduit où l'on distingue encore des traces
de peintures : ceux qui ont vu ces peintures, il y a quelques années, ont affirmé qu'elles repré-
sentaient des sujets grotesques; aujourd'hui ces vestiges ont disparu. Cependant l'étrangeté du
heu rend la tradition vraisemblable, et c'est là qu'ilfaut évoquer le merveilleux tableau deRabe-
lais. . . Ces quelques lignes suffiront peut-être à faire pressentir, une fois de plus, sur quel fond
de vente s est constamment exercé le génie de Rabelais. Celui- ci est venu à Panzoust, il a remonté
le vallon du Croulay, il a peut-être consulté la . vaticinatrice >,, ou bien, s'il ne Ta fait lui-
même. Il a entendu ses amis chinonais lui conter les tours, les contorsions et les transes de cette
sibylle de village.
En résumé, le rôle joué par les éléments empruntés à la réalité concrète reste
dans le Tiers Livre, aussi marqué que dans les deux premières parties. Les qua-
trième et cinquième livres ne feront que mettre davantage en relief cet aspect
essentiel, et trop longtemps méconnu, du chef-d'œuvre rabelaisien
Abel Lefranc.
NOTRE TEXTE.
A notre connaissance, le Tiers livre a été publié séparément huit fois du
vivant de Rabelais. Voici la liste de ces éditions :
A. Tiers livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel : compo-
sez par M. Franc. Rabelais docteur en medicine et calloïer des isles Hieres.. .
— Paris, Chrestien Wechel, 1546. In-8°.
(Bibl. nat., Réserve Y^ 2159.)
B. Tiers livre... — Paris, 1546. In-ié.
(Bibl. J. de Rothschild, n° 15 12.)
G. Tiers livre... — Toulouse, Jacques Fournier, 1546. In-ié.
(Vente H. B. (Porquet 1897), n° éi.)
L. Tiers livre... — Lyon, 1546. In- 16.
(Bibl. de M. Abel Lefranc. — Vente H. B. (Porquet 1897), n° éo. — Deuxième
vente Pichon, n° 979.)
D. Tiers livre... — Paris, 1547. In-i6.
(Bibl. du Comte de Mosbourg (Porquet 1893), "° ^^7-)
E. Tiers livre... — Lyon, I547.1n-i6.
(Bibl. nat., Réserve Y= 2161.)
F. Le Tiers livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel : composé
par M. Fran. Rabelais docteur en medicine. Reveu et corrigé par l'autheur
sus la censure antique... — Paris, Michel Fezandat, 1552. In-S".
(Bibl. nat., Réserve Y^ 2162.)
G. Tiers Livre... — Lyon, Jehan Chabin, sur la copie imprimée à Paris,
1552. In-i6.
(Bibl. nat., Réserve Y^ 2163.)
Il faut ajouter à cette liste deux éditions collectives : celle de Claude La Ville
(Valence, 1547, 3 vol. In-i6) qui contient Gargantua, le Second livre et le Tiers
NOTRE TEXTE CI II
livre, celle de Pierre de Tours (Lyon, s.d. , 4 vol. In-ié) qui contient Gargan-
tua, le Second, le Tiers et le Quart livre \
Le texte se présente sous deux formes : une première rédaction, en 47 cha-
pitres (46, par suite de l'omission du chiffre 27), laquelle est donnée par les
éditions de 1546 et 1547 (A à E) ainsi que par les éditions collectives, et une
seconde, en 52 chapitres (F et G). Nous examinerons successivement l'une et
l'autre.
Première rédaction (47 chapitres).
La première édition, celle de G. Wechel 1546 (A), est précédée du privilège
suivant, daté du 19 septembre 1545 :
Francoys, par la grâce du Dieu Roy de France, au Prévost de Paris, Bailly de
Rouen, seneschaulx de Lyon, Tholouse Bordeaulx et de Poictou, et à tous noz justi-
ciers et officiers ou à leurs Lieutenans, et à chacun d'eulx si comme à luy apartien-
dra, salut. De la partie de nostre aimé et féal maistre Francoys Rabelais, docteur en
medicine de nostre Université de Montpellier, nous a esté exposé que icelluy sup-
pliant, ayant par cy davant baillé à imprimer plusieurs livres, mesmement deux
volumes des faictz et dictz heroïcques de Pantagruel, non moins utiles que délec-
tables, les imprimeurs auroienticeulx livres corrumpu et perverty en plusieurs endroictz
au grand déplaisir et détriment du dict suppliant et préjudice des lecteurs, dont se
seroit abstenu de mectre en public le reste et séquence des dictz faictz et dicts
heroïcques ; estant toutesfoys importuné journellement par les gens scavans et stu-
dieux de nostre Royaulme et recquis de mectre en l'utilité comme en impression la
dicte séquence. Nous auroit supplié de luy octroyer privilège à ce que personne n'eust
à les imprimer ou mectre en vente fors ceulx qu'il feroit imprimer par libraires,
exprès, et aux quelz il bailleroit ses propres et vrayes copies, et ce pour l'espace
de dix ans consecutifz, commancans au jour et dacte de l'impression de ses dictz
livres. Pour quoy nous, ces choses considérées, desirans les bonnes letres estre pro-
menés par nostre Royaulme à l'utilité et érudition de noz subjectz, avons au dict
suppliant donné privilège, congé, licence et permission de faire imprimer et mectre
en vente, par telz libraires expérimentez qu'il advisera, ses dictz livres et oeuvres
consequens des faictz heroïcques de Pantagruel, commancans au troisiesme volume,
avec povoir et puissance de corriger et revoir les deux premiers par cy davant par
luy composez et les mectre ou faire mectre en nouvelle impression et vente, faisans
inhibitions et deffences de par nous sur certaines et grands peines, confiscation des
livres ainsi par eulx imprimez et d'admende arbitraire à tous imprimeurs et aultres
qu'il appartiendra, de non imprimer et mectre en vente les livres cy dessus men-
I . On trouvera la description de toutes ces éditions dans la Bibliographie rabelaisienne de
M. P.-P. Plan, p. 123 et ss.
CIV INTRODUCTION
tionnez sans le vouloir et consentement dudict suppliant, dedans le terme de six ans
consecutifz, commancans au jour et dacte de l'impression de ses dictz livres, sur poine
de confiscation des dictz livres imprimez et d'admende arbitraire. De ce faire vous
avons chascun de vous si comme à luy apartiendra donné et donnons plein povoir,
commission et autorité, mandons et commandons à tous noz justiciers, officiers et
subjectz, que de nos praesens congé, privilège et commission ilz facent, seuffrent, et
laissent jouyr et user le dict suppliant paisiblement, et à vous en ce faisant estre obey.
Car ainsi nous plaist il estre faict. Donné à Paris, le dixneufiesme jour de sep-
tembre, l'an de grâce, Mil cinq cens quarante cinq, et de nostre règne le XXXI.
Ainsi signé : parle conseil, Delaunay. Et scellé sur simple queue de cire jaulne.
Le texte, imprimé en caractères italiques, est très correct; ila été suivi exac-
tement, autant que nous pouvons en juger, par les éditions postérieures de la
même rédaction. Exactement, quant à la disposition générale, mais non fidèle-
ment. Il semble, en effet, que les éditions désignées ici par les sigles B à E (nous
disons il semble, parce que nous n'avons pu consulter ni C ni D) aient été
imprimées pour un public moins sensible à la perfection typographique que
soucieux de sa propre commodité : elles sont de petit format, in-i6, donc
peu encombrantes ; les graves erreurs qu'elles contiennent indiquent que la
correction des épreuves a été fort négligée, mais il n'y avait pas là de quoi
rebuter un lecteur peu difficile ; en revanche, et c'est une preuve qu'elles
s'adressaient à des gens médiocrement instruits, les citations grecques y sont
toujours ou transcrites en caractères latins, et très mal, ou tout bonnement
supprimées.
Voici, d'après E, quelques exemples de ces fautes, dont certaines défigurent
le texte jusqu'à le rendre incompréhensible :
n estre un pour n estre veit (Prol., 1. iio)
avoit — avoir (1, 4)
de sol — du sol (I, 17)
tandis — tondis (1, 24)
linges — iynges (I, 77)
Dcbve^-vous tousjours Doibve:^ tous jours
à quelqu'un? — à quelqumt (ll\, "j -S)
peine en ce monde — poine ce monde (IV, 42)
acte vexation — acre vexation (IV, 1 00)
la momie du paillard — la momie de mon paillard
. . . corps . . . corps (V, 5 6)
conspirent — conspirèrent (Ylll, 32)
NOTRE TEXTE CV
Merveille pour Mervilk (VIII, 73)
mère, famille — nierefamiles (IX, 62)
vente figuré — vente figure (XII, 44)
L'Isle de Candie — Dicte de Candie (XII, 52)
mais un Argus — un niais Argus (XII, 60)
Aesope — Asope (XII, 62)
retient — relirent (XIII, 92)
est à longtemps expirée — est, longtemps a, expirée (XIII, 123-124)
duvet — dnmet (yi\\\, 130)
Vous ...voule:{ inférer — Vous ...voule^ inférer que les songes des
que les coquu:;^ coqu:{ (XIII, 155)
Il serait vain de prolonger la liste de ces bévues. Elles reposent toutes sur
une mauvaise lecture de A; c'est particulièrement évident à la ligne 60 du cha-
pitre XII : A portait un mais Argus, faute bien facile à corriger, mais les édi-
tions postérieures l'ont conservée en l'aggravant ; leur leçon mais un Argus,
qui rétablit un ordre des mots logique, produit un non-sens. F donne la bonne
leçon, niais. De même, au ch. XL, 1. 45 : A donne motam, que L a lu mortam;
E corrige en mortem ; F rétablit motam.
Rabelais a-t-il eu part à la publication de textes aussi médiocres .'* Certai-
nement non. Toutefois, les termes du privilège qu'il obtint le 6 août 1550
et qui accusent les imprimeurs d'avoir « corrompu, dépravé et perverti en plu-
sieurs endroits » ses livres ' ne sauraient s'appliquer à de telles fautes. Il est
clair que les défenses notifiées dans le privilège de 1545 de faire paraître le
Tiers livre autrement que revu sur les « propres et vraies copies » de l'auteur
ne sont pas motivées par des erreurs de ce genre. L'édition de Claude La
Ville (1547) porte bien qu'elle a été nouvellement revue; il n'en est rien, et
la seule modification qu'elle apporte est le dixain suivant :
Jean Faure au lecteur
Ja n'est besoing (amy lecteur) t'escrire
Par le menu le prouffit et plaisir
Que recevras si ce livre veux lire
Et d'iceluy le sens prendre as désir :
Vueiile donc prendre à le lire loisir,
Et que ce soit avec intelligence :
Si tu le fay, propos de grand'plaisance
I . Voir plus bas, p. 3.
CVr INTRODUCTION
Tu y verras, et moult prouffiteras,
Et si tiendras en grand'resjouyssance
Le tien esprit, et ton temps passeras.
Deuxième rédaction (52 chapitres).
Le titre de l'édition de M. Fezendat 1552 (F), indique que le texte en a été
« revu et corrigé » par Rabelais. Il aurait pu porter en outre « augmenté »,
car l'auteur a modifié son livre en une centaine d'endroits et, le plus souvent,
pour le développer.
Ces modifications apportées à la rédaction primitive se classent en plusieurs
catégories :
corrections à la forme des mots ou à la syntaxe ',
changements de termes ou de noms propres %
changements au texte ',
suppléments ; ceux-ci, qui forment la catégorie de beaucoup la plus nom-
breuse, peuvent se répartir en plusieurs groupes, selon qu'ils servent à étoffer
le texte +, à en préciser le sens 5, à introduire de nouveaux exemples '', de nou-
velles références". Rabelais, relisant son œuvre, cède au goût de l'abondance
verbale qui lui était naturel et dont les livres précédents ont déjà fourni mainte
preuve. Il ne retranche en tout que deux mots (X, 6).
L'impression est bonne ; elle contient cependant quelques fautes ^, que repro-
duira l'édition de J. Chabin (Gj. Celle-ci correspond, pour la deuxième rédac-
tion, à ce qu'étaient les éditions B-E pour la première : elle leur ressemble par
1 . Prol., 1. 136 ; XII, 107 ; XIII, 155 ; XVI, 9,26 ; XVII, 65 ; XVIII, 29 ; XIX, 84, 85-86,
96, 99; XXII, 10 ; XXIII, 64; XXIV, 80; XXV, 150; XXXI, 27, 108 ; XXXVI, 13 ; XLIV,
59; XLIX,8.
2. Prol., 1. 120; XII. 59; XXXIII, 76 ; XXXV, 51, 51 ; XLVIII, 115 ; LI, 108.
3. XVII, 1. 3 ; XIX, 68-69, 81 ; XXIII, 7 ; XXV, 126 ; XXXIV, 15 ; XLIV, 36; XLVIII,
43-44; LI, 29-30.
4. Prol., 1. 4, 15, 54-136, 230, 249-250 ; XI, 46-48 ; XV, 10-39; ^ï^> ^^ 5 X^' 24-25 ;
XXV, 42, 75-106; XXVI, 16 et ss. ; XXVIII, 22-25; XXXIV, 59,62; XXXV, 11 ; XXXVI,
12-27, 50-51; XXXVIII, 15-28, 69-70; XL, 39, 53 ; XLVIII, 10 ; XLIX, 55-62.
5. Prol., I. 114; IV, 23-24, 35-36 ;Xin, 23-25; XVII, 57-62; XXII, 9 ; XXV, 71; XXXI,
129-130; XLVI, 39 ; XLVn, 45.
6. Prol., 1 165-166; XII, 66-67; XIII, 130-132 ; XVII, 10-12 ; XVIII, 45-46 ; XIX, 12-13 ;
XXm, 31 ; XXIV, 57-60; XXXVII, 29-35, 78; L, 26-27; LL 8-1 1, 21 ; LU, 63-68.
7. 111,66-67; X, 33-45,74-94; Xm, II, 25; XXI, 10; XXV, 66, 68, 70; XXX, 9; XL,
77-79 ;XLII, 52-33, 58-59; LU, 57-58.
8. Fautes que nous avons corrigées, mais que l'on trouvera dans les variantes.
NOTRE TEXTE CVII
le format, par les erreurs qu'elle ajoute à la copie qu'elle prétend reproduire,
par la transcription en caractères latins ou la suppression des citations grecques.
Elle ne présente pas plus d'intérêt qu'elles pour le texte.
D'une seconde édition originale signalée par Brunet.
Brunet mentionne dans ses Recherches une édition, antérieure, dit-il, à 1552,
qui contient quelques suppléments et dont le texte est réparti en 49 chapitres
au lieu de 47 par une division des ch. ^o et 45 '. Il ajoute que cette édition,
que personne n'a vue après lui, a été suivie par l'édition collective sans adresse
de 1556 et les éditions hollandaises du xvii*' s. En fait l'édition de 1556 se com-
pose bien de 49 chapitres, mais, s'il est exact qu'elle suive l'édition signalée par
Brunet, celui-ci a fait erreur : le ch. 40 (42 de la seconde rédaction) est con-
forme à celui de la première rédaction ; le 42^ a formé deux chapitres, numé-
rotés 41 et 42 (44 et 45 de la seconde rédaction); puis la numérotation conti-
nue, ainsi décalée par rapport à celle de la première rédaction, jusqu'au
moment où elle la rejoint en répétant deux fois le chiffre 45. Enfin le chapitre
-^6 y est divisé en deux et le chiffre 47 est omis : les chapitres 46, 48 et 49
correspondent donc aux ch. 46 et 47 de la première rédaction, aux ch. 49 à 52
de la seconde. Quant au texte lui-même, il est conforme à celui des édi-
tions in-i6 antérieures à 1552, erreurs comprises.
De deux choses l'une : ou l'édition de 1556 ne représente pas la « seconde
originale » de Brunet, ou cette dernière n'a pas l'importance que Brunet lui
attribue. Dans le doute nous ne pouvions en faire état, non plus que des édi-
tions hollandaises du xvii^ s. ; leur modèle, si modèle il y a, n'était original que
pour avoir ajouté un chapitre à la rédaction primitive, qu'il reproduisait par
ailleurs exactement.
*
* *
Il résulte de ce qui précède que seules A et F peuvent entrer en ligne de
compte pour l'établissement du texte. Nous reproduisons F, édition définitive
publiée par Rabelais, ainsi que les variantes de A. Nous avons ajouté celles de
E, comme exemple des déformations subies par la première rédaction.
I . Recherches bibliographiques et critiques sur les éditions originales des cinq livres du roman sati-
rique de Rabelais, Paris, 1852, p. 97.
CVm INTRODUCTION'
Transcription du texte.
On a adopté ici les mêmes règles que dans les volumes précédents pour la
transcription des /et les n, les accents et cédilles, la ponctuation, les majuscules.
A part cela notre édition copie F aussi fidèlement que possible. Les citations, celles
du Code et du Digeste en particulier, ont conservé la forme que leur a donnée
Rabelais. Nous n'avons pas cru devoir corriger en y.jê'.rràv, comme avait fait
Mart3--Laveaux, le y-ugî-Oa'. de la 1. 64 du ch. -| 5 : Rabelais a tiré cet infinitif d'un
y.u5iTT(T> donné par Budé, et il s'est trompé : on ne saurait mettre ce lapsus sur
le compte de l'imprimeur. Partout ailleurs nous avons corrigé les coquilles
évidentes de F, en rejetant la mauvaise leçon dans les variantes '.
I. Je remercie très cordialement M. Pierre Pradel, qui a bien voulu se charger de coUaiionner
les différentes éditions, ainsi que M. Michel Le Grand, archiviste aux Archives nationales, qui l'a
aidé dans cette besogne minutieuse. — Je dois à l'amabilité de M. Roger Gaucheron d'avoir pu
consulter le seul exemplaire connu de l'édition B, appartenant à la Bibliothèque J. de Rothschild.
l . Porcher.
4"
TIERS LIVRE
DES FAICTS ET DICTS
j/efoiefues du bon Pantagruel :
Compose par ^^.Fran,
i{ahelais doEîeur
en i^edi-
cine,
Rcucu, & corrigé par l'Autheur, Tus
la cenfure antique.
L'AVTHEVR SVSDICT
Jupplie les LeEleurs heneuales^Joy
rejeruer a rire aufiixante
(^ dixhuytiejhi€
Liure*
PARIS.
De l'imprimerie de Michel Fe7andac,auinom
S. Hilaire, a l'hoftel d- Albre;.
I î S i.
Auec priuilegc du Roy.
\
Le II tiers livre J des faicts et dicts \\ Héroïques du bon Pantagruel :
Il Composé par M. Fran. |1 Rabelais ' docteur \\ en Medi- \\ cine \ || Reveu,
& corrige par FAiitheur, sus \\ la censure antique. || LAntheur susdict ||
supplie les lecteurs bénévoles, soy || reserver à rire au soixante || et dixhuy-
tiesme || LivreK || A Paris, || de T imprimerie de Michel Fe:{andat, au
mont II S. Hilaire, à Thostel d'Albret. \\ ij)2. \\ Avec privilège du Roy.
Ligne 8.
duction.
A, E ajoutent et Calloïer ' des Isles Hieres 4 — 1. 9 et suiv. Voir l'Intro-
j. Rabelais met ici son nom pour la pre-
mière fois sur son livre, ce qui s'explique par
le privilège flatteur qu'il avait obtenu de
François 1^^, le 19 septembre 1545, « pour ses
livres et oeuvres consequens des faictz heroïc-
ques de Pantagruel, commençans au troisiesme
volume ». Le ton général du Tiers livre et les
hautes questions qui s'y trouvent traitées de-
vaient également encourager l'auteur à l'a-
vouer pour sien. (C.)
2. R. était inscrit comme docteur à la facul-
té de Montpellier depuis le 22 mai 1537, mais
il avait pris le titre de docteur en médecine
sur ses A himimchs dès 1533. Cf. R. E. R., IV,
272,396 etVn, 268. (C.)
3. Beau prêtre, de -/.aXô;, beau, et Upsùç,
prêtre. Nom des moines dans tout l'Orient.
Cf. P. Belon, Observations de plusieurs siiigu-
larite\ de divers pays en Turquie, 1553,
p. 34 : « Il n'y a sinon une seule différence
de religieux par toute la Grèce, qui de nom
propre sont appelez Caloieres, et Calogria
pour les femelles. Lequel nom rendu en notre
langue représente ce que le vulgaire appelle
un beau père. Toutefois caloiere signifie pro-
prement bon vieillard et calogria bonne
LE TIERS LIVRE.
vieille. Pour lesquelz le Mont Athos fut an-
ciennement dédié et eurent privilège, qui
encore dure pour le jourd'huy, que nul autre
Grec ne Turc y puisse habiter s'il n'est Crt-
/o/>;v.» R.E.R., IV, 197 et VIH, 354. (C.)
4. Les îles d'Hyères, dans la Méditerranée,
sur la côte de Provence (Var) sont au nombre
de trois : l'île du Levant ou des Titans, Por-
querolles et Port-Cros. Au ch. l, R. les appel-
lera : « mes isles Hieres anticquement dictez
Stœchades. » On ne peut faire que des conjec-
tures sur la venue de R. aux îles d'Hyères. Si
elle est réelle, il est aussi logique de la rappro-
cher de la publication du Tiers livre (1544-
1545), par exemple, que de la rapporter aux
études médicales de Montpellier en 1537. Cf.
Chronologie, p. cxxxvii (C).
5. Parodie d'une formule par laquelle les
écrivains sollicitaient l'attention, voire la pa-
tience de leurs lecteurs. Cf. Joachim du Bellay,
Deffense et Illustration... « L'auteur prye les
lecteurs différer leur jugement jusques à la fin
du livre... » et Meigret, Traité touchant le com-
mun usage de Vcscritutr/rançoise (1^48), chap. l :
« Je vous prye d'avoir patience et de ne me
condamner point sans m'oyr. » (P.)
I
FRANÇOIS RABE-
lais à l'esprit de la royne
de Navarre '
lO
Esprit ahstraict, ravy, et ecstatic %
Qui fréquentant les cieiilx, ton origine,
As délaissé ton hoste et domestic,
Ton corps concords \ qui tant se morigine'^
A tes edicl:^, en vie percgrine ^
Sans sentement ^, et comme en Apathie ^ :
Voiddrois tu poinct faire quelque sortie
De ton manoir divin, perpétuel?
Et ça bas ^ veoir une tierce partie ^
Des faicti joyeux du bon Pantagruel ?
Ligne 6. A : Jjouste — 1. lo. E : vouldroys — 1. 13. A : joyeulx
I. Les anciens éditeurs de R. ont interprété
ce dizain comme une dédicace aux mânes de
la reine de Navarre. En 1546, lorsque parut le
Tiers livre, elle vivait encore. Mais elle incli-
nait de plus en plus au mysticisme, comme
l'attestent ses dernières poésies. R. l'invite
donc à abandonner quelque temps les cieux, où
fréquentait ordinairement son esprit extatique,
pour redescendre sur la terre et se divertir à
la lecture de son liyre. (P.)
2. Extatique. Néologisme. Ces trois épi-
thètes caractérisent à merveille l'évolution reli-
gieuse de Marguerite de Navarre, accomplie
entre 1540 et 1549, sous l'influence des doc-
trines platoniciennes et qui l'ont amenée au
plus pur mysticisme. L'amour divin lui a fait
délaisser sans regret son corps pour s'élever
jusqu'à l'Etre par excellence, dont la voix l'ap-
pelle. Cf. Dernières poésies, p. 240 :
Q.ue si la voix en moy eust fait demeure
Tant seulement une minute d'heure
Si doulce estoit qu'elle eust esté suyvic
De ma pauvre ame estant d'amour ravie,
Car sans regret elle eust lessé mon corps
Pour estre unye à ses divins accords. (C.)
S. Harmonieux. Latinisme: concors, m(:m&
4. Se morigène. Forme archaïque. Le terme
est employé ici dans son sens étymologique :
qui règle ses mœurs. (P.)
5. Étrangère (lat. percgrina, même sens).
La vie terrestre n'est pour l'âme chrétienne
qu'un pèlerinage en terre étrangère.
6. Sentiment. Forme archaïque.
7. Apathie ; néologisme, du grec à^râOsia
même sens.
8. Ici-bas.
9. Marguerite, qui dès cette époque songeait
à doter les lettres françaises d'un décaméron sur
le modèle de celui de Boccace, dut acquiescer
volontiers à l'invitation de R. On trouve, en
effet, dans une de ses poésies, Epistre... au roy
de Navarre malade, t. III, p. 237, une mention
de Pantagruel, qui est vraisemblablement un
souvenir du ch. xxxv du Tiers livre. (P.)
Privilège du Roy
HEXRY par la grâce de Dieu Roy de France, au Prévost de Paris,
Bailly de Rouen, Seneschaulx de Lyon, Tholouze, Bordeaux,
Daulphiné, Poictou, et à tous nos autres justiciers et officiers, ou à
leurs lieutenants, et à chascun d'eulx sicomme à luy appartiendra,
salut et dilection. De la partie de nostre cher et bien aymé M. Fran-
çois Rabelais docteur en medicine, nous a esté exposé que icelluy
suppliant ayant par cy devant baillé à imprimer plusieurs livres : en
Grec, Latin, François, et Thuscan, mesmement certains volumes des
faicts et dicts Héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délec-
tables : les Imprimeurs auroient iceulx livres corrompuz, dépravez,
et pervertiz en plusieurs endroictz. Auroient d'avantaige imprimez
plusieurs autres livres scandaleux, ou nom dudict suppliant, à son
grand desplaisir, préjudice, et ignominie par luy totalement desad-
vouez comme faulx et supposez : lesquelz il desireroit soubs nostre
bon plaisir et volonté supprimer. Ensemble les autres siens advouez,
mais dépravez et desguisez, comme dict est, reveoir et corriger et
de nouveau reimprimer. Pareillement mettre en lumière et vente la
suitte des faicts et dicts Héroïques de Pantagruel. Nous humblement
requérant sur ce, luy octroyer nos letres à ce nécessaires et conve-
nables. Pour ce est il que nous enclinans libéralement à la supplica
tion et requeste dudict M. François Rabelais exposant, et desirans le
bien et favorablement traicter en cest endroit. A icelluy pour ces
causes et autres bonnes considérations à ce nous mouvans, avons
permis accordé et octroyé. Et de nostre certaine science pleine puis-
sance et auctorité Royal, permettons accordons et octroyons par ces
présentes, qu'il puisse et luy soit loisible par telz imprimeurs qu'il
advisera faire imprimer, et de nouveau mettre et exposer en vente tous
et chascuns lesdicts livres et suitte de Pantagruel par luy composez
et entreprins, tant ceulx qui ont ja esté imprimez, qui seront pour
cest effect par luy reveuz et corrigez. Que aussi ceulx qu'il délibère de
4 LE TIERS LIVRE
nouvel mettre en lumière. Pareillement supprimer ceulx qui faul-
cement luy sont attribuez. Et affin qu'il ayt moyen de supporter les
fraiz nécessaires à l'ouverture de ladicte impression : avons par ces
présentes tresexpressement inhibé et deffendu, inhibons et deffendons
à tous autres libraires et imprimeurs de cestuy nostre Royaulme, et
autres nos terres et seigneuries, qu'ilz n'ayent à imprimer ne faire
imprimer mettre et exposer en vente aucuns des dessusdicts livres,
tant vieux que nouveaux durant le temps et terme de dix ans ensui-
vans et consecutifz, commençans au jour et dacte de l'impression
desdicts livres sans le vouloir et consentement dudict exposant, et
ce sur peine de confiscation des livres qui se trouverront avoir esté
imprimez au préjudice de ceste nostre présente permission et
d'amende arbitraire.
Si voulons et vous mandons et à chascun de vous endroict soy et
sicomme à luy appartiendra, que nos presens congé licence et per-
mission, inhibitions et deffenses, vous entretenez gardez et observez.
Et si aucuns estoient trouvez y avoir contrevenu, procédez et faictes
procéder à l'encontre d'eulx, par les peines susdictes et autrement.
Et du contenu cy dessus faictes, ledict suppliant jouyr et user plaine-
ment et paisiblement durant ledict temps à commencer et tout ainsi
que dessus est dict. Cessans et faisans cesser tous troubles et
empeschemens au contraire : car tel est nostre plaisir. Nonobstant
quelconques ordonnances, restrinctions, mandemens, ou deffenses à
ce contraires. Et pource que de ces présentes l'on pourra avoir à
faire en plusieurs et divers lieux, Nous voulons que au vidimus
d'icelles, faict soubs seel Royal, foy soit adjoustée comme à ce présent
original. Donné à sainct Germain en laye le sixiesme jour
d'Aoust, L'an de grâce mil cinq cens cinquante. Et de nostre règne le
quatreiesme.
Par le Roy, le cardinal de Chastillon pr^esent.
Signé Du Thier.
PROLOGUE DE L'AUTHEUR,
M. François Rabelais, pour le tiers livre
des faicts et dicts Héroïques du bon Pantagruel.
Bonnes gens, Beuvenrs tresillustres, et vous Goutteux ' tresprecieux, veiste^
5 vous oncques Diogenes, le philosophe cynic? Si F avez veu, vous n'avie^ perdu
la veue % ou je suis vrayement forissu ' d'intelligeiice et de sens logical. Cest
belle chose veoir la clairté du (vin et escu:^ ■*) Soleil. J'en demande ' à Y aveugle
né, tant renommé par les tressacrés bibles ^, lequel ayant option de requérir
tout ce qu'il vouldroit, par le commandement de celluy qui est tout puissant
ï° et le dire duquel est en un moment par effect représenté, rien plus ne demanda
que veoir.
Vous item neste^i jeunes, qui est qualité compétente pour en vin, non en vain,
ains plus que physicalement philosopher "' et désormais estre du conseil Bac-
chicque, pour en lopinant ^ opiner des substance, couleur, odeur, excellence.
Lignes 1-3. A : Prologue du tiers livre; E : Prologue — L 4. A, E : Bonnes gens manque —
A : tresprecieulx — E : visles — L 5. E : vous nave\ — L 6. E : foryssu — L 8,
E : tressacrées — I. 9. A : commendement — E : celuy — L 1 3. E : plus manque — ^ : et
manque — L 14. E : coleur.
1 . Goutteux est sans doute pris ici au sens est plaisante : le vin étincelant dans le verre et
actuel. Sur l'évolution du sens du mot voiitte l'éclat de l'or dans les m« (P.)
en nosologie, voir A. Delpeuch, Histoire des 5. J'en appelle. Locution familière, peut-être
Maladies. La goutte et le rhumatisme, Paris, tirée des jeux de cartes.
1900, in-80, ch. XIV, p. 348-365. (D.) 6. La guérison de l'aveugle-né par Jésus-
2. Le ton de ce prologue à son début est Christ est racontée dans Mathieu, xx, 30-34,
celui d'un boniment, qui admet de grosses Marc, x, 51 et Luc, xviii, 35-43. (P.)
facéties. (P.) 7. Philosopher de matières supérieures à la
3. Banni. Archaïsme. VoirSainéan, Langue physique, c'est-à-dire traiter de métaphysique.
de Rabelais, t. II, p. 117. (P.)
4. Jeu de mots. Le conteur feint un lapsus 8. Cotgrave traduit par reciner, c'est-à-dire
et au lieu du mot soleil qui est appelé par le goûter, probablement manger un lopin de
sens, énonce d'abord deux choses dont la vue quelque mets. (P.)
6 LE TIERS LIVRE
15 eniinence, propriété, faculté, vertus, effect et dignité du benoist et désiré piot ^
Si veu ne Vave:^ (^comme facilement je suis induict à croire), pour le moins
ave^ vous oiiy de luy parler. Car par l'aër et tout ce ciel est son hruyt et nom
jusques à présent resté mémorable et célèbre asse^, et puys vous estes tous du
sang de Phrygie extraicti '° (ou je me abuse) et, si nave^ tant d'escu^ comme
20 avoit Midas'\ si ave:;^ vous de luy '"■ je ne sçay quoy, que plus jadis louoient
les Perses '' en tous leurs Otacustes '"* et que plus soubhaytoit F empereur Anto-
nin '% dont depuys feut la serpentine de Rohan '^ surnommée Belles aureilles.
Ligne 15. A, E : propriété, faculté, vertus manque — 1. 16. A : suys — E : croyre
— 1, 17. E : air et par tout ; — E : son nom : — 1. 18. E : célébré — E : puis — 1. 19.
E : m'abuse — 1. 20. E : louoyent — 1. 21. E : souloaytoit — 1. 22. E : depuis.
9. Vin. Cf. L I, ch. v, n. 115.
10. Allusion à la légende, vulgarisée par les
lUustratious de Gaule et Singularitei de Troyt
de Jean Lemaire de Belges, qui rattachait la
race française au Troyen, ou Phrygien, Fran-
cus, hls d'Hector. Dans le prologue du Quart
livre, R. qualifie Ésope le Phrygien de
Français. (P.)
1 1 . Les Français descendants des Phrygiens,
race de Midas, ont en commun avec ce roi de
larges oreilles, comme il convient à des gens
avides d'apprendre. Cf. Pantagrueline Prognos-
ticatiou, ch. m (P.)
12. Ovide a raconté longuement. Métamor-
phoses, XI, 85-193, la légende de Midas, roi de
Phrvgie, qui changeait en or tout ce qu'il tou-
chait et qui fut, par la suite, affligé d'une paire
d'oreilles d'âne par la volonté d'Apollon.
Erasme avait résumé cette fable aux Adages
Midae Jivitiae (I, 6, 24) et Midas auriculas
fl5m/(I, 3,67.)(P.)
13. Au témoignage de Plutarque, De la Cti-
riosité, p. 169 : « Or le premier qui eut rière soy
de telles mouches que l'on appelle Otacoustes,
comme qui diroit les oreilles du prince, fut le
jeune Darius qui ne se fioit pas à soy-mesme
et avoit tout le monde suspect. » (P.)
14. Espions, du grec m-xv.o-jq-.t^z, écouteur.
Ce mot se trouve cité dans l'adage d'Erasme
Midas auriculas asini. R. pouvait le rencontrer
encore dans le De Asse de Budé, 1. V : « Hic
[Midas] auribus asininis, non aureis insignibus
innotuit. Ex eo enim in proverbium venit,
quod multos Otacusias, id est auricularios et
emissarios haberet, rumorum captatores et
sermonum delatores, cujusmodi habere soient
Principes mali, qui stimulante conscientia se-
curi esse nequeunt. » (P.)
15. Antonin Caracalla entretenait une nom-
breuse police secrète, au dire de Dion Cassius,
77, 17, I. R. le mentionne de nouveau, 1. IV,
ch. LV : « A l'exemple de Antonin l'empereur,
aucuns opposions nos mains en paulme der-
rière les oreilles. » (P.)
16. R. fait allusion à une légende dont la
trace n'est pas venue jusqu'à nous. Il ne serait
pas étonnant cependant que les Rohan aient
songé, comme les Lusignan, à se donner une
origine fabuleuse. D'après Jehan d'Arras, Mélu-
sine et Raymondin eurent un fils Urian ou
Vrian, dont les oreilles étaient grandes comme
les « manilles d'un van ». Peut-être faut-il voir
dans ce passage, qui figure au même chapitre
que le voyage en Bretagne, l'origine de la plai-
santerie rabelaisienne. Mélusine a laissé d'ail-
leurs dans la région, plusieurs traces de sa lé-
gende, à Nantes, au château de Boisroux, au
château de Fougères, à Sarzeau, etc. (C.)
PROLOGUE DE L AUTHEUR y
Si n'en ave:{ oiiy parler, de liiy vous veidx présentement une histoire narrer
pour entrer en vin Çbeuvei doncques} et propous (escoiite:^ doncques), vous
25 advertissant Çaffin que ne soie:^ en simplesse pippe^ comme gens mescreans'"'^
qu'en son temps il fetit philosophe rare et joyeux entre mille. S'il avoit
quelques imperfections, aussi avez^ vous, aussi avons nous. Rien n'est, sinon
Dieu, perfaict. Si est ce que Alexandre le grand '^ quoy quil eust Aristoteles
pour précepteur et domestic, Tavoit en telle estimation, qu'il souhhaytoit, en
30 cas que Alexandre nef eust, estre Diogenes Sinopien '^
Quand Philippe, royde Macedonie, entreprint assiéger et ruiner Corinthe '°,
les Corinthiens, par leurs espions adverti:^^ que contre eidx il venoit en arand
arroy et exercite numereux, tous feurent non à tort espovente^, et ne feurent
negligens soy soigneusement mettre chascun en office et dehvoir pour à son
5 5 hostile venue résister et leur ville défendre. Les uns des champs es forteresses
retiraient meubles, hestail, grains, vins,fruict~, victuailles et munitions néces-
saires^'.
Ligne 23. E : hystoire — 1. 24. E : propos — 1. 25. E : soyei — l. 26. E: fit— E :
joieux — 1. 28. E : parfaid — 1. 29. E : précepteur — E : souhaitait — I. 30. E : fust —
1. 31. E : Macédoine — 1. 32. E : advertis — 1. 33. E -.furent.
17. Lesmécréants, dansl'opinion des simples, cace de ses Annotations aux Pandectes. Il semble
sont des gens abusés par des imposteurs. (P.) s'en être inspiré. D'autre part, son imagination
18. Trait vraisemblablement emprunté par a donné aux circonstances de l'anecdote un
R.âux Apophtegmes d'Èvâsme, m Diogenes, 26: développement prodigieux. Voir Plattard,
« Indignantibus amicis quod Alexander illi cani L'œuvrs de R., p. 294.
tantum habuisset honoris: Immo, inquit, ni 21. Il y a, dans ce tableau, des souvenirs de
Alexander essem, Diogenes esse vellem. » Cf. R. la mise en état de défense de Paris contre les
E. R., VI, 226. (P.) Impériaux, sous la direction du cardinal du
19. De Sinope, sur la Mer Noire, en Anato- Bellay (fin de juillet 1536). R. était aux côtés
lie. C'était la ville natale de Diogène. Cf. Plu- de son protecteur, qui en huit jours fit fortifier
tarque, Alexandre, ch. 14; Diogène Laërce, III, et ravitailler la ville pour un an. Cf. R.E.R.,
38 ; Juvénal, XIV, 311. (P.) VII, 265. C'est sans doute à cette alarme que
20. L'anecdote de Diogène au siège de Co- du Fail fait allusion, dans un passage où il
rinthe est racontée par Lucien dans l'introduc- s'inspire du prologue de R. « C'estoit une...
tion de son traité Sur la manière d'écrire Vins- tragédie pire que celle de Sirap [Paris] quand
toire. R. Ta-t-il traduite directement de Lucien? l'oyseau a la grand' coronne s'apparut devant
Il en connaissait certainement une traduction entre les deux colonnes herculiennes (armes
latine, celle de Guillaume Budé dans la dédi- de Charles-Quint). -> (C.)
LE TIERS LIVRE
Les autres '* remparoient murailles,
dressaient bastions,
40 esquarroienf' ravelins"^*,
cavoient^'fosse:^,
escuroient contremines '^,
gabionnoient défenses,
ordonnoient plates formes -^
45 vuidoient chasmates ^^
rembarroient ^^ fauhes brayes '°,
érigeaient cavalliers'\
ressapoicnt contrescarpes '%
enduisoient '' courtines '•*,
5 o produ isoient moyneaux ' ' ,
Ligne 39. E : bastilloiis — 1. 43. E : gahinoient — 1. 45. E : vuydoient.
22. Dans rétonnante k\Tielle de termes mi-
litaires qui va servir à R. à dépeindre l'agita-
tion des Corinthiens, les emprunts à l'antiqui-
té sont en minorité. Les termes du xvie siècle
dominent, avec quelques appellations désuètes
du moven âge. Remarquons toutefois que R.
ne pousse pas l'anachronisme jusqu'à faire entrer
dans son énumération les bouches à feu du
1. I, ch. XXVI. (C.)
25. Tailler à angle droit. Variante phoné-
tique de éqiiarrir.
2^. Ravelin ou revelin, demi-lune, de l'ita-
lien rivellino, même sens.
25. Creuser. Terme dialectal encore en usage
dans certaines provinces (Champagne). (P.)
26. Galeries souterraines préparées à l'avance
autour de la place assiégée pour s'opposer, en
les éventant, aux mines de l'ennemi.
27. Élévation de terre ou de madriers éta-
blie sur les remparts pour dominer de plus haut
les assaillants. (C.)
28. Fossés. C'est la transcription du grec
yâaaaTa, et non l'équivalent de l'italien casa-
matta (casemate). R. E. R., IV, 408. (C.)
29. Garnir de nouvelles barres.
30. Chemins extérieurs crénelés, dressés de-
vant les courtines, au niveau de la contrescarpe
du fossé, pour battre les glacis et les fossés.
(C.)
3 1 . Plate-forme élevée, faite de terre ou de
madriers ; néologisme venant de l'italien cava-
lière, même sens.
32. Talus extérieur du fossé ; néologisme,
de l'italien contrascarpa, même sens.
3 3 . Couvrir d'un enduit, crépir.
34. Muraille de défense portant créne
lage et chemins de ronde et réunissant
deux tours. Au xvi^ siècle, les courtines étaient
terrassées du côté de l'intérieur pour résister
aux batteries de l'assaillant et pour placer l'ar-
tillerie au niveau des chemins de ronde.
(C.)
35. Sorte de guérite que l'on plaçait au de-
vant de la courtine pour la défense du pied
de la muraille. L'italien par une métaphore
analogue désignait cet ouvrage de fortification
du nom de monachi. Voir Sainéan, t. I,
PROLOGUE DE L AUTHEUR
taluoient parapetes '^,
enclavoient " harhacanes^^,
asser oient mâchicoulis '',
renoiioient herses ^° Sarraiinesqiies et Cataractes'^',
55 assoy oient sentinelles,
forissoient '''■ patrouilles.
Chasciin estoit au guet, chascun portoit la hotte.
Les uns polissaient corselet:^^\ vernissaient alecret^^\ nettoiaient bardes'
chanfrains^^ , auhergeons^\ briguandines*\ salades^\ havieres^°, cappelines
Ligne 53. E : machkolis — 1. 54. A, E : Sarraiinesques manque — I. 55. E : asseoient
— 1. 56. E : fiortssoient — 1. 58. E : allecreti, nettoyaient — 1. 59. E : chanfrain, auher-
geon — A, E : bavieres... guisarmes manque.
36. Parapet. Ce terme, alors nécessaire dans
la langue, est ainsi expliqué par Claude Fauchet :
« Ces créneaux, unis et non entrecoupez, de-
puis peu de temps ont esté nommez Parapet^,
d'un nouvel emprunt des Italiens, pour ce
qu'ils couvrent et parent aux coups de la poi-
trine qu'ils appellent petto. » Voir Sainéan, t. I,
p. 82.
37. Terme de construction. Encastrer une
pierre dans d'autres qui sont déjà fixées (Littré).
38. Meurtrières protégées par un auvent et,
par extension, ouvrages avancés, garnis de meur-
trières et destinés à défendre l'entrée d'un pont
ou d'une ville. Le terme est ici employé dans
le premier sens. (C.)
39. Trous carrés ou larges rainures prati-
qués horizontalement le long d'un chemin de
ronde ou d'une courtine et permettant d'en
défendre le pied en laissant tomber des pierres,
des pièces de bois ou des matières brûlantes.
(C.)
40. Grilles qui fermaient à volonté les portes
d'accès des places fortes du moyen âge, et
qu'on manœuvrait en les élevant dans l'épais-
seur de la voûte. C'est la cataracte des anciens.
(C.)
41. Cataractes, herse de porte de ville. Néo-
logisme ; du grec xaTapâxxr];, même sens.
42. Archaïsme : faisaient sortir.
43. Corps de cuirasse légère, comme le hal-
LE TIERS LIVRE
lecret, mais sans manches ni tassettes. Le cor-
selet s'ouvrait en deux battants, que fermaient
des boutons sur la ligne médiane du thorax.
A la diftérence de la brigantine, il se composait
de pièces rigides. C'était l'arme défensive des
piquiers jusque vers la fin du xvie siècle, où
on le vit tomber en désuétude. (C.)
44. Cuirasse légère. Cf. 1. I, ch. ix, n. 41.
45. Armure du cheval de guerre. Les bardes
de mailles du xiiF siècle avaient fait place, au
xye siècle, par des transformations successives,
à une véritable carapace d'acier, composée
du chanfrein, des bardes de crinière et de
poitrail, des flançois et de la barde de croupe
ou culière. Les plattners allemands en faisaient
des modèles d'une grande richesse. (C.)
46. Défense de tête du cheval primitivement
en cuir, puis en acier, usitée depuis le xiii"
siècle, et devenue au xv^ et au xvi^ siècles une
véritable pièce d'orfèvreiie ou de ciselure. Cf.
le chanfrein de l'armure de Philippe II, autre-
fois au musée d'artillerie. Cf. 1. II, ch. xxvii.
Lis. (C.)
47. Plus court que le haubert, le haubergeon
resta en usage, avec ou sans manches, jusqu'à
la fin du xvie siècle, surtout parmi les estra-
diots. Cf. 1. I, ch. XI, n. 48. (C.)
48. Pourpoint armé, formé de petites lames
d'acier imbriquées et rivées, avec une doublure
de peau ou d'étofii'e et garni extérieurement de
10
LE TIERS LIVRE
60 gmsarmes^',armet^'^\ mourions^\ mailles^ ^jazerans^^, brassai:, '', iassettes^^,
gousset:^^^, guorgen:^^°,hoguines^\plastrons^\ lamines^\ aiihers^*,pavoys^'\
boucliers ^^, caliges^', grèves ^^, soleret^^'^, esprons.
Ligne 60. A, E : morrions — A, E : jaierans... tassettes manque — 1. éi. E
gerii — E : aulbers — 1. 62. E : espérons.
velours traversé par les têtes des rivets. En
usage pendant tout le xve siècle, la hrigandiiie
commençait à être délaissée en 1 557. Cf. Four-
quevaux, Discipline militaire, fol. 24 : « Les
harquebusiers, archers et arbalestriers... en
défaut de chemises de maille, ils auront des
pourpoints d'escaille et de bonnes brigantines,
jaçoit que cecy sente un peu son temps jadis. »
(Gay, Ghss.) (C.)
49. C'est le terme générique des armures
de tête, ouvertes ou fermées. Au xvi^ siècle,
il désigne spécialement le casque complètement
clos, l'armet. La salade était portée aussi bien
par les gens de pied que par les cavaliers. (C.)
50. Pièce d'armure destinée à protéger le
menton et la bouche jusqu'au nez. Elle était
indépendante du casque et se fixait sur le plas-
tron de la cuirasse. Son usage, qui com-
mença au milieu du xive, cessa au début du
xvie siècle, quand l'armet se fut généralisé. (C.)
5 1 . Chapeau de fer, à forme hémisphérique
et à bords droits ou déclives, porté par les gens
de pied au moyen âge. (C.)
52. Arme d'hast à longue hampe usitée du
xiie au XYiie siècle, et dont la forme semble
avoir été très variable. Au xvie siècle, c'était
une arme à taillant concave, terminée par un
dard dans le prolongement du manche et pos-
sédant un ou plusieurs crochets. Les francs
archers étaient armés de la guisaniie. Cf. ran-
çon, n. 81. (C.)
53. La plus légère et la plus parfaite des
armures de tête. Malgré la définition de Pas-
quier, viii, 662 : « ce que nos anciens appe-
lèrent heaume, on l'appela sous François 1er
armet, » le mot et l'arme remontent au début
du xve siècle. L'armet se composait d'un timbre
rond qui emboîtait le crâne, et de deux valves
ouvrantes, modelées sur la forme de la nuque,
du cou et du menton. La face était abritée
par une visière mobile en forme de bec de
moineau. (C.)
54. Morions ; terme venu de l'espagnol mo-
rione, même sens, par Fintermédiaire de l'ita-
lien. Casque des arquebusiers, au timbre élevé et
comprimé sur les côtés, avec crête très haute.
Il apparaît en France vers le milieu du xvi^
siècle, un peu plus tôt en Italie. Voir Sainéan,
t.Lp-85.
55. Terme générique embrassant tous les
vêtements de mailles, tels que hauberts, hau-
bergeons, etc. (C.)
56. Chemises de mailles, primitivement im-
portées d'Alger ou fabriquées à la mode algé-
rienne. Cf. Raoul de Coucy, xii^ siècle, 145
(Littré) :
Gentix hom sire, je te pri et comant
Que li estez son \\2M\)tr ja:^eiaut.
(C.)
57. Défense des bras dans l'armure de plate
du xvie siècle. Le brassard comprenait trois
pièces, le canon d'avant et le canon d'arrière-
bras, articulés avec la cubitière protégeant le
coude. (C.)
58. Pièces de l'armure de plate qui proté-
geaient le devant des cuisses. Elles se compo-
saient de plusieurs lames imbriquées qui se rat-
tachaient à la braconnière et épousaient la
courbure de la cuisse. (C.)
59. Pièce de l'armore de plate qui se pla-
çait sous les aisselles.Cf. l.I,ch.xxvii,n.7.(C.)
60. Gorgerin. Voir 1. II, ch. xxvii, n. 9
61. Terme général, désignant le harnais de
bras ou de jambe dans l'armure de plate du xv*
et du xvie siècles. (C.)
62. Pièce forgée, de grande dimension, dé-
PROLOGUE DE LAUTHEUR
II
Les autres apprestoient arcs, fondes '°, arbalestes, glands'^', catapultes ''\
phalarices'^\ micraines'\ pot:^, cercles'^' et lances à feiP^, haUstes"^', scor-
Ligne 63. E : appresioyent — 1. 64. A, E : phalarices manque
fendant la poitrine dans l'armure de plate. Au
xve siècle, elle se composait de deux parties à
recouvrement : le plastron proprement dit,
couvrant l'épigastre, et la pansière, couvrant
l'hypogastre. (C.)
65. Lames imbriquées formant plastron et
permettant les mouvements de flexion du torse
dans les corselets, halecrets et autres cuirasses
légères. (C.)
64. La longue chemise de mailles du xiii«
siècle s'était considérablement raccourcie, jus-
qu'à devenir au xvi^ siècle une simple jaque
de mailles. Cf. Nicot : « Haubert. C'est propre-
ment une cotte de maille à manches et gorge-
rin... on l'appelle aussi haubergeon en diminu-
tif. » (C.)
6). Grand bouclier très haut ou rectangu-
laire dont les arbalétriers du xive et du xv*
siècles se servaient pour s'abriter pendant qu'ils
bandaient leur arme. Les valets qui portaient
le pavois s'appelaient pavescheurs. C'est l'an-
cien scutum des Romains et le bouclier gaulois,
modifié avec le temps. (C.)
66. Le moyen âge a donné au bouclier les
noms de targe, écu, rondelle ou rondache. Au
xvie siècle, on exécuta pour les armures d'ap-
parat, des boucliers à l'antique qui sont de vé-
ritables merveilles d'orfèvrerie. Mais ici R.,
comme pour le terme suivant, vise le bouclier
romain. (C.)
67. Chaussure militaire des anciens Ro-
mains, faite d'une forte semelle garnie de clous
pointus, à laquelle était cousu un cuir découpé
en lanières formant réseau autour du talon et
du pied. Elle était portée par les soldats et les
officiers jusqu'au grade de centurion inclusive-
ment. (C.)
68. Armure des jambes. Cf. 1. II, ch. xxvii,
n. 7. (C.)
69. Parties de l'armure de plate qui défen-
daient les pieds. Au xive et au xye siècles, les
solerets composés de lamelles en gouttière
imbriquées, suivent les modifications de la
chaussure, longues poulaines, puis pieds d'ours,
becs de cane, etc. (C.)
70. Frondes. Cf. 1. I, ch. xxv, n. 68.
71. Balles de plomb, quelquefois de terre
cuite que les anciens lançaient avec la fronde
(Virgile, Tite-Live, César, Saliuste, etc.) (C.)
72. Machine de guerre dont les Grecs et les
Romains se servaient pour lancer des pierres ou
des traits à plus de 500 ou i.ooo mètres de dis-
tance. On en trouve la description dans
Végèce. (C.)
73. Fabrique. Flèche incendiaire, en usage
dans l'antiquité. Cf. Tite-Live, XXI, 8, et
Virgile, Enéide, IX, 705 . On la remit en usage
au xvie siècle. La fusée se composait de soufre,
de salpêtre, de camphre (Gay, Gloss.). (C.)
74. Grenade. Cf. 1. II, ch. xxv, n. 7.
C'était au xvie siècle une boule de fer ou un
tonnelet rempli de poudre et de pierres qu'on
lançait tout enflammé sur les assiégeants. Cf.
Ph. de Clèves, Traité delà guerre^ vers 1520:
« pierres à feu qui s'appellent grenades et autres
tonnelets de feu que l'on fait pleins de pierres. »
(C.)
75. Machine de guerre composée de deux
ou trois grands cercles de bois, liés ensemble
avec du fil d'archal et autour desquels on atta-
chait des grenades et autres feux d'artifice. On
les faisait rouler du haut des remparts sur les
travaux des assiégeants pour les incendier. (C.)
76. Fusée emmanchée d'un bâton, qu'on
jetait sur les travaux des assiégeants pour les
incendier, ou qu'on employait sur les murailles
pour empêcher l'escalade. (C.)
77. Machine de guerre dont se servaient les
12
LE TIERS LIVRE
65 pions '^ et autres machines bellicques repugnatoires et destructives des Helepo-
lides '\
Esguisoient vouges ^°,picques, ramons ^ ' , halebardes, hanicroches ^ ^ , voîains ^ ' ,
lances, a^es guayes^"^, fourches fières^^, partbisanes ^^ , massues ^\ hasches,
dards ^^, dar délies ^^, j aveline s '^°, javelotT^, espieux^'.
Ligne 67. E : esgiiisoyent — E : hallebardes — A, E : volains manque
ai^es — E : parthisanes, genitaires, massues — L 69. E : dard[
1.68. A,E:
anciens pour lancer à 120 ou 160 mètres des
pierres de 250 livres au maximum. Il est inu-
tile de faire remarquer que les contemporains
de R. n'en faisaient pas usage et qu'il s'agit
d'un emprunt fait aux auteurs anciens, Végèce
IV, 22, Ammien Marcellin, xviii, 4, etc. (C.)
78. Machine de guerre en usage dans l'anti-
quité. C'était une sorte de grande arbalète
montée sur un plateau,^ actionnée par un treuil
et lançant de gros traits. (C.)
79. Transcription du grec iXéizolii, qui dé-
signe chez Diodorede Sicile, 20,48, et Plutarque
(Denietriits, 21), une machine en forme de
tour employée aux sièges des villes. (P.)
80. Arme d'hast, à hampe de quatre à six
pieds. Cf. 1. I, ch. xxv, n. 13.
81. C'est une variété de corsèque dont les
oreillons crochus sont fortement dirigés en
bas. Elle fut en usage en Italie du xv^ au xviie
siècle (roncone), et servait dans les sièges et
les assauts aussi bien que dans les abordages
maritimes. Ses oreillons crochus agrippaient
les combattants comme les cordages. (C.)
82. Arme d'hast, à fer recourbé en bec de
cane. Voir Sainéan,t. I,p.9i e\.R.E.R.,Y, 392.
83. Volants. Serpe courbée en croissant et
pourvue d'un long manche, encore employée
en Poitou pour tailler les arbres. (C.)
84. Zagaye, arme d'hast des cavaliers maures.
Cf. Fourquevaux, Discipl. milit., p. 51 : « Les
estradiots... auront... une:(agayeâu pointlongue
de loou 12 pieds, ferrée par chacun bout d'un fer
bien aigu et tranchant. » Le mot était entré dans
la langue avant R. Cf. R. E. i^, VI, 3 1 5. (C.)
85. Fourche de guerre, très usitée dans les
combats de brèche pour écarter les assaillants.
C'est l'outil rustique modifié en arme avec une
très grande hampe. L'usage en durait encore
sous Louis XIV et ce mot se rencontre dans
La Fontaine (C.)
86. Pertuisane. Arme d'hast en usage depuis
la fin du xve siècle, caractérisée par un fer de
glaive large à la base, muni de deux oreil-
lons en croissant, les pointes dressées. Quand ces
oreillons étaient très développés, l'arme devenait
une corsèque : s'ils se recourbaient vers la terre,
l'arme prenait le nom de rançon. (C.)
87. Pour expliquer le terme aiguiser appli-
qué à une massue, il faut supposer que R. a eu
en vue les massues d'armes du xv^ siècle, en
fer et acier, destinées à briser les armures de
plates et munies à leur extrémité d'ailerons
découpés et épointés. (C.)
88. La darde était une arme de jet à courte
hampe, dont le fer, en forme de feuille, était
muni de deux tranchants. C'est à peu près la
demi-pique. (C.)
89. Courte lance. Cf. 1. II, ch. xxvii, n.
52.
90. Arme de trait, que les anciens lançaient
avec la main ou avec une machine. Les varié-
tés en étaient nombreuses. Le javelot était in-
connu dans l'ancienne France. (C.)
91. Arme d'hast en usage à la guerre et à
la chasse. Nicot la définit ; « Javeline dont le
fer est large, plat, à arestes au milieu,
s'empoinctant en grain d'orge et plus long que
celuy descrit par Végèce. » (C.)
PROLOGUE DE LAUTHEUR
13
70 Affilaient cimeterres, brands d'assier^\ badeJ aires '^\ paffui'^\ espées, ver-
duns 9% estocT^ ^\ pistolet^ ^\ virolet^^\ dagues, mandoiisianes ^\ poignars,
cousteaidx, allumeUes '°° , raillo7is'°\
Chasain exerceoit son penard'°-, chasciin dcsronilloit son hracquemard '°K
Ligne 70. E : AffiUoyent — A, E : paffiii manque — 1. 71. A, E, F : vitoleti —
I. 75, A : exerceoyt — E : braquemard.
92. C'est l'épée chevaleresque du moyen
âge à large et forte lame. Cf. Villon, Lais,
V. 81 :
Item a maistre Ythier Marchant,
Au quel je me sens très tenu
Laisse mon branc d'acier tranchant.
R. emploie le même terme, 1. IV, ch. xxxiv,
dans le sens général de lame d'acier : « persoit
brancs d'assier, boucliers espois, plastrons
asserez. » (C.)
93. « Manière d'espée à un dos et un tran-
chant large et courbant en croissant vers la
pointe ainsi que le cimeterre des Turcs » (Ni-
cot). Cf. Rec. des poètes fr., t. III, p. 196. Gilles
d'Aurigny (1540): « A son côté (Mercure)
pendoit un badelaire... sur l'allemele estoit taillé
l'histoire des fiers geans. » Le badelaire était
plus grand que le malchus. Cf. 1. IV, ch. XL :
« Frère Jan avecques son grand badelaire. »
(C.)
94. Paffut ou espaffut, sorte de lame. Voir
Sainéan, t. I, p. 72.
95. Estoc assez court, à forte lame très ai-
guë, de section quadrangulaire, porté surtout
par les gens de pied. Cf. 1. III, ch. xlii : « ad-
vise que mon verdim ne soit plus long que ton
espade. » Ces épèes étaient sans doute fabri-
quées originairement à Verdun. (C.)
96. Épée. Cf. 1. II, ch. XXVII, n. 6.
97. Dagues de Pistoie. Cf. Tabourot, Bigar-
rures (dans Lacurne) : « Pistolet a esté ain-
si nommé premièrement pour une petite dague
ou poignard qu'on souloit faire à Pistoye, pe-
tite ville distant deux lieues de Florence, et
furent à ceste raison nommez premièrement
pistoyers, depuis pistoliers et enfin pislolet^.
(C.)
98. Probablement une dague à lame en spi-
rale, comme il s'en fabriquait en Italie. Frois-
sart, vol. II, ch. xcix, parle de « bastons d
virolle » en usage en Flandre, c'est-à-dire de
cannes armées à leur extrémité d'un « picquot
de fer à virolle ». (C.)
99. Épée large et courte à la vieille mode.
Voir Sainéan, 1. 1, p. 71.
100. Lames en général, et particulièrement
d'épées. Cf. Marot, t. I, p. 140 :
Où l'on a veu de guerre maintz esbatz,
Advanturiers esmouvoir gros combatz
Pour leur plaisir; sur petites querelles
Glaives tirer et briser alumelles. (C.)
10 1. Vieux mot, désignant un trait d'arba-
lète. Cf. Villon, Test., v. 1885 :
« Cy gist et dort en ce soUier
Q.u'Amours occist de son raillon,
Ung povre petit escollier,
Qui fust nommé Françoys Villon. »
102. Poignard, du langued. penard, même
sens. (S.)
103. Epée courbe, à un seul tranchant, ser-
vant à frapper de taille. Cf. 1. 1, ch. 11, n. 74. —
Dans ce tableau de la mise en état de défense
d'une ville, il y a peut-être, outre les souvenirs
de juillet 1536, ceux du spectacle que Poitiers
avait offert à R. en 1525, lorsqu'au len-
demain de Pavie, la régente Louise de
Savoie avait prescrit de ravitailler, armer et
fortifier la place. V. Plattard, L Adolescence de
R. en Poitou, p. 87-91.
14 LE TIERS LIVRE
Femme n estait, tant preiide ou vieille feiist, qui ne jeist fourbir son har-
75 noys '°'* ; comme vous sçave:^^ que les antiques Corinthiennes estaient au com-
bat couraigeuses '°K
Diogenes, les voyant en telle ferveur mesnaige remuer et n estant par les
magistrat^ employé à chose aulcune Jaire, contempla par quelques jours leur
cantenence sans mot dire. Puys, comme excité d'esprit Martial, ceignit son
80 palle '°^ en escharpe, recoursa '°" ses manches jusques es coubtes, se troussa en
cuilleur de pommes '°^, bailla à un sien compaignon vieulx sa be:(asse, ses
livres et opistographes '°'^, feit hors la ville tirant vers le Cranie''° (gui est
une colline et promontoire le:( Corinthe') une belle esplanade, y roulla le ton-
neau fie til '" qui pour maison Itiy estoit contre les itijures du ciel, et, en grande
85 véhémence d'esprit desployant ses bra^, le tournoit, viroit, brouilloit, barbouil-
loit,
hersoit"\ ver soit, renversait,
nattoit, grattait, flattait ' ' ',
barattait'"', bastoif', boutait, butait, tabustoif^, cullebutait,
Ligne 75. E : estoyent — I. 76. E : courageuses — 1. 77. E : fureur — E : mes-
nages — 1. 78. E : employé^ — E : aucune — 1. 79. E : contenance — E : Puis —
1. 80. E : couldes — 1. 81. E : cueilleur — 1. 82. E : fuit — E : quesl — 1. 84. E :
fstil — 1. 85. A, E : barhouilloit manque — 1. 88-89. A, E : nattoit... barattait
manque ■ — 1. 89. E : huloit manque — E : fabutoit.
104. On fourbissait les armures de guerre « ât-jy/avc 7=','^ 8tâywv jv tw Kpaveîw ko rpô
en les froUant à l'émeri. Ici l'expression a un -f,i KopîvGou Yu;j.v(za''w. » (P.)
sens libre, très usité au moyen âge. (C.) 1 1 1 . D'argile. Latinisme, de fctilis, même
105. Corinthe était fameuse dans l'antiquité sens. Le tonneau de Diogène était une amphore.
par ses courtisanes. Cf. 1. II, ch. xiv, n. 74 et (P.)
R.E.R.,\1,226. (P.) 112. Étriller. Cf.;?. £.i?., IX, 288.
106. Manteau. Du latin pallium, même 113. Nattait. Terme d'équitation, synonyme
sens. ào. flotter, au sens de caresser (un cheval fou-
107. Retroussa. Archaïsme, que Ronsard gueux). Cf. /?. £. i?., IX, 289.
emploiera, puis biffera de ses œuvres. 114. Agiter, proprement battre de la crème
108. Sur cette locution proverbiale, cf. 1. II, dans une baratte pour faire du beurre. Cf. R. E.
ch. IX, n. 6. R., IX, 287.
109. Tablettes sur lesquelles on écrivait au 115. Bâtait. Proprement agiter le bât. Cf.
verso (oniaOêv), comme au recto. (P.) R. E.R., IX, 289.
iio. C'est là que se tenait ordinairement le 116. Agiter bruyamment. Cf. tabus, 1. I,
philosophe d'après Diogène Laerce, VI, 2, 77 : ch. liv, n. 17.
PROLOGUE DE L AUTHEUR
M
90 trepoif', trempoit, tapoit, timpoit''^,
estouppoit, destotippoit, detraqtioit "',
triqiiotoit '^°, tripotoit '-', chapotoit^^\
croulloit, elançoit, cbamailloit,
hransloit, eshransloii, levait , lavait, d avait "'^ entravait,
95 bracqnaif'^, bricquait'^'\ blacqnait,
tracassait, ramassait, clabassait '^^,
af estait '^", affustait '-^
bajfauait'^^, encloiioit, amadouait,
gaildrannoit, mittannait''°, tastannait,
100 bimbelatait''\ clabassait, terrassait,
bistarioit ''\ vrelappait'^\ chaliippait ''•^,
charmait ''% armait, gi^armait ''^
Ligne 93. E : eslançoit — A, E : cbamailloit manque — 1. 97. E : affichait, affustait
— 1. 98-101. A, E : baffauit... chaluppoit manque — 1. 102. E : guiiarmoit .
117. Trépigner. Archaïsme.
118. Faire résonner. Cf. ch. xxxvii : « le
timpoit sur la paulme de sa main gauche. »
119. Terme de manège : faire perdre à un
cheval ses bonnes allures. Cf. R. E. R., IX,
288.
1 20. Se dit d'un cheval qui remue les jambes
assez vite en marchant, mais qui n'avance pas.
R.E.R.,IX, 228.
121. Frappait du pied, sens encore usuel dans
certains patois (par exemple, le champenois).
C'est un fréquentatif de /r^/j^r, voir n. 117.
122. Cogner à coups répétés. Terme encore
usuel en ce sens dans le Lyonnais. (P.)
123. Latinisme, pour clouer.
124. Braquait. Tourner le timon d'un clia-
riot, terme courant au xvie siècle. Cf. R. E. R.,
IX, 288.
125. Variante phonétique du mot précédent,
ayant probablement le même sens.
126. Forme pnmiùvQ d' esclabosser (moderne
éclabousser) signifiant secouer et salir en même
temps. Cf. R. E. R., IX, 295.
127. Disposer un canon sur le faite ou som-
met. a.R.E.R., IX, 291.
128.^ Affûtait. Mettre sur l'affût.
129. Attacher avec une corde est le sens pri-
mitif de bafouer, qui se rencontre encore dans
le patois angevin. Cf. R.E. R., VII, 337-339.
130. Faire cuire à petit feu, d'où préparer
doucement et caresser. Cf. R.E.R., IX, 293.
131. Remuer, agiter des hmbelots ou jouets
d'enfants.
132. Inciser comme avec un bistouri. Cf.
1. IV, ch. XXXI : « le visage bistorié comme
un bast de mulet. »
133. Varloppait. Forme encore usuelle en
Berry. (S.)
134. Le sens propre de ce mot est : trier des
noix. Voir Sainéan, t. II, p. 163.
155. Que vient faire ce mot dans cette ky-
rielle verbale, dont les éléments sont emprun-
tés aux vocabulaires du charretier, du cavalier,
du marin, de l'homme de guerre, etc. ? Char-
nioit a été appelé par armoît, qui le suit, la re-
cherche de l'assonance jouant un grand rôle
dans l'invention et le groupement de ces vo-
cables. Cf. R. E. R.,X, 249, et Plattard, L'œuvre
de R., p. 317.
1 56. Verbe forgé par R. sur gi:;^ar me, ou gui-
lé LE TIERS LIVRE
enharnachoit, empennachoit, caparassonnoit,
le devaîloit de mont à val et prœcipitoit par h Cranie, puys de val en
105 mont le rapportoit, comme Sisyphus faict sa pierre : tant que peu s'en faillit
qu'il ne le defonçast.
Ce voyant qiielqun de ses amis, liiy demanda quelle cause le mouvoit à son
corps, son esprit, son tonneau ainsi tormenter. Auquel respondit le philosophe
qu'à aidtre office n'estant pour la republicque employé, il en ceste façon son
1 10 tonneau t empestait pour, entre ce peuple tant fervent et occupé, n'estre veu seul
cessateur et ocieux.
fe pareillement, quoy que soys hors d'effroy ''', ne suis toutesfoys hors d'es-
mov, de moy voyant n'estre faict aulciin pris digne d' œuvre, et consyderant
par tout ce tresnoble royaulme de France, deçà, delà les nions, un chascun
1 1 5 aujoiird'hny soy instantement exercer et travailler, part à la fortification de
sa patrie et la défendre, part au repoulsement des ennemis et les offendre '^^ ;
le tout en police tant belle, en ordonnance si mirificque et à profit tant évi-
dent pour T advenir (car désormais sera France superbement bournée, seront
François en repous asceure:0, que peu de chose me retient que je 71' entre e?t
120 r opinion du bon Heraclitus, affermant guerre estre de tous biens pere''^: et
croye que guerre soit en latin dicte belle non par antiphrase, ainsi comme ont
cuydé certains repetasseurs de vieilles ferrailles latines, parce qu'en guerre
gueres de beaidté ne voyaient "*°, mais absolument et simplement, par raison
Ligne 104. E : puis — 1. 107. E : qudquun — E : amys — 1. 109. E : autre —
1. no. E : n estre un — 1. 112. E : toutes/ois — 1. 113. E : aucun — E : considérant
— 1. 1 14. A, E : de France manque — E : deçà et delà — 1. 1 15. E : instamment —
1, 119. A, E : Françoys — E : asseurei — 1. 120. A, E : disant — E : croy — 1. 122,
A : nos antiques repetasseurs ; E : noi ajitiqnes r. — 1. 123. E : guère.
:^arme, nom d'une arme d'hast, composée d'un ch. xlviii, 370 D : « ;:ôXeu.oç 7:âvxwv [xèv ra-r^p
tranchant long, recourbé et d'une pointe droite. l's-'., Tzàvxwv 81 paaiXsuç, » et Erasme, Adages,
Voir Sainéan, t. I, p. 72. III, 5, 56 : Beiliim omnium pater. (P.)
137. Depuis la paix de Crépy, 24 septembre 140. Le grammairien Priscien écrivait, Par-
1544, la France respirait et pouvait travailler à titiones XII, Vers. Princ. Aen., VIII :« Bellum
se fortifier. Mais à quel « repoussement des en- unde derivatur ? Ab eo quod est bonum bel-
nemis » est-il fait allusion ici ? (P.) lum diminutivura est ; per aniiphrasim, hoc est
138. Offenser. Néologisme, du \àûn offen- per contradictionem, promalo bellum dicitur.»
dire, même sens. R. connaît vraisemblablement ce texte par
139. Voir Piutarque, de Iside (t Osiride, Êrâsmn, Adages, lY, i, 1 : Duke hélium itiexper-
PROLOGUE DE L AUTHEUR 1^
qu'en guerre apparaisse toute espèce de bien et beau, soit deceUe toute espèce de
125 mal et laidure. Qu ainsi soit, h Roy saige et pacifie Salomon n'asceu mieulx
nous reprœsenter la perfection indicible de la sapience divine, que la compa-
rant à T ordonnance d'une armée en camp "^'.
Par doncques nestre adscript et en ranc mis des nostres en partie offensive,
qui me ont estimé trop imbecilleet impotent ^^\ de l'autre, qui est défensive,
130 n'estre employé aucnlnement, feust ce portant hotte, cachant crotte, ployant
rotte ''*' ou cassant motte, tout m'estoit indiffèrent, ay imputé à honte plus que
médiocre estre veu spectateur ocieux de tant vaillans, disers et chevalereux
personnaiges, qui en veue et spectacle de toute Europe jouent ceste insigne
fable et tragicque comédie, ne me esvertuer de moy mesmes et non y consom-
135 mer ce rien, mon tout, qui me restoit. Car peu de gloire me semble accroistre
à ceulx qui seulement y emploictent leurs œili, au demeurant y espargnent
leurs forces, cèlent leurs escu^, cachent leur argent, se grattent la teste avecques
un doigt '"^"^ comme landore:^'^'' desgoiistei, baislent aux mousches comme
veaidx de disme, chauvent'^^ des aureilles comme asnes de Arcadie ''*'' au
Ligne 125. E : sage — E : nha — 1. 126. A, E : représenter — I. 127. E : en camp,
bien équipée et ordonnée — 1. 129. E : mont — E : imbécile — 1. 130. E : aucunement
— E : fust ce — A, E : ployant rotte manque — 1. 133. E : personnages — 1. 134. E :
m esvertuer — 1. 136. E : y manque — A, E : yeidx — 1. 138. E : landores — 1. 139.
E : d' Arcadie.
tis : « Neque non viderunt haec grammatici 144. Réminiscence de Juvénal, Satire IX,
quorum alii bellum xa-:' àv-riypaaiv dictum vo- v. 133 :
lunt, quod nihil habeat neque bonum, neque ^ . ,
bellum. » (P.) ^"' ^'^'^° scalpunt uno caput.
141. Dans le Cantique des Cantiques, Yl, 9 : Expression commentée ainsi par Érasme,
« Terribilis ut castrorum acies ordinata. » Cf. Adages, I, 8, 34 : « Unico digito scalpit caput.
/?. £. i?., VIII, 301. (P.) Molles atque effœminati uno digito caput
142. Ces deux termes ne doivent peut-être scalpere dicuntur. » Cf. R.E.R., VI, 226.
pas être entièrement pris au figuré. Il est fort (P.)
possible que la santé de R. ait été compromise 145. Paresseux. Cf. 1. 1, ch. xxv, n. 32.
vers cette époque, et que son séjour aux îles 146. Dressent les oreilles. R. donne chauver
d'Hyères ait eu pour motif le soin de se réta- et chover. Littré, chauvir.
blir. Aul. IV, /)?o/., nous le verrons souhaiterla 147. Cette comparaison est empruntée aux
santé avec une telle ferveur qu'il n'est pas té- Adages d'Érasme, I. i, 35 : « Est autem asino
méraire de conjecturer qu'il l'avait déjà perdue. naturale subinde mavere auriculas, velut signifi-
(C.) canti se jam intelligere, cum nihil etiam audie-
143. Branche flexible servant à lier un fa- rit. » Érasme avait fait lui-même une applica-
got (band of fagot, Cotgrave). Le patois poite- tion de cette locution dans l'Éloge de la Folie,
vin riorte3ile même sens. (C.) VI. (P.)
LE TIERS LIVRE. J
i8
LE TIERS LIVRE
140 chant des musiciens et par mines en silence signifient qn'il^ consentent à la
prosopopée '^^
Prins ce choys et élection, ay pensé ne faire exercice inutile et importun
si je remuois mon tonneau Diogenic, qui seul m'est resté du naufrage faict par
le passé on far' ^^ de Maf encontre. A cetrihallement de tonneau que fer ay je en
145 vostre advis? Par la vierge qui se rebrasse '^°, je ne sçay encores. Attende:^
un peu que je hume quelque traict de ceste bouteille : c'est mon vray et seul
Helicon '^\ cest ma fontaine Caballine, c'est mon tinicque enthusiasme. Icy
heuvant je délibère, je discours, je resoid^ et concluds. Après l'epdogue je ri:^,
fescrip:{, je compose, je boy. Ennius ' ^ ^ beuvant escrivoit, escrivant beuvoit.
150 jEschylus (si à Plutarche'^^ joy ave^in Symposiacis) beuvoit composant,
beuvant composoit. Homère jamais il escrivit à jeun '^'^. Caton jamais n escrivit
que après boyre '^K Affin que ne me dicte^ ainsi vivre sans exemple des bien
lous^etmieulx prise^. Il est bon et jrays asse:^^, comme vous dirie:;^ sus le com-
mencement du seco?id degré '^^ ; Dieu, le bon Dieu Sabaoth (c'est-à-dire des
155 armées^ en soit éternellement loué. Si de mesmes vous autres beuve^ un grand
Ligne 142. E : ce manque — 1. 144. E : au far — 1. 147. E : unique — 1. 148. E :
ry — 1. 149. E : escry — 1. 151. A : jun — E : iiescripvit — 1. 152. A, E : qu'après
— E : hoire — E : dictes — F : biens — 1. 1 5 5 . E : frai\ — E : direi — 1 . 1 5 5 . A : aultres.
148. R. est le prômier écrivain qui ait em-
ployé ce mot emprunté du grec. Il lui donne
le sens de « desguisement, fiction de personne »,
dans la Briefve déclaration. Cf. ci-dessous, ch.
VII, et 1. IV, Epistre au Card. de Chaslilhn
enfin 1. V, prol. (P.)
149. Le détroit de Messine s'appelait le
phare: R. emploie le mot dans le sens de passe
dangereuse. A quelle malencontrc fait-il allu-
sion ? on l'ignore. (P.)
1 50. On ne peut déterminer avec certitude
si R. fait allusion ici à quelque image popu-
laire. Peut-être s'agit-il de sainte Marie l'Egyp-
tienne qui, avant sa conversion, se livrait à
tout venant. (P.)
151. L'Hclicon est la montagne des Muses,
Hippocrène, la fontaine qui jaillit sous le sabot
du cheval de Pégase. Cf. 1. II, ch. v, n. 9. (P.)
152. R. avait déjà invoqué l'exemple d'En-
nius. Cf. 1. \, prol., n. 105.
153. Le trait est rapporté par Plutarque, au
ch. VII des Symposiaca. Mais R. l'a sans doute
emprunté à Érasme, Adages, IV, 3, 58 : « Quin,
ut refert in Symposiacis Plutarchus, .^schylus
tragœdias suas potando scripsit. » (P.)
154. Cf. I. I, prol., n. 105 et G. Bouchet,
Serées, I, 4.
155. Réminiscence d'Horace, Odes III, 2 1 , II :
Narratur et prisci Catonis
Ssepe mero caluisse virtus.
156. Dans l'ancienne médecine, on divisait
en quatre degrés certaine extension des quali-
tés élémentaires. Le poivré était chaud à tel
degré. Dans l'ancienne physique, ces mêmes
qualités élémentaires étaient partagées en huit :
PROLOGUE DE L AUTHEUR
19
OU deux pefiti coups en robbe''', je n'y trouve inconvénient aulcun,pour-
veu que du tout loueT^ Dieu un tantinet.
Puys doncques que telle est ou ma'''^ sort ou ma destinée (car à chascun
n'est oïdtroyé entrer et habiter Corinthe') '^^ ma délibération est servir et es uns
160 et es autres : tant s en fauJt que je reste cessatêur '^° et inutile. Envers les vasta-
dours '^\ piomiiers et rempareurs, jeferay ce que feirent Neptune et Apollo '^"^
e7i Troie soubs Laomcdon, ce que feit Renaud de Montaidban '^' sus ses
derniers jours : je serviray les massons '^^, je mettray bouillir pour les massons,
et, le past terminé, au son de ma musette mesurer ay la musarderie des musars.
165 Ainsi fonda, bastit et édifia Amphion '^' so7inant de sa lyre la grande et
célèbre cité de Thebes. Envers les guerroyans je voys de nouveau percer mon
tonneau. Et de la traicte (laquelle par deux prmcedens volumes (si par l'im-
posture des imprimeurs '^^ n'eussent esté perverti:;^ et brouille^ vousfeust assez^
Ligne 156. E : aucun — 1. 158. E : Puis — E : tel — E : mon sort — 1. 159. E :
octroyé — 1. léo. A : aultres — 1. 161. E : Appollo — 1. 162. E : Troye — E : soubi
— E : Renaiild et Montaulhan — 1. 165. E : meiray — 1. 165-1 66. A, E: Ainsi...
Thebes manque — 1. 166. A : guerroians — E : vays — 1. 167. E : preceâens — 1. 168.
E : traducteurs.
le feu était chaud au huitième degré et sec au
quatrième. (Littré.)
157. Sous cape, à la dérobée. Cf. ch. xxxv :
« Dea, si j'osasse jurer quelque petit coup en
robbe. ».
158. R. donne ici au mot sort le genre qu'a-
vait en latin sors, même sens. (P.)
159. Non cuivis homini contingit adiré Co-
rinthum, dit Horace, Ép. I, 17, 36. La forme
habituelle du dicton était : non licet omnibus
adiré Corinthum. (P.)
160. Néologisme vraisemblablement traduit
du latin de Guillaume Budé : « ne... cessator
esse videar. « Voir Plattard, L'œuvre de R.
p. 299. Sur l'accouplement des termes cessa-
têur et ocieux, voir Sainéan, t. II, p. 77.
161. Pionniers (en provençal).
162. Apollon et Neptune durent, par ordre
de Jupiter, construire les murailles de Troie
pour le roi Laomédon. Cf. Homère, Iliade, ch.
XXI, v. 442-457 et Ovide, Meta., xi, v. 199 et
suiv. (P.)
163. Renaud, sur ses vieux jours, pour faire
pénitence, aidait les maçons qui construisaient
la cathédrale de Cologne. Voir les Quatre fils
Aymon, ch. xxiv. (P.)
164. Tâche par excellence rebutante et pé-
nible. Cf. Villon, Test., v. 252 :
Pas ne ressemblent les maçons,
Que servir fanlt à si grand peine ;
et Marot,
Ballade, du temps qu'il estait au Palais à Paris :
Et mieux vauldroit tirer à la charrue
Qu'avoir tel' peine, ou servir unmasson. (P.)
165. Amphion, fils de Zeus et d'Antiope,
avait reçu de Mercure une lyre, aux accents de
laquelle les pierres vinrent d'elles-mêmes se
ranger pour construire les murs de Thebes.
Cf. Horace, Odes, III, 11, 2 et Art poétique,
V. 394. (P.)
166. Cette protestation de R. ne doit pas
être prise à la lettre, et figure ici plutôt comme
20
LE TIERS LIVRE
congneuè) leurs tirer du creu de nos passeiemps epicenaires'^Hm giiaJlant tier-
170 cin et consécutivement un joyeulx quart de sentences '^^ Pantagrnelicqiies ; par
moy licite vous sera les appeller Diogenicques. Et me auront, puys que com-
paigtiofi ne pew^ estre, pour Architriclin^^^ loyal, refraischissant à mon petit
povoir leur retour des alarmes, et laudateur, je di^ infatiguable, de leurs
prouesses et glorieulx Jaicts d'armes. Je ny faiddray par Lapathium ^'° acu-
175 tum de Dieu, si Mars ne failloit à Quaresme''^' ; mais il s'en donnera bien
guarde, le paillard.
Me souvient toutesfoys avoir leu que Ptolemé, fil^deLagus '^% quelque jour,
entre autres despouiUes et butins de ses conquestes, présentant aux /Egyptiens
Ligne 169. E : creui — E : noi — E : gallant — 1. 170. E : joieux — 1. 171. E : vous
sera licite — E : nC auront — E : puis — 1. 172. E :puis — E : refraichissant — 1. 173.
E : pouvoir — 'E : dy — A, E : infatigable — 1. 174. A, E : faict\ — 1. 17e. A, E :
garde — 1. 177. E : Ptolemée — 1. 178. E : présentant.
une excuse des hardiesses de langage qui lui
avaient valu la censure du Parlement, pour le
livre II tout au moins. Le privilège de Fran-
çois I, de 1545, qui reproduit évidemment les
termes d'une supplique de R., s'exprime à peu
près dans les mêmes termes : « Iceluy sup-
pliant ayant par cy devant baillé à imprimer
plusieurs livres... les imprimeurs auraient iceiilx
livres corrompu^ et perverti:^ en plusieurs en-
droicti. » (C.)
167. D'après-dîner. Mot forgé vraisembla-
blement par R. avec la préposition grecque è-î,
après, et le mot latin coena, repas. (P.)
168. R. joue sur le titre d'un livre de théo-
logie du xiie siècle, le Quart [livre] des sentences
de Pierre Lombard (cf. 1. II, ch. xvii, n.
60), qu'on lisait encore dans les Facultés de
théologie au xvie siècle. Cf. R.E.R., IX,
235. (P.)
169. Ordonnateur du festin aux noces de
Cana. Cf. Jean, II, 9. Au moyen âge on a pris
ce personnage pour l'hôte qui donnait le festin.
Cf. Ane. poés. fr., t. II, p. m :
Ce fut qu'il mua l'eaue en vin
Aux nopces de Architriclin.
Le terme reparaît au ch. xx, et dans la
Pant. Prognost. prol. Cf. R.E.R., IX. (P.)
170. Serment fondé sur un jeu de mots : h-
pathiiun se prononçant lapation, comme la pas-
sion du Christ. — Lapathium acutum, c'est Vo-
xylapathum des Anciens. Voir Pline, xx, 85 et
Dioscoride, 1. II, 108. Ce serait d'après Fée,
notre Rumex acutus L. D'après Legré, interpré-
tant les scolies de Hugues de Solier siir Aëtius, le
Rumex oxylapathim (tertium genus) d'Aëtius se-
rait \e Rumex crispus L., le quartum genus étant
notre R. acetosa L. (D.)
171. Si mars venait à faire défaut au carême.
Locution proverbiale encore usitée sous la
forme : « arriver comme mars en carême »,
pour désigner une chose immanquable, le
mois de mars faisant nécessairement partie du
temps de carême. (C.)
172. Cette anecdote est racontée par Lucien
In Piomethea dicentem, ch. iv. Mais R. l'a sans
doute empruntée aux Antiqux lectiones de Cas-
lius Rhodiginus qui l'avait traduite en latin
pour expliquer le sens de l'adage Camelus
Bactriana. Voir Plattard, L'œuvre de R., p.
296.
PROLOGUE DE L AUTHEUR 21
enplain théâtre un chameau Batrian ''^ tout noir et un esclave biguarré, telle-
i8o ment que de son corps l'une part estoit noire, Vautre blanche ''■*, non en com-
partiment de latitude par le diaphragme, comme feut celle femme sacrée à
Venus Indicque laquelle feut recongnue du philosophe Tyanien '"^ entre
le fleuve Hydaspes et le mont Caucase, mais en dimension perpendiculaire,
choses non encores veues en ^Egypte, esperoit par offre de ces nouveaulte:^
185 l'amour du peuple envers soy augmenter. Qu'en advient-il ? A la production
du chameau tous feurent effroye^ et indigne:^ ; à la veiie de l'home biguarré
aulcuns se mocquerent, autres le abhominerent comme monstre infâme, créé
par erreur de nature. Somme, T espérance qu'il avoit de complaire à ses
^Egyptiens, et par ce moyen extendre l'affection qiiilx_ luy pourtoient natu-
190 rellement, luy decoulla des mains. Et entendit plus à plaisir et délices leurs
estre choses belles, eleguantes et perfaictes, que ridicules et monstrueuses.
Depuys eut tant l'esclave que le chameau en mespris : si que bien toust après,
par négligence et faulte de commun traictement, feirent de Vie à Mort
eschange.
195 Cestuy exemple mefaict entre espoir et craincte varier, doublant que pour
contentement propensé je rencontre ce que je abhorre, mon thesaur soit char-
bons ^''^, pour Venus'" advieigne Barbet'''^ le chien, en lien de les servir je
Ligne 179. E : plein — A, E: Bacirian — A, E : bigarre — 1. 181. E :/;// — I. 182.
E : fut — E : Tyaneaft — 1. 183. E : Caucas — 1. i8é. A, E : bigarré — 1. 187.
E : aucuns — E : V abhominerent. — 1. 189. E : jnoien — 1. 191. A, E : élégantes — E :
parfaictes — 1. 192. E : Depuis — A, E : tost — I. 195. E : dobiant — 1. 196. E :
pourpensè — E : thresor — 1. 197. E : advienne.
173. Camelus hactriamis L., chameau à contra dans les Indes une femme dont la tête
deux bosses, de l'Asie centrale et orientale, es- et le buste étaient blancs et le reste du corps
pèce déjà distinguée par Aristote, Hist. an., noir. R. introduit dans sa traduction du texte
1. II, ch. I, et par Pline, 1. VIII, ch. xxvi. (D.) grec des termes empruntés à la langue médi-
174. L'albinisme partiel n'est point in- cale, qui lui était familière. (P.)
connu chez les nègres. Voir R. Blanchard, 176. Cf. Érasme, Ad.l, 9, 30: Thésaurus
Sur un cas inédit de Négresse pie au XVIII^ carbones erunt. In eos competit... qui magnifi-
sikle, Zoologische Annalen, 1904, I, p. 41- cis rébus expectatis meras nugas reperiunt.
46. — Encore sur les nègres pies. Un cas inédit R.E.R., VI, 227.
du début du XIX«^ siècle. Bull, de la Soc. franc. 177. Terme du jeu des osselets. Les osse-
d'hist. de la médecine, t. V, 1906, p. 210- lets ou taies avaient quatre faces sur lesquelles
219. — Un nouveau nègrepie, ibid., t. IX, 1910, ils pouvaient aisément s'arrêter (les deux extré-
p. 212-217. (D.) mités étant trop arrondies pour cela). Elles
175. Philostrate raconte, dans sa Vied'Apol- étaient numérotées i, 3, 4, 6. Le plus mauvais
lonius de Tyane, 3, 3, que ce philosophe ren- coup était les quatre as, appelés damnosi canes.
22 LE TIERS LIVRE
les fasche, en lieu de les eshaiidir je les offense, en lien de leurs complaire
je desplaise, et soit mon adventiire telle que du coq de Euclion ''', taîit célébré
200 par Plante en sa Marmite et par Ausone en son Gryphon '^° et ailleurs :
lequel, pour en grattant avoir descouvert le thesaur^ eut la couppe guorgée '^'.
Advenent le cas, ne seroit-ce pour chevreter'^^ ? Autresfoys est il advenu :
advenir encores pourvoit. Non fera. Hercules ! Je recongnois en eulx tous
une forme specificque et propriété individuale'^\ laquelle nos majeurs nom-
205 moient Pantagruelisme'^^, moienant laquelle jamais en matûvaise partie ne
prendront choses quelconques il^i congnoistront sourdre de bon, franc et loyal
couraige.Je les ay ordinairement veuT^ Ion vouloir en payement prendre et en
icelluy acquiescer, quand débilité de puissance y a esté associée.
De ce poinct expédié, à mon tonneau je retourne. Sus à ce vin, com-
210 paings. Enfans, beuve\ à pleins guodet^. Si bon ne vous semble, laisse:^ le. Je
ne suys de ces importuns lifrelofres '^% qui par force, par oïdtraige et vio-
Ligne 198. A : offence — 1. 199. E ; déplaise — 1. 201. E : thresor — E : coppe gor-
aèe — 1. 202. A, E : Advenant — 1. 203. E : recongnoys — I. 204. A, E : individuable
1. 205. E : moiennant — E : mauvaise — 1. 207. E : courage — 1. 208. E : ha —
1. 210. A, E : godeti — 1. 21 1 . E : suis — E : oultrage.
Le coup le plus hvorable, Venus, nécessitait 181. La gorge coupée. Cf. 1. II, ch. xxx,
quatre points différents, un as, un 3, un 4, et n.i.
un 6. On l'appelait aussi basilicits, çârce qu'il 182. Se dépiter, prendre la chèvre. Conservé
fnUait l'amener pour être roi du festin. Cf. dans quelques patois sous la forme chèvre)-.
Horace, Odes II, VII : (Littré).
Quem Venus arbitrum 185. La logique scolastique définit un être
Dicet bibendi. ^" l^i assignant une espèce (forme spécifique')
Cf 1 I ch XXIV n 8 ce ) ^^ ensuite en le distinguant des autres indivi-
178. Nom d'une sorte de chien à poil long dus de la même espèce, soit par sa forme (doc-
et frisé. Cf. Paré, Anim., I (Littré) : « la do- ^""e thomiste) soit par une détermination in-
cilité du barbet. » dividueUe positive (doctrine scotiste). R. suit
179. L'aventure du coq d'Eudion, qui eut ici la tradition franciscaine et scotiste. Cf. Cil-
la tête tranchée, pour avoir gratté la terre à son. Notes médiévales au Tiers livre. (P.)
l'endroit où l'avare avait enfoui son trésor, est 184- R- qui avait défini, 1. I, ch. i, 1. 58, le
racontée dans VAutularia, acte III, se. iv. (P.) pantagruelisant celui qui « boit à gré » en lisant
180. Gryplion traduit le titre du poème Gry- Pantagruel, donne ici une acception morale au
phus, qu'Ausone prétend avoir découvert dans mot pantagruelisme. Dans le prologue du 1. IV, il
la poussière d'une bibliothèque, comme le coq l'entendra dans un sens philosophique : « cer-
d'Euclion découvrit son trésor : velut gallinaceus taine gayeté d'esprit conficte en mespris des
Euclionis. On voit comment dans l'esprit de choses fortuites.» (P.)
R. le souvenir du coq d'Euclion amène celui 185. Buveur infatigable, à la manière des
du gryphus. (P.) Allemands. Cf. 1. II, ch. 11, n. 25.
PROLOGUE DE L AUTHEUR 23
îence, contraignent les lans '^^ et compaignons trinquer , voire caros et alln^ '^\
qui pis est. Tout Beuveur de bien, tout Goutteux de bien, altère:^, venens à ce
mien tonneau, sïl:^ ne voulent, ne heiivent ; sil\ voulent et le vin plaist au
215 guoust de la seigneurie de leurs seigneuries, beuvent franchement, librement,
hardiment, sans rien payer, et ne Tespargnent. Tel est mon décret. Et paour
ne aye^ que le vin faille, comme feist es nopces de Cana en Galilée '^^ Autant
que vous en tireray par la dille '^^ autant en entonneray par le bondon ''°.
Ainsi demeurera le tonneau inexpuisible. Il a source vive et vene perpe-
220 tuelle. Tel estoit le brevaige contenu dedans la couppe de Tantalus repré-
senté par figure entre les saiges Brachmanes'^' ; telle estoit en Iberie la mon-
taigne de sel tant célébrée par Caton "^^ ; tel estoit le rameau d'or sacré à la
déesse soubsterraine tant célébré par Virgile^^^. C'est un vray Cormicopie '^"^
de joyeuseté et raillerie. Si quelque foYs vous semble estre expuysé jusques à
225 la lie, non pourtant sera il à sec. Bon espoir y gist au fond, comme en la
bouteille de Pandora '^^ ; non desespoir, comme on bussart '^^ des Dana'ides.
Note^ bien ce que fay dict, et quelle manière de gens je invite. Car (jiffu
Ligne 212. A : constraignent — E : voyre carous — 1. 213. A, E : veiians — 1. 214. E :
veulent — E : boivent — E : veulent — 1. 215. A, E : goust — E : boivent — 1. 21e. —
E : paier — 1. 217. E: n'aie^ — E : feit — 1. 219. E : ha force vive — E : veine — 1. 220.
A : représenté — 1. 221 . E : sages — 1. 223. A, E : célébrée — E : Vergile — 1. 224. E :
fois — E : expuisé — 1. 225 . E : pourtant ne sera sec — 1. 22e. E : au — 1. 227. E : afin.
186. Compagnons. Cf. 1. I, ch. v. n. 95. Primo avulso, non déficit alter
187. Termes empruntés au langage des lans- Aureus, et similis, frondescit virga métallo,
quenets suisses, et qui signifient vider son verre 194. Corne d'abondance, latinisme : cor;n<-
jusqu'au fond, boire jusqu'à extinction de force. copia, même sens.
Cf. R.E.R., 1. IV, p. 287, t. VII, p. 83. 195. Et plus bas, ch. m. « Vous penserez
188. Réminiscence de l'évangile de saint proprement que là eust Pandora versé sa bou-
Jean, II, 3. teille. » Les poètes prêtent à Pandore une
189. Fausset. Cf. 1. I, ch. xi, n. 72. boite, -j?;';. Hésiode, Travaux et Jours, v. 94
190. Petite bonde. emploie cependant le mot -160; tonneau, am-
191. Réminiscence de Philostrate, Vie d'J- phore, en parlant de la fable de Pandore.
poltonius, III, 25 et 32. (P.) (C.)
192. C'est par Aulu-Gelleque R. connaît ce 196. Tonneau d'une capacité d'environ 268
trait rapporté par Caton : « Sunt in his regio- litres. Cf. I. I, ch. iv, n. 52. R. traduit vul-
nibus,.. mons ex sale mero magnus : quantum gairement le mot latin dolium, qui est
demas,tantuin adcrescit. y> Nuits Attiques, II, 22. employé ordinairement pour désigner le ton-
(P.) neau des Danaïdes. Voir Horace, Odes, III,
193. Cf. Virgile, £«fVie, VI, 143 : n, 23. (P.)
H
LE TIERS LIVRE
que personne ny soit trompe^ à l'exemple de Lncillius "^' , lequel protestoit
n'escrire que à ses Tarentins et Consentinois, je ne Tay perse que pour vous
230 Gens de bien, Beuveurs de la prime cuvée, et Goutteux de franc alleu '^^.
Les géants doripbages "^^ avalleurs de frimars^°° ont au cul passions """^
asseï et asse^ sacs au croc^""^ pour venaison : y vacquent s'il^ivoulent, ce n'est
icy leur gibbier.
Des ccrveaulx à bourlet ^°' grahelcurs ^°* de corrections ne me parlei, je
235 vous supplie on nom et révérence des quatre fesses qui vous engendrèrent, et
de la vivificque cheville qui pour lors les coupploit. Des caphars ^°' encores
moins, quoy que tous soient beuveurs oultre:^, tous verolle^ croustelevcÂ, ^°^
Ligne 228. E : Lucilius — L 229. E : qiià — \. 230. A, E : Gens de bien manque —
L 231. E : geans Dorophages avelhurs — \. 232. E : veulent — L 234. E : cerveaux
— L 235. A, E : supply — E : au nom — L 237. E : beuveurs manque.
197. D'après Cicéron, De Finihus, 7, I, qui
nous rapporte que le poète satirique Lucilius,
craignant le jugement des gens de goût raffiné
comme Scipion, prétendait n'écrire que pour
les Tarentins, les Calabrais de Cosenza et les
Siciliens : « quorum ille judicium reformidans,
Tarentinis ait se et Consentinis et Siculis scri-
bere. » (P.)
198. Par analogie avec goutteux « fieffez »
ch. I. Malades qui tiennent la goutte en bien
héréditaire et exempt de tout droit. (C.)
199. Qui vivent de présents. Hésiode em-
ploie dans ce sens le mot Stopoçàyo;. R. applique
cette épithète aux juges, qui recevaient alors
des èpius. (P.)
200. Avaleurs de brouillards. Cette expres-
sion existait avant R. Voir André de la Vigne,
Complainte de la Ba:;^oche :
Rustres, galiers, avaleurs de frimars.
Elle désignait les juges, qui se rendaient à
leurs audiences de bon matin. (P.)
201. Jeu de mots populaire au xvie s. : cf.
Ane. poés.fr., t. XII, p. 182, Prenostication de
Songe creux (vers 1527) :
Maintes femmes sont soubz les cieulx
Lesquelles auront si diverse
.4u cul passion qu'en maintz lieulx
Trébucheront à la renverse,
ou encore Ane. poe's. fr., t. I, p. 167, La vraye
médecine :
Si vos filles mal adverties
N'ont aucune occupation,
Frottez leur [bien] le cul d'orties r
Elles auront au cul passion. (C.)
202. Il s'agit des sacs contenant les pièces
de procédure. On les suspendait à des crochets,
lorsque l'examen de la cause était diflféré. Cf.
A. du Saix, Esperon de discipline :
Ayez argent, il vous sera vendu,
Sinon, au croc le procès est pendu. (P.)
205. Docteurs, à cause du bourrelet qui gar-
nissait leur bonnet. (C.)
20|. Éplucheurs minutieux. Cf, 1. I, ch. xx,
n. 39.
205. Faux dévots. Cf. 1. I, n. 23.
206. R. compare les syphilides crustacées
au pain dont la croûte s'est soulevée et séparée
de la mie au cours de la cuisson. (D.)
PROLOGUE DE L AUTHEUR
25
guarni/i de altération inextinguible et manducation insatiable. Pourquoy ?
Poiirce quili ne sont de bien, ains de mal, et de ce mal duquel journelle-
240 ment à Dieu requérons eslre délivre^, quoy qu'ils contrefacent quelques foys
des gueux ^°\ Oncques vieil cinge ne feit belle moue''°^. Arrière, mastins!
Hors de la quarriere, hors de mon soleil, cahuaille-°^ au Diable! Fene^ vous
icy cidletans articider ^'° mon vin et compisser mon tonneau ? Voye^^ cy le bas-
ton que Diogenes ^" par testament ordonna estre près luv posé après sa mort
245 pour chasser et esrener ^'^ ces larves ^ ' ' bustuaires ^^"^et mastins cerbericques ^'\
Pourtant arrière, cagot^f Aux ouailles'''^, mastins! Hors d' icy, caphards, de
par le Diable hay! Este-^ vous encores là? Je renonce ma part de Papima-
nie ^^\ si je vous happe. G22. g222. g222222 ~'^. Davant davani! Iront il^ ?
Jamais ne puissiez vous jianter que à sanglades d'estrivieres^'^, jamais pisser
250 que à restrapade^''°, jamais eschauffer que à coups de baston ^^' /
Ligne 238. E : garnis d'altération — 1.
E : errener — 1. 248. E : Devant, devant
jamais... estrapade manque — 1. 250. A, E
207. Mendiants. Allusion aux ordres men-
diants. Cf. 1. I, ch. Liv, n. 12 : « gueux mitou-
flez. »
208. Cf. Villon. Test. v. 439.
Tousjours viel cinge est desplaisant.
209. Moinaille, dérivé de cahuet capuchon.
210. Rédiger une accusation en articles.
Cf. l.II, ch. XXXIV, 1. 43. (P.)
211. C'est vraisemblablement aux Apo-
phtegmes de Plutarque, traduits en latin par
Erasme, que R. emprunte ce détail. Voir Apoph.
Diogène, 107. Il est rapporté également par
Cicéron, Tuscuïanes, 1,45, 104. (P.)
212. Rompre les reins, éreinter. Cf. 1. I,
ch. XXVII, n. 70.
213. Ailleurs, ch. x, R. compare les moines
à des farfadets.
214. Funéraires. Néologisme, du latin his-
tum, bûcher.
215. De l'enfer, semblables à Cerbère.
216. Aux moutons! cri des bergers, pour
lancer leurs chiens à la garde du troupeau.
241. E : singe — 1, 245. E : et manque —
— 1. 249. E : qu'à — I. 249-250. A, E :
: jamais ne puissiez vous eschauffer qu'à.
217. A la locution usuelle : ma part de para-
dis, R. substitue ici Papimanïe, pays de cocagne
pour les dévots Papimanes. Le Quart livre dé-
crira longuement ce pays, ch. xlviii-liv. (P.)
218. Autre cri des bergers pour exciter leurs
chiens à courir.
219. En stimulant la contraction des muscles
abdomino-pelviens, la flagellation peut favori-
ser la défécation. « Campanella, note Brémond,
dit avoir connu un prince incommodé d'une
constipation si grande... que le seul moyen
qu'il eût de se procurer une selle était de se
faire fouetter. » (D.)
220. Sur le supplice de Yestrapade, voir 1. H,
ch. XII, n. 95. Peut-être le mot est-il pris ici
dans son sens étymologique : strappata, en ita-
lien, trait de corde.
221. Allusion aux effets de la flagellation
sur l'ardeur amoureuse. J. H. Meibomius a, sur
ce sujet, publié un ouvrage : Epistola de flagro-
ritm usu in re veiierea et himboruni reutwique
officia (Leyde, 1629, in- 12 et nombreuses éd.
postérieures.) (D.)
LE TIERS livre.
Comment Pantagruel transporta une colonie
de Utopiens en Dipsodie.
Chapitre I.
Pantagruel ', avoir- entièrement conquesté le pays de Dipsodie, en
5 icelluy transporta une colonie de Utopiens en nombre de 9876543210
hommes ', sans les femmes et petitz enfans *, artizans de tous mestiers,
et professeurs de toutes sciences libérales, pour ledict pays refraichir,
peupler et orner, mal autrement habité et désert en grande partie.
Et les transporta non tant pour l'excessive multitude d'hommes et
10 femmes, qui estoient en Utopie multipliez comme locustes ^ (vous
entendez assez, ja besoing n'est d'adventaige vous l'exposer, que les
Utopiens avoient les genitoirestant féconds et les Utopienes portoient
Ligne 4. E : avoit — E : pais — 1. 5. E : iceluy — 1. 6. E : peiis — E : artisans —
1. 7. E : refraischir — 1. 11. E : d'aveniage — 1. 12. E : Uiopiennes
1. R. reprend son récit de la campagne de
Pantagruel contre les Dipsodes, au point où il
l'avait interrompu, 1. II, chap. xxxi (t. IV,
p. 3 2 5 ) pour raconter « comment Panurge traicta
son prisonnier le roy Anarche. » Mais on remar-
quera que, dès ce premier chapitre, la disserta-
tion ou l'exposé des idées va l'emporter sur le
récit dans des proportions que nous n'avions
pas encore rencontrées chez R. (P.)
2. Après avoir. Cette construction elliptique,
qui se rencontre ici pour la première fois dans
le texte de R., est rare chez les autres écrivains.
La sotie des Béguins (1524) en fournit un
exemple :
Doncques Bon Temps, nostre père et ami.
Retournez cy, avoir vu les présentes.
Recueil Picot, 1. II, p. 287. (P.)
3. Au ch. XXXI du 1. II, la colonie n'était
que de 1856011.
4. Imitation burlesque d'une locution bi-
blique. Cf. I. I, ch. XVII, n. 13. On trouve le
même trait plaisant dans Coccaie, 1. XXII,
p. 314.
5. Criquets, ou acridiens, variété de sau-
terelles redoutées en Orient pour leurs ravages
(surtout le criquet pèlerin, Schistocerca peregri-
na Oliv.) (D.)
28 LE TIERS LIVRE
matrices tant amples, gloutes^, tenaces, et cellulées" par bonne archi-
tecture, que, au bout de chascun neufvieme moys, sept enfans pour
15 le moins, que masles que femelles, naissoient par chascun mariage, à
l'imitation du peuple Judaïc en vEgypte, si de Lyra ^ ne delyre) non
tant aussi pour la fertilité du sol, salubrité du ciel et commodité du
pays de Dipsodie, que pour icelluy contenir en office et obéissance
par nouveau transport de ses antiques et feaulx subjectz, lesquelz de
20 toute mémoire autre seigneur n'avoient congneu, recongneu, advoué
ne servy, que luy, et les quelz des lors que nasquirent et entrèrent on
monde, avec le laict de leurs mères nourrices avoient pareillement
sugcé la doulceur et debonnaireté de son règne, et en icelle estoient
tousdis ^ confictz et nourriz : qui estoit espoir certain que plus tost
25 defauldroient de vie corporelle que de ceste première et unicque sub-
jection naturellement deue à leur prince, quelque lieu que feussent
espars et transportez; et non seulement telz seroient eulx et les enfans
successivement naissans de leur sang, mais aussi en ceste feaulté
et obéissance entretiendroient les nations de nouveau adjoinctes à
30 son empire. Ce que véritablement advint, et ne feut aulcunement
Ligne 13. E: glouttes — 1. 14. A, E: neufviesme — 1. 15. E: nayssoieni — 1. 16. E :
lyra — 1. 17. E : de sol — 1. 20. A : aultre — E : cogneii, recogneu — 1. 21. E :
entrèrent au — 1. 23. E : succé — 1. 24. E : tandis — 1. 26. E : fussent — 1. 28. E : n'ays-
sans — A : mays — 1. 29. E : entretiendroyent — 1. 30. E -.fut aucunement
6. Gloutonnes. Cf. ci-dessous, ch. xxvii. d'un commentaire de la Bible. Cf. 1. II, ch. iv,
7. Ce mot de cellulées perpétue une vieille n. 23. Dans son commentaire sur VExode,\,'],
erreur anatomique déjà ébauchée dans Galien il dit, en effet : « Dicunt Hebrei quod mulieres
(JDe usupartiiim, XIV, 4), qui divisait la matrice hebreaa, in quolibet partu, pariebant plures
en deux cavités. Pour Hali-Abbas, elle compor- pueros et aliquando usque ad quatuor, ali-
tait trois loges. Chauliac parle de « sept récep- quando usque ad sex. » Le nom de Lyra avait
tacles » (éd. Nicaise, p. 67). Bonaceolus et déjà prêté à un jeu de mots latin :
Ennéas en compteront dix ! Béranser de Carpi _ ,
r ■ . . 1 • Si Lyra non lyrasset,
protesta contre ces fantaisies et, après lui, ^ ^^ ^ ^.
Ambroise Paré : « Ne faut chercher, dit ce der-
Luther non delirasset.
nier (1. III, ch. 34) autres cellules et cachots en Cf. R. E. R., VIII, 301 . (P.)
l'amarry, que les anciens ont imaginé estre 9. Toujours. Archaïsme, qu'on rencontre
infinis, que ceste partie dextre et senestre. » dans Gréban et dans Jean Le Maire. Il s'est
(D.) conservé en picard. Voir Sainéan, t. II,
8. Nicolas de Lyra, franciscain italien, auteur p. 104.
CHAPITRE I 29
frustré en sa délibération. Car si les Utopiens, avant cestuy transport,
avoient esté feaulx et bien recongnoissans, les Dipsodes, avoir peu de
jours avecques eulx conversé, l'estoient encores d'adventaige, par ne
sçay quelle ferveur naturelle en tous humains au commencement de
35 toutes œuvres qui leur vienent à gré. Seulement se plaignoient,
obtestans tous les cieulx et intelligences motrices '°, de ce que plus
toust n'estoit à leur notice venue la renommée du bon Pantagruel.
Noterez doncques icy, Beuveurs, que la manière d'entretenir et rete-
nir pays nouvellement conquestez n'est (comme a esté l'opinion erro-
40 née de certains espritz tyrannicques à leur dam et deshonneur) "' les
peuples pillant, forçant, angariant '^ ruinant, mal vexant et régissant
avecques verges de fer : brief, les peuples mangeant et dévorant, en la
façon que Homère appelle le roy inique Demovore '^ c'est à dire man-
geur de peuple. Je ne vous allegueray à ce propous les histoires
45 antiques, seulement vous revocqueray en recordation de ce qu'en ont
veu vos pères, et vous mesmes, si trop jeunes n'estez. Comme enfant
nouvellement né les fault alaicter, berser, esjouir. Comme arbre nou-
vellement plantée les fault appuyer, asceurer, défendre de toutes
vimeres '\ injures et calamitez. Comme personne saulvé de longue
50 et forte maladie et venent à convalescence les fault choyer, espargner,
restaurer. De sorte qu'ilz conçoipvent en soy ceste opinion, n'estre
on monde roy ne prince, que moins voulsissent ennemy, plus
optassent amy. Ainsi Osiris, le grand roy des ^Egyptiens '\ toute la
Ligne 32. E:avoyent — 1. 33. E : avec — E : d'aventage — l. 35. A, E : viennent. —
1. 37. A, E : tost — 1. 38. E : donc — 1. 39. E : comme ha esté — 1. 40. E : esperiti —
1. 41 . A : forciant — 1. 42. E : avec — 1. 43 • A : facion — A : o-riao^ôpov ; E : Demo-
borom — 1. 44. E -.propos — 1. 45. E : r évoquer ay — 1. 46. E : n estes — E : enfans —
1. 47. E: nei — E : allaiçter — 1. 48. A : appuyr — A, E : asseurer — 1. 49. E : saul-
vée — 1. 50. A, E : venant — 1. 5 1. E : conçoivent — 1. 52. E : a« monde
10. Dans l'astronomie d'Aristote, chaque 12. Écraser par des corvées. Voir Sainéan,
sphère est mue par un moteur propre. A ces t. II, p. 72.
moteurs la Scolastique avait donné le nom 13. Le mot se trouve dans les reproches
^'intelligences. Cf. Gilson, op. cit., p. 74. (P.) d'Achille à Agamemnon, Iliade, I, 231 : hy\^o-
11. R. vise vraisemblablement Machiavel, 6opo; paaiXeù?, â-î oj-ctoavoraiv avâacjst;. (P.)
dont le livre fut publié en 1532, lu et discuté 14. Orages. Terme poitevin.
en France après le mariage de Henri II et de 15. Ce développement sur Osiris est em-
Catherine de Médicis (1535). (P.) prunté à Plutarque, De Isidc et Osiride, ch. 12,
30 LE TIERS LIVRE
terre conquesta, non tant à force d'armes, que par soulaigement des
5 5 angaries, enseignemens de bien et salubrement vivre, loix commodes,
gratieuseté et biensfaicts. Pourtant du monde feut il surnommé le
grand roy Evergetes (c'est à dire bienfaicteur) par le commendement
de Juppiter faict à une Pamyle.
Defaict Hésiode en sa Hiérarchie '^ colloque les bons daemons
60 (appeliez les si voulez anges ou génies) comme moyens et médiateurs
des dieux et hommes, supérieurs des hommes, inférieurs des dieux.
Et pource que par leurs mains nous advienent les richesses et biens
du ciel et sont continuellement envers nous bienfaisans, tousjours
du mal nous praeservent, les dict estre en office de roys : comme
65 bien tousjours faire, jamais mal, estant acte unicquement royal '^
Ainsi feut empereur de l'univers Alexandre Macedon. Ainsi feut par
Hercules '^ tout le continent possédé, les humains soullageant des
monstres, oppressions, exactions et tyrannies, en bon traictement
les gouvernant, en équité et justice les maintenant, en bénigne police
70 et loix convenentes à l'assiete des contrées les instituent, suppliant à
ce que deffailloit, ce que abondoit avalluant '^ et pardonnant tout
le passé, avecques oubliance sempiternelle de toutes offenses praece-
Ligne 54. E : soulagement — I. 55. E : angariei, enseignement — I. 56. A : bien-
faicti — E : fut — 1. 57. E : bien/acteur — E : commandement — 1. 58. A, E : Jupiter
— 1. 59. A : collocque — E : démons — 1. 60. A, E : ou génies manque — 1. 62. A, E :
adviennent — 1. 64. E : preservans — 1. 66. E : fut — 1. 67. A : soullaigeant ; E : sou-
lageant — 1. 69. A, E : équité — 1. 70. A, E : convenantes — A, E : instituant — 1. 71.
E : ravallant — 1. 72, E : avec — A, E : toutes les offenses — E : précédentes
355. Pamyle était une femme de Thèbes, qui jours, 128) est rapportée dans un traité de Plu-
entendit un jour une voix sortant du temple tarque bien connu de R., le De defectii oraculo-
de Jupiter et lui ordonnant d'annoncer la nais- rum. (P.)
sance d'un grand roi bienfaiteur, Osiris. (P.) 18. Ce rapprochement entre Alexandre et
16. Référence inexacte : c'est dans les Hercule est emprunté à Plutarque, De Alexan-
Œuvres et jours, v. 122, que se trouve cette dri fortuna. (P.)
qualification des bons dévions. R. l'a d'ailleurs 19, Evaluer, ramener à sa valeur réelle. Cf.
vraisemblablement empruntée au même traité ch. l : « Ceulx qui a profict plus évident la
de Plutarque, ch. 26. (P.) veulent avalluer. » Archaïsme. Voir Sainéan,
17. Cette sentence d'Hésiode (Œuvres ei t. II, p. 106.
CHAPITRE I ^j
dentés '°, comme estoit la Amnestie '' des Athéniens, lors que
feurent par la prouesse et industrie de Thrasybulus les tyrans exter-
75 minez, depuys en Rome exposée par Ciceron -- et renouvellée soubs
l'empereur Aurelian ^\
Ce sont les philtres '^ iynges '^ et attraictz d'amour, moienans les-
quelz pacificquement on retient ce que péniblement on avoit con-
questé. Et plus en heur ne peut le conquérant régner, soit roy, soit
80 prince ou philosophe, que faisant Justice à Vertus succéder. Sa vertu
est apparue en la victoire et conqueste, sa justice apparoistra en ce
que par la volunté et bonne affection du peuple donnera loix, publiera
edictz, establira religions, fera droict à un chascun ^^ comme de Octa-
vian Auguste dict le noble poëte Maro :
85 II, qui estoit victeur, par le vouloir
Des gens vaincuz faisoit ses loix valoir ^' .
C'est pourquoy Homère, en son Iliade ^^ les bons princes et grands
Ligne 73. E : T Amnestie — 1. 74. E : furent — 1. 75. E : depuis — A : Ronime — 1. 77.
E : linges — E : moyennant — 1. 79. E: peult — 1. 80. E : vertu — 1. 86. E : les loix
20. La source probable de R. est ici encore 24. Charme. Néologisme, du grec çt'ÀToov,
Érasme, Adages, II, i, 94 : AV malorum memi- même sens.
7ieris, qui rapporte à la fois la clémence de 25. Sortilèges. Néologisme, du grec Tuy?,
Thrasybule et la mention qu'en fit Cicéron qui désigne soit la bergeronnette, soit le tor-
dans un de ses discours. (P.) col, oiseau qui jouait un rôle dans les incanta-
21. Néologisme. Le mot ne passa dans la tions magiques. Cf. Théocrite, /rfy//e II, v. 17.
langue qu'au xviie s. et avec la forme amnistie. (D.)
Voir Sainéan, t. II, p. 40. A la fin du xvi^ s., 26. Cette phrase semble traduite du com-
Guillaume du Vair, citant la loi de Thrasybule mentaire que donne Servius du vers des Géor-
l'appelle la loy d'otiUiance, V oulilia7ice perpét nette . giques (IV, 5 59) : « Unum virtutis est, aliud est
Remontrance aux Imhitants de Marseille, éd. Ra- justitiae : nam vincere virtutis est, volentibus
douant, p. 194. (P.) imperare jiistiiiœ. « R. E. R. IV, 352.
22. Au début de la première P/ji7î/)/»/^?<^, I, I. 27. VirgWe, Géorgiqiies,ÏV,v. 559etsuiv.
23. Voir Vopiscus, Vita Auretii, 39 : « Am- Caesar dum magnus ad altum
nestia etiàm sub eo delictorum publicorum Fulminât Euphraten bello, victorque votentes
décréta est de exempta Attieniensium, cujus rei Per populos dat jura. (P.)
etiam Tutlius in Pt?ilippicis meminit. V (P.) 28. Voir Iliade, ch. i, vers 375 et III,
3 à LE TIERS LIVRE
roys appelle xoffixrjTopac Xawv, c'est à dire ornateurs des peuplés. Telle
estoit la considération de Numa Pompilius ^^ roy second des
90 Romains, juste, politic et philosophe, quand il ordonna au dieu
Terme, le jour de sa feste, qu'on nommoit Terminales, rien
n'estre sacrifié qui eust prins mort, nous enseignant que les termes,
frontières et annexes des royaulmes convient en paix, amitié, debon-
naireté guarder et régir, sans ses mains souiller de sang et pillerie.
95 Qui auîtrement faict non seulement perdera l'acquis, mais aussi
pâtira ce scandale et opprobre qu'on le estimera mal et à tort avoir
acquis, par ceste conséquence que l'acquest luy est entre mains expiré.
Car les choses mal acquises mal dépérissent '°, et ores qu'il en eust
toute sa vie pacificque jouissance, si toutesfoys l'acquest dépérit en
100 ses hoirs '\ pareil sera le scandale sus le defunct, et sa mémoire en
malédiction, comme de conquerent inique. Car vous dictez en pro-
verbe commun : « Des choses mal acquises le tiers hoir ne jouira. »
Notez aussi, Goutteux fieffez, en cestuy article, comment par ce
moyen Pantagruel feit d'un ange deux, qui est accident opposite
105 au conseil de Charles Maigne, lequel feist d'un diable deux quand il
transporta les Saxons en Flandre et les Flamens en Saxe ''. Car, non
povant en subjection contenir les Saxons par luy adjoincts à l'empire,
Ligne 88. E : Kosmitoras laon — 1, 94. E : garder — 1. 95. E : autrement — E :
perdra — 1. 96. A, E : Vestimera — 1. 98. E : aquises — 1. 99. E: toutesfois — 1. loi. A,
E : conquérant — E : dictes — 1. 102. E : jouyra — 1. 104. E : fist — 1. 105. E : Charle-
maigne — A, E : feit — 1. 106. A, E : Flandres — 1. 107. E : pouvant
V. 236. R. pouvait connaître ce texte par un et commentée par Érasme, Adages, I, 7, 82.
ouvrage de Plutarque qu'il a cité dans le Pro- Voir i?. E. R., VI, 228, VII, 366 et X, 377. (P.)
logue, les Symposjaca, ch. i. (P.) 31. Traduction d'un dicton latin qui avait
29. Emprunté à Plutarque, Ouestiones roma- cours au moyen âge :
nae, 15. R. suit de près le texte grec : No'juâ; De maie quaesitis, vix gaudet tertius haeres.
Ô£ HofjL-îXio;, àvrjp 0''y.a'.o; xaî tzoÀit'.zÔ; tov, zal (P.)
«piXdaoço; Ysvo'tAHvoç... wexo o£Ïv ai'aaTo; -/.al spd- 32. R. connaissait vraisemblablement par
vou xaôapôv zal àtxîavTov oiasuXxT-Eiv. » (P.) quelque roman de chevalerie ou quelque vieille
30. Sentence du poète latin Naevius, citée chronique cet épisode de l'histoire de Charle-
par Cicéron, Philippiques, II, 27, 63 : magne, rapporté par le chroniqueur Sigebert,
Maie parta, maie dilabuntur, pour l'an 802. (P.)
CHAPITRE i
33
que à tous momens n'entrassent en rébellion, si par cas estoit dis-
traict en Hespaigne, ou autres terres loingtaines, les transporta en
no pays sien et obéissant naturellement, sçavoir est Flandres ; et les
Hannuiers '' et Flamens, ses naturelz subjectz, transporta en Saxe, non
doubtant de leur feaulté, encores qu'ilz transmigrassent en régions
estranges. Mais advint que les Saxons continuèrent en leur rébellion
et obstination première, et les Flamens habitans en Saxe embeurent
115 les meurs et contradictions des Saxons '*.
Ligne 108. E : qu'à tous — I. 109. A : aultres
33. Habitants du Hainaut.
34. Ce premier cliapitre offre en raccourci
l'image du Tiers Livre. Quelques lignes de nar-
ration : Pantagruel transporta en Dipsodie une
colonie d'Utopiens, fournissent à R. l'occasion
d'une dissertation de trois pages sur la coloni-
sation pacifique, qui se rattache au portrait du
souverain idéal décrit dans Gargantua, ch. xxxii,
XLVi, L. Ces considérations sur la politique
bienveillante qu'il convient de pratiquer à
l'égard des peuples nouvellement conquis sont
le fruit des observations qu'il avait faites en
Piémont auprès de Guillaume du Bellay. Cf.
A. Lefranc, R. XVh s., 1914, p. 285-288. (P.)
LE TIERS LIVRE.
Comment Paniirge feiit faict chaskUain de Sahniguondin
en Dipsodie, et mangeait son bkd en herbe.
Chapitre II.
Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dipsodie \
5 assigna la chastellenie de Salmiguondin ^ à Panurge, valent par chas-
cun an 6789106789 royaulx ' en deniers certains, non comprins l'incer-
tain revenu des hanetons et cacquerolles ^, montant bon an mal an
de 2435768 a 2435769 moutons à la grande laine '. Quelques foys reve-
noit à 1234554321 seraphz ^, quand estoit bonne année de cacque-
10 rolles et hanetons de requeste ". Mais ce n'estoit tous les ans. Et se
gouverna si bien et prudentement Monsieur le nouveau chastellain,
qu'en moins de quatorze jours il dilapida le revenu certain et incertain
Ligne i. E : fut — A, E : Salmigondin — 1. 5. E : chasteleiue — A, E : Salmigondin
— Eivallant — 1. 6. E : 6/8pioyS^ — E : nom comprins — 1. 6-7. E : Tincertation du
revenu — 1. 8. E •.fois — 1. 9. E : seraph — I. 1 1. E : prudemment — E : chastelain —
1. 12. A, F : certain incertain
1. Les chapitres ii, m et iv se rattachent
encore à la conquête de Dipsodie, la geste
principale du Pantagruel, puisqu'ils nous
montrent comment se comporta Panurge après
la victoire. En fait, ce personnage nous est
présenté ici sous un nouveau jour. Ce n'est plus
le type de l'homme adroit et rusé, c'est un rhé-
teur, qui excelle à trouver des arguments
variés et inattendus pour développer cette thèse
paradoxale : qu'il est bon de s'endetter. (P.)
2. Ce fief, au 1. II, ch. xxxii, avait été
donné à maître Alcofribas lui-même. Cf.
t. IV, p. 336 etn. 30.
3. Les royaux, ou francs à pied, étaient une
monnaie d'or, usitée depuis Charles V jusqu'à
Charles VII. Elle vaudrait 15 à 14 francs-or.
(C.)
4. Escargots. En languedocien : cagalaus.
C'est le petit gris, escargot comestible : Hetix
aspersa Mùll. (D.)
5. Pièces d'or marquées sur une de leurs
faces d'un agnus dei. Cf. 1. 1,ch. viii, n. 125.
6. Monnaie égyptienne ou persane. Cf. 1. I,
ch. VIII, n. 113.
7. Quand les hannetons étaient recherchés.
Sur le sens de cette expression, cf. A. du Saix,
Esperon de discipline, {° II, ro :
Il peust venir qu'après le corps defunct
Encor auront ces relicques requeste. (P.)
CHAPITRE II 3 5
de sa chastellenie pour troys ans. Non proprement dilapida ^ comme
vous pourriez dire en fondations de monastères, érections de temples,
15 bastimens de coUieges et hospitaulx, ou jectant son lard aux chiens ^
mais despendit en mille petitz bancquetz et festins joyeulx ouvers à
tous venens, mesmement tous bons compaignons, jeunes fillettes et
mignonnes gualoises '°, abastant boys, bruslant les grosses souches
pour la vente des cendres, prenent argent d'avance, achaptant cher,
20 vendent à bon marché, et mangeant son bled en herbe ".
Pantagruel, adverty de l'aifaire, n'en feut en soy aulcunement indi-
gné, fasché ne marry. Je vous ay ja dict et encores rediz que c'estoit
le meilleur petit et grand bon hommet'^ que oncques ceigneït espée.
Toutes choses prenoit en bonne partie, tout acte interpretoit à bien 'K
25 Jamais ne se tourmentoit, jamais ne se scandalizoit. Aussi eust il esté
bien forissu du deificque manoir de raison, si aultrement se feust
contristé ou altéré. Car tous les biens que le ciel couvre et que la
terre contient en toutes ses dimensions : haulteur, profondité, longi-
tude et latitude, ne sont dignes d'esmouvoir nos affections et trou-
30 bler nos sens et espritz '^.
Seulement tira Panurge à part, et doulcettement luy remonstra que
Ligne lé. E : banqueii — E : joyeux — 1. 17. A, E : venatis — E : à tous bon —
1. 18. E : galoises — E : abattant — 1. 19. A, E : prenant — E : acheptant chier —
1. 20. A, E : vendant — I. 21. E : fut — E : aucunement — 1. 22. E : fâché — E :
encore redy — 1. 23. A, E : qu oncques ceignit — 1. 25. E : scandalisoit — 1. 26. E :
deifique — E : autrement — E : fust — 1. 28. A : profundité — 1. 29. E : noi —
I. 30. E : noi — E : esperit^
8. R. joue sur le mot, qui signifie propre- 12. Cf. t. IV, p. 327, 1. 59 : « Je ause bien
ment disperser les pierres d'un édifice, le à.\r& ({\xt c'tstoxXlQtneilteur petit bon homme ({m
détruire. Il le prend au sens de consumer sa fust d'icy au bout d'un baston. »
fortune en édifices de pierres (lapides). (P.) 13. C'est la définition même du Pantagrué-
9. Cf. Oudin, Cîirî05i7e:5;, p. 297 : « Il ne jette lisme, que R. vient de donner dans le Pro/.,
pas son lard aux chiens. » On dit aujourd'hui : 1. 206.
« Il n'attache pas ses chiens avec des sau- 14. Cette ataraxie épicurienne est le prin-
cisses. » (C.) cipe même du pantagruélisme, qui est « cer-
10. Galantes. Cf. 1. I, ch. vi, n. 34. taine gayeté d'esprit conficte en mespris des
1 1 . Expression proverbiale. Cf. Anc.poés.fr. , choses fortuites. » Quart livre, Prologue.
II, 52, V, 228, VI, 22. (P.)
3 6 . LE TIERS LIVRE
si ainsi vouloit vivre et n'estre aultrement mesnagier '\ impossible
seroit, ou pour le moins bien difficile, le faire jamais riche.
« Riche? respondit Panurge. Aviez vous là fermé vostre pensée?
35 Aviez vous en soing pris me faire riche en ce monde? Pensez vivre
joyeulx, dé par li bon Dieu et li bons homs '^ ! Autre soing, autre soucy
ne soit receup on sacrosainct domicile de vostre céleste cerveau, La
sérénité d'icelluy jamais ne soit troublée par nues quelconques de
pensementpassementéde meshaing '^ etfascherie. Vous vivent joyeulx,
40 guaillard, dehayt '^ je ne seray riche que trop. Tout le monde crie :
mesnaige, mesnaige.'Mais tel parle de mesnaige, qui ne sçayt mie que
c'est. C'est de moy que fault conseil prendre. Et de moy pour ceste
heure prendrez advertissement, que ce qu'on me impute à vice a esté
imitation des Université et Parlement de Paris : lieux es quelz con-
45 siste la vraye source et vive Idée de Pantheologie '^ de toute justice
aussi. Haereticque qui en doubte et fermement ne le croyt. Hz tou-
tesfoys en un jour mangent leur evesque, ou le revenu de Tevesché
(c'est tout un) pour une année entière, voyre pour deux aulcunes foys :
c'est au jour qu'il y faict son entrée ^°. Et n'y a lieu d'excuse, s'il ne
50 vouloit estre lapidé sus l'instant.
c( A esté aussi acte des quatre vertus principales*' :de Prudence, en
Ligne 32. E : autrement — 1. 33. E : dificile — 1. 35 . E : prins — 1. 3 6. A : aultre —
1 . 3 7 . E : receu — A : on sacras and ; E: au sacrosand — 1 . 3 8 . E : iceluy — 1 . 39. E : meshain
— A, E : vivant — 1. 40. E -.gaillard — 1. 40-41. E : crye mesnage, mcsnage — 1. 41. E
mesnage — E : scait — 1- 45. E : m'impute — E : ha esté — 1. 46. A : aussy — E
Hérétique — E : croit — 1. 46-47. E : toutesfois — 1. 48. E : aucunes fois — 1. 49. A
lieux — 1. 5 1 . A : aussy
15. Ménager, administrant avec économie 20. Allusion aux banquets qui accompa-
sa maison. gnaient l'entrée solennelle d'un nouvel évèque
16. Le bon Dieu et les bons hommes! Sur à Paris.
cette locution, voir 1. II, Prol., n. 73. 21. Panurge suit ici les traditions de la sco-
17. Chagrin. Archaïsme. Voir Sainéan, t. II, lastique en donnant aux quatre vertus dites
p. 103. aujourd'hui cardinales le qualificatif de prin-
18. De bonne humeur. Cf. 1. I, ch. v, cipales ; il les énumère également dans l'ordre
n. 97. traditionnel. Cf. Gilson, op. cit., p. 74.
19. Théologie universelle. L'Université de Quant au paradoxe que R. développe ici, il se
Paris était fameuse surtout par sa Faculté de rattache à certaines argumentations facétieuses,
théologie. (P.) comme l'éloge de la goutte et l'éloge de la
CHAPITRE II
37
prenent argent d'avance, car on ne sçayt qui mord ne qui rue". Qui
sçayt si le monde durera encores troys ans ? Et ores qu'il durast
d'adventaige, est il home tant fol qui se ausast promettre vivre troys
55 ans?
Oncq' homme n'eut les Dieux tant bien à main,
Qu'asceuré feust de vivre au lendemain ^J.
« De Justice : commutative ^*, en achaptant cher (je diz à crédit), ven-
dant à bon marché (je diz argent comptant). Que dict Caton en sa
éo mesnagerie sus ce propos? Il fault (dict il) que le perefamiles''* soit ven-
deur perpétuel ^^ Par ce moyen est impossible qu'en fin riche ne
devieigne, si tousjours dure l'apothecque ^". Distributive : donnant à
repaistre aux bons (notez bons) et gentilz compaignons, lesquelz
Fortune avoit jecté, comme Ulyxes ^^ sus le roc de bon appétit, sans pro-
65 vision de mangeaille, et aux bonnes (notez bonnes) et jeunes gua-
Ligne 52. A, E : prenant — E : scait — 1. 54. E : d'advantage — A, E : homme —
E : s'ausast — E : trois — 1. 57. E : asseuré fust — 1. 58. E : je dy — 1. 59. E : je dy —
1. éo. E : père de famille — 1. 61. A : moien — 1. 62. E : devienne — E : î'apotheqne —
64. E : jectei — 1. 65-66. A, E : guaîoises manque
mouche par Lucien, l'éloge de la folie par tient le rapport d'égalité entre ce que l'on
Érasme, et à d'autres parodies de la dialectique, achète et ce que l'on paye, dans les transactions
qui se rencontrent dans les jeux des étudiants commerciales. La justice distributive est celle
et des bazochiens. (P.) qui donne à chacun proportionnellement à ses
22. R. joue sur le premier terme de l'ex- mérites. Cf. Gilson, op. cit., p. 75, (P.)
pression : on ne sait qui meurt, ni qui vit. 25. Père de famille. Néologisme, du latin
Mord, qui peut se dire d'un cheval, a appelé paterfamilias, même sens.
par association d'idées : ruer. (P.) 26. Réminiscence du De re rustica, 2, 55, 7,
23. Traduction de deux vers de Sénèque-le- Patremfamilias veiuiacein, non emacemesseopor-
Tragique, Thyeste, 61^ : tet, sentence que R. pouvait lire dans les
Apophtegmes d'Èvasme, Caton, 54. Voir/?. E.R.,
Nemo tam divos habuit faventes VI, 228. (P.)
Crastinumut posset sibi polliceri. (P.) 27. Provision. Néologisme, tiré du grec
à:;o9r/.Ti, même sens. (P.)
24. La justice commutative est, d'après Aris- 28. Allusion au naufrage d'Ulysse dans l'île
xote. Ethique à Nicomaque, V, 4, celle qui main- des Phéaciens. Voir Odyssée, v, fin. (P.)
38 LE TIERS LIVRE
loises (notez jeunes : carscelon la sentence de Hippocrates -', jeunesse
est impatiente de faim, mesmement si elle est vivace, alaigre, brusque,
movente, voltigeante). Lesquelles gualoises voluntiers et de bon hayt
font plaisir à gens de bien et sont platonicques et ciceronianes '"
70 jusques là qu'elles se reputent estre on monde nées non pour soy seu-
lement, ains de leurs propres personnes font part à leur patrie, part à
leurs amis.
(c De Force, en abastant les gros arbres, comme un second Milo 5% rui-
nant les obscures forestz, tesnieres de loups, de sangliers, de renards,
75 réceptacles de briguans et meurtriers, taulpinieresde assassinateurs ^%
officines de faulx monnoieurs, retraictes d'hiereticques, et les compla-
nissant en claires guarigues et belles bruieres, jouant des haulx boys
et prasparant les sièges pour la nuict du jugement -^
« De Tempérance: mangeant mon bled en herbe, comme un hermite,
80 vivent de sallades et racines, me émancipant des appetitz sensuelz,
et ainsi espargnant pour les estropiatz et souffreteux. Car ce faisant.
Ligne 66. E : selon — 1. 67. A : fain — 1. 68. A : voltigeante) gualoyses ; Lesquelles
voluntiers ; E : voltigeante, galoyse. Lesquelles voluntiers — 1. 69. E : Platoniques — 1. 70,
E : au monde — 1. 71. E : partie — 1. 72. E : amys — 1. 73. E : ahatant — 1. 74, E :
regnards — 1. 75. A, E : brigans — 1. 76. E : monnoyeurs — E : hereticques — 1. 77-78 :
de haulx boys et musettes et préparant — 1. 78. A : nuyct — 1. 80. A, E : vivant — 1. 81.
A : soufreteux
29. Voir Hippocrate, Aphorismes, I, 13 : d'arbre. Voir Valère-Maxime, IX, 12, et Aulu.
« Jejunium senes non decrepiti ferunt facil- Celle, XV, 16. (P.)
lirne, secundum hos qui constantem setatem 32. Assassin. De l'italien a5M55îHfl/o;«, même
agunt, minus adolescentes ; minime omnium sens. Cf. R.E. R., VI, 314.
pueri, atque inter eos maxime qui acriore surit 33- Abattre les bois de haute futaie était la
et vividiore ingénie prxditi. » (D.) ressource des gentilshommes endettés. Cf. Hep-
30. Le contexte indique le sens imprévu que ''""''''""' "°"^- ^p^'î!; " ^^ ™,^''°" ^"' ^^'"
_ , , . , ,, , tôt rendue si embrouillée que 1 on commen-
R. donne a ces epithetes. Il semble se souve- ceoit«.o»/.;..r/«/;.n.^h7.-etengagerlesteiTes. .,
nir ici d'un des Adages d'Érasme, IV, 6, 81, Le jeu de mot jouer des hauts hois était tradi-
Nemosihinascitiir, dans lequel sont cités et Pla- tionnel. Cf. G. Bouchet, t. III, p. 124, et Dict.
ton et Cicéron {de Officiis, I, 22). (P.) '^f V Académie, fc édition, s. v. hauthois. L'ima-
,,, . . , ,. j j u , 1. If, gination de R. se représente les souches de ces
31. Allusion a la légende de 1 athlète Milon, ^, . ^ j •• 1
-* ° ' arbres coupes comme autant de sièges pour le
qui mourut en essayant de fendre un tronc iucrement dernier. (P.)
CHAPITRE II
39
j'espargne les sercleurs, qui guaingnent argent, les mestiviers, qui
beuvent voluntiers et sans eau, les gleneurs, es quelz fault de la fouace,
les basteurs, qui ne laissent ail, oignon ne eschalote es jardins par
85 lauctorité de Thestilis Virgiliane ''^, les meusniers, qui sont ordinaire-
ment larrons '^, et les boulangiers, qui ne valent gueres mieulx. Est ce
petite espargne, oultre la calamité des mulotz, le deschet des greniers
et la mangeaille des charrantons '^ et mourrins " ? De bled en herbe vous
faictez belle saulse verde '^, de legiere concoction, de facile digestion,
90 laquelle vous esbanoist '^ le cerveau, esbaudist les espritz animaulx''°,
resjouist la veue, ouvre l'appétit, délecte legoust, assere le cœur, cha-
touille la langue, faict le tainct clair, fortifie les muscles, tempéré le
sang, alliege le diaphragme"*', refraischist le foye, desoppile la râtelle "^^
soulaige lesroignons, assoupist les reins, desgourdist les spondyles "^^
Ligne 82. E : guignent — 1. 83. E : boivent — E : glaneurs — 1. 84. E : batteurs —
1. 85. E : Vergiliane — E : les musniers — 1. 86. E : boulengiers — E : vallent — 1. 88.
A, E : cltarantons — 1. 89. E : faictcs — 1. 90. E : esbanouist — • 1. 91. E : asseure — A :
cueur — 1. 91-92. A : chattouille — 1. 93. E : allège — 1. 94. A, E lassouplist — E ;
splondyles
34. Thestylis est dans Virgile, Églogues, II,
10, une paysanne qui prépare le repas des mois-
sonneurs.
Thestylis et rapido fessis messoribus aestu
Allia, serpyllumque herbas contundit olentes.
(P.)
35. CLP.LeRoux, Dictionnaire, t. Il, p. 5 :
« Il n'y a rien de si hardi que la chemise d'un
meunier » (parce qu'elle prend tous les matins
un voleur à la gorge). (C.)
56. Nom limousin du charançon, ou calandre
du blé (Calandra granaria, Ol.), qui fait de
grands dégâts dans les greniers à blé. (D.)
37. Le mourrin est une variété de charan-
çon, de couleur noir luisant.
38. Sur cette sauce, voir 1 . Il, ch. xxxi, n. i .
39. Egaie. Archaïsme.
40. La doctrine galénique reconnaît trois
sortes d'esprits : esprits naturels, formés dans
le foie ; esprits vitaux, formés dans le cœur ;
et qui, montant du ventricule au cerveau, s'y
transforment en esprits animaux. Ces esprits
animaux, fluides subtils, se portaient du cer-
veau vers les diverses parties du corps, pour pré-
sider aux fonctions dites animales, autrement
dit à la vie de relation (sensibilité, mouvement,
etc.). Cette théorie eut encore, après R., une
longue fortune. (D.)
41. Le diaphragme, dit Chauliac, .<4na/. doct.
Il, ch. VI, « est un muscle duquel l'opération
est pour haleiner » (éd. Nicaise, p. 57). L'am-
plitude des mouvements respiratoires est donc
fonction d'une libre expansion diaphragma-
tique. (D.)
42. Rate. A. Paré écrit ratte et rattelle.
La rate était, selon la doctrine galénique, le ré-
ceptacle de la mélancolie ou atrabile. Le tem-
pérament mélancolique étant prédisposé à la
tristesse, il y avait grand avantage à décharger
(désoppiler) la rate de cette humeur en excès.
(D.)
43. Ce mot tiré du grec (a-o'vojÀoç) et fran-
40 LE TIERS LÎVRË
95 vuide les uretères '^'^, dilate les vases spermaticques'^^ abbrevie les cre-
masteres ^\ expurge la vessie, enfle les gênitoires, corrige le prépuce,
incruste le balane'^", rectifie le membre; vousfaict bon ventre, bien rot-
ter, vessir, peder, fianter, uriner, ^^ esternuer, sangloutir, toussir,
cracher, vomiter '^^ baisler, mouscher, haleiner, inspirer, respirer, ron-
loo fler, suer, dresser le virolet 5° et mille autres rares adventaiges.
— J'entend bien (dist Pantagruel), vous inferez que gens de peu
d'esprit ne sçauroient beaucoup en brief temps despendre. Vous n'es-
tez le premier qui ayt conceu ceste hseresie. Néron le maintenoit, et
sus tous humains admiroit C. Caligula son oncle '•\ lequel en peu
105 de jours avoit par invention mirificque despendu tout l'avoir et patri-
moine que Tiberius luy avoit laissé. Mais en lieu de guarder et obser-
ver les loix cœnaires et sumptuaires des Romains, la Orchie, la Fan-
Ligne 95. E : vuyde — E : sperwatiques — 98. E : peter — 1. 99. E : bailler, moucher
— 1. 100. A : aultres — E : advaniages — 1. loi. A, E : J'entends — E : did — 1. 102.
E isçauroyent — 1. 102-103. E : n'estes — 1. 103 E : ai7 — A : conceup — E : hérésie —
1. 105. E : despendu du tout — 1. loé. E : Tyberius — A : guarder et manque —
E : en lieu d'observer
cisé, désigne les vertèbres chez les anatomistes 46. « Muscles suspensoires [des testicules]
médiévaux (Chauliac, Mondeville). Paré em- ou crémastères » (Paré), muscles crémasters
ploie indifféremment le mot spondyle et le des anatomistes modernes. (D.)
mot vertèbre ; ce dernier a prévalu dans la 47. Le gland, du grec jîaXavoç, « glans, au-
nomenclature anatomique depuis le xvne siècle trement halaniis » (Paré). (D.)
(Vesling, Tauvry), jusqu'à nos jours. (D.) 48. Ce sont là les plus pressantes reaomman-
44. Uretère, du grec ojpTj-TJp. Conduit excré- dations de nos vieux hygiénistes :
teur du rein qui déverse l'urine dans la ves- Ne mictum rétine, ne comprime fortiter anum,
sie. (D.) dit l'École de Salerne. (D.)
45. Pour Le T)o\ih\t {Rabelais anatomiste, 49. Lâcher une éructation liquide, qui n'est
p. 209), R. désigne ainsi l'ensemble du testi- pas le vomissement. (D.)
cule et de l'épididyme. R. use généralement, en 50. Plus bas, ch. xiv : « ainsi auroys je eter-
ce sens, d'un mot plus cru. Ambroise Paré nellement le virolet en poinct et infatiguable
restreint l'acception de « vaisseaux sperma- comme l'ont les satyres. » Ce sens libre ne
tiques » aux éléments du cordon, autrement vient pas de virolet, petit moulin à vent, mais
dit les vaisseaux spermatiques et canaux défé- de virolet, vrille, foret. (C.)
rents : ils « sont, dit-il, six en nombre : quatre S i • D'après Suétone. Vie de Néron : « Lau-
préparans [la veine et l'artère de chaque côté] dabat mirabaturque avunculum Cajum nullo
et deux éjaculatoires ou déférens [les canaux magis nomine, quam quod ingentes a Tiberio
déférents]. » Paré, Anat., 1. III, ch. xvii. (D.) relictas opes in brevi spatio prodegisset. » (P.)
CHAPITRE II
41
nie, la Didie, la Licinie, la Cornelie, la Lepidiane, la Antie, et des
Corinthiens ^^, par les quelles estoit rigoreusement à un chascun
iio défendu plus par an despendre que portoit son annuel revenu, vous
avez faict Protervie ^\ qui estoit entre les Romains sacrifice tel que
de l'aigneau Paschal entre les Juifz '•^. Il y convenoit tout mangeable
manger, le reste jecter on feu, rien ne reserver au lendemain. Je le
peuz de vous justement dire, comme le dist Caton de Albidius, lequel
115 avoir en excessive despense mangé tout ce qu'il possedoit, restant
seulement une maison, y mist le feu dedans, pour dire consummatum
est, ainsi que depuys dist sainct Thomas Dacquin, quand il eut
la Lamproye toute mangée ^K Cela non force ^^.
Ligne 108. E : Lapidiane — 1. no. E : qiie ne portoit — 1. 113. E : au feu — 1. 114.
E : peux — E : dict — 1. 1 1 5 . E : avoit — 1. 1 17. E : depuis
52. R. a pu emprunter à quelque ouvrage
de droit cette liste des lois cœnaires et siinip-
tuaires. Elle se trouve dans Macrobe, Satur-
nales, m, 17. (P).
53. Proprement : repas pour la route (prop-
ter viam). L'origine et le sens de ce mot se
trouvent dans Macrobe, Sattirn., 11, 2. Mais R.
les a vraisemblablement empruntés à un Adage
d'Érasme, I, 9, 44, Proterviam fecit, qui cite
également le mot de Caton sur Albidius que
R. mentionne plus bas. (P.)
54. Voir Exode, XII, 10 : « Nec remanebit
quidquam ex eo usque mane ; si quid residuum
fuerit, igné comburetis. » (P.)
5$. Cf. Michaelis Scott Mensa philosophica
Cologne, 1508, in-40, et Paris, 1317, in-S».
Saint Thomas d'Aquin, invité à la table du roi
saint Louis, et préoccupé d'achever son hymne
sur le saint Sacrement, mangea, sans y songer
toute une lamproie destinée au monarque. Il
s'écria ensuite joyeusement : Consummatum est,
ravi d'avoir terminé son poème, tandis que les
assistants scandalisés croyaient qu'il appliquait
à un trait de gourmandise les paroles du Sau-
veur mourant sur la croix. Cf. R. E. R., VIII,
302 et Plattard, l'Adolescence de R. en Poitou,
p. 186.
56. Il n'importe. Expression usitée déjà dans
Pdthelin :
Ne dy plus bée, // n'y a force,
et dans Montaigne, 1. I, ch. 26 , « Laissez lui
allonger une courte syllabe, s'il veut : pour cela
non force. » (C.)
LE TIERS LIVRE.
Comment Panurge loue les debteurs et emprunteurs.
Chapitre III.
— Mais (demanda Pantagruel), quand serez vous hors de debtes?
— Es calendes grecques \ respondit Panurge, lors que tout le monde
5 sera content \ et que serez héritier de vous mesmes. Dieu me guarde
d'en estrehors. Plus lors netrouverois qui un denier me prestast. Qui
au soir ne laisse levain, ja ne fera au matin lever paste. Doibvez tous
jours à quelqu'un. Par icelluy sera continuellement Dieu prié vous
donner bonne, longue et heureuse vie ; craignant sa debte perdre,
lo tousjours bien de vous dira en toutes compaignies, tousjours nou-
veaulx créditeurs vous acquestera ', affin que par eulx vous faciez
versure *^, et de terre d'aultruy remplissez son fossé. Quand jadis en
Gaulle, par l'institution des druydes, les serfz, varletz et appariteurs
estoient tous vifz bruslez aux funérailles ^ et exeques ^ de leurs maistres
Ligne 5. E : héritiers — A, E : garde — 1. 6. E : trouveroys — 1. 7-8 E : Debvei-vous
tousjours à quelqu'un? — 1. 10. E : toute compaignic — 1. lo-ii. E : nouveaux — 1. 12
E : vorsure — A : faussé — I. 13. E : Gaule — I. 14, E : estoyent
1. « C'est-à-dire jamais. » L. I, ch. xx, n. ansat?i a»ntte?idœ pecuniae. Servos nemo habet
40. magls obnoxios quam débiter suos creditores :
2. Probablement expression proverbiale. Ct. quibus, si quid aliquando reddas gratius est
Marot, Epitre au roi pour avoir esté dérobé : quam si dona dones. » R. E. R., VI, 229.
..,,,,,, 4. Latinisme : facere versuram, emprunter
Te vous ferai une belle cedule , ,-r /-• . ^j <..■
•* , -, , ,x pour paver une dette. Cf. Ciceron, .4a yîWzcMW.
A vous payer (sans usure il s entend) t.. '' ' „ , , ,„ .
^ , , , ^T^ X V, I, 2 et Tusculanes, l, 42. (P.)
Quand on verra tout le monde content, (r.) ^ ,, ^, r-> 7 77 77- ^
•^ S- Emprunte a César, £)« /w/o^iï//ïco, 6, 19 :
3 . Peut-être R. se souvient-il ici d'un passage « ac pauUo supra hanc memoriam servi et
d'un colloque d'Érasme : Ementita nohilitas, qui clientes, quos ab iis dilectos esse constabat,
développe la même idée : « Nulla est commo- justis funebribus confectis, unacremabantur. »
dior ad regnum via quam debere quam pluri- (P.)
mis... créditer observât te non aliter quam 6. Obsèques. Du latin exsequiae, même
obligatus magno htntÇido vereturque neprxbeat sens.
CHAPITRE III
43
15 et seigneurs, n'avoient ilz belle paour que leurs maistres et seigneurs
mourussent? Car ensemble force leurs estoit mourir. Ne prioient ilz
continuellement leur grand dieu Mercure ^ avecques Dis ^ le père
aux escuz, longuement en santé les conserver ? N'estoient ilz soin-
gneux de bien lestraicter et servir? Car ensemble povoient ilz vivre au
20 moins jusques à la mort. Croyez qu'en plus fervente dévotion vos cré-
diteurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que
plus ayment la manche ^ que le braz et la denare '° que la vie. Tes-
moings les usuriers de Landerousse '', qui n'a gueres se pendirent,
voyans les bleds et vins ravaller en pris '"^ et bon temps retourner ''. »
25 Pantagruel rien ne respondent, continua Panurge :
« Vraybot '^, quand bien je y pense, vous me remettez à poinct en
ronfle veue '\ me reprochant mes debtes et créditeurs. Dea en ceste
Ligne 15. E : aeur — 1. 16. A, E : leur — E : prioyent — I. 17. E : avec — 1. 18-
19. A, E : soigneux — 1. 19. E : poiivoyent — 1. 20. E : jusque — E : vo:^^ — 1. 21. E :
prieront — 1. 22. E : bras — 1. 25. E : nagiières — 1. 25. A, E : respondant — 1. 26.
E : j'y pense — E : point
7. D'après César, De bello gallico, 6, 17 :
« Deum maxime Mercurium coluiit. » César,
comme la plupart des écrivains grecs et latins,
confondait Tentâtes, le principal dieu des Gau-
lois, avec Mercure. (P.)
8. Emprunté à César, De bello gallico, 6, 18 :
« Galli se omnes ab Dite pâtre prognatos prae-
dicant. » Les Romains identifiaient Dis avec
Pluton, dieu des richesses souterraines, que les
poètes anciens nous dépeignent assis sur un
char d'or. (P.)
9. La manche ou la bonne manche, en ita-
lien, veut dire le pourboire. Le proverbe signi-
fie donc : « préférer perdre un membre plutôt
que la bourse. » (C.)
10. Denier, de l'italien denaro. Cette forme
a été jadis populaire, comme le montrent les
composés racledenare et Racquedenare (1. l,
ch. xxvi), rogne-deniers. Cf. Sainéan, t. I,
p. 131.
1 1 . Localité indéterminée, peut-être nom de
fantaisie, qui reparaît au 1. IV ; prol. « la taulpete-
rie de Landerousse », et ch. lu « A Landerousse...
es nopces de Jan Delif... » Comme dans ce der-
nier passage, Landerousse se trouve rapproché
de Cahuzac et des seigneuries voisines, on
pourrait songer à Landenouze, comra. Cajarc
(Lot), s'il ne s'agissait que d'un hameau de
quelques habitants. (C.)
12. Les accaparements de blés pendant les
disettes étaient trop fréquents pour qu'on puisse
assigner une date à l'échec de la spéculation
usuraire de Landerousse. (C.)
13. Le retour du bon temps est le sujet
d'une infinité de pièces en vers des xve et
xvie siècles. Cf. 1. I,ch. 11, la strophe XIII des
Fanfreluches antidatées . (C.)
14. Formule vulgaire pour ne pas dire Vrai
Dieu. Bot signifie crapaud dans certains patois ;
sabot en poitevin. Cf. Ane. poés. fr., t. III,
p. 219. (C.)
15. Vous me forcez à abattre mon point
(au jeu de la ronfle), vous me mettez au pied
du mur. Cf. 1. I, ch. xxii, n. 41. (C.)
44 LE TÎERS LIVRE
seule qualité je me reputois auguste, révérend et redoubtable, que
sus l'opinion de tous philosophes (qui disent rien de rien n'estre faict),
30 rien ne tenent ne matière première, estoys facteur et créateur '^
« Avois créé quoy? Tant de beaulx et bons créditeurs. Créditeurs
sont (je le maintiens jusques au feu exclusivement '') créatures belles et
bonnes. Qui rien ne preste, est créature laide et mauvaise : créature
du grand villain diantre d'enfer. Et faict quoy ? Debtes. O chose
35 rare et antiquaire! Debtes, diz je, excedentes le nombre des syllabes
résultantes au couplement de toutes les consonantes avecques les
vocales '^ jadis projecté et compté par le noble Xenocrates ''. A la
numerosité des créditeurs si vous estimez la perfection des debteurs,
vous ne errerez en Arithmétique praticque.
40 « Cuidez-vous que je suis aise, quand tous les matins autour de
moy je voy ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en
révérences? Et quand je note que moy faisant à l'un visaige plus
ouvert, et chère meilleure que es autres ^°, le paillard pense avoir sa
depesche"" le premier, pense estre le premier en date, et de mon ris
45 cuyde que soit argent content. Il m'est advis que je joue encores le
Dieu de la passion de Saulmur", accompaigné de ses Anges et Cheru-
Ligne 50. E: tenant — 1. 32. E : maintien — 1. 33-E : layde — 1. ^^.E: dy je — 1. 36.
E : avec — 1. 38. E: parfection — 1. 39. A : Arithmeticque — E : practicque — 1. 40. E :
Cuydei-voiis — E : ayse — 1. 42. E : révérence — E : visage — 1. 45. A : aultres
16. Plutarque, dans son traité sur /'C75i»ï?,V, 9, 13. Ce Xénocrates, chef de l'école acadé-
2, avait fait cette remarque que les usuriers mique après Speusippe, calculait que le nombre
pouvaient se moquer des philosophes qui des syllabes que les lettres de l'alphabet pou-
tiennent que rien ne se peut faire de rien et de valent former atteignait 100.200.000. (P.)
ce qui n'est pas; car chez eux, usure se fait et 20. On a remarqué que ces prévenances des
s'engendre de ce qui n'est pas et qui ne fut créanciers pour leurs débiteurs avaient été déjà
jamais. Cf. Plattard, L'œuvre de Rabelais, p. 239 dépeintes dans un « capitolo » des Rimes bur-
R. développe cette idée en empruntant le lan- lesques de Bemi (1538): in Iode de] debito. Cf. R.
gage de la scolastique. Cf. Gilson, op. cit., E. R., X, 418.
p. 76. 21. Avoir son affaire réglée. Cf. 1. 1, ch. vi,
17. Plaisanterie chère à R. Cf. 1. Il, proî., n. 10.
n. 39. 22. Il s'agit sans doute du mystère de l'In-
18. Co«50Ma«to, consonnes ;twaZe5, voyelles. carnation, nativité, passion, résurrection et
19. Emprunté à Plutarque, Symposiaca, VIII, ascension de notre Seigneur Jésus-Christ et de
CHAPITRE lît 45
bins. Ce sont mes candidatz, mes parasites, mes saliieurs, mes diseurs
de bons jours, mes orateurs perpetuelz,
«Et pensois véritablement en debtes consister lamontaigne deVer-
50 tus heroicque descripte par Hésiode^', en laquelle je tenois degré pre-
mier de ma licence ^^, à laquelle tous humains semblent tirer et aspi-
rer, mais peu y montent pour la difficulté du chemin, voyant au jour-
dhuy tout le monde en désir fervent et strident appétit de faire
debtes et créditeurs nouveaulx.
55 « Toutesfoys il n'est debteur qui veult ; il ne faict créditeurs qui
veult. Et vous me voulez débouter deceste félicité soubeline ^' ? Vous
me demandez quand seray hors de debtes?
« Bien pis y a, je me donne à sainct Babolin le bon sainct -^, en cas que
toute ma vie je n'aye estimé debtes estre comme une connexion et
60 colligence des cieulx et terre, un entretenement unicque de l'humain
lignaige ; je dis sans lequel bien tost tous humains periroient : estre
Ligne 49. E : pensoys — 49-50. E : vertu — 1. 50. E : d'escripte — E : ienoys — 1. 53 .
E: stridant — 1. 54. E : nouveaux — 1. 55. A : Touteffoys ; E : Toufesfois — 1. 58. E :
y ha — 1. 59. A, E : nay — I. éo. A : entretement — I. éi. E : lignage — E : dy —
E : périr oyeni
la mission du saint Esprit, représenté à Saumur II ne le cite que dans sept passages, et une fois
au mois d'août 1534. Sur le refus de Jean Bou- inexactement. Cf. Plattard, L'^mit^ de Rabe-
chet de diriger les jeux, on avait fait venir de lais, p. 198.
Rouen Thomas le Prévost. Cf. J. Bouchet, ^«- 25. Exquise, précieuse, d'une douceur et
nales, {° 267 v" et Epistre familière LXXXVIII. d'une finesse dont rien n'approche comme la
La représentation eut un grand succès, et fourrure de la zibeline. Cf. 1. I, ch. LVi, n. 26-
G. Bouchet, t. IV, p. 211, rapporte un trait H. Estienne a entrevu l'origine de cette méta-
qui témoigne, tout au moins, du luxe de la phore : « On dit : il est sublin, pour dire il est
mise en scène. Cf. H. Clouzot, Ancien théâtre exquis. Il est vray que je demanderois volon-
en Poitou, p. 39, et R. E. R., IX, 18. R. n'avait tiers à tels parleurs qu'ils eussent faict si les
pu assister au mystère, étant alors à Lyon. martres sublines n'eussent peu trouver le che-
(C.) min de la France. » Cf. R. E. R., V 136, X,
23. Dans les Travaux et les jours, v. 289. R. 475,^. XVI^ s., I, 506. (C)
y fait encore allusion au Quart Livre, ch. 26. Ce saint plus ou moins légendaire,
LVii : « Ce manoir de Areté (c'est vertu) par dont le nom apparaît pour la première fois
Hésiode descript. » Lucien dans VHermotimus, dans l'œuvre de R., est le premier abbé de
2, avait commenté ce passage d'Hésiode (P.) Saint-Maur. Sa châsse était conservée dans la
24. Faut-il conclure de ce passage que R. collégiale où R. avait un siège canonial en
avait fait une étude particulière d'Hésiode? 1536. Cf. /?.£",/?., VII, 273. (C.)
46
LE TIERS LIVRE
par adventure celle grande ame de l'univers, laquelle scelon les Aca-
demicques, toutes choses vivifie ^^
« Qu'ainsi soit, représentez vous en esprit serain l'idée et forme de
65 quelque monde : prenez, si bon vous semble, le trentiesme de ceulx que
imaginoit le philosophe Metrodorus *^ ou le soixante et dixhuyctieme
de Petron ^^ on quel ne soit debteur ne créditeur aulcun. Un monde
sans debtes! Là entre les astres ne sera cours régulier quiconque.
Tous seront en desarroy. Juppiter, ne s'estimant débiteur à Saturne'",
70 le dépossédera de sa sph^ere, et avecques sa chaîne '' homericque sus-
pendera toutes les intelligences, dieux, cieulx, daemons, génies,
heroes, diables, terre, mer, tous elemens. Saturne se r'aliera avecques
Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne voul-
dra soy asservir es aultres, plus ne sera leur Camille '% comme en langue
75 hetrusque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus
ne sera vénérée, car elle n'aura rien preste. La lune restera sanglante
et ténébreuse. A quel propous luy departiroit le soleil sa lumière?
Il n'y estoit en rien tenu. Le soleil ne luyra sus leur terre. Les astres
ne y feront influence bonne. Car la terre desistoit leurs prester nour-
Ligne 62. E : selon — 1. 64. A, E : reprcsente\-voiis — 1. éé-67. A, E : om le soixante...
Petron manque — 1. 67. E : auquel — E : aucun — 1. 68. E : quelconque — 1. 69. A, E ;
Jupiter — E : debteur — 1. 70. E : déposera — E : sphère — 1. 69-70. E : suspendra —
1. 71. E : Démons — 1. 72. A : rasliera ; E : r' alliera — E : avec — 1. 74. E : autres —
l. 75. E : leur est rien — 1. 77. E -.propos — 1. 78. E : il n'y seroit en rien — 1, 79. E
n'y feront — E : desisteroit — E : leur
27. Voir Platon, Tiniée, 34 B-37 C, cité par
saint Augustin, De civitate Dei, XIII, 17, 2.
28. D'après Plutarque, De placitis Philoso-
phoruni, I, 5, Métrodore de Lampsaque, dis-
ciple d'Épicure, mort en 277, av. J.-C, soute-
nait que le nombre des mondes était infini.
(P.)
29. Petron d'Himera, Pythagoricien (vi^ s.
avant J.-C), imaginait un univers composé de
186 mondes : 183 disposés en séries le long des
trois côtés d'un triangle équilatéral, 3 aux trois
sommets du triangle. Il n'est connu que par un
passage de Plutarque, De defectu oraculoruiii,
ch. 22 et 23. R. le cite encore l.IV,ch.Lv. (P.)
30. Saturne est le roi de l'âge d'or, le
monarque bienfaisant par excellence. (P.)
31. A cette chaîne décrite dans V Iliade,
ch. VIII, V. 19 et suiv. et ch. xv, v, 18, il est
fait allusion au début de ce même Hermotimus
de Lucien, qui mentionne aussi la montagne de
vertu décrite par Hésiode. (P.)
32. D'après Macrobe, Saturnales, III, 8, 5-
7, Plutarque, Vie de Numa, ch. 7, et Ser-
vius, Commentaire de V Enéide, livreXl, v. 543.
La source de R. est vraisemblablement Plu-
tarque. (P.)
CHAPITRE III
47
80 rissement par vapeurs et exhalations, des quelles, disoit Heraclitus,
prouvoient les stoiciens, Ciceron maintenoit '^ estre les estoilles ali-
mentées. Entre les elemens ne sera symbolisation, alternation, ne trans-
mutation '^aulcune. Car l'un ne se reputera obligé à l'autre, il ne luy
avoit rien preste. De terre ne sera faicte eau ; l'eau en aër ne sera
85 transmuée ; de l'aër ne sera faict feu ; le feu n'eschaufîera la terre. La
terre rien ne produira que monstres. Titanes, Aloïdes, Geans ''; il n'y
pluyra pluye, n'y luyra lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne
automne. Lucifer se desliera '^ et sortant du profond d'enfer avecques
les Furies, les Poines ", et Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx
90 tous les dieux tant des majeurs comme des mineurs peuples.
a De cestuy monde rien ne prestant ne sera qu'une chienerie, que
une brigue plus anomale que celle du Recteur de Paris '^ qu'une dia-
Ligne 81. E: prouvoyent — 1. 83. E : aucune — A : VauJtre — E : s'il ne luy — 1. 84.
E : air — 1. 85 . A : trasmuée — E : air — 1. 86. A, E : Aloïdes manque — I. 87.
A : pluie — 1. 88. E : avec — 1. 89. E : Peines — E : dénicher — I. 92-93. A, E : qu'une
33. Dans son traité De Nattira Deoruni, III,
14. L'opinion des Stoïciens et d'Heraclite est
rapportée encore par Plutarque, De placitis phi-
hsophoriim, II, 17, 2. R. distingue ici, comme
Aristote le fait dans ses Météores, i , 5 , les exha-
laisons chaudes et sèches, des vapeurs froides
et humides. (P.)
34. Termes scolastiques . Il y a symbolisa-
tion lorsqu'un des éléments communique avec
deux autres par chacune de ses deux qualités.
Ainsi, l'eau symholise avec la terre par le froid
et avec l'air par l'humide. Par suite, tout élé-
ment peut devenir l'élément suivant en lui
cédant celle de ses deux qualités par laquelle il
s'y oppose. D'où une série alternative de trans-
mutations. Un arrêt de ces transmutations, entre
éléments que l'accord de leurs qualités rend
possibles, produit un déséquilibre dans lacom-
plexion des corps naturels. De là naissent les
monstres comme le dit Panurge plus bas. Cf.
Gilson, op. cit., p. 78-79. (P.)
35. Ces géants, fils d'Aloeus, sont mention-
nés dans VOdyssée, ch. xi, v. 307, dans l'Iliade,
ch. V, v. 285 et dans VÉnéide, 1. VI, v. 582.
Ils s'étaient révoltés contre Jupiter et avaient
tenté d'escalader l'Olympe. (P.)
36. Dans les mystères, Lucifer était rete-
nu par des chaînes dans la gueule d'enfer.
Cf. ch. XXXIX : « Lucifer se deschayna. »
(C.)
37. Personnifications des châtiments. Selon
Plutarque, Moralia, 564 F, noîvïj (Poine) est
une des Furies, comme Adrastée et Erinnys.
Elle est fille de Zeus et de la Nécessité. Les
serviteurs de Lucifer, dans les drames religieux,
appartiennent les uns à l'enfer païen et les
autres à l'enfer chrétien. Cf. R. E. R., IX, 26.
(P.)
38. Il était élu par les étudiants groupés en
Nations. Ces brigues étaient proverbiales. Cf.
1. IV, ch. XX : « Je crois que tous les millions
de diables... briguent pour élection de nouveau
Recteur », et Brantôme, FiV du grand roy Fran-
çois, x. 111, p. 106; « Ily avoit plus de tumultes.
4 8 LE TIERS LIVRE
blerie plus confuse que celle des jeuz de Doué'^ Entre les humains
l'un ne saulvera l'aultre ; il aura beau crier à l'aide, au feu, à Teau, au
95 meurtre, personne ne ira à secours. Pourquoy? Il n'avoit rien preste,
on ne luy debvoit rien. Personne n'ainteresf*" en sa conflagration, en
son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien.
Aussi bien n'eust il par après rien preste.
« Brief de cestuy monde seront bannies Foy, Espérance, Charité.
100 Car les homes sont nez pour l'ayde et secours des homes. En lieu
d'elles succéderont Défiance, Mespris, Rancune, avecques la cohorte
de tous maulx, toutes malédictions et toutes misères. Vous penserez
proprement que là eust Pandora versé sa bouteille '*'. Les hommes
seront loups es hommes '*^. Loups guaroux ^^^ et lutins ■*'^, comme feurent
105 Lychaon '*^Bellerophon'♦^Nabugotdonosor•*sbriguans, assassineurs'*^
empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans
Ligne 1. 94. A, F : saluera — E:ayde — 1. 95. E : nira au secours — 1. 96. E : nha
— 1. 97. A : aussy — 1. 98. A : aussy — E : pas — 1. 100. A, E : les hommes — A, E :
deshommes — 1. loi. E : avec — 1. 104. E -.furent — 1. 105 . E : Nabugodonosor : hrigans
— 1. 106. E : empoy sonneur s, mal faisans, mal pensans, mal vueillans
séditions, ligues et brigues qu'il n'y en a en la par Érasme, Adages I, i, 70 : « Homo homini
création du recteur de V Université de Paris » lupus. » (P.)
(P.) 45. Cf. 1. I, ch. vni,n. 106, et 1. II, ch. XXVI,
39. Doué-la-Fontaine, cant., arr. Saumur n. 30.
(Maine-et-Loire) est à une dizaine de lieues de 44. Cf. 1. I, ch. viii, n. 105, et 1. II,
Chinon. Il n'est donc pas étonnant que R. ait ch. xxvi, n. 35.
connu les jeux scéniques qui ont pu s'y donner 45. Roi d'Arcadie, changé en loup par Jupi-
de son temps. Il y fait une seconde allusion ter, parce qu'il avait violé les lois de l'hospita-
1. IV, ch. XIII. Les renseignements que nous lité. Voir Ovide, Métamorphoses, I. (P.)
avons sur le théâtre de Doué ne remontent 46. Fils de Glaucus, roi de Corinthe; pour
malheureusement pas plus haut que le xviie avoir voulu, monté sur Pégase, escalader l'O-
siècle. Cf. R. E. R., I, 90 et IX, 24. (C.) lympe il fut poursuivi par la colère des dieux ;
40. Dommage. Cf. 1. I, ch. viii, n. 51. il errait solitaire et misanthrope. Cf. Tliade,
41. Même expression que dans le Prologue, ch. vi, v. 155 et suiv. (P.)
I. 226. 47. Le livre de Daniel raconte (4, 33) com-
42. C'est le proverbe latin cité dans r^i/wa- ment ce roi de Babylone, changé en bête,
ria, du Pseudo-Plaute, II, 4, 20 : « Lupus est pâturait comme les bœufs. (P.)
homo homini, non homo », et commenté 48. Assassins. A rapprocher de la forme
CHAPITRE III
49
un chascun contre tous, comme IsmaeH^ comme Metabus'", comme
Timon Athénien 5', qui pour ceste cause feut surnommé iJ.iaxv9,ca)-o; 5 ^
Si que chose plus facile en nature seroit nourrir en l'aër les poissons,
no paistre les cerfz on fond de l'océan, que supporter ceste truandaille
de monde, qui rien ne preste. Par ma foy je les hays bien.
« Et si au patron de ce fascheux et chagrin monde rien ne prestant,
vous figurez l'autre petit monde, qui est l'home, vous y trouverez un
terrible tintamarre. La teste ne vouldra prester la veue de ses œilz
115 pour guider les piedz et les mains. Les piedz ne la daigneront porter.
Les mains cesseront travailler pour elle. Le coeur se faschera de tant
se mouvoir pour les pouls des membres et ne leurs prestera plus.
Le poulmon ne luyfera prest de ses souffletz. Le foye'' ne luy envoyra
sang pour son entretien. La vessie ne vouldra estre débitrice aux
120 roignons : l'urine sera supprimée. Le cerveau, considérant ce train des-
naturé, se mettra en resverie, et ne baillera sentement es nerfz, ne
mouvement es muscles. Somme, en ce monde desrayé 5'^, rien ne deb-
vant, rien ne prestant, rien ne empruntant, vous voirez une conspira-
tion plus pernicieuse que n'a figuré iEsope en son Apologue ^K Et
Ligne 108. E -.fut — E : Misanthropes — 1. iio. E : au font — 1. m. E : hay —
1. 113. A : Vanltre — A, E : Vhomme — 1. 114. A, E : yeulx — 1. 115. A : /« pieds
ne la daigneront — 1. né. A : cueiir — I. 121. A : mettera — E : sentiment — 1. 123.
E : n'empruntant — E : verre\ — 1. 124. E : nha
a5ra55î«affiMr, tirée de l'italien. Voir ch. II, n. 32. gny, en tête du Quart Livre. Cf. R. E. R.
49. Voir Genèse, XVI, 12 : « Hic erit férus VIII, 144.
domo, manus ejus contra omne5 et manus 53. Galien considère le foie comme le géné^
omnium contra eum. » rateur du sang et la source des veines : « Intel-
50. D'après Virgile, Enéide, 1. XI, v. 540 et lige mihi distributum a ventricule ad hepar
suiv., il aurait été privé des douceurs de l'hos- chylum, a visceris caliditate... fervere, conco-
pitalité : qui, alterari in sanguinis boni generationem. »
Non illum tectis ullce, non mcenibus urbes -^^ «^" ^«''^•> I- IV, ch. 3. « Excipit autem
Adcepere, neque ipse manus feritate dedisset. ipsum illic una vena maxima ex gibba hepatis
(P.) enata quae ad utramque animalis parteni fertur,
51. Timon d'Athènes a été représenté superiorem simul et inferiorem. » /^/^., ch. 5.
par Lucien, comme un type de misanthrope, (D.)
dans un livre qui porte son nom. Il en est 54. Dévoyé. Cf. 1. I, ch. xxvii, n. 52.
question également dans Plutarque. (P.) 55. L'Apologue des membres et de l'esto-
52. Misanthrope. R. a risqué ce néologisme, mac, que Menenius Agrippa, d'après Tite-Live,
transcrit du grec, dans l'Épître à Odet de Coli- II, 32, aurait raconté aux Romains pour prévenir
LE TIERS LIVRE. 7
50
LE TIERS LIVRE
125 périra sans doubte ; non périra seulement, mais bien tost périra,
feust ce ^^sculapius mesmes ^^. Et ira soubdain le corps en putréfac-
tion ; l'ame toute indignée prendra course à tous les Diables, après
mon argent
57
Ligne 12e. E : fust — 1. 127. A, E : tant indignée
une sédition. Au ch. lvii du Quart Livre, R.
fera une nouvelle allusion à cet apologue « des
membres conspirant contre le ventre. » (P.)
56. Quand le malade serait Esculape, le dieu
de la médecine lui-même. Peut-être y a-t-il là
une transposition d'une sentence de Térence
rapportée par Érasme, Adages, I, 5, 74 : « Ipsa
Salus si cupiat servare domum hanc, non pos-
sit. » R.E.R., VI, 229. (P.)
57. A la suite de mon argent que j'aurais
envoyé à tous les Diables [en m'acquittant de
mes dettes]. Plus loin, ch. xxiii, Panurge
dira : « les Diables avment fort les quittes. ji
(C.)
Continuation du discours de Panurge, à la louange
des presteurs et debteurs.
Chapitre IIII.
« Au contraire représentez vous un monde autre, on quel un chas-
5 cun preste, unchascun doibve, tous soient debteurs, tous soient pres-
teurs.
« O quelle harmonie sera parmy les réguliers mouvemens des
cieulz! Il m'est advis que je l'entends aussi bien que feist oncques
Platon \ Quelle sympathie entre les elemens! O comment Nature se
10 y délectera en ses œuvres et productions, Ceres chargée de bleds,
Bacchus de vins, Flora de fleurs, Pomona de fruictz, Juno en son
aër serain \ seraine, salubre, plaisante !
« Je me pers en ceste contemplation. Entre les humains paix,
amour, dilection, fidélité, repous, banquetz, festins, joye, liesse, or,
15 argent, menue monnoie, chaisnes, bagues, marchandises troteront de
main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat ; nul n'y sera usu-
Ligne i. E : louerige — 1. 4. A : aultre — E : auquel — 1. 5 . E : soyent — I. 8. A,
E : cieulx — E : advys — A : nussy — E : feit — 1. 9-10. E : s'y délectera — 1. 1 1. E :
Baccus — 1. 12. E : air — 1. 14. E : Repos — A : bancqueti — 1. 15. E : monnoye
I. Peut-être faut-il voir dans cette phrase « laquelle dit Platon avoir par quelques nuicts
une réminiscence d'un passage de la République, ouye dormant. » (P .)
X, 617, dans lequel Platon imagine qu'une 2. Dans les conceptions des astrologues
sirène se tient sur chacun des huit cercles du anciens, Junon dominait sur léther, ou région
système planétaire. De l'accord de leur chant supérieure de l'air. Cf. le con.mentaire de Scr-
résulte une harmonie particulière. Mais Platon vins sur Virgile, in Aemid., I, 47 : « Physici...
ne dit nulle part qu'il a entendu cette harmo- volunt intelligi Junoncm aëreni » et in Aeneid.
nie. AuCinquiesme livre, ch. xviii, il est ques- VII, 84 : « Junonem... quam aërem csse cons-
tion de nouveau de cette harmonie des astres, tat », R. E. R., IV, 353. (P.)
52
LE TIERS LIVRE
rier, nul leschart', nul chichart *, nul refusant. Vray Dieu, ne sera ce
l'aage d'or, le règne de Saturne ^ l'idée^ des régions Olympicques,
es quelles toutes autres vertus cessent, charité seule règne, régente,
20 domine, triumphe? Tous seront bons, tous seront beaulx, tous seront
justes. O monde heureux! O gens de cestuy monde heureux! O beatz
troys et quatre foys ! Il m'est advis que je y suis. Je vous jure le bon
Vraybis \ que si cestuy monde, beat monde, ainsi à un chascun près-
tant, rien ne refusant, eust Pape foizonnant en cardinaulx et associé
25 de son Sacré CoUiege, en peu d'années vous y voiriez lessainctz plus-
druz, plus miraclificques, à plus de leçons ^ plus de veuz, plus de bas-
tons ^ et plus de chandelles que ne sont tous ceulx des neufz eves
chez de Bretaigne'°. Exceptez seulement sainct Ives".
« Je vous prie, considérez comment le noble Patelin voulant déifier
Ligne 17. E : eschart — 1. 18. E : eage — 1. 19. E : esquelles — A : attitrés — 1. 20.
E : beaux — 1. 22. A : advys — A : je y suys — E : j'y suis — 1. 23. E : vray Bis —
1. 23-24. A, E : beat monde... rien ne refusant manque — 1. 25. E : verriez, — 1. 26.
A : lecions — E : voeui — 1. 27. E : neuf — 1. 28. E : Excepté
3. Glouton. Cf. 1. I, ch. liv, n. 27.
4. Chiche. Cf. 1. I, ch. liv, n. 25.
5. Le roi de l'âge d'or. Cf. Virgile, Buco-
liques, IV, V. 6:
« redeunt Saturnia régna. » (P.)
6. Au sens platonicien du mot, l'archétype,
le modèle éternel.
7. Euphémisme employé pour ne pas jurer
le nom de Dieu. Cf. ch. m, n. 14.
8. Morceaux de l'ancien ou du nouveau
Testament, et de la vie du saint dont on
célèbre la fête, récités à matines. Cf. 1. I,
ch. XLi, n. 19. Plus le saint est vénéré, plus
l'office comporte de leçons. Leur nombre
varie de trois à neuf. Cf. ch. xv l'explication
de la « pièce de laboureur salle à neuf le-
çons ». (C.)
9. Aux fêtes solennelles, les chantres, mar-
chant en chape dans le chœur, tiennent à la
main un bâton orné et recouvert d'argent,
en forme de bourdon. Ces fêtes sont aussi
celles où figurent le plus de bannières et de
bâtons de confréries. Le dict. de Trévoux donne
les deux explications. (C.)
10. Dol, Nantes, Q.uimper, Rennes, Saint-
Brieux, Saint-Malo, Saint-Pol-de-Léon, Tré-
guier, Vannes. La Bretagne était renommée
pour la quantité de « menus saints » qu'on y
vénérait. (C.)
11. Saint- Yves, dit l'avocat des pauvres
(1253-1303), fut canonisé en 1347. Même à
Paris, les Bretons ne manquaient pas de célé-
brer sa fête « jour fatal et dévot pour nous
autres Bretons », dit Du Fail, t. II, p. 195. Les
gens de loi l'ayant pris pour patron, il est pro-
bable que R. le mentionne avec une intention
ironique. On avait composé une hymne bur-
lesque en son honneur :
Sanctus Ivus erat Brito,
Advocatus et non latro :
Res miranda populo.
(C-)
CHAPITRE IV 53
30 et par divines louenges mettre jusques au tiers ciel le père de Guil-
laume Jousseaulme, rien plus ne dist sinon :
Et si prestoit
Ses denrées à qui en vouloit'^.
c( O le beau mot !
35 « A ce patron figurez nostre microcosme '^ id est petit monde,
c'est l'homme, en tous ses membres prestans, empruntans, doibvans,
c'est à dire en son naturel. Car nature n'a créé l'homme que pour
presteret emprunter. Plus grande n'est l'harmonie des cieux que sera
de sa police. L'intention du fondateur de ce microcosme est y
40 entretenir l'ame, laquelle il y a mise comme hoste, et la vie. La vie
consiste en sang "^. Sang est le siège de l'ame. Pourtant un seul labeur
poine ce monde, c'est forger sang continuellement. En ceste forge sont
tous membres en office propre ; et est leur hiérarchie telle que sans
cesse l'un de l'autre emprunte, l'un à l'autre preste, l'un à l'autre est
45 debteur. La matière et métal convenable pour estre en sang transmué
est baillée par nature : pain et vin. En ces deux sont comprinses
toutes espèces des alimens. Et de ce est dict le companage '^ en langue
goth. Pour icelles trouver, prasparer et cuire, travaillent les mains.
Ligne 30. E : louanges — 1. 35-36. A, E : id est c'est l'homme manque — 1. 36.
E : dehvans — 1. 37. E : nha — 1. 38. A, E : cieiilx — 1. 40. E : j ha — 1. 41. E : por-
tant — I. 42. E : peine en ce monde — 1. 44. A : de Vaultre — A : a Vaultre preste —
1, 44-45. A : a Vaultre est debteur — 1. 48. E : préparer et cuyre
12. Emprunt à la Farce de maître Pierre 14. C'est la théorie antique : Critias soute-
Pathelin, v. 174. On sait que les souvenirs de nait que l'âme n'est que le sang. Pour Empé-
Pathelin sont fréquents dans R. Voir R. E. R., docle et Lucrèce l'âme réside dans le sang. De
IX, 52. (P.) même Virgile, En., 1. IX, v. 349. écrit :
Purpuream vomit ille animam.
13. La philosophie médiévale oppose le
macrocosvie, l'univers, au microcosme, l'homme.
R. ne se sert pas toujours de ces termes et Pline le naturaliste : « Prima domicilia intra
savants. Il traduit le second par le petit monde, se animo et sanguini praebet [cor] sinuoso
Vautre monde. Cf. 1. II, ch. viii, 1. 1 1 5 : « acquiers specu, et in magnis animalibus triplici, in nuUô
toy parfaicte congnoissance de Vaultre monde, non genuino : ibi mens habitat. » Pline H. N.,
qui est l'homme. » Les deux pages qui suivent XI, 69. « Anima carnis in sanguine est », dit
sont un résumé de la physiologie médiévale. encore l'Écriture, Lévit., XVII, 11. (D.)
(P.) 15. En langue d'oc, companatge, c'est « l'or-
54
LE TIERS LIVRE
a cheminent les piedz et portent toute ceste machine ;
50 « les œilz tout conduisent;
« l'appétit en l'orifice de l'estomach moyenant un peu de melan-
cholie '^ aigrette, que luy est transmis de la râtelle, admonneste de
enfourner viande; la langue en faict l'essay ;
« les dens la maschent ;
55 « l'estomach la reçoit, digère et chylifie '^ ;
« les venes mesaraïcques '^ en sugcent ce qu'est bon et idoine,
délaissent les excremens, les quelz par vertus expulsive sont vuidez
hors par exprès conduictz, puys la portent au foye ; il la transmue
de rechef, et en faict sang.
60 (c Lors quelle joye pensez vous estre entre ces officiers, quand ilz
ont veu ce ruisseau d'or, qui est leur seul restaurant? Plus grande
Ligne 49. A, E -.pieds — 1. 50. A, E : yeulx — E : conduysent — 1. 51. E : moyen-
nant — 1. 52. A, E : admoneste — 1. 52-53. E : d'enfourner — 1. 53. F : assay —
1. 55. A : recipit — 1. 56. E : veines — E : sitcceni — 1. 57. E : lesqueli — E :
vertu — E : vuydei — 1. 58. E : puis — E : porte — 1. 59. A, E : Je rechief
dinaire qu'on dépense en une maison, outre le
pain et le vin ». Pelletier du Mans, cite, dans
son Art poétique (ï^<y<)), entre autres termes
patois, le languedocien companage, « mot bien
composé qui signifie ce que les Latins disent
opsonium, c'est-à-dire tout ce qu'on met sur la
table, hors le pain et le vin. » Voir Sainéan,
t. II, p. 185.
16. Mélancolie, metancholiciis huiiior, bile
noire, cholère noire, atrabile, humeur acide ou
aigrette, l'un des quatre principes de l'humo-
risme galénique et qui passait pour se déverser
dans la rate (Galien, De usupart.,\. IV, ch. iv).
La rate, dira plus tard Mondeville, « a deux
porres, l'un par lequel il trait la mélancolie du
foie, l'autre par lequel il envoie la mélancolie
à la bouche du stomach. » La rate s'en nour-
rit, écrit A. Paré, « jusques à tant qu'elle
la fasche pour sa quantité ou qualité ; et alors
icelle est portée de la ratte par le vaisseau vei-
neux [veine splénique] à l'orifice du ventricule
[estomac] pour exciter l'appétit et ayder les
actions dudit ventricule », Paré, 1. I, ch. viii.
(D.)
17. On appelle aujourd'hui chyme le pro-
duit de la digestion gastrique, pour réserver le
nom de chyle au produit de la digestion intes-
tinale. Il n'en allait pas de même au temps de
R. et de ses devanciers : « L'estomach ou ventre
est l'instrument de la première digestion, géné-
ratif du chyle », dit Chauliac. « Les fonctions
de l'estomac... sont... de retenir le chyle », dit
Mondeville. « Distributum a ventricule ad
hepar chylum »,dit Galien, De usupart., 1. IV,
ch. III, qui, par contre, appelle chyme le pro-
duit de l'absorption purifié par le foie : « qui
apparaturinhepatechymus»,/oc.(;/7.,ch.iv.(D.)
18. Comme Galien, Deusu part. l.IV,ch.li,
R. ne connaît encore qu'une seule voie d'absorp-
tion digestive : la voie sanguine. Ce n'est qu'en
1622 que Gaspard Aselli, de Padoue, découvrira
les vaisseaux chylifères. (D.)
CHAPITRE IV
55
n'est la joye des alchymistes, quand après longs travaulx, grand soing
et despense, ilz voyent les metaulx transmuez dedans leurs four-
neaulx.
65 « Adoncques chascun membre se praspare et s'esvertue de nouveau
à purifier et affiner '^ cestuy thesaur. Les roignons parles venes emul-
gentes" en tirent l'aiguosité, que vous nommez urine, et par les ure-
tères la decoullent en bas. Au bas trouve réceptacle propre, c'est la
vessie, laquelle en temps oportun la vuide hors. La râtelle en tire
70 le terrestre et la lie, que vous nommez melancholie. La bouteille du
fiel en soubstraict la cholere'' superflue. Puys est transporté en une
autre officine pour mieulx estre affiné, c'est le cœur. Lequel par ses
mouvemens diastolicques et systolicques" le subtilie et enflambe, tel-
Ligne 62. E : long — 1. 63. A ; despence — 1. 65. E : Adonc — E : prépare — 1. 66.
E : thresor — E : veines — 1. 69. E : vuyde — 1. 71. E : substraict — E : Puis —
1. 72. A : aultre — A : ciieur — A, E. F : ces
19. Affiner, c'est proprement rendre fin l'or
qui est à bas titre. Cf. Rémi Belleau, Bergerie,
première journée, p. 258 : l'Amour ayant tiré
l'or des cheveux d'une femme,
Pour le bien affiner, le trempe dans ses yeux.
(P-)
20. Les veines rénales. Avec Galien, De
usu part., 1. IV, ch. vi, Rabelais pense que les
veines sont, pour le rein comme pour les
autres organes, des voies d'apport sanguin. En
réalité, il n'y a de veines rénales afférentes,
sous forme de système porte rénal, que chez
les Poissons, Amphibiens et les Reptiles infé-
rieurs au stade jeune. Chez les mammifères, la
veine rénale, uniquement efférente, ne concourt
pas à l'excrétion urinaire. (D.)
21. La bouteille du fiel : la vésicule biliaire.
Cholère, ou bile jaune : la bile, sécrétée par le
foie, l'une des quatre humeurs du système de
Galien (Cf. Galien, De usu part., 1. IV, ch. iv).
En réalité, la vésicule biliaire ne soustrait rien :
elle n'est qu'un réservoir branché sur le cholé-
doque par l'intermédiaire du canal cystique, et
que l'on peut extirper sans nuire à l'excrétion
biliaire. (D.)
22. La systole est la contraction rythmée
dumyocarde, la diastole, son relâchement (Staj-
toXtJ, ajaioXr;, noms tirés de Galien). Passage
important en ce qu'il résume clairement la théo-
rie galénique (Gai., De usu part., 1. VI, ch. xvii)
de la sanguification et du cours des humeurs
et des esprits. (Excellemment schématisée in
Ch. Singer, Tbe di semer y of the circulation ofthe
hlood, Londres, Bell, 1922, pi. I et IL) R.
cependant, oubliant de fermer le circuit galé-
nique, passe sous silence le transit d'un ventri-
cule à l'autre, à travers les prétendus pores du
septum interventriculaire. Omission Pou réserve
voulue ? Le Double se demande, après Paque-
lin, si ce passage n'a pas inspiré Michel Servet,
qui put connaître R. à Lyon (Rabelais anato-
miste, p. 95-96). Ce fut Servet qui, dans son
livre Christianismi Restitutio (i^'i'Ç), fit con-
naître le premier la circulation pulmonaire ou
56
LE TIERS LIVRE
Icment que par le ventricule dextre le mect à perfection, et par les venes
75 l'envoyé à tous les membres. Chascun membre l'attire à soy et s'en
alimente à sa guise : pieds, mains, œilz, tous; et lors sont faictz deb-
teurs, qui paravant esloicntpresteurs. Par le ventricule gausche'' il le
faict tant subtil, qu'on le dict spirituel, et l'envoyé à tous les membres
par ses artères, pour l'autre sang des venes eschauffer et esventer. Le
80 poulmon ne cesse avecques ses lobes et souffletz le refraischir. En
recongnoissance de ce bien le cœur luy en départ le meilleur par la
vene arteriale'^ En fin tant est affiné dedans le retz merveilleux"',
Ligne 74. E : veines — 1. 76. E : piedi — A, E : yeulx — 1. 77. E : estoyeni — E : gauche
- 1.79. A : aulire — E : veines — E : esvanier — 1. 81. A : cueiir — 1. 82. E : veine
petite circulation ; puis Césalpin démontra
(1593) que le cours du sang veineux est centri-
pète, en attendant que G. Harvey décrivît
(1615-28) le double circuit sanguin que les phy-
siologistes admettent encore aujourd'hui. (D.)
23. Le ventricule gauche, où, pour Galien
(Deustipart., 1. VI, 7), se forme et bouillonne le
sang spiritueux, étant considéré comme le foyer
calorique le plus intense de notre corps, il
convenait que l'air inspiré, apporté par les
veines pulmonaires, y vînt, par sa fraîcheur,
tempérer les combustions. « L'usage de la
respiration se faict, dit Paré (Le quatriesme livre
de VAnalomie, ch. ix), pour ce que le cœur qui
a besoin de la substance de l'air et bouillant
d'une fervente chaleur désire estre refraischy.
Or il est refraischy par l'inspiration qui luy
apporte une qualité froide ; et par l'expiration
qui jette hors ce qui est trop chaud et bouil-
lant... Ainsi se fait au diastole et systole qui
sont les mouvements du cœur, et par ces deux
mouvements il attire le sang, l'esprit et l'air et
expelle ses excréments fuligineux. » On retrou-
vera cette théorie du poumon ventilateur et de
la fournaise cardiaque dans Descartes. Cf.
V Homme de R. Descartes et un Traitté de lajor-
mation du fœtus du mesme autheur avec les
Remarques de L. de la Forge, Paris, Angot,
1664, in-40, p. 122. (D.)
24. Vena arteriosa (Gai., De usu part., 1. VI,
ch. x) ; Vene artérieuse (Ch. Estienne) ;
veine artérielle (Paré) ; c'est l'artère pulmo-
naire. — R. en assignant, comme Galien, à ce
vaisseau le rôle d'artère nourricière du poumon
méconnaît donc son véritable office de branche
afférente de la petite circulation. (D.)
25. L'admirabilis plexus retiformis de Galien
(De usu part., 1. IX, ch. 4), que R. appelle ici
retz merveilleux et plus loin (ch. xiii) retz
admirable, n'existe pas chez l'homme, ainsi que
Vésale l'a démontré. Mais on prétendait retrou-
ver ce rete mirahile (Mondeville), ou rets admi-
rable (A. Paré), dans ce lacis artériel que les
anatomistes modernes nomment l'hexagone de
Willis,et que R.,dansranatomiedeQ.uaresme-
prenanl, compare à un chanfrein.
Les auteurs ne s'accordent pas très bien non
plus sur le lieu où s'opérait la transformation
des esprits vitaux en esprits animaux : Galien
dit d'abord qu'ils proviennent à la fois du ple-
xus rétiforme et des veines des ventricules ;
ensuite qu'ils viennent à perfection principale-
ment dans le ventricule moyen : « Hic autem
spiritus [animalis] qui in ventriculis continetur
cerebri, parva quadam ex parte fortasse ex iis
etiam quae ad ventricules ipsos pertinent, venis
gignitur ; maximum verô ac praecipuura
ortum huic arterias illae quse sunt ad reticu-
CHAPITRE IV
57
que par après en sont faictz les espritz animaulx, moyenans les quclz
elle imagine, discourt, juge, resoust, délibère, ratiocine et remémore.
85 « Vertus guoy ^^ je me naye, je me pers, je m'esguare, quand je
entre on profond abisme de ce monde ainsi prestant, ainsi doib-
vant ! Croyez que chose divine est prester : debvoir est vertus
heroïcque.
« Encores n'est ce tout. Ce monde prestant, doibvant, emprun-
90 tant est si bon, que, ceste alimentation parachevée, il pense desja
prester à ceulx qui ne sont encores nez, et par prest se perpétuer,
s'il peult, et multiplier en images à soy semblables, ce sont enfans.
A ceste fin chascun membre du plus précieux de son nourrisse-
ment ''" décide et roigne une portion, et la renvoyé en bas^^ : nature
Ligne 83. E : moyennans Vesqueli — 1. 84. E : raciocine — 1. 85. E : Vertu — E :
noyé — E : esgare — 1. 85-86. E : j'entre au — 1. 86-87. E : debvant — l. 87 : E : vertu
— 1. 89. E : debvant — l. 92. E : peut — 1. 93. A : precieulx — 1. 94. E : rongne
larem in fundamento cerebri sitam texturam,
suppeditant, a corde ipsas ortum habentes...
Et prsecipue circa verticem [adolescere ac per-
fici] quce iû parte médius atque idem prin-
cipalis cerebri ventriculus est » {De Hipp.
et Plat, decr., 1. III, ch. vin). D'ailleurs les
opinions de Galien ne paraissent pas très
fermes à cet égard ; et dans un autre passage il
semble placer l'origine du pneuma psychique
dans le parenchyme du cerveau et du cervelet
(cf. J. Soury, Le système nerveux central, t. I,
p. 282). Pour Chauliac (Grande Chir., éd. Ni-
caise, p. 43) c'est dans les artères du rets mer-
veilleux que « l'esprit vital est fait esprit ani-
mal par ébullition ». Là aussi, pour Paré (F"*
Livre de Vanat., ch. ix) l'esprit est « subtilisé et
mis en extrême perfection ». Du Laurens, Rio-
lan, pensent qu'il s'exhale des plexus choroïdes
au sein des ventricules. R., en disant que les
esprits sont faits « par après » le retz merveil-
leux, semble admettre éclectiquement qu'ils se
forment dans l'hexagone, les artères qui en
partent et les ventricules. Il revient plus loin
LE TIERS LIVRE.
(1. m, ch. xiii) sur ce sujet, sans préciser
davantage. (D.)
26. Pour vertu [de] Dieu. Cf. ch. m. n. 14
27. R. semble se ranger ici à l'opinion
d'Empédocle, que la semence vient de tout le
corps. Bien que combattue par Aristote, Gén.
des anini.,l, 11, cette théorie est également
admise par Ambr. Paré : « La plus grande par-
tie d'icelle [semence] vient du cerveau, mais le
total procède de tout le corps universel et de
chacune partie tant solide que molle, car c'est
chose manifeste que si elle ne venoit de tout
le corps, les parties de l'enfant n'en pourroient
estre faictes, parce qu'il faut que toutes les
parties soient faictes de leur semblable. » (Paré,
Œuvres, 1. XXIV, préface). On retrouvera les
vestiges de ces idées dans la théorie des molé-
cules organiques de Buffon, Histoire des ani-
maux, ch. IV. (D.)
28. La semence, dit Hippocrate, De femïura,
concentre « in homine quod validissimum et
pinguissimum est ». Problème également
traité par Aristote (Gén. des anini., I, 12) : la
58 LE TIERS LIVRE
95 y a praeparé vases et réceptacles opportuns, par les quelz, descendent es
genitoires en longs ambages et flexuositez, reçoit forme compétente
et trouve lieux idoines, tant en Thomme comme en la femme, pour
conserver et perpétuer le genre humain. Se faict le tout par prestz
et debtes de l'un à l'autre : dont est dict le debvoirde mariage.
100 « Poine par nature est au refusant interminée, acre vexation parmy
les membres et furie parmy les sens ; au prestant loyer consigné,
plaisir, alaigresse et volupté ».
Ligne 95. E: préparé — 1. 96. A : recipit — 1. 98. A, E, F : Ce — 1. 99. A : aultre
— E : doni — 1. 100. E : Peine — E : acte vexation
semence est une excrétion, dit le Stagirite, mais enfin se composer chacune des parties du
issue du « produit dernier, celui d'où doivent corps. » (D.)
Comment Pantagruel déteste les debteurs
et emprunteurs.
Chapitre V.
— J'entends (respondit Pantagruel), et mesemblezbon topicqueur '
5 et affecté à vostre cause. Mais preschez et patrocinez d'icy à la Pente-
coste% en fin vous serez esbahy comment rien ne me aurez persuadé,
et par vostre beau parler ja ne me ferez entrer en debtes. Rien (dict
le sainct Envoyé ') à personne ne doibvez, fors amour et dilection
mutuelle.
10 c( Vous me usez icy de belles graphides"* et diatyposes \ et me plaisent
tresbien : mais je vous diz que, si figurez un affronteur efronté et
importun emprunteur entrant de nouveau en une ville ja advertie de
ses meurs, vous trouverez que à son entrée plus seront les citoyens
en effroy et trépidation, que si la Peste y entroit en habillement tel
15 que la trouva le philosophe Tyanien dedans Ephese '. Et suys d'opi-
Ligne é. E : m'aure\ — 1. 8. E : dehvei — 1. 11. 'E : dis — E : effronté — 1. 1 3. E :
mœurs — E : qu'à — 1. 15. A : Va — E : suis
1. Argumentateur. Cf. Ane. poés.fr., t. X, XIII, 8 : « Nemini quidquam debeatis nisi ut
p. 133, le Testament de maistre Levrault : invicem diligatis. » (P.)
4. Traits, dessins, du grec Fpaçîç, ypaçi'Soç,
Au fort preigne les livres miens ; , /^ » j u -» • o
^ ° ' même sens. Ce terme de rhétorique, que R.
Te les luy donne, ilz sont siens, ^ . -, , , ,
•' -' ' empruntait aux traites grecs, n a pas passé dans
Pour mieux son cerveau thopicquer. (C.) ^» 1 1 \ ■ ^ fo \
^ ^ ^ ■' notre langue, non plus que le suivant. (P.)
2. Passage imité par Molière, VEscole des 5- Figures, représentations, du grec ôia-ru-
femmes, I, i : Jîtoaîç.
6. Philostrate, IV, 4-10, Vie d'Apollotiius de
Prescher.patrocine? jusqu'à la Pentecoste ~ ^ , »>-..■ j,„
^'^ ^' ^ T^ûMM, rapporte que la peste s étant répandue
FoM5«r«7£ifl/7y, quand vous serez au bout, , é u' i u u-» » a- ► a .,«11^
A. ^'^ ^ ' dans Ephese, les habitants mandèrent ApoUo-
Qiie vous ne m'aurez rien persuadé du tout. . r • 1» n: j aj • r-^i • ^- u.-
^ ^ r mus pour faire 1 office de médecin. Celui-ci les
^ '' rassembla autour d'un vieillard en haillons et
3. R. désigne ainsi l'apôtre saint Paul et il les invita à le lapider. Ils refusèrent, étonnés.
vise ici un verset de ÏÉpître aux Romains, Puis, sur ses instances, ils l'écrasèrent sous un
6o
LE TIERS LIVRE
nion que ne erroient les Perses, estimans le second vice estre mentir,
le premier estre debvoir \ Car debtes et mensonges sont ordinairement
ensemble ralliez.
« Je ne veulx pourtant inférer que jamais ne faille debvoir, jamais
20 ne faille prester. Il n'est si riche qui quelques foys ne doibve. Il n'est
si paouvre de qui quelques foys on ne puisse emprunter.
ce L'ocasion sera telle que la dict Platon en ses loix ^, quand il
ordonne qu'on ne laisse chés soy les voysins puiser eau, si première-
ment ilz n'avoient en leurs propres pastifz foussoié et bêché jusques à
25 trouver celle espèce de terre qu'on nomme ceramite ' (c'est terre à
potier) et là n'eussent rencontré source ou degout'° d'eaux. Car icelle
terre par sa substance, qui est grasse, forte, lize et dense, retient
l'humidité et a'e n est facilement faict escours" ne exhalation.
« Ainsi est ce grande vergouigne, tousjours, en tous lieux, d'un
50 chascun emprunter, plus toust que travailler et guaingner. Lors seu-
lement debvroit on (scelon mon jugement) prester, quand la per-
sonne travaillant n'a peu par son labeur faire guain, ou quand elle
est soubdainement tombée en perte inopinée de ses biens.
(( Pourtant laissons ce propos, et dorénavant ne vous atachez à
35 créditeurs : du passé je vous délivre.
— Le moins de mon plus'^ (dist Panurge) en cestuy article sera
Ligne 20. E : que quelque foys — 1. 21. E : paoure — E : quelque foys — 1. 22. A,
E : occasion — E : Ta — 1. 25. E : chei — A : voisins — 1. 24. E : n'avoyent — E ;
foussoyè — 1. 26. E : d'eau — 1. 28. A, E : faicte — A, E : escours ne manque —
1. 29. E : vergongne — 1. 30. A : plus tost ; E : plustosi — E : gaigner — \. 31. E :
selon — 1. 34. A : propous — E : doresnavant
monceau de pierres. Et lorsque, sur l'ordre
d'Apollonius, on eût écarté ces pierres accumu-
lées, on découvrit à la place du vieillard un
chien enragé, de la taille d'un lion. V. Plattard,
p. 220. R. s'écarte un peu de son auteur.
7. R. traduit ici une phrase de Plutarque, De
vitanda usura, ch. v : « y.7.'.-.o'. riépaai ys -0 '^sj-
8£a6a'., ôe'j-ceoov T]yoO'vTat twv â[iaptT)ij.âTwv,
-pwTov 8e, tÔ oçsîXstv, on xal tÔ <|(£Û8£aGai
Toïç ôtpeîXoudt a'j[j.Êa''v£'. zoXXàxi;. » (P.)
8. Livre VIE, 866 B. R. le cite d'après
Plutarque, De vitanda usura, ch. i, 827 D, à
qui il emprunte tout ce développement. Ce
traité avait été traduit en latin par le Nurem-
bergeois Bilibald Pirckheimer (15 13). (P-)
9. Transcription du mot grec y.epauîxtç y^,
qui se trouve dans le texte de Plutarque. R.
définit, deux lignes plus bas, la nature de cette
terre, qui est l'argile figuline ou plastique com-
mune. (P. D.)
10. Écoulement.
1 1. Afflux. Archaïsme.
12. Le moins que je puisse faire. Cotgrave
explique ainsi cette expression elliptique : « The
CHAPITRE V 61
VOUS remercier ; et, si les remercimens doibvent estre mesurez par
l'affection des biensfaicteurs, ce sera infiniment, sempiternellement :
car l'amour que de vostre grâce me portez est hors le dez'' d'estima-
40 tion, il transcende tout poix, tout nombre, toute mesure, il est infi-
ny, sempiternel. Mais le mesurant au qualibre'-^ des biensfaictz et con-
tentement des recepvans, ce sera assez laschement. Vous me faictez
des biens beaucoup, et trop plus que ne m'appartient, plus que n'ay
envers vous deservy, plus que ne requeroient mes mérites, force est
45 que le confesse ; mais non mie tant que pensez en cestuy article.
« Ce n'est là que medeult'% ce n'est là que me cuist et démange. Car
dorénavant, estant quitte, quelle contenence auray je? Croiez que je
auray maulvaise grâce pour les premiers moys, veu que je n'y suis ne
nourry ne accoustumé. J'en ay grand paour.
50 « D'adventaige désormais ne naistra ped en tout Salmiguondinoys
qui ne ayt son renvoy vers mon nez. Tous les peteurs du monde
petans disent : « Voy là pour les quittes'^. » Ma vie finera bien toust,
je le ptccvoy. Je vous recommande mon epitaphe. Et mourray tout
confict en pedz. Si quelque jour pour restaurant à faire peter les
55 bonnes femmes en extrême passion de colicque venteuse les medica-
mens ordinaires ne satisfont aux medicins, la momie "'^ de mon pail-
Ligne 37. A, E : renierclemens — 1. 38. E : infinement — 1. 42. E : faicles — 1. 44.
E : requeroyent — 1. 46, E : ciiyst — 1. 47. E : doresnavant — E : contenance — 1. 47-
48 : E : f auray — 1. 48. A : suys — 1. 50. E : D'avaiitaige — E : pet — A, E ; Salmi-
gondinoys — 1. 51. A, E : n'ayt — 1. 52. A, E : tost — 1. 53. E : prevoy — A : recommende
— 1. 54. E : pet:^^ — 1. 56. E : médecins — E : /a momie du paillard
most I can, the least I should ». Cette locution 16. R. s'est souvenu d'une Facétie de Pogge,
se retrouve dans V Ancien Prologue du Quart où il est question d'un proverbe analogue. Un
Livre : « Je vous en remercie. Ce sera le moins vieillard niait une dette en justice, affirmant
de mon plus. » (C.) qu'il n'avait jamais rien dû à personne :
13. Les risques. R. traduit littéralement une « Détournez votre grande barbe, lui dit le juge,
expression latine : extra judiciorum (ouingenii) elle empuantit toute la compagnie... Ne savez-
aleam positus. (P.) vous pas qu'on ne manque jamais de dire en
14. Calibre. Terme arabe, introduit en fran- pétant : Voilà pour la barbe des quittes ? » (C.)
çais antérieurement à R. Ci.R. E. R., VI, 315. 17. La momie ou iiiiimie, huile de momie,
15. Troisième personne du présent de l'indi- était un remède fort vanté contre les chutes,
catif du verbe douloir, s'affliger. contusions, amas de sang extravasé, comme
62 LE TIERS LIVRE
lard et empeté corps leurs sera remède pr^esent. En prenent tant peu
que direz, elles péteront plus qu'ilz n'entendent.
« C'est pourquoy je vous prirois voluntiers que de debtes me laissez
60 quelque centurie, comme le roy Loys unzieme, jectant hors de pro-
cès Miles d'IUiers evesquede Chartres'^ feut importuné luy en laisser
quelque un pour se exercer. J'ayme mieux leurs donner toute ma
cacqueroliere, ensemble ma hannetonniere : rien pourtant ne dédui-
sant du sort'^ principal.
65 — Laissons (dist Pantagruel) ce propos, je vous l'ay ja dict une
fovs ».
Ligne 57. E : leur — A, E : présent — E : prenant — 1. 59. A : priroys ; E :
prieroye — 1. éo. A : Loiiys — A, E : unxiesme — E : jettant — 1. éi. E : fut —
1. 62. E : excercer — A, E : mieulx — E : leur — 1. 63. A, E : Cacqueroliere — E :
Hanneioniere — 1. 63-64. E : deduysant — 1. 65. E : dict — A : propous — 1. 66.
E : fois
ayant la vertu de fluidifier le sang coagulé. Chartres (1459-1493) était devenue prover-
Contre cette répugnante thérapeutique se sont biale. On la retrouve avec quelques variantes
élevésTierreBelon, De admirabili operiiti! anti- chez plusieurs conteurs du xvi^ s., comme
quorum et rerum suspiciendanim prsestantia, Des Périers, nouv. XXXVI et H. Estienne,
Paris, 1553, in-80, 1. II, Ambr. Paré, Discours Apolog., t. X, p. 362 {R. E. R., VII, 77).
d'A. Paré.., asçavoir de la mumie, des venins, de (C.)
la licorne et de la peste, Paris, Buon, i j82, in- 19. Le sort principal, le capital. Cf. ch. xv :
40, et Jean de Renou, Œuvres pharmaceutiques, « Le sort, l'usure, et les intérêts je pardonne .»
éd. par L. de Serres, Lyon, Chard, 1626, in- L'expression, commune chez les écrivains du
fo, p. 434 et suiv. (D.) xvie s., est encore employée, avec ce sens, au
18. La réponse de Miles d'IUiers, évêque de xviie (La Fontaine, Pascal). (C.)
Pourquoy les nouveaulx mariez^ estoient exempt:^
d'aller en guerre.
Chapitre VI.
— Mais (demanda Panurge) en quelle loy ' estoit ce constitué et esta-
5 bly, que ceulx qui vigne nouvelle planteroient, ceulx qui logis neuf
bastiroient et les nouveaulx mariez seroient exemptz d'aller en
guerre pour la première année?
— En la loy (respondit Pantagruel) de Moses *.
— Pour quoy (demanda Panurge) les nouveaulx mariez? Des plan-
10 teurs de vigne je suis trop vieulx pour me soucier : je acquiesce on
soucy des vendangeurs, et les beaulx bastisseurs nouveaulx de
pierres mortes ne sont escriptz en mon livre de vie. Je ne bastis que
pierres vives, ce sont hommes '.
— Scelon mon jugement (respondit Pantagruel) c'estoit affin que
15 pour la première année ilz jouissent de leurs amours à plaisir,
vacassent à production de lignage et feissent provision de héritiers;
ainsi pour le moins, si l'année seconde estoient en guerre occis, leur
nom et armes restast en leurs enfans; aussi que leurs femmes on
Ligne i. E : nouveaux — E : exempte^ — 1. 6. E : bastiront — E : nouveaux — 1. 9.
E : nouveaux — 1. 10. A : suys — E : acquiesce au — I. 1 1 . E : vendengeurs — 1. 14. E :
Selon — 1. 15. E : jouyssent — 1. 18. E : restast à
1. La question posée par Panurge et exami- donne un tour un peu fantaisiste à sa citation.
née dans ce chapitre n'a aucun rapport avec Pour les « nouveaulx mariez », en particulier,
l'épisode qui précède : elle se rattache aux préoc- l'Écriture dit : « honw qui despondit uxorem et
cupations de Panurge, qui exposera par la suite non accepit eam. » (C.)
qu'il a décidé de se marier. (P.) 3. Le roi François I", ayant créé, en 1530,
2. Réminiscence de trois versets du Deutéro- le Collège des lecteurs royaux, avait omis de
nome, XX, 5, 6, 7. Selon sa coutume, R. doter cette corporation d'un local pour les lec-
64 LE TIERS LIVRE
congneust certainement estre ou brehaignes '^ ou fécondes (car l'essay
2° d'un an leurs sembloit suffisant, attendu la maturité de Taage en
laquelle ilz faisoient nopces), pour mieulx après le décès des mariz
premiers les colloquer en secondes nopces : les fécondes, à ceulx qui
vouldroient multiplier en enfans, les brehaignes, à ceulx qui n'en
appeteroient et les prendroient pour leurs vertus, sçavoir, bonnes
25 grâces, seulement en consolation domesticque et entretenement de
mesnaige.
— Les prescheurs de Varenes ' (dist Panurge) détestent les secondes
nopces ^ comme folles et deshonnestes.
— Elles sont (respondit Pantagruel) leurs fortes fiebvres quar-
30 taines ".
— Voire (dist Panurge) et à frère Enguainnant ^ aussi, qui, en plain
sermon preschant à Parillé ' et détestant les nopces secondes, juroit
et se donnoit au plus viste diable d'enfer, en cas que mieulx n'aymast
depuceller cent filles que biscoter une vefve'°.
Ligne 20. E : eage — 1. 21. E : mariti — 1. 23. E : vouldroyent — 1, 24. A : pn
droient — 1. 26. E : mesnage — 1. 28. A : deshonestes — 1. 29. F: leur — 1. 31. E : Voy
— E : Engaigmut — I. 32. E: Parailly^ 1. 33. E : naimast — 1. 34. — E : despucekr
an-
re
tures et cours. C'est ainsi qu'on put dire plus quarte, dit A. Paré,... est celle qui retourne et
tard qu'il avait bâti son collège non en pierres, a son accès le quatriesme jour, ayant deux
mais en hommes. (P.) jours d'intermission » (1. VII, ch. xxxii).
4. Stérile, féminin de hréhaing, usuel au Nous savons aujourd'hui qu'elle est due au
xvie s. Plasmodium vialaris, Lav., dont le cycle
5. Varennes-sur-Loire, comm., cant. Sau- évolutif est de 72 heures. Jadis réputée
mur (Maine-et-Loire). Le père de R. possédait comme la plus rebelle, cette forme de fièvre
dans cette paroisse le domaine de Chavigny- paludéenne était fréquemment invoquée dans
en-Vallée, avec un petit manoir, des « pesche- les imprécations. (D.)
ries, pastureaux et certaines terres estant entre 8. Nom facétieux de moine, proprement
la rivière de Loire et la turcie (la levée) de cette « qui engaine », au sens libre. Cf. .Varot, t. III,
rivière. » R. E. R., VI, 70, et 1. 1, Introduction, p. 16 : « Puis Martin jusche et lourdement
p. LXv. (C.) engaine ». (C.)
6. Cf. Gratien du Pont, 149 vo : 9. Ancien prieuré-cure, dépendant de l'ab-
Seœndes nopces de riche ne belistre baye de Noyers. La paroisse a été supprimée
Dit le Canon, ne se doibvent benistre : en 1792 et l'église romane sert de grange.
Car proprement ce n'est honnesteté Parilly n'est qu'un simple hameau, com. de
(Comme avons dict) ains est infameté. Chinon. (C.)
(C.) 10. Tiré d'une des Facetiœ de Pogge : De
7. Fièvre quarte ou quartaine : « La fièvre przdicatore qui potius decem virgincs qnam niip-
CHAPITRE VI 65
35 c( Je trouve vostre raison bonne et bien fondée. Mais que diriez
vous, si ceste exemption leurs estoit oultroyée pour raison que, tout
le decours d'icelle prime année, ilz auroienttant taloche" leurs amours
de nouveau possédez (comme c'est l'aequité et debvoir), et tant
esgoutté leurs vases spermaticques, qu'ilz en restoient tous effilez,
40 tous evirez'% tous énervez et flatriz'^ si que, advenent le jour de
bataille, plus tost se mettroient au plongeon comme canes, avecques
le baguaige, que avecques les combatans et vaillans champions on lieu
on quel par Enyo'* est meu le hourd'^ et sont les coups departiz, et
soubs l'estandart de Mars ne frapperoient coup qui vaille. Car les
45 grands coups auroient ruez soubs les courtines de Venus s'amie'^
« Qu'ainsi soit'^ nous voyons encores maintenant entre autres
reliques et monumens d'antiquité, qu'en toutes bonnes maisons,
après ne sçay quantz jours, l'on envoyé ces nouveaux mariez veoir
leur oncle'® pour les absenter de leurs femmes et ce pendent soy
50 reposer, et de rechief se avitailler pour mieux au retour combatre,
quoy que souvent ilz n'ayent ne oncle ne tante, en pareille forme
Ligne 36. E: leur — E : octroyée — 1. 37. E: auroyent — 1. 38. E : équité — I.39.
E : restoyent — 1. 40. E : flétri^ — A, E : advenant — 1. 41. E : mettoyent — E : avec
— 1. 42. E : le hagaige quavec — A : on lien; E : au lieu — 1. 43. E : auquel — E :
hord — 1. 44. E : souh\ Vestandard — E : frapperoyent coups qui vaillent — 1. 45. E :
grande — E : auroyent — E : souhT^ — E : samye — 1. 46. E : Oue ainsi — E : encore
— A : aultres — 1. 47. A : de antiquité — 1. 48. E : quandi — A : nouveaulx —
I. 49 . A, E : pendant — 1. 50. E : i^ reche^ — A, E : mieulx
tant unam eligebat. R. a adapté l'anecdote à son n'est rien qui plus abate le cueur d'un homme
propos. (P.) que de hanter ou trop aymer les femmes. Et
11. Tapé, tabouré, au sens libre. pour ceste occasion, défendoient les Hébrieux
12. Privé de virilité. Latinisme, de eviratus, que l'année que l'homme estoit marié, il n'al-
même sens. Voir Sainéan, t. II, p. 78. last point à la guerre, de paour que l'amour de
15. Flétri. Archaïsme. sa femme ne le retirast des hazardz que l'on y
14. Divinité grecque, qui présidait aux car- doibt sercher. » Heptaviéron, nouv. LXX. (P.)
nages guerriers et au sac des villes. Voir Iliade, 17. Qu'il en soit ainsi, la preuve c'est que
ch. V, vers 333 et 592. (P.) nous vovons...
15. Le combat. Archaïsme. 18. Sur cet usage, voir Coquillart, 1. 1, p. 49,
16. La reine de Navarre a également com- et G. Bouchet, t. I, p. 123, « andar lo sposo
mente cette loi des Hébreux, mais sa para- un poco à spassodoppo le nozze per riposarsi »
phrase n'a pas la saveur de celle de R. « Il (Duez).
LE TIERS LIVRE. 9
66
LE TIERS LIVRE
que le roy Petaulf, après la journée des Cornabons", ne nous cassa''
proprement parlant, je diz moy et Courcaillet", mais nous envoya
refraischir en nos maisons. Il est encores cherchant la sienne. La
5 5 marraine de mon grand père me disoit, quand j'estois petit, que
Patenostres et oraisons
Sont pour ceulx là qui les retiennent.
Un fiffre allans en fenaisons
Est plus fort que deux qui en viennent^'.
60 « Ce que me induict en ceste opinion est que les planteurs de
vigne à poine mangeoient raisins, ou beuvoient vin de leur labeur
durant la première année ; et les bastisseurs, pour l'an premier, ne
habitoient en leurs logis de nouveau faictz, sur poine de y mourir
Ligne 53. E: je dy — 1. 54. E: noi — 1. 55. E:j'estoys — 1. 58. A,E : allant — 1. 60.
E : m' induict — 1. 61. E : peine — E : heuvoyent — 1. 63. E : habitoyent — E : peine de
19. Allusion restée obscure. Du Fail, t. I,
p. 223, et t II, p. 137, à propos des frères
mendiants, parle d'aubaines « fondez sur ce
bonhomme Peto, marchand d'Orléans » ou
(( aux enseignes du bonhomme Peto d'Or-
léans » équivoquant avec le mot latin peto, je
demande, je mendie. C'est le sens adopté par
Le Roux, Dici.com., 1718, qui fait de la cour
du roi Peto, la Cour des miracles Mais le bon-
homme Peto n'est pas le roi Petault,bien qu'il
y eut au xvi^ siècle une famille de ce nom,
d'où sortirent les célèbres chronologistes Paul
et Denis Pétau. Il est probable que R. fait allu-
sion à un corps de milice du genre des francs-
archers ou des francs-taupins, pris parmi les
rustiques et gens des champs et objet des rail-
leries traditionnelles.
Le Dict. de Trévoux a relevé ce sens :
« Anciens soldats selon Froissart, parlant des
petaux et bibaux ; ce sont des gens de pied et
paysans selon Monstrelet. » En 1548, on donna
ce nom, par dérision, aux paysans d'Angou-
mois et de Guyenne révoltés contre la gabelle.
L'explication devient tout à fait probable si
l'on fait de petau, le même mot que pitaud rus-
tique, paysan. Cf. G. Bouchet, t. IV, p. 106 :
« appelloient les gens des champs... vilains,
pitaux, rustiques, pied-gris et paisans. » (C.)
20. Nous n'avons pas la clef de cette plai-
santerie. Il est possible qu'il s'agisse d'une équi-
voque où le mot cortie jouerait le premier rôle;
Pitau était synonyme de cornard. Cf. Apol.
pour Hérodote, p. 19 (Littré) : « quand on dit
un bon jannain... cela s'entend proprement
d'un pitaiit qui prend bien en patience que sa
femme lui fasse porter des cornes. » (C.)
21. Licencia.
22. Ce nom burlesque, sans doute de l'in-
vention de R., est celui de l'appeau qui sert
aux chasseurs à imiter le cri des cailles. (C.)
23. Cf. Villon, Test., v. 1056 :
Item, viengne Robin Turgis
A moy, je luy paieray son vin
Combien, s'il treuve mon logis.
Plus fort sera que le devin . (C.)
CHAPITRE VI 5«
suffocquez par deffault de expiration, comme doctement a noté
65 Galen, lib. 2, de la difficulté de respirer^\
« Je ne l'ay demandé sans cause bien causée, ne sans raison bien
resonnante. Ne vous desplaise. »
Ligne 64. E : d'expirations — E : ha noté — 1. 67. A, E : résonante
24. Galien, De usu partium, 1. VII, ch. viii, pièces fraîchement badigeonnées à la chaux, ou,
déconseille, après Erasistrate, d'habiter des comme on dit « d'essuyer les plâtres. » (D.)
Comment Pamir ge avoit la pusse en ïaureille,
et désista porter sa magnijicque braguette.
Chapitre VII.
Au lendemain ' Panurge se feit perser ^ l'aureille dextre ' à la
5 judaique ^ et y atacha un petit anneau d'or à ouvraige de tauchie \ on
caston ^ duquel estoit une pusse enchâssée. Et estoit la pusse noire,
Ligne i. E: pulce — 1. 5. A, E : Judaicque — E : au caslon
E : la pulce
1. 6. E : une pulce —
1. Ici commence un nouvel épisode qui n'a
rien de commun avec les « faicts et dicts
héroïques " de Pantagruel, annoncés par le titre
de l'ouvrage : c'est la consultation sur le
mariage de Panurge, qui fera l'objet principal
du Tiers Livre. (P.)
2. Les pendants d'oreilles, délaissés au
moyen âge, reparaissent sous les Valois. Hen-
ri II s'attache des perles aux oreilles. Mais,
en 1 546, les bagues d'oreilles devaient être une
nouveauté, puisque quinze ans plus tard le
graveur Woeiriot, dans ses dessins, n'en donne
que deux modèles. Quant au percement des
oreilles, il est usité avant 1561. Cf. A. Paré,
1. IV, ch. X : « Le mollet (lobe) où on pend
les bagues », et G. Bouchet, t. III, p. 5 3 : « Les
autres se font percer les oreilles pour y mettre
des bagues ou pour y appendre des rubis ou
des perles ». (C.)
3. Les femmes, comme les hommes, au
temps de R., ne portaient qu'une seule boucle
d'oreille. Cf. Mellin de Saint-Gelais, éd. 1574,
p. 187 :
Ne tenez point, estrangers, à merveille
Qu'en ceste cour chascun maintenant porte
Bague ou anneau en l'une ou l'autre oreille.
Les pendants décrits dans l'inventaire de Ga-
brielle d'Estrées(i 599) sont encore isolés. (C.)
4. D'après l'Exode, XXI, 6, et le Deutéronome,
XV, 17, quand un esclave désirait rester à per-
pétuité chez son maître sans profiter de la
libération que lui assurait le retour de l'année
jubilaire, le maître lui perçait l'oreille avec un
poinçon. (P.)
5. Cf. ch. xxxxiii : Fol à la damasquine,
de tauchie, d'azemine, et 1. IV, ch. i : « Un en-
tonnoir de ebene tout requamé d'or à ouvraige
de tauchie. » Les trois termes sont à peu près
synonymes. Il s'agit d'un travail d'incrustation
de fils d'argent ou d'or dans une pièce d'un
autre métal, fer, acier, cuivre, bronze, ou même
or et argent. Cette technique, originaire de la
Perse ou de l'Asie Mineure (Chypre), se prati-
quait à la perfection en Italie, notamment à
Venise. Cf. R. E. R., VI, 315- (C.)
6. Chaton. De l'italien castone, même sens.
CHAPITRE VII
69
affin que de rien ne doubtez (c'est belle chose, estre en tous cas bien
informé), la despence de laquelle, raportée à son bureau ", ne montoit par
quartier ^ gueres plus que le mariage d'une tigresse ^ hircanicque '°,
lo comme vous pourriez dire 600000 malvedis". De tant excessive des-
pense se fascha lors qu'il feut quitte, et depuis la nourrit en la façon
des tyrans et advocatz, de la sueur et du sang de ses subjectz.
Print quatre aulnes de bureau'* : s'en acoustra comme d'une robbe
longue à simple cousture'' ; désista porter le hault de ses chausses '^
15 et attacha des lunettes à son bonnet''.
En tel estât se praesenta davant Pantagruel, lequel trouva le des-
guisement estrange, mesmement ne voyant plus sa belle et magni-
ficque braguette, en laquelle il souloit comme en l'ancre sacré '^
constituer son dernier refuge contre tous naufraiges d'adversité.
20 N'entendent le bon Pantagruel ce mystère, le interrogea, demandant
que pr^tendoit ceste nouvelle prosopopée'".
Ligne 10. E : 609000 — 1. 11. E : fut — A : depuys — A : facion — 1. 14. E :
hault de chausses — 1, 15. A, E : atacha — 1. 16. A : prœsenta — E : devant — 1. 20. A,
E : N'entendant — E : Vinterrogua — 1. 21. A : praetendoit
7. Mise sur le bureau, soigneusement balan-
cée.
8. Payée par quartier, c'est-à-dire par tri-
mestre.
9. Le mot est alors un néologisme. Voir
Sainéau, t. I, p. 23-2^1 .
10. L'Hyrcanie était, chez les Anciens, la
contrée située à l'est de la mer Caspienne. Cf.
1. L ch. XXXIII, n. 54. (P.)
1 1. Maravédis, petite monnaie d'Espagne qui
valait un peu plus qu'un denier de France. (C.)
12. Drap épais de laine grossière, dont la
couleur, d'un brun foncé, venait de l'emploi de
toisons presque noires : Cf. Villon, Test., v. 286 :
Mieulx vault vivre, soub^ gros bureau,
Povre, qu'avoir esté seigneur
Et pourrir soubz riche tombeau. (C.)
13. Avec une seule couture, c'est-à-dire une
robe fermée. Plus loin Panurge dira qu'elle
était « en forme de toge » . (C.)
14. Son haut-de-chausses, sa culotte. Au
1. n, ch. XVI, R. nous apprend que les Cordeliers,
sous leur robe, ne portaient « point de chausses
foncées» . Les braies (sorte de caleçon ouvert) de
Panurge laissaient pendre sa chemise sur ses
genoux (C.)
15. Les lunettes étaient l'emblème d'une
profession sérieuse. On les portait attachées à
l'oreille ou au bonnet, souvent sans besoin
véritable. En 1645, M^e d'Aulnoy s'étonnant
d'en voir porter à de très jeunes dames de la
cour d'Espagne, on lui répond que « c'est pour
la gravité et pour attirer le respect ». (C.)
16. Ancre sacrée. Cette expression se ren-
contre déjà chez Érasme, Adages, IV, 1, i,
Duîce bellum inexpertis : « Hsc nulli non sacra
est ancora. » R. E. R., Vl, 230.
17. Déguisement, du grec r.po'7(DT.or.od<x,
même sens. Cf. Prol., 1. 140. (P.)
70 LE TIERS LIVRE
— J'ay (respondit Panurge) la pusse en ^aureille'^ Je me veulx
marier.
— En bonne heure soit, dist Pantagruel, vous m'en avez bien resjouy.
25 Vrayement je n'en vouldroispas tenir un fer chauld''. Mais ce n'est la
guise des amoureux, ainsi avoir bragues avalades et laisser pendre sa
chemise sur les genoilx sans hault de chausses avecques robbe
longue de bureau, qui est couleur inusitée en robbes talares''" entre
gens de bien et de vertus.
30 ce Si quelques personaiges de haeresies et sectes particuliaires s'en
sont autres fois acoustrez, quoy que plusieurs l'ayent imputé à pipe-
rie, imposture et affectation de tyrannie sus le rude populaire, je ne
veulx pourtant les blasmer et en cela faire d'eulx jugement sinistre.
« Chascun abonde en son sens : mesmement en choses foraines,
35 externes et indifférentes, lesquelles de soy ne sont bonnes ne maul-
vaises"', pource qu'elles ne sortent de nos cœurs et pensées, qui est
l'officine de tout bien et tout mal : bien, si bonne est, et par le esprit
munde reiglée l'affection ; mal, si hors équité par l'esprit maling est
l'affection dépravée.
Ligne 22. E : pulce — 1. 25. A, E : vouldroys — E : chaud — 1. 26. E : guyse — F :
laissé — 1. 27. A, E : genoulx — E : avec — 1. 30. E : personnage d'heresies — 1. 31.
A : aultres foys ; E : autresjoys accousire\ — E : quoy manque — 1. 35-36. E : mau-
vaises — E : no\ — A : cueurs — I. 37. E : bonne est par V esprit — 1. 38. E : monde
— E : équité
18. Cette locution, qui se rencontre déjà consistait à tenir un fer chaud d'une main en
dans Charles d'Orléans, Chanson I, signifie témoignage de la vérité de ce que l'on décla-
être tracassé par des désirs ou des soucis rait.
d'amour. Cf. i?. jE. i?., V p. g8-ïoi, ti Atnadis 20. Latinisme : qui descend jusqu'aux ta-
de Gaule, livre X, ch. m : « Q.uoy, monsieur, Ions, en latin tait.
mon compagnon (dit Florisel en s'esveillant), 21. R. a sur cette question les mêmes idées
si vous ave^ la puce en Vaureille, qu'en puis-je que l'Italien BalthazarCastiglione, dont le livre
mais ? Le remède est de la tirer par quelque sur le Courtisan lui était bien connu : « Toutes
subtil moyen. — A ! a ! monsieur (respond façons lui peuvent être séantes, pourvu qu'elles
Falanges), n'avez vous appris par vostre pas- satisfassent à celuy qui les porte et qu'elles 11e
sion propre à avoir autre pitié des misérables et soient point hors de la coutume, ne contraires à
langoureux amans I » i?. £.i?.,V, 96-101. (P.) sa profession. » Ed. Et. Dolet, Lyon, 1558,
19. Allusion à une ancienne épreuve qui 1. II, p. xci. (P.)
CHAPITRE VII
71
40 « Seulement me desplaist la nouveaulté et mespris du commun
usaige.
— La couleur, respondit Panurge, est aspre aux potz, à propos",
c'est mon bureau, je le veulx dorénavant tenir et de près reguarder à
mes affaires. Puys qu'une foys je suis quitte, vous ne veistes oncques
45 homme plus mal plaisant que je seray, si Dieu ne me ayde.
« Voiez cy mes bezicles. A me veoir de loing vous diriez propre-
ment que c'est frère Jan Bourgeoys^'. Je croy bien que l'année qui
vient je prescheray encores une foys la croisade. Dieu guard de mal
les pelotons^"*.
50 (.(. Voiez vous ce bureau ? Croiez qu'en luy consiste quelque occulte
propriété à peu de gens congneue. Je ne l'ay prins qu'à ce matin,
mais desja j'endesve, je deguene, je grezille^* d'estre marié et labou-
rer en diable bur'^ dessus ma femme, sans craincte des coups de bas-
ton ^^ O le grand mesnaiger que je seray. Après ma mort on me fera
55 brusler en bust''^ honorificque, pour en avoir les cendres en mémoire
et exemplaire du mesnaiger perfaict. Corbieu sus cestuy mien
Ligne 41. E : visaige — 1. 42. A : propous — 1. 43. E : doresnavanl — E : regarder
— 1. 44. E : Puis — A : suys — 1. 45. E : ne m ayde — 1. 46. E : Voye':^^ — 1. 48. E :
encore — E : croysade — E : gard — 1. 50. E : Voye\ — E : Croyei^ — 1. 52. E : des-
gaine — E : grésille — 1. 54. E : mesnagier — 1. 56. E : parjaict
22. Jeu de mots, sans doute traditionnel, et 25. Grille. Archaïsme.
que l'on trouve dans une épître de Guillaume 26. En diable couleur de bure, en diable
Crétin à Honoré de la Jailie, rimée en équi- roux. Cf. ch. xxi : c< les moines heurs », et
voques : I. IV, ch. 11 : « Panurge vestu de la toge bure ».
Par ces vins verds Atropos a trop os Faire quelque chose « en diable », indique
Des corps humains ruez envers en vers chez R. un superlatif dans l'action : « Je faisois
Dont un quidam, aipre aux pots à propos diable de arguer », 1. I, ch. xix, n. 35 : « estre
A fort blasmé ses tours pervers par vers. battu en diable », 1. IV, ch. xvi, etc. C'est une
Cf. Pasquier, 1. IV, p. 932. On la trouveaussi allusion à l'agitation des diables dans les mys-
dans A. du Saix, LEsperon de discipline. Cf. tères. (C).
R. E. R., IX, 233. (C.) 27. Cf. ch. IX : « n'est ce le mieulx que je
23. Prédicateur franciscain, très populaire, me associe quelque honeste et preude femme
mort à Lyon en 1494. On l'appelait le Corde- qu'ainsi changer de jour en jour avecques con-
lier aux lunettes.. R. le mentionne encore au tinuel dangier de quelque coup de baston, ou delà
1. IV, ch. VIII : « les preschoit eloquentement vérole pour le pire? »
comme si fust un petit frère Olivier Maillard 28. Bûcher, néologisme, du latin bustum,
ou un second Jrere Jan Bourgeois. » (P.) même sens. Cf. Prol.,\. 245 : « larves bus-
24. Sobriquet populaire des testicules. (D.) tuaires ».
72
LE TIERS LIVRE
bureau^' ne se joue mon argentier d'allonger les ss'° ! Car coups
de poing troteroient en face.
c( Voyez moy davant et darriere : c'est la forme d'une toge, antique
éo habillement des Romains on temps de paix. J'en ay prins la forme en
la columne de Trajan à Rome, en l'arc triumphal aussi de Septimius
Severus''. Je suis las de guerre, lasdessages'^ et hocquetons'\ J'ay les
espaules toutes usées à force de porter harnois. Cessent les armes,
régnent les toges ''^. Au moins pour toute ceste subséquente année, si
65 je suis marié, comme vous me allegastez hier par la loy Mosaïque.
« Au reguard du hault de chausses, ma grande tante Laurence '^
jadis me disoit qu'il estoit faict pour la braguette.
« Je le croy, en pareille induction, que le gentil falot '^ Galen, lib. 9,
de l'usage de nos membres'", dict la teste estre faicte pour les œilz. Car
Ligne 57. A, E : ne se joue pas — E : àlonger — I.58. A, E : troteront — I. 59. E :
devant et derrière — 1. éo. E : au temps — 1. éi. A : aussy — 1. 62. A : suys — E :
las des sayes — 1. 63. E : espaulles — E : harnoys — 1. 65. A : suys — E : m'allegastes
— E : Mûsaicque — 1. 66. E : regard — I. 69. E : no\ — A,E : yeulx
29. Table de compte, couverte à l'origine
de drap bureau, mais au xvi^ siècle de vert,
comme les tables de jeu. Cf. Gay, Glossaire. R.
va jouer de cette équivoque à satiété, revenant
à la robe de bureau, pour reprendre le bureau
de l'argentier, jusqu'à invoquer le diable bur.
(C.)
30. C'est-à-dire de transformer les s (sols)
eu f (francs). L'expression se retrouve dans
Tabourot, Apophtegmes, éd. 1620, fol. 17 :
« Un marchand qui avoit haussé le gantelet et
allo7igé les ss de son livre de Raison a. R. E. R.,
VII, 107. (C.)
31. Voici une des rares allusions faites par
R. aux monuments romains qui avaient dû si
vivement frapper son imagination de lettré
et d'humaniste, lors de ses séjours à Rome,
en 1534 et IS35-(C.)
32. Latinisme, de saguni, tunique de guerre
des Romains. Cf. Erasme, Ad., II, 5, 28 :
« Unde M. Tullius subinde jubet depositis
togis saga sumere. » R. E. R., VI, 230. (C.)
53. Sorte de casaque en grosse toile, ouatée
et piquée, que portaient les gens de pied au
moyen âge sous le haubert ou la chemise de
mailles. (C.)
34. Traduction du vers fameux de Cicéron :
Cédant arma togz, concédât laurea laudi.
(P.)
35. Peut-être réminiscence de Pathelin,
V. 158.
Or, sire, la bonne Laurence,
Vostre belle ante, mourut elle ?(C.)
36. Joyeux drôle. Cette expression se ren-
contre déjà au xve s. et paraît usuelle au temps
de R. Voir Sainéan, t. II, p. 241.
37. Il y a erreur dans la référence. C'est au
1. VIII, du De usu partium, ch. v, que Galien
démontre gravement l'avantage qu'a l'homme
du fait que les yeux sont placés sur la tête :
CHAPITRE Vil
73
70 nature eust peu mettre nos testes aux genoulx ou aux coubtes; mais,
ordonnant les œilz pour descouvrir au loing, les fixa en la teste
comme en un baston au plus hault du corps : comme nous voyons
les phares'^ et haultes tours sus les havres de mer estre érigées, pour
de loing estre veue la lanterne.
75 « Et pource que je vouldrois quelque espace de temps, un an pour
le moins, respirer de l'art militaire, c'est à dire me marier, je ne porte
plus braguette, ne par conséquent hault de chausses. Car la braguette
est première pièce de harnoys pour armer l'homme de guerre ". Et main-
tiens jusques au feu (exclusivement entendez)-*''que les Turcs ne sont
80 aptement armez, veu que braguettes porter est chose en leurs loix
défendue.
Ligne 70 . E : no^ — E : couldes — 1 . 7 r . A, E : yeulx — E : ficha — 1. 75. E : voul-
droys — 1. 78. E : harnoys — 1. 78-79. E : maintien — 1. 80. E: braguette — A :
leurs loyx ; E : leur loy
« Postquam igitur oculos nostros in imo cons-
tituera ipsorum non erat, nudis autem cervi-
cibus imponere non erat tutum (nolebat porro
natura neque utilitatem ullam impedire, neque
securitatem tollere), invenit qua arte faceret
ipsis particulam quae alta simul esset et eos
tuerisatis posset, supra quidem supercilia cons-
tituens infra vero quas malas appellamus, attol-
lens. » Quelque considération que R. puisse
avoir pour Galien, ce finalisme un peu naïf le
fait sourire. (D. P.)
38. Le mot, sinon l'objet, était nouveau en
1546, et la Briefve déclaration l'explique :
« Haultes tours sus le rivaige de la mer,
esquelles on allume une lanterne on temps
qu'est tempeste sus mer, pour addresser les
mariniers, comme vous povez veoir à la
Rochelle et Aigues-Mortes. » Cf. R. E. R., IV,
375, VIII, 52. (C.)
59. Dans l'armure complète, la braguette
faisait partie de la braconnière de mailles, sorte
de jupe destinée à protéger le bas-ventre et les
cuisses. Mais dans les harnois pour combattre
à pied, c'était une coquille d'acier rattachée
par des goujons à la braconnière et à la gar-
niture de buffle du dessous. (C.)
40. Pour cette formule, voir au ch. m,
n. 17.
LE TIERS LIVRE.
Comment la braguette est première pièce de harnois
entre gens de guerre.
Chapitre VIII.
— Voulez vous, distPantagruel, maintenir que la braguette est pièce
5 première de harnois militaire? C'est doctrine moult paradoxe ' et nou-
velle. Car nous disons que par esprons - on commence soy armer.
— Je le maintiens, respondit Panurge : et non à tord je le main-
tiens.
« Voyez comment nature ',voulent les plantes, arbres, arbrisseaulx,
10 herbes et zoophytes *, une fois par elle créez, perpétuer et durer en
toute succession de temps, sans jamais dépérir les espèces, encores
que les individuz périssent, curieusement arma leurs germes et
semences, es quelles consiste icelle perpétuité, et les a muniz et cou-
Ligne I. A : harnoys — 1. 5. A : harnoys — I. 6. E : espérons — 1. 7. E : maintien
— E : tort — 1. 7-8. E : maintien — 1. 9. A, E: voulant — E : arbrisseaux — 1. 10. A :
joys — 1. 1 1 . E : encore — 1. 1 2. E : armast — 1. 1 3 E : esquelle — E : les ha
1. Paradoxale. Néologisme, du grec -aca-
80ÇÔ;, même sens.
2. Cet adage est rapporté dans Fauchet,
Traité de la milice et des armes, ch. i. Il vien-
drait de ce que les éperons s'attachant aux
solerets, l'homme d'armes n'aurait jamais pu
les chausser s'il eût attendu d'avoir revêtu sa
cuirasse et ses jambières. Il est possible aussi
qu'il y ait là une allusion à la coutume d'armer
un nouveau chevalier en lui chaussant les
éperons. (C.)
3. La comparaison que Panurge va établir
entre le dénùment de l'homme à sa naissance
et la constitution plus viable des végétaux est
inspirée par les considérations qui ouvrent le
1. VII de y Histoire naturelle de Pline. R. modi-
fie les termes et le sens de la comparaison, la
restreignant aux seuls végétaux, sans traiter
des animaux. Cette diflférence qu'il constate
entre la constitution de l'homme et celle des
végétaux, il l'interprète comme une preuve
non de la faiblesse, mais de l'excellence de
l'homme : s'il est né désarmé, c'est qu'il
était destiné à jouir pacifiquement de la
création ; il a été contraint par les rigueurs de
l'âge de fer à maintenir par la force sa
ro3-auté sur la nature. (P.)
4. Ce mot n'est ni dans Aristote, ni dans
Pline. Il apparaît dans Philon le Juif {Zoo-
ùhvtj, dans Philonis Judœi Liber de mundo, trad.
G. Budé) et Sextus Empiricus. Th. Gaza le
traduit par Plantaninuilia. Ce sont, dit Belon,
CHAPITRE VIII
75
vers par admirable industrie de gousses, vagines \ testz ^ noyaulx, cali-
15 cules ^ coques, espiz, pappes ^ escorces, échines poignans 9, qui
leurs sont comme belles et fortes braguettes naturelles. L'exemple
y est manifeste en poix, febves, faseolz'°, noix, alberges", cotton'%
colocynthes'', bleds, pavot, citrons, chastaignes, toutes plantes
généralement, es quelles voyons apertement le germe et la semence
20 plus estre couverte, munie et armée qu'autre partie d'icelles. Ainsi
ne pourveut nature à la perpétuité de l'humain genre. Ains créa
l'homme nud, tendre, fragile, sans armes, ne offensives ne défensives,
en estât d'innocence et premier aage d'or, comme animant, non
plante ; comme animant (diz-je) né à paix, non à guerre, animant né
Ligne 14. E : noyaux — 1. 15. E : espines — 1. 16. E : leur — 1. 17. E : pois —
E : coton — 1. 18. E : hle~^ — 1. 19. E : generallemeiit — E : esquelles voions — 1. 20.
A : aiiltre — 1. 21. E : Ainsi n'est pourveu par nature — 1. 22. E : nu — E : fragille
— 1. 23. E : inocence — E : eage — 1. 24. E '.planté — lE. : dy je
« poissons de doubteuse nature, demandants à
sçavoir s'ils sont plantes ou animaulx » (Nat .
poîss.,p. 331). Marsigli (171 1) range encore les
coraux parmi les végétaux. C'est Peyssonnel
qui démontra qu'on doit les rattacher au règne
animal, contredit d'ailleurs par Réaumur qui
ne s'inclina qu'après la publication des décou-
vertes de Trembley. Conservé par Cuvier, cet
embranchement est aujourd'hui dissocié en
Spongiaires, Cœlentérés et Echinodermes.(D.)
5. Gaines ; latinisme,dewz^îHa, même sens.
6. Coques ; latinisme, de testa, même sens.
7. Petits caUces ; latinisme, de catycidus,
même sens.
8. Duvet ; latinisme, de pappus, même sens.
Les pappes sont les aigrettes des akènes des
composées.
9. Épines, aiguillons piquants. Les mots
calycutus, pappus, vagina se rencontrent dans le
passage de Pline (H. N.,W11, i) dont s'inspire
R. Ils n'ont pris en français leur sens technique
qu'arec Tournefort et Linné. (D.)
10. Le mot Jaseolus est dans Pline, XVIII,
74. Cependant, le Faseoîus des anciens est
la féveroUe, la ja rosse ou le dolique et non
point notre haricot, dont les auteurs du
xve s., Crescenzio, Macer Floridus, ne
parlent pas. Par contre, on le trouve fréquem-
ment cité, et répandu en de nombreuses
variétés, depuis la découverte de l'Amérique.
Ce qui fait croire à de CandoUe que notre
haricot commun (PhaseJus vutgaris, Savi),
pourrait bien être originaire du Nouveau-
Monde. Cf. de CandoUe, L'origine des piaules
cultivées, 52 éd., Paris, Alcan, 1912, in-80,
p. 270-275. (D.)
11. Alberge ou auberge (O. de Serres),
fruit de l'auberger (O. de Serres) ; nom déri-
vé du vocable marseillais aubergi, qui désigne
la pêche pavie. « Cette pêche, dit Le Du-
chat, nous est venue du Languedoc environ
Tan 1540 ; mais en vingt ans de temps on
en fit venir une si grande quantité de greffes
qu'en 1560 il y avait à Paris peu de jardins
où on n'en trouvât des arbres. " (D.)
12. Coton ; de l'arabe Ktitn. Un coton-
nier, soit Gossypium herhaceum L., cotone,
algodon,soit G. arboreuni L., également connu
au xvi= siècle, où Prosper .Alpin le vit cultivé
en Egypte. (D.)
76 LE TIERS LIVRE
25 à jouissance mirificque de tous fruictz et plantes vegetables, animant
né à domination pacificque sus toutes bestes'*.
« Advenent la multiplication de malice entre les humains en suc-
cession de l'aage de fer et règne de Juppiter'^ la terre commença à
produire orties '^ chardons, espines et telle autre manière de rebel-
30 lion contre l'homme entre les vegetables; d'autre part, presque tous
animaulx par fatale disposition se émancipèrent de luy, et ensemble
tacitement conspirèrent plus ne le servir, plus ne luy obéir, en tant
que résister pourroient, mais luy nuire scelon leur faculté et puis-
sance.
35 ce L'homme adoncques, voulent sa première jouissance maintenir et
sa première domination continuer, non aussi povant soy commodé-
ment passer du service de plusieurs animaulx, eut nécessité soy armer
de nouveau.
— Par la dive Oye guenet'" (s'escria Pantagruel), depuys les der-
40 nieres pluyes tu es devenu grand lifrelofre'^ voyre diz je philosophe.
— Considérez (dist Panurge) comment nature l'inspira soy armer,
et quelle partie de son corps il commença premier armer. Ce feut
(par la vertus Dieu '9) la couille,
Et le bon messer Priapus,
45 Quand eut faict, ne la pria plus^°.
Ligne 25. E : jouyssance — 1. 27. E:advenant — 1. 28. E : eage — E -.Jupiter — A :
commencia — A, E : à manque — 1. 29. A : aiiltre — 1. 30. A, E : d'aultre — 1. 31. E :
et manque — 1. 32. E : conspirent — E : oheyr — 1. 33. E : pourroyent — E : nuyre selon
— 1. 35. E : voulant — E : jouyssance — 1. 36. A : aussy — 1. 59. E : depuis — 1. 40.
E : dy je — 1. 42. A : commencia — E : fut — 1. 43. E : vertu Bieu — 1. 45. A : Va
13. Ciwiwiis (Citndlus) colocynthis, Schrad ; beneficentiae genuisse. »
Coloquinte (Cucurbitacée). Colocynihis (Fline, I5- Qpi remplaça Saturne, le souverain de
XX, 8.) ; Colocvnthe (Phtearius) ; coloquin- ''âge d'or. (P.)
tide (Mondeville ; Hortus Sanit. 1500). (D.) '^- Réminiscence de la Gemse, III, 18 :
^ j . 1 1 « Spinas et tribulos germmabit tibi. » (P.)
14. On trouve un développement analogue ^ „ . . i- . 1
, „ ., TTT T r^ , , „ 17- Expression aussi peu expliquée que le
dans brasm.e, Adages, III, 10, I, Duke hélium ■ ^ r^ „» ^., 1 t ^u \r ■ ,c
' * ' ' ' ' ventre saint Quenet du \. i, en. v, voir n. 16.
inexpertis : « Solum hominem nudum produxit jg Buveur, Cf. ?ro\., et 1. II, ch. 11, n. 25.
[natura], imbellem, tenerum, inermem »... i^. Locutionproverbia!e.Cf.l.II,ch.xiii,1.58.
et plus haut : « animal hoc non bello sed 20. La rime indique que Vs de Priapus ne
amicitise, non exitio sed saluti, non injuriée sed se prononçait pas.
CHAPITRE VIII
77
« Ainsi nous le tesmoigne le capitaine et philosophe hebrieu
Moses, affermant qu'il se arma d'une brave etgualante braguette, faicte
par moult belle invention de feueilles de figuier^', les quelles sont
naïfves, et du tout commodes en dureté, incisure, frizure, polissure,
50 grandeur, couleur, odeur, vertus et faculté pour couvrir et armer
couilles.
ce Exceptez moy les horrificques couilles de Lorraine *% lesquelles à
bride avalée descendent au fond des chausses, abhorrent le mannoir
des braguettes haultaines, et sont hors toute méthode : tesmoing
55 Viardiere''' le noble Valentin^'*, lequel un premier jour de may, pour
plus guorgias^^ estre, je trouvay à Nancy^^, descrotant ses couilles
extendues sus une table, comme une cappe à l'hespaignole''^
a Doncques ne fauldra dorénavant dire, qui ne vouldra impropre-
ment parler, quand on envoyra le franc taulpin^^ en guerre :
60
« Saulve Tevot ^^ le pot au vin '°, »
Ligne 47. E : quil s'arma — E : galante
E : lesquelles — 1. 53. E : font — A, E :
doresnavant — 1. 59. E : envoyera
21. Cf. Genèse, III, 7 : « Consuerunt folia
ficus et fecerunt sibi perizomata. » Inutile de
faire remarquer que R. en prend à son aise
avec le texte biblique. (C.)
22. Plaisanterie proverbiale. Cf. 1. II, ch. i,
1. 64, et R. E. R., I, 72 et VII, 447.
23. Personnage non identifié, peut-être de
l'invention de l'auteur. Cf. R. E. R., IV, 247.
24. Le titre de Valentin rappelle une
royauté éphémère, une sorte de bachèlerie
particulière à Nancy, qui avait lieu le premier
dimanche de carême. Après des danses et
divers divertissements, on tirait au sort les
Valentins et les Valentines de l'année. Cf.
R. E. R., IV, 248. Au temps de R.. la fête tra-
ditionnelle avait sans doute lieu le premier
mai, à moins que, ce jour-là, les Valentins du
Carême précédent ne fussent tenus à quelque
présentation de bouquet ou de mai à leurs Va-
lentines. (C.)
25. Élégant. Cf. 1. II, ch. xxxii, n. 27.
— 1. 48. E : fueilles — E: lesquelles — 1. $2.
manoir — L 57. E : estendues — 1. 58. E :
26. Ch.-l., dép. Meurthe-et-Moselle, capi-
tale jusqu'en 1766 des ducs de Lorraine.
27. Long manteau sans manche. Cf. 1. I,
Prol., n. 48.
28. Ancienne milice rurale, dont la répu-
tation plus ou moins justifiée de poltronnerie,
a été une source de plaisanteries au moyen
âge. R. y fait allusion ; cf. 1. I, ch. xxxv, n. 3,
II, ch. VII, n. 85, tiPant. Progn.,c\i.v. (C.)
29. Tevot ou Tenot, diminutif d'Etienne.
Les exploits du franc-taupin Tevot, avaient dû
faire le sujet d'une farce ou d'un monologue
appartenant au même cycle comique que le
Franc archer de Bagnolet (cité par R., 1. IV,
ch. XXIII et Lv), le Pionnier de Seurdre, le
Franc archer de Cherré. Une farce imprimée en
1542 : Colin, fils de Tevot le maire, atteste la
popularité du personnage, que nous ne con-
naissons malheureusement que par ce seul
vers : « Saulve Tevot le pot au vin. » R. E. R.,
X, 240. (C.)
78 LE TIERS LIVRE
c'est le cruon ''. Il fault dire :
« Saulve Tevot le pot au laict, »
ce sont les couilles : de par tous les diables d'enfer.
c( La teste perdue, ne perist que la persone ; les couilles perdues,
65 periroit toute humaine nature.
(( C'est ce que meut le gualant'^ Cl. Galen, lib. i de spermate^\ à bra-
vement conclure que mieulx (c'est à dire moindre mal) seroit poinct
de cœur n'avoir que poinct n'avoir de genitoires. Car là consiste,
comme en un sacré repositoire le germe conseivatif de l'humain
70 lignage. Et croieroys pour moins de cent francs, que ce sont les
propres pierres moyenans les quelles Deucalion et Pyrrha restituèrent
le genre humain aboly par le déluge poétique''^.
« C'est ce qui meut le vaillant Justinian, lib. 4. de cagotis tolkîidis^^
à mettre summum honum in braguibus et hraguetis.
Ligne 63. F : departe\ tous les diables — 1. 64 E : personne — 1. 66. E : aalant — A :
lih. primo — 67. E : point — 1. 68. A : cueiir — E : point — 1. 70. E : croirais —
1. 71. E : moyennans — 1. 72. A, E : Poétique manque — 1. 73. A : lib. IIII
30. La tête. Cf. le Pionnier de Seurdre,
V. 141 (éd. E. Picot. Paris, 1896, in-80) :
Mais, nonobstant toutte deffence.
Vous serez mis à la potence,
Ou bien rongné sur le chauffault,
Depuis les espaulles en hault.
Pardé, cela n'est point honneste..
Quant un homme n'a point de teste,
Il ne lu\' fault point de chapeau :
Si me fercit bien à demau
D'aller perdre le pot au vin.
Cité dans R. E. R., X, 246.
31. Proprement la cruche. C'est une autre
expression métaphorique pour désigner la tête.
Crujon, encore usité en Poitou et en Sain-
tonge, se trouve dans G. Bouchet, t. II,
p. 102 : « il a la teste faicte comme un crujon. »
Cruon a le sens de pichet dans du Fail, t. I,
188. Il figure dans le Gloss. angevin de Verrier-
Onillon : R. E. R., X, 243. (C.)
32. Il est possible que R. ait cherché une
équivoque entre galant et Galen.
33. Référence inexacte : ce n'est pas dans
le De Spermate, mais dans le De Semine, 1. I,
ch. 15, que se trouve ce texte :
« Ut in hoc vel corde ipso amplius habeant
testes, qui prseterquam caliditatem et robur
animalibus exhibent, generis etiam perpetui-
tatis in casa sunt...
. . . Quanto autem melius est bene vivere
quam solum absolute vivere, tanto in animali-
bus testes corde prxstantiores sunt. » (D.)
34. Fameux chez les poètes. Voir, par
exemple, Ovide, Métamorphoses, I, 348 et
suiv. (P.)
35. Ce litre imaginaire des Instituies figure
dans la Hbrairie de Saint Victor, 1. II, ch. vu.
CHAPITRE VIII
79
75 « Pour ceste et aultres causes le seigneur de Merville'^, essayant
quelque jour un harnoys neuf pour suyvre son roy en guerre (car
du sien antique et à demy rouillé plus bien servir nesepovoit, à cause
que depuys certaines années la peau de son ventre s'estoit beaucoup
esloingnée des roignons), sa femme consydera en esprit contemplatif,
80 que peu de soing avoitdu pacquet" et baston commun de leur mariage,
veu qu'il ne l'armoit que de mailles ^^ et feut d'advis qu'il le munist très-
bien et gabionnast d'un gros armef de joustes, lequel estoit en son
cabinet inutile.
« D'icelle sont escriptz ces vers on tiers livre du Chiabrena des
85 pucelles*°:
« Celle qui veid son mary tout armé,
Fors la braguette, aller à l'escarmouche,
Luy dist : « Amy, de paour qu'on ne vous touche,
Armez cela, qui est le plus aymé. »
90 Quoy ? tel conseil doibt-il estre blasmé ?
Je diz que non ; car sa paour la plus grande
De perdre estoit, le voyant animé,
Le bon morceau dont elle estoit friande.
« Désistez doncques vous esbahir de ce nouveau mien acoustre-
95 ment. »
Ligne 75. E : autres — E : Merveille — 1. 76. E : harnois — E : suivre — 1. 78. E :
depuis — E : beaucop — 1. 79. E : eslongnée — E : considéra — E : esperit — 1. 80.
E : paquet — I. 81. E : fut d'avis — 1. 84. E : au tiers — 1. 88. E : peur — I. 90.
E: dy — E : peur — 1. 94. E : esbahyr
1. 96. C'est, suivant toute apparence, une allu- 39. Casque. Cf. Proî.,n. 53.
sion au De caducis tollendis, qui concerne les 40. Sur cet ouvrage qui figure dans le
biens caducs. (C.) catalogue de la librairie Saint- Victor, voir
36. Personnage non identifié. 1. II, ch. vu, n. 112. Le huitain cité par
37. « Le pacquet de mariaoe » figure dans R. est donné, sans nom d'auteur, dans les
la librairie de Saint-Victor. Voir I. II, ch. vu. Fleurs de poésie françoyse, anthologie publiée en
n. 49. 1554- Voir R. E. R., IX, 99, n. 2. On y
38. Cf. ch. VII, n. 39. La protection du relève deux mots différents du texte de R. :
ventre et des cuisses était généralement assurée au v. i, amy au lieu de mary et au v. 4, le
par une jupe de mailles ou braconnière. (C.) tnteulx, au lieu de le plies aymé. (P.)
Comment Panurgc se conseille à Paniagruel,
pour scavoir s il se doiht marier.
Chapitre IX.
10
15
Pantagruel rien ne replicquant, continua Panurge, et dist avecques
5 un profond souspir. :
a Seigneur vous avez ma délibération entendue, qui est me marier,
si de malencontre n'estoient tous les trous fermez, clous ' et bouclez ;
je vous supply, par Tamour que si long temps m'avez porté, dictez
m'en vostre advis.
— Puis (respondit Pantagruel) qu'une foys en avez jecté le dez ^
et ainsi l'avez décrété et prins en ferme délibération, plus parler
n'en fault, reste seulement la mettre à exécution.
— Voyre mais (dist Panurge) je ne la vouldrois exécuter sans
vostre conseil et bon advis.
— J'en suis (respondit Pantagruel) d'advis ', et vous le conseille.
— Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez que mon meilleur
feust tel que je suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté,
j'aymerois mieulx ne me marier poinct.
Ligne 4. E : avec — 1. 7. A : mole — 1. 8. E : dictes — 1. 10. A : Puys — E : fois
— E : rfg — 1. 13. E : vouldroys — 1. 15. A : suys — E : vous conseille — 1. 17. E : fust
— E : suis — 1. 18. E : point
1. Clos, forme dialectale commune dans
l'Ouest.
2. Prendre une décision. Expression tra-
duite de la formule latine Jacta aléa est,
rendue fameuse par César, qui l'aurait pronon-
cée au moment de franchir le Rubicon. Voir
Suétone, Cœsar, 32. (P.)
3. Pantagruel, dans cette réponse, comme
dans les suivantes, s'amuse à faire écho à la
question posée par Panurge. Où R. a-t-il pris
l'idée de ces réponses facétieuses? Vraisembla-
blement dans un des Colloques d'Érasme inti-
tulé JÉc/^o. On trouve des scènes analogues dans
une des Facetiz de Pogge : De Duobus in re
pecuniaria litigantibus, dans un livre de l'Ita-
lien J. B. Gelli, Capprici del Bottaio, publié en
1546. Mais nul n'a su, comme R., donner de
la vie au dialogue, par la peinture des senti-
ments du questionneur, sans cesse déçu de
n'obtenir pour réponse que l'écho de son opi-
CHAPITRE IX 8l
— Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
20 — Voire mais (dist Panurge) vouldriez vous qu'ainsi seulet je
demeurasse toute ma vie sans compaignie conjugale? Vous sçavez
qu'il est escript : veh soli *. L'homme seul n'a jamais tel soûlas ^ qu'on
veoyd entre gens mariez,
— Mariez-vous doncq, de par Dieu, respondit Pantagruel.
25 — Mais si (dist Panurge) ma femme me faisoit coqu, comme vous
sçavez qu'il en est grande année, ce seroit assez pour me faire tres-
passer hors les gonds de patience. J'ayme bien les coquz, et me semblent
gens de bien, et les hante voluntiers, mais pour mourir je ne le voul-
droys estre. C'est un poinct qui trop me poingt ^.
îo — Poinct doncques ne vous mariez (respondit Pantagruel), car la
sentence de Senecque est véritable hors toute exception ; ce qu'à
aultruy tu auras faict, soys certain qu'aultruy te fera ^
— Dictez vous (demanda Panurge) cela sans exception?
— Sans exception il le dict, respondit Pantagruel.
35 — Ho ho (dist Panurge), de par le petit diable ! Il entend en ce
monde, ou en l'aultre.
« Voyre mais puis que de femme ne me peuz passer en plus qu'un
aveugle debaston (car il fault que le virolet Hrote, aultrement vivre ne
sçauroys), n'est ce le mieulx que je me associe quelque honneste et
40 preude femme, qu'ainsi changer de jour en jour avecques continuel
Ligne 20. E : Voyre — 1. 22. E : nha — 1. 23 . E : Voyd — I. 24. A : pardieu —
1. 25. E : coquu — 1. 27. E : coqtmi — \. 29. E : me poinct — I. 30. E : point donq
— 1. 32. E : autruy — E : qu'autruy — 1. 33. E : dictes — 1. 36. E : autre — 1. 37.
E : non plus — 1. 38. E : trotte, autrement — 1. 39. E : m'associe à — A : honeste —
1. 40. E : avec
nion propre et toujours s'obstinant à exiger de p. 213 : « Brief c'est un poinct qui fort les
Pantagruel qu'il prenne une décision à sa rompt et poinct. »
place. (P.) (C.)
4. Dans VEcclésiaste, IV, 10 : « Si unus 7- La sentence est de Publius Syrus, mais
ceciderit, ab altero fulcietur. Vse soli, quia cum il est vrai qu'elle est rapportée par Sénèque,
ceciderit non habet sublevantem se. » epist. XCIV, « Ab alio exspectes, alteri quod
5. Plaisir, joie. Cf. 1. I, ch. 11, n. 65. feceris. » (P.)
6. Me pique, de poindre. Ce jeu de mots est 8. Sur l'emploi de ce mot au sens libre,
fréquent chez les Rhétoriqueurs. Cf. Jean Marot, voir ch. 11, n. 50.
LE TIERS LIVRE. II
82 LE TIERS LIVRE
dangier de quelque coup de baston, ou de la verolle pour le pire ? Car
femme de bien oncques ne me feut rien. Et n'en desplaise à leurs
mariz.
— Mariez vous doncq, de par Dieu, respondit Pantagruel.
45 — Mais si (dist Panurge) Dieu le vouloit, et advint que j'esposasse
quelque femme de bien, et elle me batist, je seroys plus que tierce-
let ' de Job, si je n'enrageois tout vif. Car l'on m'a dict que ces tant
femmes de bien ont communément maulvaise teste, aussi ont elles
bon vinaigre'" en leur mesnaige.
50 « Je l'auroys encores pire, et luy batteroys tant et trestant sa
petite oye", ce sont braz, jambes, teste, poulmon, foye et râtelle, tant
luy deschicqueterois ses habillemens à basions rompuz'% que le grand
Diole '' en attendroit l'ame damnée à la porte. De ces tabus ''^ je me passe-
rois bien pour ceste année, et content serois n'y entrer poinct.
55 — Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
— Voire mais (dist Panurge) estant en estât tel que je suis, quitte
et non marié (notez que je diz quitte en la maie heure, car, estant
bien fort endebté, mes créditeurs ne seroient que trop soingneux de
Ligne 42. E : fut — 1. 43. E : maris — 1. 44. A, E : doncq manque — A : pardieu —
1. 45. A, E : espousasse — 1. 46. E : je manque — 1. 49. E : mesnage — 1. 50. E :
battroys — 1. 52. E : dechicqueterois — 1. 53-54. E : passeroys — 1. 54. A, E : seroys
— E : point — 1. 55. E : point — 1, 5e. E : Voyre — A : suys — 1. 57. E : dy
9. Le Tiercelet d'autour est ainsi appelé gaire dit qu'il nous faut garder de celles-là qui
parce qu'il est d'un tiers plus petit que la semblent plus sages que les autres. . . Et peut-
femelle. Panurge veut donc dire : je serais une ondiredecesdoucetes cequ'on ditcoustumiere-
image réduite de ce type de patience que fut ment du vin doux que quand il 2t. fait vin-aigre.
Job. Dans le même sens, d'Aubigné (Tragiques, il est bien plus aigre et piquant que tout autre vin-
t. II, p. 245), comparant les impies de son aigre fait d'autre vin. » (C.)
temps aux géants qui tentèrent de détrôner 11. Petite oie [abattis]. Oudin, Dict. Au
les dieux, les appelle des tiercelets de géants. figuré, la tête et les membres.
(P.) 12. A coups redoublés. Locution empruntée
10. Le bon vin fait le bon vinaigre. On dit à la batterie du tambour, où la batterie à
encore en Poitou que « lorsque le vinaigre est bâtons rompus désigne l'action des mains don-
fort, c'est signe que la ménagère a bonne nant chacune deux coups de suite. (C.)
tête » (Poey d'Avant). Cf. G. Bouchet, t. I, 13. Diable, forme bretonne. Voir Sainéan,
p. 109 : « Encore qu'il se trouve des femmes t. II, p. 554.
qu'on pense bien sages, si est ce que le vul- 14. Troubles. Cf. 1. I, chap. Liv, n. 17.
CHAPITRE IX 83
ma paternité), mais, quitte et non marié, je n'ay personne qui tant de
éo moy se souciast, et amour tel me portast qu'on dit estre amour
conjugal. Et si par cas tombois en maladie, traicté ne serois qu'au
rebours. Le saige dict'^ :làoù n'est femme, j'entends merefamiles'^et
en mariage légitime, le malade est en grand estrif ''. J'en ay veu claire
expérience en papes, legatz, cardinaulx, evesques, abbez, prieurs,
65 presbtres et moines. Or là jamais ne m'auriez.
— Mariez vous doncq, de par Dieu, respondit Pantagruel.
— Mais si (dist Panurge), estant malade et impotent au debvoir de
mariage, ma femme impatiente de ma langueur, à aultruy se aban-
donnoit, et non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi
70 se mocquast de ma calamité et (que pis est) me desrobast, comme
j'ay veu souvent advenir, ce seroit pour m'achever de paindre'^ et
courir les champs en pourpoinct.
— Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
— Voire mais (dist Panurge) je n'aurois jamais aultrement filz ne
75 filles légitimes, es quelz j'eusse espoir mon nom et armes perpétuer,
es quelz je puisse laisser mes heritaiges et acquestz (j'en feray de
beaulx un de ces matins, n'en doubtez, et d'abondant seray grand
retireur ■'^ de rantes), avecques les quelz je me puisse esbaudir, quand
Ligne éo. E : dist — 1. éi. E : fomboys — E : seroys — 1. 62. E : fentens mère, famile
— 1. 65. E -.presbtres manque — 1. 66. E : donc — A : pardieu — 1. 67. E : devoir —
1, 68. E : impudente — E : autruy s'abandonnoit — 1. 70. E : moquast — 1. 72. E -.pour-
point — l. 73. E : Point donques — 1. 74. E : autrement — 1. 75. E : esqueli — 1. 76. E :
esqueli — E : héritages et aquesti — l. 78. E : rentes) avec lesquels
Lui font d'un malheureux le portrait achevé.
15. Jésus, fîlsdeSirach, dans V Ecclésiastique, que dans ce vers de La Fontaine
XXXVL 27 : « Et ubi non est mulier, inge-
miscit egens. » Egens est le texte de la Vul-
gate. On a remarqué que Jean de Névizan, Un factura, publié au moment de la bataille
dans %z Sylva nuptialis, IV, 167, cite, lui aussi, de Pavie, portait pour titre : Le monde qu'on
le texte scripturaire en substituant zger à achève de paindre. Voir Journal d'un bourgeois
egens. (P.) ^« Pam, éd. Bourrilly, p. 196, et Montaiglon,
16. Mère de famille. Latinisme ; de mater Recueil de poésies françaises, t. XII, p. 193-257.
familias. Cî. pérefamiles, ch . 11, n. 25. (C).
17. Embarras, Archaïsme. 19. J'exercerai de fréquents retraits de
18. Expression proverbiale, de même sens rentes. C'est l'action par laquelle on rembourse
84 LE TIERS LIVRE
d'ailleurs serois meshaigné*°, comme je voys journellement vostre tant
80 bening et débonnaire père faire avecques vous, et font tous gens de
bien en leur serrail^' et privé. Car, quitte estant, marié non estant,
estant par accident fasché, en lieu de me consoler advis m'est que
de mon mal riez.
— Mariez vous doncq, de par Dieu, respondit Pantagruel.
Ligne 79. E : (Vaillieurs — A : vois ; E : voy — 1. 80. E : avec — 1. 82. E : estant
manque — A : advys — I. 84. E : doncques — A : pardieu
le capital d'une rente, dont un héritage est La Farcede Maistre Pathelin,v. yjj.
grevé. Le drapier dit de Patelin : r>i. • • r-c \.
" ^ 20. Chagrine. Cf. ch. 11, n. 17.
Hé Dieu, quel retrayeur d, rentes ^^ Appartement. Mot tiré de l'italien Ser-
Que ses parents ou ses parentes ,. tt • c • ■ t
7" 1 , rag;lio. Voir bainean, t. I, p. 149.
Auroyent vendu ! . . . * > > r t;/
Comment Pantagruel remonstre à Panurge difficile
chose estre le conseil de mariage, et des sors
Homériques et Virgilianes.
Chapitre X.
5 — Vostre conseil (dist Panurge), soubs correction, semble à la chan-
son de Ricochet '. Ce ne sont que sarcasmes, mocqueries et redictes
contradictoires. Les unes destruisent les aultres. Je ne sçay es quelles
me tenir.
— Aussi (respondit Pantagruel), en vos propositions tant y a de si
lo et de mais, que je n'y sçaurois rien fonder ne rien resouldre. N'estez
vous asceuré de vostre vouloir? Le poinct principal y gist : tout le
reste est fortuit et dépendent des fatales dispositions du Ciel.
« Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre,
qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et reprassentation des
15 joyes de paradis. Aultres y sont tant malheureux, que les diables qui
tentent les hermites par les desers de Thebaide '^ et Monsserrat ^ ne le
sont d'adventaige. Il se y convient mettre à l'adventure, les œilz
Ligne 3. A, E : Homericques et Vergilianes — I. 5. E : soubi — 1. 6. A, E : moc-
queries, paronomasies ^, epanalepses ' et redictes — 1. 7. E : autres — F : destruissent. —
1. 9.E : V01 — ^:ha — 1. 10. A, E : scauroys — E : n'estes — 1. 11. E : asseuré — 1. 12.
A, E : dépendant — 1. 14. E : reluyre — A, E : représentation — 1. 15. E : Autres —
1. lé. E : Montserrat — 1. 17. E : d'avantage II s'y — A, E : yeulx
I. On ignore le thème de cette chanson, 3. Du grec rapavof^aata, rencontre vicieuse
qui était dans notre ancienne littérature une de mots.
fable et dont on trouve quelques survivances 2. Du grec £7iavaXT]tj^t;, répétition,
dans certaines locutions dialectales. Voir Sai- 4. C'est dans les déserts de la Thébaïde que
néan, t. I, p. 269-273. Le sens de cette exprès- se retirèrent les premiers ermites et anacho-
sion nous est donné par divers auteurs, no- rètes chrétiens, S. Macaire, S. Pacôme, S. An-
tamment par Guillaume Budé dans une note toine, etc. (C.)
de ses Adversaria : « la chanson dk ricochet, 5. Au-dessus de l'antique abbaye de Notre-
id est argumentum, vel ea sententia quas exi- Dame du Montserrat (Catalogne), lieu de
tum non habet. » (Voir Delaruelle, Guil- pèlerinage presque aussi fameux que Notre-
lau7ne Budé, p. 269.) (P.) Dame de Lorette ou Saint-Jacques de Com-
86 LE TIERS LIVRE
bandez, baissant la teste ^ baisant la terre " et se recommandant à Dieu
au demeurant, puys qu'une foys l'on se y veult mettre. Aultre asceu-
20 rance ne vous en sçauroys je donner.
<c Or voyez cy que vous ferez, si bon vous semble. Apportez moy
les œuvres de Virgile ^ et, par troys foys avecques l'ongle les ouvrans,
explorerons par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur
de vostre mariage.
25 « Car, comme par sors Homericques souvent on a rencontré sa
destinée :
« tesmoing Socrates, lequel, oyant en prison reciter ce mètre de
Homère dict de Achilles, 9. Iliad. :
30 Je parviendray sans faire long séjour.
En Phthie belle et fertile, au tiers jour ^,
Ligne 18. E : bendei — A : recommendant — 1. 19. E : demeurant, puis que une fois
l'on si veult — E : Autre asseurance — I. 20. E : scauroye — 1. 22. E : Vergih — E :
fois avecq — 1. 2^. E : on ha — 1. 27. E : mettre d' — 1. 29. E : ty.ot'ixTjV. Etmati l\en
tritato phthien eribolô icoimen — 1. 31. A \ fertille
postelle, on voyait creusées dans le roc douze sidéré comme une marque de soumission à la
ou treize celdas de Hermitanos, « cellules d'er- volonté divine, était pratiqué avant le combat
mites qui semblent être attachées aux rochers par les Suisses, lansquenets et autres troupes
et où l'on ne peut monter que par des degrés allemandes au service de la France (Mémoires
taillés dans le roc «.(Bruzen de la Martinière, de Vielleville, Paul Jove et Brantôme). Mont-
Dict. gèogr., 1768, p. 374). Elles étaient occu- lue prête la même coutume aux Espagnols et
pées au xyiii* s. par des personnes de qualité, aux Gascons et R. lui-même, à^nslii S ciomachie,
et chaque ermitage avait une chapelle, une fait baiser la terre aux combattants du tournoi
chambre, un jardin et un puits creusé dans le avant d'en venir aux mains (éd. Marty-La-
roc. (C.) vaux, t. III, p. 407). Cette marque de résigna-
6. Ce membre de phrase n'est pas unique- tion suprême à la volonté divine, avant de mar-
ment amené pour créer une assonance avec cher à l'ennemi, convient bien au courageux
baisant la terre. Pour charger, les soldats bais- champion qui se met « à l'adventure » dans
saient la tête. Cf. yionûuc, Commentaires, t. I, les dmgers du mariage. Cf. R. E. R., VII,
p. 300 : « dix ou douze Anglois vers lesquels 449 et X, 258. (C.)
baissâmes la teste. » i"?. XVI^ s.,1, 493. (C.) 8. Ici commence, par la consultation des
7. Esaïe, XLIX, 23 : « Vultu in terram de- sorts virgiliens, le recours aux divers modes de
misso adorabunt te et pulverem pedum tuorum divination de l'avenir. Chacun des épisodes,
lingent », et Psaume LXXI : « inimici ejus sera conçu de la même manière : une disser-
terram lingent. <> Ce baisementde terre, con- tation savante sur le mode de divination pro-
CHAPITRE X 87
pr^eveid qu'il mourroit le tiers subséquent jour, et le asceura à
iEschines'°, comme escrivent Plato in Critone'\ Ciceron, primo De
divin atione'^, et Diogenes Laertius''.
35 « Tesmoing Opilius Macrinus''^ au quel, convoitant sçavoir s'il seroit
Empereur de Rome, advint en sort ceste sentence, 8. Iliad'K :
O homme vieulx, les soubdars désormais
40 Jeunes et fors te lassent certes, mais
Ta vigueur est résolue, et vieillesse
Dure et moleste accourt et trop te presse.
« De faict il estoit jà vieulx, et, ayant obtenu l'Empire seulement
un an et deux mois, feut par Heliogabalus jeune et puissant depos-
45 sedé et occis.
« Tesmoing Brutus, lequel voulant explorer le sort de la bataille
Pharsalicque, en laquelle il feut occis '^ rencontra ce vers dict de Patro-
clus'^ Iliad. lé. :
Ligne 32. E : preveid — E : asseura — 1. 33-4S A, E : comme escrivent dépossédé
et occis manque — 1. 47 E .fut.
posé à Panurge, puis la mise en pratique, dans ii. Criton, 44 B.
une scène bouffonne, de la théorie qui aura 12. Cicéron. De Divinatiom, 1. I, ch. 25,
été doctement exposée. (P.) §52.
9. ///rtcfe, ch. IX, V. 363. Le trait est rapporté 13. Diogène Laërce, Vies des philosophes,
par Erasme, Apopthegvies, III, Socrates, 39. 1. II, ch. 7, § 60.
10. Des trois auteurs auxquels renvoie 14. R. a trouvé chez Dion Cassius, 88,
R., Diogène Laërce est le seul qui rapporte 40, ou dans Zonaras, XII, 14, cet exemple,
que ce propos fut tenu à Eschine ; d'après les qui manque dans sa première édition du Tiers
deux autres, c'est à Criton qu'il aurait été Livre. (P.)
adressé. Il est donc vraisemblable que R. a 15. Iliade, ch. VIII, v. 102.
fait cet emprunt au livre de Diogène Laërce, et 16. Double inexactitude. Brutus se tua lui-
qu'il a trouvé en note la référence aux deux même après la défaite de son armée, non à
autres auteurs, auxquels il ne s'est pas reporté. Pharsale, mais à Philippes. (P.)
(P.). 17. //îWc, ch.XVI, V. 849.
88 LE TIERS LIVRE
'AXacc \).t [x;îp o/.or,, v.ot.1 Ayîtsjç sxTavîv uiôç.
50 Par mal engroin'^ de la Parce félonne
Je feuz occis, et du filz de Latonne.
C'est ApoUo, qui feut pour mot du guet le jour d'icelle bataille '^
« Aussi par sors Virgilianes ont esté congneues anciennement et
preveues choses insignes et cas de grande importance, voire jusques
55 à obtenir l'empire Romain '', comme advint à Alexandre Severe^°,qui
rencontra en ceste manière de sort ce vers escript^', jEneid. 6. :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Romain enfant quand viendras à l'Empire,
Regiz le monde en sorte qu'il n'empire.
éo « Puys feut après certaines années realement et de faict créé Empe-
reur de Rome.
« En Adrian empereur romain ^\ lequel estant en doubte et poine
de sçavoir quelle opinion de luy avoit Trajan, et quelle affection il luy
portoit, print advis par sors Virgilianes et rencontra ces vers*', JEneid.
65 6:
Quis prociil ille autem, ramis insignis olivee
Sacra ferens? Nosco crines incanaque menta
Régis Romani.
Qui est cestuy qui, là loing, en sa main
70 Porte rameaulx d'olive, illustrement ?
A son gris poil et sacre acoustrement,
Je recongnois l'antique Roy Romain.
Ligne 49. E : ûiôç. Alla me moiroloe, Kai lethous ectanen yios. — 1. 50. A,E : felone —
1. 51. E : Jili — A,E : Latone. — I.53.A : Aussy — 1. 54. E : jusque — I.55. E : advind
— 1. 56. A, E : ceste — 1. 58. E : viendra — 1. 59. E : Régis — I. éo. E : Puis fut —
1. 62. E : peine — 1. 64. E : pourtoit — 1. 71. E : accoustrement .
18. Mauvaise humeur. Archaïsme. est douteux que R. les ait compilés lui-même
19. Cette anecdote est rapportée par Plu- et vraisemblable qu'il les a transcrits d'un ou-
tarque, Vie de Brutus, XXVIII. (P.) vrage de seconde main. (P.)
20. D'après un auteur de l'Histoire Auguste, 21. Enéide, 1. VI, v. 851.
Lampridius, dans la vie d'Aîexander Severus, 22. D'après un auteur de r///5/o/r« .^Mftti/e,
ch. XIV. Cet exemple, ainsi que les cinq sui- Vie de Spartiamis Hadriaiius, ch. 11. (P.)
vants, provient de V Histoire Auguste. Mais il 23. Enéide, 1. VI, v. 809.
CHAPITRE X 89
« Puys feut adopté de Trajan et luy succéda à TEmpire.
« En Claude second empereur de Rorne*'^ bien loué, au quel advint
75 par sort ce vers escript''^ 6. JEneid. :
Tertia dum Latio regnantem vider it eestas.
Lors que t'aura régnant manifesté
En Rome et veu tel le troiziesme aesté.
« De faict il ne régna que deux ans.
80 (c A icelluy mesmes s'enquerant de son frère Quintel, lequel il vou-
loit prendre au gouvernement de l'Empire, advint ce vers^^ 6. ^neid. :
Ostendent terris hune tantum fata.
Les Destins seulement le montreront es terres.
« Laquelle chose advint, car il feut occis dix et sept jours après
85 qu'il eut le maniment de l'Empire.
« Ce mesmes sort escheut à l'empereur Gordian le jeune^^
« A Clode Albin ^^ soucieux d'entendre sa bonne adventure, advint
ce qu'est escript''^ jEneid. 6. :
Hic rem Romanam magno turbante tumultu
90 Sistet eques, etc.
Ce chevallier, grand tumulte advenant,
L' estât Romain sera entretenent
Ligne 73. E : Puis fut — 1. 74 à 94. A, E : £« Claude second se montrent
rebelles manque
24. Cet exemple, le suivant et celui de mais de quelque compilation que nous n'avons
« D. Claude » se trouvent dans le même pas- pas retrouvée. (P.)
sage de la Vie de Claude Second par Trebellius 25. Enéide, 1. VI, v. 265.
Pollion (ch. X, §§4, 6, 3). Or R. attribue le 26. Enéide, 1. VI, v. 869. Ce vers s'appli-
sort His ego nec mêlas non à Claude Second quait chez Virgile au jeune Marcellus, neveu
mais à « D. Claude, empereur, prédécesseur d'Aueuste (P )
de Aurélian », il en fait, à tort, un person- ta. ' - j i.u-- . • ^
... j r-, j o j Ti • . 27. D âmes un auteur de l Histoire Auguste,
nage distmct de Claude Second. 11 mterprete, t i- ^ • ■• , . • 1 ^ j- ■
en outre, fautivement le D comme l'initiale J^^'"' Capitolmus, dans la vie des Gordram
d'un prénom, alors qu'il est l'initiale de ■'''"' '■^- ^^- (^■^•
Divus, épithète commune à tous les empe- 28. D'après Julius Capitolinus, C/o(fn« ^/^i-
reurs après l'apothéose: preuve certaine que tius,ch.v.
R. tire ces exemples noa de VHistoire Auguste, 29. Enéide, 1. VI, v. 857.
LE TIERS LIVRE. 12
90 LE TIERS LIVRE
Des Cartagiens victoires aura belles
Et des Gaullois, s'ilz se montrent rebelles.
95 « En D. Claude '° empereur, prédécesseur de Aurelian, auquel, se
guementant de sa postérité, advint ce vers en sort'' jEneid i :
Hîs ego nec metas rerum nec tempora pono.
Longue durée à ceulx cy je praetends
Et à leurs biens ne metz borne ne temps.
100 « Aussi eut il successeurs en longues généalogies.
« En M. Pierre Amy'^ quand il explora pour sçavoir s'il eschappe-
roit de l'embusche des farfadetz'' et rencontra ce vers''^ jEneid 3 :
Heu fuge crudeles terras, fuge littus avarum.
Laisse soubdain ces nations barbares,
105 Laisse soubdain ces rivages avares.
« Puys eschappa de leurs mains sain et saulve.
Ligne 96. A, E : ^neid. I manque — 1. 98. E : prétends — 1. 100. A ; Aussy —
1. 102. A, E : yEneid. 3 manque — 1. loé. E : Puis — E : main — E: sauve
30. D'après Trébellius PoUion, Claud., farfadets » et trouve sans doute asile au cou-
ch. X. vent des bénédictins de Saint-Mesmin, près
31. Enéide, 1. I, v. 278. d'Orléans. Le 25 février 1524 Budé lui écrit,
32. Le frère mineur Pierre Amy apparaît sans préciser la communauté où il s'est réfugié,
pour la première fois dans la vie de R. en et le loue d'avoir souffert pour l'amour du
1520. Ils sont tous les deux au couvent de grec. Ces lettres et la mention émue du 1. V,
Fontenay-le-Comte et Amy met R. en rap- ch. xxxiii, sont tout ce que nous savons de
ports épistolaires avec Budé. En 1522, Amy l'amitié de R. et de Pierre Amy. Cf. t. I,
est à Saintes, chez Amaury Bouchard, prési- Chronologie, p. cxxix et cxxx. Les « docu-
dent du siège, et écrit à Tiraqueau une lettre ments » prétendus de B. Fillon, utiHsés par
qui servira de préface au Tyji; yjvaixEt'aç ç'JxXr,? Burgaud des Maretsdans sa Préface, ne peuvent
...apûlogia de Bouchard. L'année suivante, une être contrôlés, et l'identification de Pierre Amy
lettre de Budé nous apprend les persécutions avec le mystérieux Petrus Pylades, ami de Cal-
exercées par les franciscains de Fontenay-le- vin, est encore à l'état de conjecture. R. E. R.,
Comte contre R. et Amy, qu'on a privés de III, p., 175 et V.4n- (C.)
leurs livres grecs. A la fin de 1523, Pierre 33. Cordeliers. Cf. 1. II, ch. x, n. 4.
Amy échappe sain et sauf « à l'embusche des 34. Enéide, 1. III, v. 44.
IIO
CHAPITRE X
91
« Mille aultres'^ des quelz trop prolix seroit narrer les adventures
advenues scelon la sentence du vers par tel sort rencontré.
« Je ne veulx toutesfoys inférer que ce sort universellement soit
infallible, affin que ne y soyez abusé.
Ligne 107. E : prolixe — 1. 108. E
E : n'y soye\
selon — 1. 109. E : toutesfois — 1. iio. A,
35. Nos humanistes de la Renaissance
s'amusèrent à faire revivre l'usage des sorts
homériques et virgiliens . Cf. Ronsard, Amours,
1. I, sonnet CC :
Les vers d'Homère entre-lus d'aventure
Soit par destin, par rencontre ou par sort.
En ma faveur chantent tous d'un accord
La guarison du tourment que j'endure,
et une curieuse lettre du poète Nicolas Rapin
à Agrippa d'Aubigné, qui fait précisément allu-
sion a ce chapitre du Tiers Livre (publiée dans
la R. XVIes., iy22, p. 277). (P.)
Comment Pantagruel remonstre le sort des de\
estre illicite.
Chapitre XI.
— Ce seroit (dist Panurge) plus toust faict et expédié à troys
5 beaulx dez \
— Non, respondit Pantagruel. Ce sort est abusif, illicite et grande-
ment scandaleux. Jamais ne vous y fiez. Le mauidict livre du passe
temps des dez "■ feut, long temps a, inventé par le calumniateur ' enne-
my en Achaïe prèsBoure *, et davant la statue de Hercules Bouraïque '
10 y faisoit jadis, de prassent en plusieurs lieux faict, maintes simples
Ligne 4. A, E : tost — 1. 5. E : beaux — 1. 7-8. A, E : Passeiemps — 1. 8. E : fut
— E : ha — 1. 9. E : devant — E : d'Hercules — 1. îo. E : et de présent
1. « A trois dez », figure dans les jeux de
Gargantua, 1. I, ch. xxii, n. 51.
2. Il s'agit du Libro délie sorti, de Lorenzo
Spirito da Perugia, dont la première édition à
Bologne remonte à 1471. La vogue de cet
oracle des dés était si peu épuisée au xvi^ s.
que J. de Névisan, dans sa Sylva nuptialis,
fol. 180, y renvoie très exactement pour ré-
soudre la question qui tourmente Panurge :
« Cape librum Laurentii Spiriti et vade cum
taxillis ad regem Carolum, ubi invenies An
tibi sit utile uxorem ducere. » Une traduction
française avait paru en 1528, par maître Anthi-
tus Faure, sous le titre : « Le livre du Passe-
temps de la fortune des de\... pour responce de
vingt questions... desquelles selon le nombre des
poincts d'ung trait de trois de:^ les responses sont...
mis en profeties . » On trouvera des détails cir-
constanciés sur la manière d'utiliser ce singu-
lier livre de prophéties dans R. E. R., VII, 367.
(C.)
3. Le diable (StaooXoç, calomniateur).
4. Bura, ancienne ville d' Achaïe, près de la
mer au sud d'Hélice, fut renversée par un trem-
blement de terre, en même temps qu'Hélice
était submergée. (C.)
5. Cf. Pausanias, VII, 25,5 10: « En allant
de Boura à la mer, on trouve le fleuve Bou-
raïque, et, dans une caverne, une statue d'Her-
cule, de taille moyenne, laquelle porte aussi le
nom de Bouraïque, et l'on s'en sert comme
d'oracle, au moyen d'une tablette et de dés.
Le consultant fait une prière au dieu en face
de la statue, puis prend des dés, dont il y a
un grand nombre devant la statue, et en jette
quatre sur la table. Sur chacun des dés il y a
quelque figure gravée ayant une interpréta-
tion correspondante sur la tablette. » Cf. R. E.
CHAPITRE XI 93
ames errer et en ses lacz tomber. Vous sçavez comment Gargantua
mon père par tous ses royaulmes l'a défendu ^ bruslé avecques les
moules' et protraictz et du tout exterminé, supprimé et aboly, comme
peste tresdangereuse.
^5 oc Ce que des dez je vous ay dict je diz semblabîement des taies ^
C'est sort de pareil abus. Et ne m'alléguez au contraire le fortuné
ject des taies que feit Tibère dedans la fontaine de Apone à l'oracle de
Gerion ^ Ce sont hamessons par les quelz le calumniateur tire les
simples ames à perdition éternelle.
20 « Pour toutesfoys vous satisfaire, bien suysd'advis que jectez troys
dez sus ceste table. Au nombre des poinctz advenens nous prendrons
les vers du feueillet que aurez ouvert. Avez-vous icy dez en bourse?
— Pleine gibbessiere'o,respondit Panurge. C'est le verd du diable",
comme expose xMerl. Coccaius, libro secundo de patria diabolorum'\
25 Le diable me prendroit sans verd, s'il me rencontroit sans dez. »
Ligne 12. E : l'ha — E : avec — 1. 13. E : pourtraidi — 1. \^. E : je dy — 1. lé.
Aine me alleguei — 1. 17. E : cf Apone — 1. 18. E : lesqueli — 1. 20. E : suis — E :
trois — I. 21. E : advejiant — 1. 22. E : fueillei quaurei — 1. 23. E : gihessiere
i?., VII, 369. R. a sans doute emprunté l'anec- 9. D'après Suétone, Vie de Tibère, 14 :
dote à Leonicus Thomaeus, l'auteur du livre « Cumillyricum petens,juxtaPatavium adisset
sur « l'antique jeu des taies » (cf. 1. I, Geryonis oraculum, sorte tracta, qua moneba-
ch. XXIV, n. 9), qui la relate dans sonDe varia tur, ut de consultationibus in Aponi fontem
historia lihri très, 1. I., ch. xxxix. (C.) talos aureos jaceret evenit ut summum nu-
6. La traduction française du livre de Lau- merum jacti ab eo ostenderent : hodieque sub
rent Lesprit avait sans doute été l'objet d'une aqua visuntur ii tali. » R. pouvait emprunter
interdiction royale. En tout cas, les exem- cette anecdote au livre de l'Italien Nicolaus
plaires en sont devenus d'une rareté insigne. Leonicus Thomseus : Sannutus sive de ludo
La Faculté de médecine de Paris avait adressé talario. Cf. 1. I, ch. xxiv, n. 69. (P.).
au Parlement en 1556 une supplique au sujet 10. Le costume du xvi^ s. ne comportait
des almanachs et prognostications. R. E. R., pas de poches. La bourse s'attachait à la cein-
IV, 268. (C.) ture.
7. Bois gravés. Le mot a survécu dans l'in- , , Allusion à une sorte de jeu qui se pra-
dustrie de la toile imprimée. La destruction des ^. -, -, ■ r> • > r • ^
, , , . . ^ , , , , . tiquait au mois de mai. Ceux qui s y livraient
planches était toujours ordonnée dans les arrêts , . , , .
d oroh b't'o CC "i devaient porter pendant tout le mois une
8. Osselets, 'du 'latin tali, même sens. Cf. ^^^'^^^ ^^"^ ^ous peine de payer une amende,
I. I, ch. XXIV, n. 8. Ils étaient marqués sur si l'adversaire les prenait 5aMi vert.
quatre faces seulement et non sur six comme 12. Sur cette désignation de l'ouvrage de
les dés proprement dits {tesserae). (P.) Merlin Coccaïe, voir 1. II, ch. vu, n. 224.
94 LE TIERS LIVRE
Les dez feurent tirez et jectez, et tombèrent es poinctz de cinq, six,
cinq.
« Ce sont, dist Panurge, seze. Prenons les vers seziemes du feueillet.
Le nombre me plaist, et croy que nos rencontres seront heureuses.
30 c( Je me donne à travers tous les diables, comme un coup de
boulle à travers un jeu de quilles ou comme un coup de canon à
travers un bataillon de gens de pied, guare diables qui vouldra, en
cas que autant de foys je ne belute'' ma femme future la première
nuyct de mes nopces.
35 — Je ne en fays doubte (respondit Pantagruel) ja besoing n'estoit
en faire si horrificque dévotion'"*. La première foys sera une faulte, et
vauldra quinze'^; au desjucher'^ vous l'amenderez'^ : par ce moyen
seront seze.
— Et ainsi (dist Panurge) l'entendez? Oncques ne feut faict solœ-
40 cisme'* parle vaillant champion qui pour moy faict sentinelle au bas
ventre. Me avez vous trouvé en la confrairie des faultiers? Jamais,
jamais, au grand fin'' jamais. Je le fays en père et en beat père",
sans faulte. J'en demande aux joueurs^'. »
Ces parolles achevées, feurent aportez les œuvres de Virgile.
Ligne 28. A, E : se^iesmes — E : du fueillet — I. 29. E : noi — 1. 30. F : iraver —
1. 32. E : battaillon — 1. 33. E : qu'autant de fois — 1. 34. Ë : nuict — 1. 55- A : je n'en
Jays;E : je n'en fais — 1. 39-40. E : solécisme — 1. 41. E : M'avei — 1. 42. E : jais —
A : beaupere ; E : beau père — 1. 44. E -.furent apporte^ — E : Vergile
13. Proprement: passer au crible, puis par Roger de CoUerye, Le. monologtie du Résolu :
allusion au mouvement de va-et-vient du tamis Tant au soir, la nuyt, qu'au desjuc.
quand on crible la farine, le mot a pris un sens 17. Vous corrigerez votre faute.
libre, plusieurs fois employé par R. Il exis- 18. Faute. Peut-être réminiscence de l'ex-
tait un jeu du heluteau. Ci. \. I, ch. xxii, pression : MawM 5oZemwMm /a«re, créée par le
n. 189. (C.) sophiste Polémon, pour qualifier la faute d'un
14. Panurge vient de se vouer à tous les acteur qui, invoquant Jupiter, aurait tendu la
diables. main vers le sol et non vers le ciel. Cf. Cs-
15. Allusion au jeu de paume, où une balle lius Rliodiginus, Antiq. lectiones, XI, 20. (P.)
manquée compte quinze points à l'adversaire. 19. Fin est explétif et vient renforcer jamais.
16. Au lever. C'est le moment oij les poules Cf. 1. II, ch. xx, 1. 10 : « me avoit icy attiré
descendent du perchoir où elles se sont juchées du fin fond de l'Angleterre. » (C.)
pour la nuit. On disait aussi au desjuc. Cf. 20. Beau père, beat père, sont les qualifica-
CHAPITRE XI
95
45 Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel :
ce Le cœur me bat dedans le corps comme une mitaine". Touchez
un peu mon pouls en ceste artère du braz guausche'''. A sa fréquence
et élévation vous diriez qu'on me pelaude^-^ en tentative de Sorbonne.
Seriez-vous poinct d'advis, avant procéder oultre, que invocquions
50 Hercules^^ et les déesses Tenites'^ les quelles on dict prassider en la
chambre des Sors?
— Ne l'un (respondit Pantagruel) ne les aultres. Ouvrez seulement
avec l'ongle. »
Ligne 46. A : cueur — 1. 46-48. A, E : Toucbei un peu de Sorbonne manque
- 1. 49. E : point — 1. 50. A, E : présider — 1. 52. E : autres
tifs qu'on donnait aux cordeliers. Cf. 1. I,
ch. V, n, 19, 1. II, ch. XVI, n. 48.
21. J'en appelle à. Cf. Proî., n. 5.
22. Expression figurée, restée sans explica-
tion, malgré les conjectures des commenta-
teurs. Il semble que les mitaines, sorte de
gants où les quatre doigts sont réunis avec
une séparation seulement pour le pouce, aient
donné lieu à trois acceptions mét.aphoriques :
i'^ Donner ou recevoir des mitaines, ici est des
coups par allusion à l'usage de se frapper ami-
calement les mains gantées aux fêtes nuptiales.
Cf. 1. IV, ch. XIV, et Villon, Test, v. 662 :
Noël le tiers ot, qui fut là,
Mitaines à ces nopces telles.
2° Battre à coups précipités, par comparai-
son avec les soubresauts que font les mitaines
lorsque pour recouvrer le libre usage des
doigts, on les a déchaussées et suspendues à
la ceinture par la patte. Ce sens de battre est
dans Monstrelet, 1. I, ch. xxxix (Littré) : « Et
avoit des cheveux qui lui hattoicjit jusqu'à la
ceinture. »
30 Sauter en l'air, peut-être par allusion à
un jeu ou à une circonstance où on lançait les
mitaines en l'air en signe de réjouissance ; cf.
Navigations de Panurge, 1547, chapitre XII :
« Elles [les andouilles] vindrent contre nous,
par grande impétuosité, saidtant en l'air comme
mytaines... », et Brantôme, t. I, p. 47 : « L'em-
pereur l'eust faict sauter hault comme mitaine. »
R.E. i?., VII, 107. (G.)
23. La main la plus propre au diagnostic et
pronostic est « la senestre, icelle tendante au
cœur et est régie de Jupiter et luy est dédiée.
Par cette main, dit Avicenne, et le poulx de
ce bras, le médecin doit reconnoistre Testât du
malade, toutes les veines et lignes tant de cette
main que de ce bras vont aux parties les plus
nobles du corps, et particulièrement au cœur...
Galien donne la raison de cela disant que
c'est en tant que le cœur est le magazin et ar-
senac de la vie... il donne plus de notice des
passions en cette main qu'en l'autre luy estant
plus proche. » Les Œuvres de M^ Jean Belot,
Lyon, 1649, P- S 3-54- (D.)
24. Qu'on me roue de coups. Cf. 1. II,
ch. XIV, n. 89.
25. Hercule, divinité de Boura, ville où fut
inventé le jeu de dés, voir plus haut, 1. 9.
26. D'après Pomponius Festus, III, n,
c'était les déesses des sorts : « Tenitx crede-
bantur sortium deas, quod tencndi potestatem
haberent. » (P.)
Comment Paniagniel explore par sors Virgilianes
quel sera le mariage de Panurge.
Chapitre XII.
Adoncques, ouvrant Panurge le livre, rencontra on ranc sezieme
5 ce vers ' :
Nec deus hune mensa dea me dignata eubili est.
Digne ne feut d'estre en table du dieu
Et n'eut on lict de la déesse lieu.
« Cestuy (dist Pantagruel) n'est à vostre adventaige. Il dénote que
10 vostre femme sera ribaulde, vous coqu par conséquent.
c( La déesse que ne aurez favorable est Minerve, vierge tres-
redoubtée, déesse puissante, fouldroiante, ennemie des coquz, des
muguetz ^ des adultères, ennemie des femmes lubricques non
tenentes la foy promise à leurs mariz et à aultruy soy abandon-
15 nantes. Le dieu est Juppiter tonnant et fouldroyant des cieulx '.
« Et noterez par la doctrine des anciens Ethrusques que les manu-
bies ^ (ainsi appelloient ilz les jectz des fouldres Vulcanicques) com-
pétent à elle seulement (exemple de ce feut donné en la conflagra-
Ligne 4. E : au renc — A, E : se^iesme — 1. 7. E : fut — \. S. E :au lict — 1. 10.
E : coquu — 1. 11. E : naurei — 1. 12. E : fouldroyante, ennemye des coquui — 1. 13.
E : ennemye — 1. 14. E : tenantes — E : autruy — 1. 15. E : Jupiter — 1. 17. E :
appeîloyent — 1. 18. E ■.fut
X. Virgile, Èglogue IV , v . 65. 4. D'après Sénèque, Questions naturelles, II,
2 Galants. Cf. 1. I, ch. viii, n. 50. 41, ou d'après une scolie de Servius sur le
3. Cette interprétation procède d'une scolie vers 42 du 1. I de VÉnéide : « In libris Etrus-
de Servius sur le vers 65 de l'églogue IV. R. corum lectum est jactus fulminum mamihias
pouvait lire dans Virgile, éd. Robert Estienne, dici et certa esse numina possidentia fulmi-
1532, f. 21 : « Non Deus, id est Jupiter. num jactus, ut Jovem, Vulcanum, Miner-
Nec dea, id est Miner\'a. » (P.) vam. » (P.)
CHAPITRE XII
97
tion des navires de Ajax Oileus ') et à Juppiter son père capital ^ A
20 aultres dieux olympicques n'est licite fouldroier. Pourtant ne sont
ilz tant redoubtez des humains.
« Plus vous diray, et le prendrez comme extraict de haulte mytho-
logie. Quand les geantz entreprindrent guerre contre les dieux, les
dieux au commencement se mocquerent de telz ennemis et disoient
25 qu'il n'y en avoit pas pour leurs pages. Mais, quand ilz veirent par le
labeur des geantz le mons Pelion posé dessus le mons Osse et jà
esbranlé le mons Olympe pour estre mis au dessus des deux, feurent
tous effrayez. Adoncques tint Juppiter chapitre gênerai.
« Là feut conclud de tous les dieux qu'ilz se mettroient vertueuse-
30 ment en defence. Et pource qu'ilz avoient plusieurs foys veu les
batailles perdues par l'empeschement des femmes qui estoient parmy
les armées, feut décrété que pour l'heure on chasseroit des cieulx en
iEgypte et vers les confins du Nil toute ceste vessaille ' des déesses
desguiséés en beletes, fouines, ratepenades ^ museraignes, et aultres
^5 métamorphoses. Seule Minerve feut de retenue pour fouldroier
avecques Juppiter, comme déesse des lettres et de guerre, de conseil
et exécution, déesse née armée, déesse redoubtée on ciel, en l'air, en
la mer et en terre.
— Ventre guoy (dist Panurge), seroys je bien Vulcan ^, duquel parle
40 le poëte? Non. Je ne suys ne boiteux ne faulx monnoieur ne forgeron.
Ligne 19. E : à manque — E : Jupiter — 1. 20. E : autres — A, E : fouîdroyer —
1. 24. E : ennemys — 1. 25. E : paiges — 1. 26. E : mont Pelion — E : mont Ossé —
1. 27. E : mont — E : de deux, furent — 1. 28. E : Jupiter — 1. 29. E : fut conclu —
E : mettroyent — 1. 30. E : fois — 1. 31. E : estoyent — 1. 32. E : fut — 1. 34. E :
desguysées — E : autres — I. 35 . E : fut — E : fouîdroyer — 1. 36. E : avecq Jupiter —
A, E : letres — 1. 38. E : au ciel — I. 39. A, E : Ventre sus ventre (dist Panurge^ —
1. 40. E : suis ne hoyteux — E : monnoyeur
5. Voir Virgile, Enéide, 1. I, v. 39 et pays vous ne pourriez plus oultrager une
suiv, femme que ainsi l'appellant. » (C.)
6. Entendez : qui la fit naître de sa tête 8. Chauves-souris. Mus pennatus, Ratte
(caput). penade (Belon). Nom provençal des diverses
7. Ribaudaille. Cf. Du Fail, t. I, p. 3 : « se espèces de chauves-souris. Cf. 1. II, ch. vu,
battre pour la vessaille. » Vesse signifiait femme n. 100. (D.)
de mauvaise vie. Cf. 1. IV, ch. ix : « En nos 9. Vulcain n'est pas désigné dans le vers
LE TIERS LIVRE. 13
98
LE TIERS LIVRE
comme il estoit. Par adventure ma femme sera aussi belle et adve-
nente comme sa Venus, mais non ribaulde comme elle, ne moy
coqu comme luy. Le villain jambe torte se feist declairer coqu par
arrest et en vente figure'" de tous les dieux". Pour ce, entendez au
45 rebours.
(( Ce sort dénote que ma femme sera preude, pudicque et loyalle,
non mie armée, rebousse'^ ne ecervelée'' et extraicte de cervelle,
comme Pallas, et ne me sera corrival ce beau Juppin, et ja ne saul-
sera son pain en ma souppe''^, quand ensemble serions à table.
50 ce Considérez ses gestes et beaulx faictz. Il a esté le plus fort ruffien
et plus infâme cor'^ je diz bordelier'^, qui oncques feut ; paillard tous-
jours comme un verrat : aussi feut il nourry par une truie en Dicte de
Candie, si Agathocles Babylonien'^ ne ment; et plus boucquin que
n'est un boucq : aussi disent les autres qu'il feut alaicté d'une chèvre
55 Amalthée'*. Vertus de Acheron, il belina pour un jour la tierce partie du
monde, bestes et gens, fleuves et montaignes : ce feut Europe. Pour
Ligne 41-42. E : advenante — 1. 43. E : coquii comme luy — E : declairer coquu —
1. 44. E : vente figuré — A, E : Pour autant entende\ — 1. 47. E : n'escervelée —
1. 50. A : Ce a esté; E : S'a esté — 1. 51. E : cor (je dy) Bordelier — E -.fut — 1. 51-
52. A : tous jours — E : tousjour s fumant comme — A : aussy — E -.fut — E : truye
en risle de Candie — 1. 54. A : Aussy — A : aultres — E : fut — E : Chievre — 1. 55.
E : d'Acheron — I. 56. E : /"«/
de Virgile cité plus haut, ni dans le contexte.
C'est Servius qui prétend que le dieu dont il
est question dans ce vers est Vulcain. Le point
de départ de ce développement est donc une
scolie de Servius. (P.)
10. A la face, à la vue. Italianisme : veduta
figura.
11. Voir Odyssée, VIII, v. 266-366.
12. Rétive, revêche. Cf. Marot, t. III, p. 84 :
Madame, je vous remercie
De m'avoir esté si rehausse.
Le terme s'appliquait aux chevaux rétifs, et,
au figuré, à une femme rebelle. (C.)
13. R. joue sur le mot ècervelée, qu'il prend
au sens d'extraite de la cervelle (de Jupiter).
14. Ne mangera pas à mon écuelle. C'était
un honneur que d'être invité à prendre sa part
des mets servis aux seigneurs dans leur
écuelle; on faisait cette gracieuseté aux dames.
Cf. Perceforest, I, ch. cxLiv : « Ainsi aura cha-
cun une mienne nièce à son escuelle à ce sou-
per, » et ch. CXLV : « Pour ce que j'ay à ce
manger mangé à son escuelle. » (C.)
15. Panurge allait dire : cordeHer. Il se
reprend. C'est ce qu'on appelait alors un rat,
ou lapsus.
16. Fréquentant les mauvais lieux.
17. D'après Athénée, IX, 5(375).
18. D'après Apollodore I, i, § 7.
CHAPITRE XII
99
cestuy belinaige les Ammoniens le faisoient protraire en figure de
bélier belinant, bélier cornu '\
ce Mais je sçay comment guarder se fault de ce cornart. Croyez qu'il
éo n'aura trouvé un sot Amphitrion-, un niais Argus- avecques ses cent
bezicles^% un couart Acrisius^', un lanternier^^ Lycus^^ je Thebes un
resveur Agenor^^ un Asope^^ phegmaticq, un Lychaon^« patepelu'e^^
un modourre 3° Corytus ' ' de la Toscane, un Atlas '^ à la grande eschine '
il pourroit cent et cent foys se transformer en cycne, en taureau'
65 en satyre, en or'', en coqu'^ comme feist quand il depucella Juno
sa sœur'^ en aigle'^ en bélier, en pigeon, comme feist estant amou-
Ligne 57. E : faisoyent pourtraire — 1. 59- E : garder — A : Croiei — 1. 6o. E
Amphitryon — A -, un mais — E : mais un Argus avecq — 1. éi. E : herides — 1.* 62
E : Œsope phlegmaiicque — I. 63. E: Thuscane — E : Athlas — I
E:feit — E: dépucela — 1. 66. A : seur — 1. 66-67. A, E : en pigeon..
65. E : coquu —
en jEgie manque
19. Jupiter Ammon était, en effet, repré-
senté la tête ornée de cornes de bélier. Voir
Hérodote, II, 42.
20. Mari d'Alcmène.
21. Gardien d'Io.
22. Vericle (1572), bericle (1379), bezicle
(1400) besigue, besicle — autrement dit les
lunettes, d'usage courant depuis le milieu du
xive s. Cf. Pansier, Histoire des lunettes, Paris,
Maloine, I90i,p. in-8", p. 25 etsuiv. (D.)
23. Acrisios, roi d'Argos, ayant su par un
oracle qu'il mourrait de la main d'un petit-fils,
enferma sa fille Danaé dans une tour, où Zeus,
pénétrant en pluie d'or, la rendit mère de
Persée. L'épithéte couart vient d'Horace,
0^^5,111, 16, V 6 :
Si non Acrisium, virginis abditas
Custodem pavidum... (P.)
24. Chimérique. Voir, sur ce sens, R. E. R.,
X, 462.
25. D'après Apollodore, III, 5, § 5, Lycus,
gouverneur de Thèbes pendant la minorité de
Laïus, ayant outragé sa nièce Antiope, chérie
de Jupiter, fut tué par les deux fils d'Antiope
et de Jupiter, Zethus et Amphion. (P.)
26. Père d'Europe.
27. Asope, divinité fluviale (d'où l'épithéte
phlegmaiique) était le père d'Égine, que Jupiter
lui ravit. (P.)
28. Roi d'Arcadie, père de Callisto, fut
changé en loup par Jupiter qui avait séduit sa
fille Callisto. Voir Ovide, Métamorphoses, I,
218-239. (P.)
29. A la patte poilue.
30. Lourdaud, rustre. Cf. 1. I, ch. xxxiii,
n. 19,
31. D'après Servius, commentant le v. 167
du 1. III de l'Enéide, Corythus, fondateur d'une
ville de Toscane, qui portait son nom, était
mari d'Électra, fille d'Atlas, de laquelle Jupi-
ter engendra Dardanus. (P.)
32. Jupiter séduisit sa fiUeElectra.
33. Allusion aux aventures de Jupiter se
transformant en cygne pour séduire Léda, en
taureau, pour Europe, en satyre, pour Antiope,
en or, pour Danaé. (P.)
34. Coucou.
35. D'après Pausanias, II, 17.
36. Comme Jupiter le fit, lorsqu'il enleva
Ganymède.
lOO
LE TIERS LIVRE
reux de la pucelle Phthie'^ laquelle demouroit en iEgie, en feu, en
serpent, voire certes en pusse, en atomes epicureicques, ou magis-
tronostralement'^ en secondes intentions" :
70 ,^^« Je le vousgrupperay*" au crue*'. Etsçavezque luy feray? Cor bieu,
ce que feist Saturne au Ciel son pere'^% Senecque la de moy predict
etLactance confirmé "•', ce queRhea feistà Athys'*'' : je vous luy couppe-
ray les couillons tout rasibus du cul. Il ne s'en fauldra un pelet'*^ Par
ceste raison ne sera il jamais pape, car testiciilos non hahet^^.
75 — Tout beau'*^ fillol (dist Pantagruel), tout beau. Ouvrez pour la
seconde foys ».
Ligne 6j-€^. A : en feu, en serpent, voire certes en pusse, en atomies Epicureicques, ou
magistronostralement ; E : en feu, en serpent, voyre certes en pulce, en Atomies Epicu-
reicques ou tnagistronostralement — 1. 70. A : Cor dieu — 1. 74. E : il manque —
1. 75. A, E -.fillot
37. D'après Élien, Varia historia, I, 15 fin,
Phthie était une nymphe d'Achaïe, aimée de
Jupiter, qui prit la forme d'un pigeon pour la
séduire. (P.)
38. Adverbe forgé par R. avec magisiri nos-
tri, titre qu'on donnait aux docteurs de Sor-
bonne. (C.)
39. Les secondes intentions en scolastique,
sont la pensée de la pensée d'un objet. « Inten-
tio secunda... causatur per actum intellectus
negotiantis circa rem primœ intentionis, qu
actus non potest causare circa objectum nisi
tantum relationem rationis. » Duns Scot
Opus Oxoniense. n p. dist. 23 qu» unica, n. 2
D'après Gilson, Rabelais franciscain (Paris
A. Picard, 1924, p. 16).
40. Je vous le saisirai. Terme argotique
Cf. Sz.\néâx\, Sources de Yargot, t. I, p. 27.
41. Crochet. Terme argotique.
42. Voir Hésiode, Théogonie, v. 180, et Apol-
lodore, I, i, § 4.
43. Réminiscence d'un passage de Lactance,
Divina institutio, I, De falsa religione, XVI,
10, qui est une longue diatribe contre le Jupi-
ter des poètes et des philosophes et au cours
de laquelle est cité un livre de Sénèque aujour-
d'hui perdu. (P.)
44. Peut-être R. suit-il ici encore Lactance,
qui, au chapitre xvii du livre cité ci-dessus,
mentionnait la légende de Rhéa et d'Atys :
« Deum mater [Rhea] et amavit formosum
adolescentem et eumdem, cum pellice depre-
hensum, exsectis virilibus semivirtwi reddidit et
ideo nunc sacra ejus a Gallis sacerdotibus cele-
brantur. » (P.)
45. Un poil, un cheveu. Archaïsme.
46. Cf. 1. IV, ch. XLViii : « Car il a couilles
le père sainct, nous le trouvons par nos belles
Decretales, aultrement ne seroit il pape. »
L'origine de cette plaisanterie se rattache à la
légende de la pseudo-papesse Jeanne. On pré-
tendait même que l'une des deux chaises percées
en porphyre, où le pape s'asseyait lors de son
élévation au pontificat, servait à un examen. Ma-
billon {Diarium italiciim, De Sella Stercoraria)
fait très justement remarquer que la première
mention de ces sièges remonte au xii* s.,
un siècle avant la naissance de la légende de
la papesse.
47. Doucement. Locution de vénerie.
CHAPITRE XII
lOI
Lors rencontra ce vers"^^ :
80
Membra quatit gelidusque coit formidine sanguis.
Les os luy rompt et les membres luy casse :
Dont de la paour le sang on corps luy glasse.
« Il dénote (dist Pantagruel) qu'elle vous battera dos et ventre.
— Au rebours, (respondit Panurge) c'est de moy qu'il prognos-
ticque, et dict que je la batteray en tigre si elle me fasche. Martin
85 baston^^ g^ f^j-a l'office. En faulte de baston, le Diable me mange si je
ne la mangeroys toute vive, comme la sienne mangea Cambles roy
des Lydiens ^°.
— Vous estez (dist Pantagruel) bien couraigeux. Hercules ne vous
combatteroit en cesle fureur, mais c'est ce que l'on dict, que le Jan^'
90 en vaulx deux, et Hercules seul n'auza contre deux combatre^^
— Je suys Jan^' ? dist Panurge.
Ligne 80. E :peur — E -.glace — 1. 81. E : battra doi — 1. 82-83. E : pronosticque —
1. 85. E : hattray — 1. 85. E : Condaules — 1. 87. E : estes — E : courageux — 1. 88.
E : combatroit — 1. 89. A, E : vault — E : osa — 1. 90. E : suis
48. Enéide, 1. III, v. 30.
49. Locution ancienne. Cf. Ane. pocs. fr.,
t. VI, p. 175 et Ane. théâtre fr., t. I, p. 278,
Farce du badin :
Si elle te triche, voicy
Martin haton qui en fera
La raison.
Également, du Fail, t. I, n. 43 : «< Je vou-
drois bien... que la femme de chez nous m'eust
tant contesté, je crois que Martin baston trot-
teroit. » Sans doute doit-on comprendre le bâ-
ton Saint Martin, comme le martin-pècheur s' tst
appelé oisel Saint Martin (Littré). Voir une
allusion à la légende du bâton de saint Martin
1. I, ch. XXXVI, n. 6. (C.)
50. L'anecdote de ce roi de Lydie qui, une
nuit, mangea sa femme, est racontée par Athé-
née, X, 8, etparElien, Varia historia, I, 27. (P.)
5 1 . Tous les accidents par lesquels on peut
gagner ou perdre des points au tric-trac
s'appellent jan. Le grand et le petit fan, qui
comptent aujourd'hui quatre points, n'en va-
laient sans doute que deux au temps de R.
(C.)
52. D'après un dicton antique : ne Her-
cules quidem tinus adversus duos, rapporté par
Erasme, Adages, I, 5, 39. Cf. 1. II, ch. xxix,
n. 5. (P.)
55. Jan est synonyme de cocu complaisant.
Cf. Farce du euvier, Fournier, Th. fr., p. 193 :
Qu'est-ce à dire ?
Vous me acoustrez bien en sire,
D'estre si tostf elmn devenu.
Cf. également G. Bouchet, duFail, Tabou-
rot et les conteurs du xvi« s., Cotgrave et
Nicot.
102 LE TIERS LIVRE
— Rien, rien, respondit Pantagruel. Je pensois au jeu du lourche''^
et tricquetrac'^ »
Au tiers coup rencontra ce vers^^ :
Fœmineo prxdx et spoliorum ardebat atnore.
^5 Brusloit d'ardeur en féminin usaige
De butiner et robber le baguaige.
« Il dénote (dist Pantagruel) qu'elle vous desrobera. Et je vous voy
bien en poinct, selon ces troys sors. Vous serez coqu, vous serez
batu, vous serez desrobbé.
joo — Au rebours, (respondit Panurge) ce vers dénote qu'elle m'aymera
d'atnour perfaict. Oncques n'en mentit le Satyricque's quand il dict
que femme bruslant d'amour suprême prent quelques foys plaisir à
desrobber son amy. Sçavez quoy?Un guand. une aiguillette^^ pour la
faire chercher. Peu de chose, rien d'importance,
103 « Pareillement ces petites noisettes>^ ces riottes^°, qui par certain
temps sourdent entre les amans, sont nouveaulx refraischissemens et
aiguillons d'amour. Comme nous voyons par exemple les coustelleurs
Ligne 91. E : pensoss — 1. 92. E : triquetrac — 1. 96. E : roher le bagaige — 1. 97.
A : desrobbera — 1. 98. A : scelon — E : ses troys — E : coqiiu — 1. 99. E : battu —
E : desrobé — 1. loi. E : parjaict — E : dist — 1. 102. E : prend — 1. 103. E : desrober
— A, E : gand — A : aiguiletie — 1. 106. E : entres — E : nouveaux refraichissemens
— 1. 107. A : coustelliers ; E : coutelliers
54. Jeu detric-trac. Cf. L I, ch. xxn, n. 54 59. Petites noises, petites disputes. Le mot
et R. E. i?., VI, 144. fournissait aux poètes un jeu de mot facile :
55. Cf. i. I, ch. XXII, n. 57. Cf. Marot, t. I, p. 164 :
56. Ce vers de Virgile, Enéide, XI, 782, est „ ^
^ ' ..,..., ■ ... telles boureeoisettes
fréquemment cite par les écrivains adversaires , , , ■ ■ ,^
^ ^, . . ; ~. Qui vont cherchant des noises pour noisettes,
du sexe féminin (notamment par Tiraqueau ^ '^
. „ , ., ,. ,., N V, &l Ane. Poes. Jr.,t. Mil, p. 140, La grant et
dans le De lepihus connubiahhus) parce qu il / '. > r .--r > &
r . , , .... • j r r-D \ vraye Prenostication :
fait de la cupidité un vice des femmes. (F.) -^
57. Juvénal, dans la Satire VI, v. 210 : j^g mente, pensées, soucy
Nuliam invenies quae parcat amanti : Aura entre autres violettes,
Ardeat ipsa licet, tormentis gaudet amantis, g^ largement verres aussy
Et spoliis. (P). De grans et petites noysettes. (C.)
58. Cordon terminé par un ferret. Cf. 1. I,
ch. VIII, n. 13. 60. Débats, disputes. Archaïsme.
CHAPITRE XII
103
leurs coz^'quelquesfoys marteler, pour mieulx aiguiser les ferremens^\
« C'est pourquoy je prends ces troys sors à mon grand adventaige.
iio Aultrement j'en appelle.
— Appeller (dist Pantagruel) jamais on ne peult des jugemens
décidez par Sort et Fortune, comme attestent nos antiques Juriscon-
sultes, et le dict Balde^^ L. ult. C. de leg^\
(c La raison est pource que Fortune ne recongnoist poinct de
115 supérieur auquel d'elle et de ses sors on puisse appeller. Et ne
peult en ce cas le mineur estre en son entier restitué, comme aperte-
ment il dict^^ in L. Ait prxtor. § ult.ff. de minor. ».
Ligne 109. A, E : prens — E : advantaige — 1. iio. E: Aultrement — 1. m. E :
peut — 1. 114. E : point — 1. né. E : peut — F : apartement — 1. 117. E : dist —
E : ulti
61. Queux, pierre à aiguiser. au précédent, Deepisc.audien.,(\vi.''\\ tsX({\itsûon
62. Outils. des cas dont on ne peut appeler.
63. Surcejurisconsulte,voirl.II,ch.x,n.5i. 65. Digeste, IV. Tit. IV, § 7. On peut ju-
64. Ce n'est pas au titre De legibus, mais ger oiseux ce déploiement d'érudition de légiste.
Comment Pantagruel conseille Panurge prévoir l'heur
ou malheur de son mariage par songes.
Chapitre XIII.
« Or puys que ne convenons ensemble en l'exposition des sors Vir-
5 gilianes, prenons aultre voye de divination.
— Quelle? demanda Panurge.
— Bonne (respondit Pantagruel), antique et authenticque, c'est par
songes '. Car en songeant avecques conditions les quelles descrivent
Hippocrates, lib. r.tpl èvj^viwv % Platon \ Plotin *, lamblicque \ Synesius \
10 Aristoteles ', Xenophon ^ Galen ^ Plutarche'°, Artemidorus Dal-
Ligne i. E : preveoir — 1. 4. E : puis — E : en exposition — 1. 4-5. E : Vergilianes
— 1. 5. E : autre — A : voie — 1. 8. A, E : songe — E : avecque — I. 9. E : Hipo-
crate — E : èvuttv^cov ton enypnon, Platon
1. Il existait, au temps de R., un grand
nombre de traités sur les songes, sujet qui
relevait des sciences médicales. R. paraît s'être
inspiré dans ce chapitre surtout du commen-
taire que J. C. Scaliger avait publié en 1539,
à Lyon, chez S. Gryphe, sur le livre d'Hippo-
crate : De Somniis. Cf. Plattard, op. cit.,
p. 279-280.
2. Des Songes. Ce livre, rangé traditionnel-
lement dans la collection hippocratique, n'est
peut-être pas d'Hippocrate. (D.)
3. Un compilateur que R. a utilisé dans ce
chapitre, Caslius Rhodiginus (voir Plattard,
op. cit., p. 279), alléguait également l'autorité
de Platon (IX^ livre de la République) de Jam-
blique, de Synesius, de Galien, d'Aristote et
de Pline. J. C. Scaliger allègue en outre Héro-
phile, Plotin, Proclus.
4. Plotin. Voir 1. II, ch. xviii, n. 41.
5. Jamblique. Voir 1. II, ch. xiv, n. 53.
6. Synesius de Cyrène (370-431), philo-
sophe platonicien et évêque de Ptolemaïs, a
laissé parmi ses écrits un traité des songes qui
est la principale autorité alléguée par H. Cor-
neille Agrippa dans son livre De occulta philo-
sophia (III, 21 : De soninio prophetico), que R.
a également utilisé. (P.)
7. De divinatione per somnuni, allégué par
J. C. Scaliger et H. Corneille Agrippa. (P.)
8. L'autorité de Xénophon {Banquet), est
alléguée par J. C. Scaliger dans la préface de son
commentaire du De Somniis d'Hippocrate. (P.)
9. Galien traite des mouvements et autres
phénomènes inconscients qui se manifestent
pendant le sommeil in De motu musculorum,
1. II, ch. 4 et 5. — Il démontre ailleurs « me-
moriae et intellectus laesionem, somnolentas
itemac vigiles dispositiones in cerebro esse. »
Deloc. aff. 1. III, ch. 5. (D.)
10. Plutarque, Quxstiones Conviv., 1. VIII,
CHAPITRE XIII 105
dianus'', Herophilus'', Q. Calaber'^, Theocrite'^ Pline '% Athenceus
et aultres, l'ame souvent prévoit les choses futures.
<c Ja n'est besoing plus au long vous le prouver. Vous l'entendez
par exemple vulguaire, quand vous voyez, lors que les enfans bien
15 nettiz'^ bien repeuz et alaictez dorment profondement, les nourrices
s'en aller esbatre en liberté, comme pour icelle heure licentiées à
faire ce que vouldront, car leur présence au tour du bers '' sembleroit
inutile. En ceste façon nostre ame, lors que le corps dort et que la
concoction'^ est de tous endroictz parachevée, rien plus n'y estant
20 nécessaire jusques au réveil, s'esbat et reveoit sa patrie, qui est le
ciel'9.
Ligne 11. A, E : Q Calaher . . . Alhciicus manque. — 1. 12. E : autres — A : prevoyt
- 1. 14. A, E : vulgaire — 1. 1 5 . A, E : repui — 1. 20. A : reveoyt ; E : revoit — E : partie.
question X, examine pourquoi les songes de
l'automne ne méritent nulle créance. (P.)
11. Artémidore de Daldis. Voir 1. II,
ch. XVIII, n. 43.
12. Médecin, né à Chalcédoine en Bithynie
vers la 109e olympiade (env. 344 av. J.-C),
et disciple de Praxagoras de Cos, vécut à
Alexandrie, et fut le premier sans doute, avec
Erasistrate, qui disséqua des corps humains.
Cette hardiesse lui valut beaucoup d'ennemis,
Celse et TertuUien l'accusent même d'avoir
disséqué des hommes vivants ! Le confluent
postérieur des sinus de la dure-mère porte
encore le nom de pressoir d'Hérophile. Il est
souvent cité par Galien. Son autorité est
alléguée par J. C. Scaliger, /oc. cit. (D. P.)
13. Ce Quintus Calaber, que R. appelle, 1.
IV, ch. II, « Quinte Calabrois », est le poète
grec du ive siècle, Quintus de Smyrne. Ses
œuvres découvertes en Calabre en 1450 avaient
été imprimées par Aide Manuce en 1505. Cf.
Plattard, op. cit., p. 246.
14. Quintus de Smyrne. Théocriteet Athé-
née sont des auteurs que n'allègue aucun des
traités des songes qu'a pu lire R. Pour quelles
raisons les a-t-il mentionnés ici ? Peut-être
simplement pour allonger sa liste d'autori-
tés. (P.)
LE TIERS LIVRE.
15. « Magnus hic invitât locus, et diversis
refertus documentis, utrumne sint aliqua prse-
scita animi quiescentis : qua fiant ratione, an
fortuita res sit, ut pleraque. Et si exemplis
agatur, profecto paria fiant. » Pline, H. N.,
X, 98. (D.)
16. Nettoyés. Archaïsme.
17. Berceau. Archaïsme, encore en usage
dans les patois de l'Ouest et du Centre. Voir
Sainéan, t. II, p. 122.
18. Digestion. Voir 1. I, ch. xxii, n. 60.
« Concoctio ciborum in ventricuto mutatio eorum
est in propriam ejus, quod nutritur, qualitatem. »
Gai., De nattiraîib. facult., 1. III, ch. 4. Cette
coction, activée par la chaleur et les esprits
émanés de la rate, et par la chaleur du voisi-
nage du cœur, transformait les aliments en
chyle. Ce chyle subissait dans le foie une
deuxième coction qui le transformait en sang,
et ce dernier éprouvait dans les ultimes rami-
fications de l'arbre veineux une dernière con-
coction, préliminaire de l'assimilation. Sur le
sens du mot coction, cf. G. Pouchet, La Biolo-
gie aristotélique, Paris, Alcan, 1885, in-S»,
p. 30-31. (D.)
19. C'est une théorie, d'origine platoni-
cienne, qui se rencontre fréquemment exposée
au xvie siècle. (P.).
M
I06 LE TIERS LIVRE
c( De là receoit participation insigne de sa prime et divine origine,
et en contemplation de ceste infinie et intellectuale sphaere, le centre
de laquelle est en chascun lieu de l'univers, la circunference poinct"
20 (c'est Dieu scelon la doctrine de Hermès Trismegistus)^', à laquelle rien
ne advient, rien ne passe, rien ne déchet, tous temps sont praesens,
note non seulement les choses passées en mouvemens inférieurs,
mais aussi les futures, et, les raportent à son corps et par les sens et
organes d'icelluy les exposant aux amis, est dicte vaticinatrice et pro-
25 phete.
« Vray est qu'elle ne les raporte en telle syncerité comme les
avoit veues, obstant^' l'imperfection et fragilité des sens corporelz :
comme la lune, recevant du soleil sa lumière, ne nous la commu-
nicque telle, tant lucide, tant pure, tant vive et ardente comme l'avoit
30 receue.
« Pourtant reste à ces vaticinations somniales interprète qui soit
dextre, saige, industrieux, expert, rational et absolu onirocrites^' et
oniropole'''^ : ainsi sont appeliez des Graecs.
Ligne 22. A : rec\eoit\ E : reçoit — 1. 25. A, E : ^/ intellectuale manque — E : sphère
— 1. 23-25. A, E : /^ centre trimegistus manque — 1. 29. E : n advient — A, E :
presens — 1. 27. F : de sens — 1. 28. A : aussy — A, E : rapportant — 1. 29. E : amy
— I. 31. E : rapporte — 1. 32. A, E : des sens — 1. 33. A : rec\evant — 1. 35. A :
rec\eue — 1. 37. E : absolut onirocoite — 1. 38. E : Grecs
20. Cette définition de Dieu, appelée à une mente passionnément par les humanistes de
si étonnante fortune remonte d'après Vincent la Renaissance, est en réalité un grec néo-
de Beauvais au cistercien Helinand qui l'aurait platonicien de la fin du n^ siècle. Sa formule
puisée dans un traité perdu d'Empédocle. On se réduit à cette idée : « Dieu est une sphère. »
la trouve dans le Roman de la Rose, dans les Le développement éloquent de Pantagruel est
œuvres de Vincent de Beauvais, saint Bona- emprunté sans doute à un commentateur, peut-
venture, Gerson, Ficin, Nicolas de Cuse. En être à Symphorien Champier qui avait publié
15 10, Symphorien Champier la fait figurer en une Trismegista theologia perdue {R. E. i?.,IV,
tête de son Ordre dechevalerie et Marguerite de 264). On en trouve les termes mêmes dans un
Navarre en développe les éléments mathéma- commentaire de l'Hermès, donné en 6 vol.
tiques dans de beaux vers des Prisons. Cf. R. in-fol. par Rosseli, t. I, p. 145 et t. III, p. 141 .
E. R., III, 304 ; IV, 264, 404 ; A. Lefranc, Cf. A. Lefranc, op. cit., p. 175. (C.)
Grands écrivains de la Renaissance, p. 172 et 22. S'opposant. Du latin ohstantem, même
suiv, ; Plattard,o/?. d/., p. 282. Cette définition sens.
reparaît au 1 V, ch. xlviii : « Allez, amis, en 23. Interprète des songes ; du grec ovstpo-
protection de ceste sphère intellectuale... »(C.) xpÎTïiç.
21. Le pseudo-Hermès, dont le principal 24. Du grec ôv£ipo::oÀo;, qui traite des
dialogue Pimandre a été traduit, lu et com- songes.
CHAPITRE XIII
107
(( C'est pourquoy Heraclitus^^ disoit rien par songe ne nous estre
40 exposé, rien aussi ne nous estre celé : seulement nous estre donnée signi-
fication et indice des choses advenir ou pour l'heur et malheur nostre,
ou pour l'heur et malheur d'aultruy. Les sacres letres le tesmoignent,
les histoires prophanes l'asceurent, nous exposant mille cas advenuz
scelon les songes, tant de la persone songeante que d'aultruy pareil-
45 lement.
c( Les Atlanticques^^ et ceulx qui habitent en l'isle de Thasos, l'une
des Cyclades, sont privez de ceste commodité, on pays desquelz
jamais persone ne songea. Aussi feurent Cleon de Daulie^', Thrasy-
medes^^ et de nostre temps le docte Villanovanus^^ François'", les
50 quelz oncques ne songèrent.
« Demain doncques, sus l'heure que la jo3'euse Aurore'' aux doigtz
Ligne 39. A, E : songes — 1. 40. A : aussy — 1. 41. E : ou pour l'heur. . . nostre
manque — 1. 42. E : autruy — E : sacrées — 1. 43. E : asseurent — 1. 44. E : selon —
A, E : personne — E : autruy — L 46. E : Atlantiques — 1. 47. E : au pays — 1. 48.
A, E : personne — A : Aussy — E : furent — 1. 49. A : Françoys — 1. 51. E : doncque
— E : joieuse — E : doio:{^
25. Cité par Caslius Rhodiginus, Lectiones
Antiqux, ch. XLiv, d'après Plutarque, De
Pyth. orac, xxi (404 E). (P.)
26. « Atlantes dégénères sunt humani ritus,
si credimus neque insomnia visunt qualia
reliqui mortales. » Pline, H. N., V, 8 ; cité
par J. C. Scaliger, op. cit., préface, p. 3.
(D. P.)
27. D'après Hérodote, IV, 184.
28. D'après Plutarque, De defectu orac, 50
(437 E). Cité par Scaliger, op. cit., p. 3. (P.)
29. Il s'agit ici de Simon de Neufville,
mort à Padoue en 1530, à l'âge de trente-cinq
ans, entouré des regrets et des éloges de Chris-
tophe Longueil, de Dolet, de Bunel, de Macrin.
Ce dernier. Hymnes choisies, 1. III, p. 77, dans
une Ode saphique à G. du Bellay, met Simon
de Villeneuve au rang des hommes illustres
qui ont fait honneur à la France par leur éru-
dition. On peut donc conjecturer que Rabe-
lais avait entendu parler de Villeneuve dans
l'entourage de Langey ou dans le cénacle de
Lyon. En tout cas, on trouve un autre souve-
nir du « docte » disparu dans un passage de la
fameuse épître de l'imprimeur de 1542 à
Etienne Dolet, où ce dernier est formellement
accusé d'avoir détourné les écrits de Simon de
Villeneuve et de se les être appropriés : « Les
oeuvres duquel [Dolet] ne sont que ramas...
des livres d'aultruy.. dont l'esperit de Villa-
novus se indigne d'estrede ses labeurs frustré. »
(C).
30. Quoique né en Hainaut, il était consi-
déré comme Français de nation. Longueil, le
recommandant au professeur vénitien Egnazio,
dit de lui : c'est un Français, mais il n'a pas
la légèreté des Français (Lotigolii Episiolae, III,
26). Cité par Busson, Sources et développement du
rationalisme dans la littérature française p. 75.
(P)
3 1 . Tous les auteurs qui traitent de divina-
tion somniale estiment que le temps le plus
I08 LE TIERS LIVRE
rosatz'" dechassera les ténèbres nocturnes, adonnez vous à songer par-
fondement. Ce pendent despouillez vous de toute affection" humaine:
d'amour, de haine, d'espoir et de craincte.
5 5 a Car, comme jadis le grand vaticinateur Proteus '\ estant desguisé et
transformé en feu, en eau, en tigre, en dracon et aultres masques
estranges, ne prsedisoit les choses advenir, pour les prasdire force
estoit qu'il feust restitué en sa propre et naïfve forme, aussi ne peult
l'homme recepvoir divinité et art de vaticiner, sinon lors que la partie
éo qui en luy plus est divine (c'est Noue et Mens) soit coye, tranquille,
paisible, non occupée ne distraicte par passions et affections foraines '^
— Je le veulx, dist Panurge. Fauldra il peu ou beaucoup soupper
à ce soir ? Je ne le demande sans cause. Car si bien et largement je ne
souppe, je ne dors rien qui vaille, la nuict ne foys que ravasser, et
65 autant songe creux '^ que pour lors estoit mon ventre.
— Poinct soupper (respondit Pantagruel) seroit le meilleur, attendu
vostre bon en poinct et habitude. Amphiaraus", vaticinateur antique,
vouloit ceulx qui par songes recepvoient ses oracles rien tout celluy
jour ne manger et vin ne boyre troys jours davant. Nous ne userons
70 de tant extrême et riguoreuse diaete.
Ligne 52-53. E : profondement — 1. 53. E : Q pendant — 1. 54. E : et d'espoir —
1. 56. E : autres — 1. 57. E : prédisait — E : ains pour les prédire — 1. 58. E : fust —
A : aussy — E : peut — 1. 59. E : recevoir — k : si non — 1. 60. E : Nos — 1. 62.
A : souper — 1. 64. A : nuyd — E : fais — l. 66. E : Point — 1. 67. E : Ampharus
— 1. 68. E : recevoyent — E : celuy — 1. 69. E : troys jour devant — E : n'userons —
1. 70. A : rigoreuse; E : rigoureuse — E : diète
favorable aux songes prophétiques est l'au- posse vaticinari et suscipere. divinilatem, cum
rore. Caelius Rhodiginus, Lectiones antiqux, religata in eo fuerit cupiditas... » ^. £■./?., IV,
1. XIV, ch. XLii, examine la question : « Cur 354.
somnia matutina veriora. » (P.) 36. Jeu de mots. Songer creux veut dire
32. Épithètehomérique:'PoBo5ây.TuXo:'HoJ;. rêver à des chimères. Cf. 1. I, ch. xi, n. 19.
33. Passion. Cf. 1. I, vers liminaires, I. 34 : 37. Fameux devin, fils d'Apollon. Cf. Phi-
« Despouillez vous de toute affection. » lostrate, Vie d'Apollonius, II, 37. La prescrip-
34. D'après rOd'mc'^, ch, IV, v. 417-424, tion d'Amphiaraûs était rapportée par H. Cor-
et Virgile, Géorgiqnes, 1. IV, v. 405-414. neille Agrippa, De occulta philosofjhia, III, 21 :
35. R. emprunte ces prescriptions à Servius, « Amphiaraus vates volentem recipere oracula
commentaire sur le v, 399 du 1. IV des Géor- jussit integrum diem a ciho, a vino autem tri-
giques : « Unde sacerdotem hune dicit tune duo abstinere. » (P.)
CHAPITRE XIII
109
« Bien croy je l'homme replet de viandes et crapule'^ difficillement
concepvoir notice des choses spirituelles; ne suys toutesfois en l'opi-
nion de ceulx qui après longs et obstinez jeusnes cuydent plus avant
entrer en contemplation des choses célestes.
75 « Souvenir assez vous peut comment Gargantua mon père
(lequel par honneur je nomme) nous a souvent dict les escriptz de
ces hermites jeusneurs autant estre fades, jejunes" et de maulvaise
salive, comme estoient leurs corps lors qu'ilz composoient, et diffi-
cile chose estre bons et serains rester les espritz, estant le corps en
80 inanition ; veu que les philosophes et medicins afferment les espritz
animaulx sourdre, naistre et practiquer par le sang arterial purifié et
affiné à perfection dedans le retz admirable'^" qui gist soubs les ventri-
cules du cerveau : nous baillans exemple d'un philosophe, qui en soli-
tude pensant estre et hors la tourbe pour mieulx commenter, discou-
85 rir et composer, ce pendent toutesfoys au tour de luy abayent les
chiens, uUent les loups, rugient les lyons, bannissent les chevaulx,
barrient les elephans, siflent les serpens, braislent les asnes, sonnent
les cigalles, lamentent les tourterelles, c'est à dire plus estoit trou-
blé que s'il feust à la foyre de Fontenay^' ou Niorf^^ car la faim estoit
Ligne 72. E : suis — \ : Toutesfoys — 1. 73. A : jeunes — 1-75. E : peult — I. 76.
E : ha — 1. 77. A : jeûneurs — E : jeusnes — E : mauvaise — 1. 78. E : estoyent — 1. 81.
A, E : praticquer — I. 82. E : souhT^ — 1. 83. A, E : baillant — 1. 85. E : cependant
toutesfois — 1. 86. E : ulent — E : rugissent — 1. 87. E : barrissent — A, E : sifflent —
E : serpenti — 1. 89. E : fust — E : a Fontenay
58. « Sic etiam quando crapula vinoque 41. Cli.-l. arrond., Vendée. Les trois foires
repleti sumus, tune spiritus noster. . . decipi- de Fontenay-le-Comte, à la Saint-Jean, le
tur. » De occulta philosophia, III, 21. (P.) 2 août et à la Saint-Venant, faisaient affluer un
39. A jeun, du latin jejunus, même sens. monde de marchands et d'acheteurs. G. Bou-
40. « A la base du cerveau Nature a coUo- chet, t. V, p. 95, y atteste la présence d'étran-
qué et mis un corps appelle en latin plexus gers, en particulier d'Allemands. Béroalde de
retijormis, vulgairement rete admirabile, qui Verville en fait le théâtre d'une anecdote lan-
est le plus admirable et merveilleux de tous ternïère, et la. Vie généreuse des Mercelots, 1596,
les autres corps qui soient en ce lieu... comme y place la naissance de l'argot, parmi les col-
si tu assemblois plusieurs filets de pescheurs, porteurs porte-balles et bohémiens qui s'y ras-
jettés les uns sur les autres. » Canappe, L'ana- semblaient. Cf. i?. E. R.,ll, 159. (C.)
tomie... p. 82. Voir supra, ch. iv, n. 25. (P.) 42. « Nyort. Grandes foires de Poictou »,
IIO LE TIERS LIVRE
90 on corps ; pour à laquelle remédier abaye, restomach, la veue esblouist,
les venes sugcent de la propre substance des membres carniformes,
et retirent en bas cestuy esprit vaguabond, négligent du traictement
de son nourrisson et hoste naturel, qui est le corps : comme si l'oi-
zeau sus le poing estant, vouloit en l'aër son vol prendre, et incon-
95 tinent par les longes"*' seroit plus bas déprimé.
« Et à ce propous nous alléguant l'auctorité de Homère, père de
toute Philosophie'*'*, qui dict les Gregeoys lors, non plus tost, avoir mis
à leurs larmes fin du dueil de Patroclus le grand amy de Achilles^^
quand la faim se declaira et leurs ventres protestèrent plus de larmes
100 ne les fournir. Car, en corps exinaniz*^ par long jeusne, plus n'estoit
dequoy pleurer et larmoier.
« Médiocrité est en tous cas louée et icy la maintiendrez. Vous
mangerez à soupper'*'' non febves, non lièvres"*^ ne aultre chair, non
poulpre'*^ (qu'on nomme polype), non choulx ne aultres viandes qui
105 peussent vos espritz animaulx troubler et obfusquer. Car, comme le
mirouoir ne peult reprassenter les simulachres des choses objectées et
à luy exposées, si sa polissure est par halaines ou temps nubileux
Ligne 90. E : au corps — k : le stomach — 1. 91. E : veines succent — 1. 92. E :
retient — A: vagabond; E: vagabon — I. 93-94. E : oyseaii — l. 94. E : air — 1. 96.
E : propos — A, E : allegant Vautorité — 1. 100. A : de les fournir — k: jeune — 1. 102.
E : louée et estimée, et icy — 1. 103. A, E : ne lièvres — E : autre — 1. 104. E : antres
— 1. loé. E : mirouer — A, E : représenter
dit la Guide de 1552. Elles se tenaient le 45- Voir Homère, Iliade,^!!!, 20.
30 novembre, le 6 mai, le 6 février, sous les 46. Vidé ; du latin exinanitus, même sens.
halles couvertes, et attiraient « la plus belle 47- Recommandation faite d'après Cicéron,
cohue de tout le royaume ». C'est à l'issue des De divinaiione, I, 30, § 62, et Pline, Hist.
foires de Niort sans doute au mois de mai, Natur., 1. XVIII, c. 12, (P.)
que R. place la représentation d'un mystère de 48. Cf. Bruyérin Champier, op. cit., 1. XIII,
Saint-Maixent, 1. IV, ch. xiii. Cf. R. E. R., II, ch. xxiv : « Cato... famiHam brassica ac lepori-
230. (C.) „^ (teste Plutarcho)alebat, unde somnia varia,
43. La lesse, ou les longes étaient d'étroites ^umultuosaque contingebant. » Cf. également
lanières de_ cuir qui se nouaient ou s'agra- p,.^ ^_ ^ j ^^VIII, ch. xix, et Galien.
faient aux jects, anneaux fixés aux pattes de ,_ .
l'oiseau de vol. Cf. R. E. R., X, 365. (C.) ^^■■'
44. De toute science, sens du mot philo- 49. Poulpe, Oc/o/)M5 wJfûm Lmk., roXiJrouç
50/>iîV au xvie s. Voir un autre éloge d'Homère (Arist., Hist. anint., 1. IV, ch. i.), mol-
t.I,/)ro/.,l. 78 : «Homère, paragon de tous phi- lusque céphalopode. Belon lui aussi l'appelle
lologes. « (P.) polype. (D.)
CHAPITRE XIII
III
obfusquée, aussi l'esprit ne receoit les formes de divination par songes,
si le corps est inquiété et troublé par les vapeurs et fumées des viandes
iio précédentes, à cause de la sympathie laquelle est entre eulx deux
indissoluble.
« Vous mangerez bonne poyres crustumenies^" et berguamottes^',
une pome de court pendu5% quelques pruneaulx de Tours-, quelques
cerizesde mon verger '4. Et ne sera pourquoy doibvez craindre que vos
115 songes en proviennent doubteux, fallaces ou suspectz, comme les
Ligne 108. A : aiissy — A : recieoit; E : reçoit — 1. no. E : précédentes — 1. 112.
E : bonnes poyres et pommes Crustemenies — 1. 113. A, E -.pomme — E : pruneaux —
1. 114. A, E : vergier - E : debvei - E : w~ — 1. 115. E : aucuns - E : au temps
— A : Autonne
50. Poire originaire de Cnistunienia, ville
du territoire de Crtistimimim, au pays des Sa-
bins, et célèbre dans l'antiquité :
Nec surculus idem
Crustiimiis, Syriisque pyris...
dit Virgile, Géorg., 1. II, v. 87-88. Et Pline
écrit : « Cunctis autem Crustumia gratissima. »
H.N., XV, 16. — « Mire salubria et grata.
prsecipuè Crusturaina. » H. N., XXIII, 62,
— Columelle, De re rustica, 1. V, vante le
poirier crustumien ; de même Celse, 1, II,
ch. 24 et Macrobe Saturn., 1. II, ch. 15.
Pyra crustiimina, dit encore Ch. Estienne,
Seminariutn, Paris, 1548, p. 61. (D.)
51. Poire de Bergame, importée d'Italie en
France (et d'abord à Autun et en Lorraine).
dans le premier quart du xvie s. « La Berga-
mote », dit O. de Serres, ThJdtre d'agric,
1663, !• ^'I) P- 628. « Pyrussativa, fructu au-
tumnali sessili, saccharato, odorato, e viridi
fkvescente, in ore liquescente. » (Tournefort,
Inst. 1700, t. I, cl. 21, p. 629). L'horti-
culture moderne qui dénombre plus d'un mil-
lier de var. de poires, connaît encore la Ber-
gaîHote ou seigneur d'Esperen, la bergamote
crassane, la b. de Pentecôte ou doyenné d'hi-
ver, etc. (D.)
52. « Le court pendu », (O. de Serres,
Théâtre d'agric; Rouen, 1663, 1. VI, p. 626).
Variété de pomme cultivée, très parfumée,
au point que les femmes l'employaient, au
dire de Bruyérin Champier, pour embaumer
leurs armoires à robes. « Les court-pendus...
quoique franches et très bonnes au goût et
à l'odeur, ne valent rien en cidre », écrit l'au-
teur de La twuvelie maison rustique, 5e éd.,
Paris, 1721, t. I, p. 673. Cette pomme de
cortpcndu, capendu, carpendu, est décrite pour
la première fois par J. Bauhin sous le nom
de Curtipedaneum ; elle provient, dit-il, à'Epo-
manduodurum, [Mandeure], au Comté de
Montbéliard. Cf. Bauhin, Hist. plant., Yver-
dun, 1651, t. I, p. 21. (D.)
53. Pruneaux très estimés, « acceptissima et
laudatissima », dit Bruyérin Champier. Ils
sont mentionnés dès 1545 dans les Cris d'Ant.
Truque t. (D.)
)4. Mon verger [de Thélème]. Comme on
le verra par la suite, le 1. III se passe en Tou-
raine et Pantagruel a sa résidence à Thélème.
Au 1. IV, ch. Liv, Pantagruel, emportant les
poires de l'île des Papimanes, dit à Homenas :
<< J'en affieray et hanteray en mon jardin de
Touraine sus la rive de Loyre ». (C.)
112 LE TIERS LIVRE
ont declairez aulcunsPeripateticques on temps de automne ^^ lors, sça-
voir est, que les humains plus copieusement usent de fructaiges qu'en
aultre saison : ce que les anciens prophètes et poètes mysticquement
nous enseignent, disans les vains et fallacieux songes gésir et estre
120 cachez soubs les feuilles cheutes en terre, par ce qu'en automne les
feuilles tombent des arbres '^ Car ceste ferveur naturelle laquelle abonde
es fruictz nouveaulx et laquelle par son ebuUition faciilement évapore
es parties animales (comme nous voyons faire le moust) est, long
temps a, expirée et résolue. Et boyrez belle eau de ma fontaine.
12) — La condition (dist Panurge) m'est quelque peu dure. Je y con-
sens toutesfois, couste et vaille ^^ protestant desjeuner demain à bonne
heure, incontinent après mes songeailles5^ Au surplus je me recom-
mende aux deux portes de Homère 5^ àMorpheus^°, à Icelon, à Phanta-
sus et Phobetor. Si au besoing ilz me secourent, je leurs erigeray un
1 30 aultel joyeulx tout composé de fin dumet^' . Si en Laconie j'estois dedans
le temple de Ino entre Œtyle et Thalames^% par elle seroit ma per-
plexité résolue en dormant à beaulx et joyeulx songes. »
Puis demanda à Pantagruel : « Seroit ce poinct bien faict si je met-
toys dessoubs mon coissin quelques branches de laurier P*"'
Ligne 1 17. E : fruictaiges — 1. 118. E : miire — 1. 1 20. E : soubi — A : feueilles — E :
fueilles — A : Autonne — 1. 121. A : feueilles ; E : fueilles — 1. 123-124. ^ : est à long
temps expirée — 1. 12$. E : J'y — 1. 12e. A : toutesfoys — 1. 127. A : incontinant — 1. 127-
128. E : recommande — 1. 128. E : Icellon — 1. 129. E: ilim'aydent et secourent — 1. 130.
E: autel joyeux — E : duvet — 1. 130-132. A, E : Sien Laconie... joyeulx songes mzn(\\xt
— 1. 1 33. A : Puys — E : point — 1. 1 34. E : dessouhi mon coyssin
55. D'après Plutarque, Quxst. Conviv. 59. Voir Homère, Od'^55e'(;, XIX, 562, et Vir-
1. VIII, question X. (P.) ' gile, Eyièide, VI, 894.
56. Réminiscence de Virgile, £n«/ie, 1. VI, 60. Morphée est le dieu du sommeil.
V. 282-4. Phantasus est la divinité des apparences, Ice-
57 Que cela coûte, pourvu que cela vaille. los et Phobetor sont deux noms désignant la
Cf. Pathdin : « Ne me chault, couste et vaille », même divinité de l'effroi, d'après Ovide, Mè-
„, ,., ^ , r j T tamorphoses, XI, v. 640 :
et Cholieres, Contes, t° 20, dans Lacurne : tt r î c • . 1 n; 1. ^ 1
' , . , r ■ Hune Icelon Superi, mortale Phobetera vulgus
« Cela, direz-vous, est bien cher : toutes fois dominât. Est etiam diverse tertius artis
couste, mais que [pourvu que] vaille >>. (C.) Phantasus. (P.)
58. Mes songes. Terme forgé par R. sur le 61, Duvet. Cf. 1. I, ch. xiii, n. 68.
modèle de « relevailles. » Cf. 1. V, ch. xvii : 62. Emprunté à Pausanias, III, 26.
« aux crevantes de l'hoste. » (C.) 63. Galien recommande ad somnum conci-
CHAPITRE XIII
m
135 — Il n'est (respondit Pantagruel) ja besoing. C'est chose supersti-
tieuse, et n'est que abus ce qu'en escript Serapion Ascalonites^"*, Anti-
phon^^ Philochorus^^ Artemon^^ et Fulgentius Pla[n]ciades^^ Autant
vousen diroysjede l'espaule guausche du cocrodile et du chameleon,
sauf l'honneur du vieulx Democrite^^ ; autant de la pierre des Bactrians
140 nommée eumetrides'°; autant de la corne de Hammon'' : ainsi
nomment les ^Ethiopiens une pierre précieuse à couleur d'or et forme
d'une corne de bélier, comme est la corne deJuppiterHammonien; affir-
mans autant estre vrays et infallibles les songes de ceulx qui la
portent que sont les oracles divins.
145 « Par adventure est ce que escrivent Homère et Virgile des deux
portes de songe, es quelles vous estes recommendé'^.
Ligne 13e. E : quabus — A, E : ce qu'en ont escript — 1. 138. E : diroye — A. E :
gausche — A, E crocodile — E : «/ chameleon — 1, 142. E : Jupiter — 1. 145. E :
escripvent — E : Vergile — 1. 146. E : recommandé
liandum : « In lauri foUis hœc elementa inscri-
btto, jacentisque cervicali eo nesciente suhjicito :
Çç, yçç, ç9. » Gai. de retned. facile parand.,
IIU,62.(D.)
64. Serapion d'Ascalon, auteur d'un traité
de l'explication des songes.
65. Rhéteur, auteur du llept xoîaewç ôveipwv.
Il était d'Athènes et contemporaic de So-
crate.
66. Érudit et polygraphe (ive s. av. J.-C).
67. Artemon de Milet, qui a écrit sur l'in-
terprétation des songes.
68. Planciade Fulgence, écrivain latin,
auteur du Mythologicum, évéque de Carthage
au vie siècle.
69. D'après Pline, 1. XXVII I. ch. xxix :
« Democritus narrât... sinistrum humerum
[chamoeleonis] quibus monstris consecret,
qualiter somnia quas velis et quibus velis mit-
tantur, pudet referre. » Voir encore Aulu-
GeWe, Nuits attiques, X, 12.
70. Cf. Pline, 1. XXXVII, ch. x : « Eumetris
in Bactris nascitur, silici similis et capiti sup-
LE TIERS LIVRE.
posita, visa nocturna oraculi modo reddit. »
Mentionné par J.-C. Scaliger dans son com-
mentaire cité plus haut. (P.)
71. Cornu Ammonis vel Hammonis, ammo-
nites ; ammoniiis lapis (Cardan) ; ceratoïdes
(Mercati) ; ophioides (Aldrovande) ; ammo-
nites, coquilles fossiles de mollusques céphalo-
podes répandus depuis le Trias jusque dans le
Crétacé. Les ammonites sont souvent pyriti-
sées, surtout dans le lias, d'où le nom de
chrysolites que leur donnent quelques vieux
auteurs. On lit d'ailleurs dans Pline : « La
corne d'Ammon est une des gemmes que
l'Ethiopie vénère le plus ; sa couleur est celle
de l'or, sa figure retrace une corne de bélier ;
elle donne, dit-on, des rêves divins et prophé-
tiques. » H. N., XXXVII, 60. — Elle provient
de la Cyrénaïque, dit à son tour Solin : « Illic
et lapis legitur, Hammonis vocant cornum
(sic)... fulgore aureo est. » Poîyhistor, 28. Elle
est mentionnée par J.-C. Scaliger avec YEtimé-
tride comme favorable aux songes. (D. P.)
72. Homère dans VOdyssèe^ ch. xix, v. 562
15
114
LE TIERS LIVRE
« L'une est de ivoyre, par laquelle entrent les songes confus, fal-
laces et incertains, comme à travers l'ivoire, tant soit déliée que voul-
drez, possible n'est rien veoir'' : sa densité et opacité empesche la
130 pénétration des espritz visifz et réception des espèces visibles''^.
« L'aultre est de corne, par laquelle entrent les songes certains,
vrays et infallibles, comme à travers la corne par sa resplendeur et
diaphaneïté apparoissent toutes espèces '^ certainement et distincte-
ment^^
155 — Vous voulez inférer (dist frère Jan) que les songes des coquz
cornuz, comme sera Panurge Dieu aydant et sa femme, sont tousjours
vrays et infallibles. »
Ligne 147. E : d'Ivoire — l. 148. A, E : ivoyre — 1. 151. E : autre — 1. 155. A :
Vous (dist frère Jan) voule\ injerer que les songes; E : Vous {dici frerejan) voulez inférer
que les coquu\.
et suiv., Virgile, dans V Enéide, 1. VI, v. 874
et suiv. Toute cette interprétation de ces deux
passages de VOdyssée et de {'Enéide est emprun-
tée à Macrobe, Songe de Scipion, I, 3. (P.)
73. tt Ebur... cujus corpus ita natura den-
satum est, ut ad quamvis extremitatem tenui-
tatis erasum, nullo visu ad ulteriora tendente
penetretur. » Macrobe, op. cit. ibid. (P.)
74. Cette explication, empruntée à Macrobe,
est fondée sur la doctrine qui expliquait la vi-
sion : 1° par un rayonnement des esprits ani-
maiixhoxs de l'œil, et 2° par l'action des «/>««,
c'est-à-dire des images immatérielles des corps
sur l'organe visuel. Cette dernière théorie était
admise par la scolastique. Cf. Gilson, Revue
d'hist. francise, t. II, p. 84. (P.)
75. Images des corps.
76. « Cornu... cujus ista natura est, ut
tenuatum visui pervium sit. » Macrobe, op.
cit., ibid. (P).
Le songe de Panurge et interprétation d'icelluy.
Chapitre XIIII.
Sus les sept heures du matin subséquent, Panurge se praesenta davant
Pantagruel, estans en la chambre Epistemon, frère Jan des Entom-
5 meures, Ponocrates, Eudemon, Carpalim et aultres, es quelz, à la
venue de Panurge, dist Pantagruel :
« Voyez cy nostre songeur.
— Geste paroUe, dist Epistemon, jadis cousta bon, et feut chère-
ment vendue esenfans de Jacob '. »
lo Adoncques dist Panurge ; « J'en suys bien chés Guillot le songeur ^
J'ay songé tant et plus, mais je n'y entends note. Exceptez que
par mes songeries j'avoys une femme jeune, gualante, belle en perfec-
tion, laquelle me traictoit et entretenoit mignonnement, comme un
petit dorelot '.
15 « Jamais homme ne feut plus aise ne plus joyeulx. Elle me flattoit,
me chatouilloit, me tastonnoit, me testonnoit, me baisoit, me accol-
loit, et par esbattement me faisoit deux belles petites cornes au dessus
du front. Je luy remonstroys en folliant qu'elle me les debvoit mettre
Ligne i. E : iceluy — 1. 3. E : devant — 1. 5. E : autres — 1. 8. E : fut — 1. 10.
E : Adoncque — E : suis — E : chei — 1. 1 1 . E : Excepte — 1. 15. 'E: fut — E : joyeux
— E : flatoit — 1. lé. E : chat touillait, me testonnoit, me tastounoit — 1. 18. E : qu elles
1. C'est, en effet, la parole des frères de nairement, d'après Le Roux de Lincy (Pro-
Joseph, au moment où ils décident de le tuer : verhes français, t. II, p. 41), un chevalier de
Genèse, xxxvii, 19 : « Et mutuo loqueban- VAmadis de Gaule, Don Guilan el Cuidador.
tur : Ecce somniator venil. Venite, occidamus L'expression : être, ou aller chez Guillot le Son-
eum. » geur, semble avoir été usuelle dans la seconde
Joseph, devenu intendant du Pharaon, les moitié du xvie s. Cf. R. XV I^ s., VI, 292.
fera jeter en prison. (P.) (P-)
2. Ce personnage légendaire serait, origi- 3. Un mignon. Cf. 1. I, ch. xxii, n. 75.
Il6 LE TIERS LIVRE
au dessoubz des œilz, pour mieulx veoir ce que j'en vouldroys ferir,
20 affîn que Momus ne trouvast en elle chose aulcune imperfaicte et
digne de correction, comme il feist en la position des cornes bovines ^. La
follastre non obstant ma remonstrance me les fischoyt encore plus
avant. Et en ce ne me faisoit mal quiconques, qui est cas admirable.
(c Peu après me sembla que je feuz ne sçay comment transformé en
25 tabourin, et elle en chouette.
« Là feut mon sommeil interrompu, et en sursault me resveiglay,
tout fasché, perplex et indigné.
« Voyez là une belle platelée de songes, faictez grand chère là des-
sus, et l'exposez comme l'entendez. Allons desjeuner, Carpalim.
30 — J'entends (dist Pantagruel), si j'ay jugement aulcun en l'art de
divination par songes, que vostre femme ne vous fera realement et en
apparence extérieure cornes on front, comme portent les satyres,
mais elle ne vous tiendra foy ne loyaulté conjugalle, ains à aultruy
se abandonnera, et vous fera coqu. Cestuy poinct est apertement
55 exposé par Artemidorus \ comme le diz.
(( Aussi ne sera de vous faicte métamorphose en tabourin, mais
d'elle vous serez battu comme tabour ^ à nopces; ne d'elle en chouette
mais elle vous desrobbera, comme est le naturel de la chouette'.
Et voyez vos songes conformes es sors Virgilianes : vous serez coqu,
40 vous serez battu, vous serez desrobbé. »
Ligne 19. A, E : yeulx — 1. 20. E : aucune — 1. 22. E : fischoit — A, E : encores —
1. 23. E : quelconque — 1. 26. E : /m/ — E : resveillay — l. 28. E : faictes — 1. 29. E :
Allons desjeuner monsieur maistre Carpalim — 1. 30. E : J'entens — E ; aucun — 1. 32. A,
E : au front, — E : Satyrs — 1. 53. A : leaulté—E: conjugale— E : autruy— l. 34.
E : s'abandonnera — E: coquu — 1. 35. E : c^j — 1. 36. A : Aussy—l. 37. E : ne elle —
1 . 38. E : desrohera—\. 39. E:voi — E : Vergilianes — 1. 40. E : coquu — E. : desrohé
4. Cette anecdote nous est connue par Aris- tius in armis addiderit, quo vehementius pos-
tote, De part ih us animalium, III, 2, 7, qui la sint ferire. » (P.)
donne comme d'origine ésopique et par Lu- 5. Voir ch. xiii, n. 11. Le passage d'Arté-
cien, Nigrinus, 32. R. pouvait la lire dans midore qui est visé ici par Pantagruel se
Erasme, Adages, I, 5, 74, Momo satisfacere : trouve au 1. II, ch. 12. (P.)
« Aristoteles meminit hujus qui naturam incu- 6. Le tambourin était un accessoire indis-
sarit quod bobus cornua in capite ac non po- pensable des réjouissances nuptiales. Cf. du
CHAPITRE XIV 117
Là s'escria frère Jan, et dist :
K II dict par Dieu vray, tu seras coqu, homme de bien, je t'en asceure :
tu auras belles cornes. Hay, hay,hay, nostre maistre de Cornihus ^ Dieu
teguard; faiz nous deux motz de praedication, et je feray la queste
45 parmy la paroece.
— Au rebours (dist Panurge), mon songe presagist qu'en mon
mariage j'auray planté de tous biens, avecques la corne d'abondance.
« Vous dictez que seront cornes de satyres. Amen, amen, fiât, fia-
tiir, ad differentiam papœ ^ Ainsi auroys je éternellement le virolet'°en
50 poinct et infatiguable, comme l'ont les satyres. Chose que tous
désirent, et peu de gens l'impetrent des cieulx. Par conséquent coqu
jamais, car faulte de ce est cause sans laquelle non", cause unicque,
de faire les mariz coquz.
« Qui faict les coquins mandier? C'est qu'ilz n'ont en leurs mai-
55 sons de quoy leur sac emplir. Qui faict le loup sortir du bois ?
Default de carnage'^ Qui faict les femmes ribauldes? Vous m'enten-
Ligne 42. A : pardieu ; E : par Bien — E : asseure — 1. 44. E : gard, faicti — A,
E : prédication — 1. 45. E : parroisse — 1. 48. E : dictes — E : satyrs — 1. 49. A :
Ainsy — E : virollet — 1. 50. E : Choses — 1. 51. E : coquu — 1. 53. E : coquui
— 1. 54. E ; mendier — 1. 34-55. E : leur niai<:on — 1. 55. A, E : boys
Fail, t. I, p. 171 : » Tousjours s'v trouvoit à tus fuit De Cornibus (Th. Be^œ poeiriata, Ge-
propos comme tabourin à noces. » (C.) nève, 1586, p. 99). (P.)
7. La chouette avait au xvp s. la réputa- 9. Après avoir dit fiât, terme de bonne lati-
^ion qu'a de nos jours la pie voleuse. Cf. .Ma- nité, en usage dans la chancellerie romaine,
trot, t. I, p. 199 : Panurge se reprend pour se servir de la forme
barbare fiatur, et ajoute : « à la différence
Quel qu'il soit, il n'est poinct poète,
Mais Jil:( aisnè d'une chouette,
On aussi larron pour le moins.
du pape » qui ne l'employait pas dans ses
bulles. Cf. Coccaie, Macar., IV, « supplicat ut
prestura... vindicta/a/ur. » (C.)
Cette réputation remonte à l'antiquité. Arné, 10. Cf. ch. ix, n. 1. 38.
fille de l'île de Sithone. ayant trahi sa patrie 11. Causa sine qua non, locution de scolas-
pour de l'argent, les dieux pour la punir la tique.
changèrent en chouette qui consers'a, di^ 12. Très vieux proverbe qu'on rencontre
Ovide, Métani., VII, 467, la même passion dès le xiii^ s. sous la forme : « La faim en-
pour l'argent. (C.) chace le loup du bois » (Leroux de Lincy,
8. Sur ce personnage, voir 1. II, ch. xv, t. I., p. 181). Cf. Villon, Test., v. 167 :
n. 30. Théodore de Bèze fit son épitaphe sati- Nécessité faict gtns niesprcndre
rique : Ceratino Pseudonionacho, qui vulgo die- Et faim saillir le loup du bois. (C.)
Il8 LE TIERS LIVRE
dez assez. J'en demande'' à messieurs les clers, à messieurs les praesi-
dens, conseilliers, advocatz, proculteurs''* et aultres glossateurs de la
vénérable rubricque'' de frigidis et maleficiaiis.
éo c( Vous (pardonnez moy si je mesprens) me semblez evidentement
errer, interprétant cornes pour cocuage.
ce Diane les porte en teste à forme de beau croissant : est-elle coque
pourtant ? Comment diable seroyt elle coque, qui ne feut oncques
mariée ? Parlez de grâce correct, craignant qu'elle vous en face au
65 patron que feist à Acteon.
c( Le bon Bacchus porte cornes semblablement. Pan, Juppiter
Ammonien, tant d'aultres. Sont ilz coquz? Juno seroit elle putain ?
Car il s'ensuivroyt par la figure dicte metalepsis'^ Comme appellant
un enfant, en praesence de ses père et mère, champis'" ou avoistre'^
70 c'est honnestement, tacitement dire le père coqu et sa femme ribaulde.
c( Parlons mieulx. Les cornes que me faisoit ma femme sont cornes
d'abondance et planté de tous biens. Je le vous affie. Au demourant
je seray joyeulx comme un tabour à nopces, tousjours sonnant, tous-
jours ronflant, tousjours bourdonnant et pétant. Croyez que c'est
75 l'heur de mon bien. Ma femme sera coincte'^ et jolie, comme une
belle petite chouette'°. Q,ni ne le croid, d'enfer aille au gibbet. Noël
nouvelet^'.
Ligne 57. A, E : clercs — 1. 58. E : glosaieurs — 1. 61. E : coquage — 1. 64. E : seroit
— E :fut — 1. 66. E : Jupiter — I. 67. E : autres — E : coquui — 1. 68. E : ensuyvant
— 1. 69. A, E: présence — E : avoialtre — 1. 70. E : coquu — 1. 72. E : demeurant —
1. 73. E : joyeux — 1. 76. A : croy ; E : croyt — E : Novel
13. J'en appelle à. Cf. prot., n. 5. 18. Enfant adultérin. Archaïsme.
14. Cf. 1. IV, ch. XII : « procuîtous et 19. Agréable. Ces épithétes, dont R. fait
chiquanous ». A-peu-près, pour procureur, honneur à la chouette, sont appliquées dans
avec équivoque libre. la farce de l'Obstination des femmes à la pie.
15. Rubrique du titre 15 du 1. IV des Dècré- Cf. Fournier, TJ]. fr., p. 128 :
taies. Cf. ch. xlii, n. ii. tt •
16. Transposition. Terme de rhétorique. „,, . / ■ ,. .U ^
„ r , rj 1 1 , , . . Elle sera comte et lolie. (L.)
17. Entant trouvé [dans les champs], bâtard.
Mot de terroir, encore usité en Saintonge, 20. Avant d'être considérée comme un
Poitou, Berry, Limousin et Languedoc. V. Sai- oiseau de mauvais augure, la chouette était
néan, t. p. II, 138. appréciée pour son plumage et sa gentil-
CHAPITRE XIV
119
— Je note (dist Pantagruel) le poinct dernier que avez dict, et le
confère avecques le premier. Au commencement vous estiez tout con-
80 fict en délices de vostre songe. En fin vous esveiglastez en sursault
fasché, perplex et indigné. (Voire, dist Panurge, car je n'avoys poinct
dipné). Tout ira en désolation, je le prevoy. Sçaichez pour vray que
tout sommeil finissant en sursault, et laissant la persone faschée et
indignée, ou mal signifie, ou mal prsesagist".
85 a Mal signifie, c'est à dire maladie cacoethe^', maligne, pestilente,
oculte et latente dedans le centre du corps, laquelle par sommeil, qui
tousjours renforce la vertus concoctrice (scelon les théorèmes de
medicine) commenceroit soy declairer et mouvoir vers la superficie.
Au quel triste mouvement seroyt le repous dissolu, et le premier sen-
90 sitif'+ admonnesté de y compatir et pourveoir. Comme en proverbe
Ligne 78. E ; qu'avez — F : dicti — 1. 80. E : délice — E : eveillastes — 1. 81. E :
Voyre — 1. 82. E -.point disnè — A : Saichei; E : Sachei — 1. 83. A, E : personne
— \. 84. E : presagist — 1. 86. A, E : occulte — 1. 87. E : concotrice — E : selon —
1. 89. E : serait — E : repos — 1. 90. A : admonesté — E : d'y
lesse. On l'apprivoisait comme la pie. Cf.
Marie de France, Fable 48 (Littré) :
D'un vilein dist, ki nurrisseit
Une Kautae que mult ameit.
Une trace de cette ancienne condition de la
chouette est restée dans l'argot et le langage
populaire, où le mot chouette a le sens de beau,
d'agréable. Cf. Sainéan. Les Sources de l'Argot,
t. II, p. 312. (C.)
21. C'est la fin d'un couplet du noël « Noël
nouvelet ». Cf. R. E. R., IV, 188 :
Et si me dit : « Frère creis tu icy ?
Si tu y croys es cieux seras ravy,
Si tu n'y croys d'enfer va au gibet.
Noël nouvelet.
Ce noël, qui paraît remonter à la fin du
xve s., figure dans le ms. fr. 2368 de la B. N.,
dans la Grande Bible des Noels (Tours, s. d.,
in-i6 goth.), ItsNoel:^ nouvellement faictiÇPâTis,
s. d., vers 1514, in-i6, goth.), et probable-
ment dans plusieurs autres recueils. (C.)
22. Présage. Latinisme, dQprssagire, même
sens.
23. De mauvaise nature. Terme médical,
du grec •/.a/.or;Or,;. « Pessimum id genus est...
quod -/.cxôrfii: a grsecis nominatur. » Celse, De
Med., V. 38. (D.)
24. Les anciens croyaient que le cerveau et
la moelle sont insensibles, doctrine qui n'a
été démentie que par les expériences mo-
dernes de Fritsch et Hitzig sur l'excitation di-
recte des deux substances cérébrales. Dès lors,
c'est dans le cœur qu'Aristote plaçait le siège
des sensations et de l'entendement : « C'est
dans le cœur que se trouve le principe de
l'âme qui sent. » (De juv. et sen., c. 3.) Et cet
organe apparaît le premier chez l'embryon,
parce qu'il est le principe « d'où part le mou-
vement, » Degen. an., II, 8. (D).
120 LE TIERS LIVRE
l'on dict : irriter les freslons^^ mouvoir la Camarine"^, esveigler le
chat qui dort''^
« Mal praesagist, c'est à dire, quand au faict de l'ame en matière de
divination somnialle, nous donne entendre que quelque malheur y
95 est destiné et préparé, lequel de brief sortira en son eflfect.
ce Exemple on songe et resveil espovantable de Hecuba; on songe
de Eurydice femme de Orpheus ^^ lequel parfaict, les dict Ennius s'estre
esveiglées en sursault et espovantées. Aussi après veid Hecuba son
mary Priam, ses enfans, sa patrie occis et destruictz^^- Eurydice bien
100 tost après mourut misérablement.
c( En iEneas'° songeant qu'il parloit à Hector defunct, soubdain en
sursault s'esveiglant : aussi feut celle propre nuict Troye sacagée et
bruslée. Aultre foys, songeant qu'il veoyt ses dieux familiers et Pénates
et en espouvantement s'esveiglant, patit au subséquent jour horrible
105 tormente sus mer.
« En Turnus'', lequel estant incité par vision phantasticque de la
furie infernale à commencer guerre contre iEneas, s'esveigla en sur-
sault tout indigné ; puis feut après longues désolations occis par
icelluy ^Eneas. Mille aultres.
Ligne 91. E : esveiller — 1. 93. E : presagist — A, E : quant — 1. 96. E : au songe
— E : espoventable — E : Heccuba — E : au songe — 1. 97. E : Euridice — 1. 98. E :
esveillées — E : espoventées — A : Aussy — E : vid Heccuba — 1. 99. E : i^5 enfans, sa
parenté occis — E : Euridice — 1. 102. E : esveillant — A : aussy — E : fut — A : nuyct
Troie — A, E : saccagée — 1. 103. E : Autresfois — E : voioid — 1. 104. A : espovante-
tnant; E : espoventement — E : esveillant — 1. 105. E : tourmente — 1. ioé-109. A : En
Turnus icelluy Mneas manque — 1. 109. E : autres.
25. Dicton antique. Cf. Erasme, Adages, I, Le proverbe se trouve dans Oudin, Curios.
I, 60 : Irritare crabrones. fr., et dans Ch. d'Orléans, Rêp. à Fredet (Lit-
26. Dicton antique. Cf. 1. II, ch. xxxiii, ^''é) ■ « Sans resveiller le chat qui dort. » (C.)
. 1' Aj j>c 1 /■ Ht 28. D'après Cicéron, De Divinatione , I, 20
n. 29 et \ Adage d Erasme, I, i, 64 : Movere .^ , ,, ' , ,,,^, , , ' '
^ . et 21, qui prend lexemple d Hecube dans une
tragédie grecque et celui d burvdice dans les
27. Cf. Ane. poés.fr., t. XIII, p. 132, La Annales âCEnnxvLS. (P.).
complainte du temps passé (vers 1 s ^o) : 29. Emprunté à Virgile, Enéide, 1. II,
V. 230-295 et 302.
Un chacun son prochain aimoit ^q D'après Virgile, Enéide, 1. III, v. 147-
Et le Bon Droit ne dormoit point, 175 et 192.
Car on venoit frapper au poinct, 31. Autre emprunta Virgile, Enéide, 1. VII,
Resveiller le chat qui dormait. v. 458 et siiiv.
CHAPITRE XIV 121
iio « Quand je vous compte de ^neas, notez que Fabius Pictor dict
rien par luy n'avoir esté faict ne entreprins, rien ne luy estre advenu,
que preallablement il n'eust congneu et praeveu par divination som-
niale'*.
« Raison ne default es exemples. Car si le sommeil et repous est
115 don et bénéfice spécial des dieux, comme maintiennent les philo-
sophes et atteste le poète disant^^ :
Lors l'heure estoit que sommeil, don des cieulx,
Vient aux humains fatiguez, gracieux,
tel don en fascherie et indignation ne peut estre terminé sans
120 grande infelicité prsetendue. Aultrement seroit repous non repous, don
non don, non des dieux amis provenant, mais des diables ennemis,
jouxte le mot vulgaire ^'^ : kyBpîù^/ aBwoa owpa.
« Comme si le perefamiles, estant à table opulente, en bon appé-
tit, au commencement de son repas, on voyoid en sursault espou-
125 venté soy lever. Qui n'en sçauroit la cause s'en pourroit esbahir. Mais
quoy ? il avoit ouy ses serviteurs crier au feu, ses servantes crier au
larron, ses enfans crier au meurtre. Là failloit, le repas laissé, accou-
rir, pour y remédier et donner ordre.
« Vrayement je me recorde que les Caballistes'^ et Massorethz'^inter-
Ligne 1 10. E : que manque — 1. 112. E ■.préalablement — A, E : preveu — 1. 114.
A, E : Raison me default — E : repos — 1. 1 1 5 . A : poëte — 1. 117. E : deux — 1. 118.
E '.fatigués, gratieux — 1. 1 19. E : peult — 1. 120. A, E : prétendue — E : Autrement
— E : repos — 1. 121. E : amys provenant — E : ennemys — I. 123. E : Ek thron adora
dora — 1. 123. E : père de famille — 1. 124-125. A, E : e<;poventé — 1. 129. E : Massoreti
52. D'après Cicéron, De Divinatione, I, 2r, 34. Les présents des ennemis ne sont pas
§43 : (' Hisque adjungatur etiam ^Eneae som- des présents, vers de VAjax de Sophocle, 665,
nium, quod in Numerii Fabii Pictoris gr^cis passé en proverbe. Voir Erasme, Adages, I,
annalibus ejusmodiest utomnia quse ab ^Enea 3,35: Hostium fnunera non munera. (P.)
gesta sunt quïeque illi acciderunt, ea fuerint 35. Docteurs juifs habiles dans l'interpré-
quas ei secundum quietem visa sunt. » (P.) tation des livres saints. Cf. 1. I, ch. viii,
33. Cf. Enéide, 1. II, v. 268 : n. 108.
Tempus erat que prima quies mortalibus 36. D'après la Briefve déclaration : (( Inter-
[îegris prêtes et glossateurs entre les Hebrieux ». Cf.
Incipit, et dono divum gratissima serpit. 1. I, ch. 11, n. 36.
LE TIERS LIVRE. l6
I
122 LE TIERS LIVRE
130 prêtes des sacres letres, exposans en quoy l'on pourroit par discrétion
congnoistre la vérité des apparitions angelicques (car souvent l'ange
de Sathan se transfigure en ange de lumière") disent la différence
de ces deux estre en ce que l'ange bening et consolateur, apparois-
sant à l'homme, l'espovante au commencement, le console en la fin,
135 le rend content et satisfaict; l'ange maling et séducteur au commen-
cement resjouist l'homme, en fin le laisse perturbé, fasché etperplex'^
Ligne 130. E : sacrées — 1. 131. E : cognoistre — 1. 154. E : espouvente
37. Cf. Saint Paul, I, Ep. aux Corinthiens, Au commencer donne semblance d'ayse
XI, 14 : « Et non mirum, ipse enim Satanas Et, au partir, tristes et désolez
transfigurât se in angelum lucis. » Rend ceulx qu'avoit à l'entrée consolez :
38. Cette pensée, empruntée sans doute à Mais au contraire, et tout àl'opposite,
un docteur de l'Église, a été développée en Faict le bon ange envers ceulx que visite ;
vers par Guil. Crétin, Apparition du mare- Car au venir il leur donne terreur,
chai sans reproche, éd. Consteller, p. 114 : Et au départ les jecte hors d'erreur...
. . .Vision venant de part maulvaise (C )
Excuse de Panurge, et exposition de caballe
monasiicque en matière de beuf salle.
Chapitre XV,
— Dieu (dist Panurge) guard de mal qui void bien et n'oyt goutte.
5 Je vousvoy tresbien, mais je ne vous oy poinct. Et ne sçay que dictez.
Le ventre affamé n'a poinct d'aureilles '.Je brame, par Dieu, de mal rage
de faim! J'ay faict courvée trop extraordinaire. Il fera plus que maistre
Mousche % qui de cestuy an me fera estre de songeailles.
« Ne souper poinct, de par le diable? Cancre' ! Allons, frère Jan,
10 desjeuner. Quand j'ay bien à poinct desjeuné, et mon stomach est bien
à poinct affené * et agrené ', encores pour un besoing et en cas de néces-
sité me passeroys je de dipner. Mais ne soupper point? Cancre! C'est
erreur ! C'est scandale en nature.
« Nature a faict le jour pour soy exercer, pour travailler, et vacquer
15 chascun en sa neguociation ; et pour ce plus aptement faire, elle
nous fournist de chandelle, c'est la claire et joyeuse lumière du soleil.
Au soir elle commence nous la toUir, et nous dict tacitement : « En-
fans, vous estez gens de bien. C'est assez travaillé. La nuyct vient :
il convient cesser du labeur et soy restaurer par bon pain, bon vin,
20 bonnes viandes ; puys soy quelque peu esbaudir, coucher et reposer,
pour au lendemain estre frays et alaigres au labeur comme davant. »
Ligne 2. E : bœuf — 1. 4. E : gard — A : veoyd; E : veoid — 1. 5. E : point — E :
dictes — 1. 6. E : point — E : par Bieu — A, E : maie raige — 1. 7. E : corvée — 1. 9.
E : soupper point — 1. 10-21. A, E : Quand j'ay bien comme davant manque
1. Dicton antique. Voir Érasme, yi(ia^«, II, chancre si...» Cf. Estienne, Apologie « Te
8, 84 : Venter auribus caret. vienne le chancre. » (Lacurne). (C.)
2. Type populaire du joueur de gobelets ou 4. Repu de foin (encore usité en Poitou et
de l'escamoteur. Voir 1. II, ch. xvi, n. 83. Berry). VoirSainéan, t. II, p. 249 et 252.
3. Exclamation elliptique ;« Me vienne le 5. Repu de grain. Voir Sainéant, .II,p. 250.
124 LE TIERS LIVRE
a Ainsi font les faulconniers. Quand ilz ont peu * leurs oiseaulx,
ilz ne les font voler sus leurs guorges ' : ilz les laissent enduire ^ sus la
perche. Ce que tresbien entendit le bon pape premier instituteur des
25 jeusnes '.
« Il ordonna qu'on jeusnast jusques à l'heure de nones'°, le reste
du jour feut mis en liberté de repaistre. On temps jadis peu de gens
dipnoient", comme vous diriez les moines et chanoines : aussi bien
n'ont ilz aultre occupation ; tous les jours leur sont festes, et
30 observent diligemment un proverbe claustral, de missa ad mensam^"-,
et ne differeroient seulement, attendans la venue de l'abbé'' pour soy
enfourner à table : là, en baufrant, attendent les moines l'abbé tant
qu'il vouldra, non aultrement ne en aultre condition ; mais tout le
monde souppoit, exceptez quelques resveurs songears, dont est dicte
35 la cène comme cœne, c'est à dire à tous commune ''^.
« Tu le sçaiz bien, frère Jan. Allons mon amy, de par tous les diables,
allons! Mon stomach abboye'^ de maie faim comme un chien. Jectons
Lignes 22-39. A, E -.ainsi font les faulconniers envers Cerberus manque.
6. Repu. Part, passé de paître. geoit pour refréner les haboys de l'estomach,
7. Expression de fauconnerie : se dit d'un mais le soupperestoit copieux. « (C.)
oiseau qui prend son vol immédiatement après 12. Le dîner avait lieu à midi, à l'issue de la
s'être repu, avant que les gorges (pâtures) messe. De là plusieurs dictons du xv^ siècle :
soient digérées (D.). Courte messe et long dîner
8. Digérer (de inducere) sur leur perchoir. C'est la joie au chevalier.
Pour ces termes de fauconnerie, cf. R. E. R.,
X, p. 369. Court sermon et long disner.
9. Cf. Polydore Virgile, De inventoribiis Cf. Le Roux de Lincy, t. II, p. 195. (C.)
reruni,Yl, 3. 13. Cf. Les illustres proverbes, Paris, 1665,
10. Environ 3 heures de l'après-midi (la t. II, p. 51 (Le Roux de Lincy) : « Attendre
neuvième heureaprès le lever du soleil, à l'équi- quelqu'un cow«/c lesmoines attendent Fabbé, c'est-
noxe.) à-dire en disnant, car l'heure du repas est si
11. Dans l'antiquité. Cf. Condillac, Hist. réglée dans les monastères que quand l'heure
Ane, XI, 3 (Litlré) : « Le souper était propre- est sonnée, on se met à table, sans attendre
ment le seul repas des Romains; le matin, sur non pas même le supérieur. » (C.)
le midi, ils ne mangeaient qu'un morceau. » 14. D'après Plutarque.,ProW.5_yw/)05., VIII, 6,
Au 1. 1,ch. XXIII, R. donne à Gargantua un pré- 15. Cf. 1. I, ch. xxiii, 1. 201 : « les haboys
cepte conforme : k Notez icy que son disner de l'estomach » et la citation d'Horace :
estoit sobre et frugal, car tant seulement man- « Cum sale panis latrantetn stowachum leniet. »
CHAPITRE XV 125
luy force souppes'^ en gueule pour l'appaiser, à l'exemple de la Sibylle
envers Cerberus'^ Tu aymes les souppes de prime'^: plus me
40 plaisent les souppes de lévrier '', associées de quelque pièce de labou-
reur salle à neuf leçons.
— Je te entends (respondit frère Jan). Geste métaphore est extraicte
de la marmite claustrale. Le laboureur, c'est le beuf qui laboure ou a
labouré; à neuf leçons, c'est à dire cuyct à perfection.
45 « Car les bons pères de religion, par certaine caballisticque insti-
tution des anciens non escripte, mais baillée de main en main, soy
levans, de mon temps, pour matines, faisoient certains prasambules
notables avant entrer en l'eclise. Fiantoient aux fîantouoirs, pissoient
aux pissouoirs, crachoient aux crachouoirs,toussoient aux toussouoirs
50 mélodieusement, resvoient aux resvoirs, affin de rien immonde ne
porter au service divin. Ces choses faictes, dévotement se transpor-
toient en la saincte chappelle (ainsi estoit en leurs rebus^° nommée
la cuisine claustrale) et dévotement sollicitoient que dès lors feust au
feu le beuf mis pour le desjeuner des religieux frères de Nostre Sei-
55 gneur. Eulx mesmes souvent allumoient le feu soubs la marmite.
« Or est que, matines ayant neuf leçons, plus matin se levoient
Ligne 39. A : aymei — 1. 40. A, E : laurier — A : associée^ — 1. 41. A : léchons —
1. 42. E : f entends — 1. 43. E : ha — 1-44. A : lecions — E : cuid — 1. 45. E :
Cabalistique — 1. 47. E : faisoyent — E : préambules — l. 48. E : Eglise. Fiantoyent
aux fiantoir, pissoyent — 1-49. A : au pissouoir, crachoient au crachouoir, toussaient au
ioussouoir ; E : au pissooir et crachoyent au crachoir, tossoyent au tossoir — 1. 50. E :
resvoyent — A: au resvouoir ; E: au resvoir — E : immunde — I. 51-52. E : transpor-
toyent — A, E : chapelle — A : ainsy — 1. 53. E : cuysine — E : sollicitoyent — E :
fust — 1. 54. A : religieulx — 1. 55. E : allumoyent — E : soubi — 1. 56, A, E : ayans
— A : lecions — E : levoyent
16. Ici au sens de tranche de pain. Cf. 1. I, en donnait selon Le Duchat aux lévriers,
ch. XI, n. 55. mais plutôt une pièce du gibier que chasse le
17. Réminiscence de V Enéide., VI, v. 417- lévrier, c'est-à-dire un beau lièvre. Au 1. IV,
423. ch. Lix, on trouve l'expression : « soupes de
18. Tranches de pain trempées dans du lévrier » (C.)
bouillon, que l'on mangeait dans les couvents à 20. Le mot était nouveau à l'époque de R.
l'heure àç. privie. Cf. 1. I, ch. xxi, n. 21. (C). Il désignait primitivement des devises faites
19. Il faut sans doute entendre, non pas une d'images, puis, d'une façon générale, tout lan-
soupe légère et presque sans pain, comme on gage figuré. Voir Sainéan, t. II, p. 407-410.
126 LE TIERS LIVRE
par raison, plus aussi multiplioient en appétit et altération aux
abboys du parchemin'", que matines estantes ourlées d'une ou trois
leçons seulement. Plus matin se levans, par la dicte caballe, plus tost
éo estoit le beuf au feu; plus y estant, plus cuict restoit ; plus cuict
restant, plus tendre estoit, moins usoit les dens, plus delectoit le
palat, moins grevoit le stomach, plus nourrissoit les bons religieux.
Q.ui est la fin unicque et intention première des fondateurs : en con-
templation de ce qu'ilz ne mangent mie pour vivre, ilz vivent pour
65 manger, et ne ont que leur vie en ce monde. Allons, Panurge.
— A ceste heure (dist Panurge) te ay je entendu, couillon velouté",
couillon claustral et cabalicque. Il me y va du propre cabaP'. Le
sort'\ l'usure et les interestzjepardonne''\ Je mécontente des despens,
puys que tant disertement nous as faict répétition sus le chapitre sin-
70 gulier de la caballe^^ culinaire et monasticque. Allons, Carpalim. Frère
Jan, mon baudrier*^ allons. Bon jour, tous mes bons seigneurs. J'avoys
assez songé pour boyre. Allons ! »
Panurge n'avoit ce mot achevé, quand Epistemon à haulte voix
s'escria, disant :
75 « Chose bien commune et vulguaire entre les humains est le
malheur d aultruy entendre, praevoir, congnoistre et prédire. Mais ô
Ligne 57. A : aussy — E : midtiplioyeut — 1. 58. A, E : aboys — A, E : estatis —
E : troys — 1. 59. A : léchons — 1. 60. E : plus y estant, estant plus cuict — 1. éi. E :
dents — 1. 62. E : palais — E : Vestomach — A : religieulx — 1. 65. A, E : n'ont —
1. 66. E : t'ay entendu — 1. 67. A, E : Caballicque — E : m'y — 1. 69. E : puis — 1. 71.
E : Jean — E : bauldrier — 1. 7S- A, E : vulgaire — 1. 76. E : autruy — E -.prévoir —
E : prédire
21. Aboyer h parchemin est une expression trui, à charge d'un partage dans les bénéfices
qui se rencontre dans Calvin et qui s'applique (Cotgrave.) (C.)
aux chants d'église, les missels, psautiers et 24. Le sort principal, le capital. Cf. ch. v,
autres livres de ce genre étant en parchemin. n. 19.
(P.) 25. Je fais remise.
22. En velours. Au xvie s., le verbe velou- 26. Doctrine mystérieuse. Voir 1. II, prol.
ter signifie tisser du velours. L'expression n. 12.
figurée est analogue àsottbelin. (C.) 27. Ami de cœur, compagnon aussi insépa-
23. Capital. On désignait par cabaî les de- rable que la ceinture où je tiens mon argent,
niers, ou les marchandises, qu'on prenait d'au- (C.)
CHAPITRE XV 127
que chose rare est son malheur propre prédire, congnoistre, przevoir
et entendre! Et que prudentement le figura ^Esope en ses Jpologes''^,
disant chascun homme en ce monde naissant une bezace au coul
80 porter, on sachet de laquelle davant pendent sont les faultes et
malheurs d'aultruy tousjours exposées à nostre veue et congnois-
sance, on sachet darriere pendent sont les faultes et malheurs
propres; et jamais ne sont veues ne entendues, fors de ceulx qui des
cieulx ont le bénévole aspect^^ »
Ligne 77. E : prédire — E : prévoir — 1. 79. E : col — 1. 80. E : au — E : pen-
dant — I. 81. E : autruy . — 1. 82. E : au — E : pendant.
28. Cet apologue d'Esope était populaire au 29. Pour qui les cieux, c'est-à-dire les astres,
xvie s. Cf. Erasme, Ad., 1,6,90: Non videmus sont en position bénévole, favorable. Cf. 1. I,
manticx qiiod in tergo est. R. E. R., VI, 231. ch. xxili, n. 190.
Comment Pantagruel conseille à Panurge de conférer
avecques une sibylle de Panzpust.
Chapitre XVI.
Peu de temps après Pantagruel manda quérir Panurge et luy dist :
5 ce L'amour que je vous porte invétéré par succession de longs temps'
me sollicite de penser à vostre bien et profict. Entendez ma concep-
tion : on m'a dict que à Panzoust ^ près le Crou'ay ^ est une sibylle
tresinsigne, laquelle praedict toutes choses futures ; prenez Epistemon
de compaignie, et vous transportez devers elle et oyez ce que vous
10 dira.
— C'est (dist Epistemon) par adventure une Canidie, une Sagane"*,
une phitonisse et sorcière. Ce que me le faict penser est que celluy
lieu est en ce nom diffamé, qu'il abonde en sorcières plus que ne feist
oncques Thessalie K Je ne iray pas voluntiers. La chose est illicite et
15 défendue en la loy de Moses ^.
Ligne 7. E : qu'à — E : Crolay — I. 8. E : prédit — I. 9. A, E : par devers — 1. 12.
E : celiiy — 1. 13. A, E : ahiinde — E : sorccries — 1. 14. E : )nray — 1. lé. E : sommes
I. Cette « succession de longs temps », si 2. Com., cant. Ile-Bouchard, arrond. Chi-
l'on s'en tient aux données du roman, semble non (Indre-et-Loire). (C.)
se réduire à deux ou trois ans. Tous les événe- 3. Hameau, com. de Panzoult, où se trou-
ments qui se passent à Paris, entre la ren- vait un couvent de Cordeliers. (C.)
contre de la porte Saint-Antoine et l'embar- 4. Canidie et Sagane sont des sorcières
quementà Honfleur, peuvent tenir en quelques qu'Horace montre se livrant à leurs pratiques
mois. (La lettre de Gargantua est du 17 mars et magiques, dans l'Epode V, et dont il parle dans
l'aventure de la dame parisienne du jour de la plusieurs de ses satires. (P.)
Fête-Dieu). La navigation et la conquête de la 5. La Thessalie était, chez les Anciens, le
Dipsodie représentent un an ou deux au plus. pays des sorcières. Erasme explique dans un
Quant au gouvernement de Panurge nous de ses Adages, l, 3, 12, l'expression Thessala
savons qu'il dura quatorze jours. Nous voici mulier, qui consacrait la réputation fâcheuse
loin de la « succession de longs temps ». de cette contrée. (P.)
(C.) 6. Le Deutéronoine défend, en effet (xviii.
CHAPITRE XVI
129
— Nous (dist Pantagruel) ne sommez mie juifz, et n'est chose
confessée ne avérée que elle soit sorcière \ Remettons à vostre retour
le grabeau ^ et belutement ^ de ces matières.
« Que sçavons nous si c'est une unzieme sibylle '°, une seconde
20 Cassandre"? Et ores que sibylle ne feust et de sibylle ne meritast le
nom, quel interest"' encourrez vous, avecques elle confèrent de vostre
perplexité ? Entendu mesmement qu'elle est en existimation de plus
sçavoir, plus entendre que ne porte l'usance ne du pays ne du sexe.
Que nuist sçavoir tousjours et tousjours apprendre, feust ce d'un
25 sot, d'un pot, d'une guedoufle'', d'une moufle, d'une pantoufle ?
c( Vous soubvieigne que Alexandre le grand, ayant obtenu victoire
du roy Darie en Arbelles, prassens ses satrapes quelque foys refusa
audience à un compaignon'"^, puys en vain mille et mille foys s'en
repentit. Il estoit en Perse victorieux, mais tant esloigné de Macedo-
30 nie, son royaulme hsereditaire, que grandement se contristoit par non
Ligne 17. E : fi avérée — A, E : qu'elle — I. 19. A, E : unijesme — I. 20. E : fust
— 1. 21. E : encourei — E : avec — E : conférant — l. 22. E ; que elle est — E : estima-
tion — 1. 23. E : l'usance du pays — 1. 24. E : nuict — A : aprendre — E : fust —
1. 26. E : soubvienne — A ; obtins — 1. 27. E : Arbeles, presens — E : quelques — 1. 28.
E : puis — K,'E : se — I. 29. A : victorieulx — 1. 29-30. — E : Macédoine — 1. 30. A :
héréditaire — E : pour non
10) d'interroger les devins : « nec invenia- sique, la Libyenne, la Delphique, la Cimmé-
tur... qui ariolos sciscitetur... nec incantator, rienne, l'Erythréenne, la Samienne, la Cu-
n^c qui pythones con'iuXa.x .. .1) (y .') mane, l'Hellespontine, la Phrygienne, la Ti-
7. Dans ces consultations, où R. s'efforcera burtine. Le moyen âge chrétien n'en connais-
toujours de rester en dehors des sciences oc- sait qu'une, la Sibylle Erythrée, la terrible pro-
cultes etmême de les combattre, il n'est pas éton- phétesse du Dies irx. Au xv^ et au xvi^ s.,
nant qu'il fasse une distinction entre une sorcière non seulement on représentait les dix sibylles
etune sibylle. On brûlait les sorcières, mais les de Varron, mais on leur adjoignait deux nou-
sibylles avaient leur image sur les porches velles venues pour faire pendant aux douze
des cathédrales, les verrières, les stalles sculp- prophètes. (C)
tées, les livres d'heures. Cf. Mâle, Lart reli- 11. La prophétesse qui prédit la chute de
gieux de la fin du moyen âge, p. 267 et suiv. (C.) Troie. Cf. Virgile, Enéide, 1. II, v, 246. (P.)
8. Criblage, et au figuré : examen minu- 12. Dommage.
tieux. Cf. 1. I, ch. xx, n. 39. 13. Fiole. Cf. 1. II, ch. xvi, n. 67.
9. Blutage. 14. Cette anecdote est rapportée par Lu-
10. Varron distingue dix sibylles : la Fer- cien, 'Pirixdpwv 8i5âoxaXo;, 5.
LE TIERS LIVRE. 17
130 LE TIERS LIVRE
povoir moyen aulcun inventer d'en sçavoir nouvelles, tant à cause
de l'énorme distance des lieux que de l'interposition des grands
fleuves, empeschement des desers et objection des montaignes. En
cestuy estrif'' et soigneux pensement, qui n'estoit petit (car on eust
35 peu son pays et royaulme occuper et là installer roy nouveau et
nouvelle colonie long temps davant que il en eust advertissement
pour y obvier), davant luy se praesenta un homme de Sidoine, mar-
chant périt '^ et de bon sens, mais au reste assez pauvre et de peu
d'apparence, luy denonceant et aff"ermant avoir chemin et moyen
40 inventé, par lequel son pays pourroit de ses victoires Indianes, luy
de Testât de Macedonie et vEgypte, estre en moins de cinq jours asça-
vanté '^ Il estima la promesse tant abhorrente et impossible, qu'oncques
l'aureille prester ne luy voulut, ne donner audience.
« Que luy eust cousté ouyr et entendre ce que l'homme avoit
45 inventé? Qiielle nuisance, quel dommaige eust il encouru pour sça-
voir quel estoit le moyen, quel estoit le chemin que l'homme luy
vouloit demonstrer?
« Nature me semble non sans cause nous avoir formé aureilles
ouvertes, n'y appousant porte ne clousture aulcune, comme a faict
50 es œilz, langue et aultres issues du corps. La cause je cuide estre
affin que tousjours, toutes nuyctz, continuellement puissions ouyr
et par ouye perpétuellement aprendre : car c'est le sens sus tous
aultres plus apte es disciplines. Et peut estre que celluy homme estoit
ange, c'est à dire messagier de Dieu envoyé, comme feut Raphaël à
55 Thobie'^ Trop soubdain le contemna, trop long temps après s'en
repentit.
Ligne 3] . E : aucun — 1. 36. E : devant — A : quil — 1. 37. E devant — E : pré-
senta — I. 38. E, F : petit — E : paovre — 1. 39. E : dénonçant — 1. 40. E ; de manque
— 1. 41. E : Macédoine — 1. 41-42. E : assavanté — 1. 44. A : ouir — 1. 45. E : dom-
mage — 1. 46. E : quel estoit le moyen manque — 1. 49. E : apposant — E : cousture aucune
— E : ha — 1. 50. A, E : yeulx — E : autres yssues — E : cuyde — I. 51. A, E :
nuicti — A : ouir — 1. 52. E : apprendre — 1. 53. E . autres — E : celuy — 1. 54. E : fut
15. Embarras. Archaïsme. Cf. ch. ix, n. 17. 17. Instruit. Archaïsme.
16. Habile ; latinisme, de peritiis, même 18. ' Allusion à un épisode de l'histoire de
sens. Tobie, ni, 25 : « Et missus est angélus Domi-
CHAPITRE XVI
131
— Vous dictez bien, respondit Epistemon, mais ja ne me ferez
entendre que chose beaucoup adventaigeuse soit prendre d'une
femme, et d'une telle femme, en tel pays, conseil et advis.
60 — Je (dist Panurge) me trouve fort bien du conseil des femmes et
mesmement des vieilles. A leur conseil je foys tousjours une selle ou
deux extraordinaires. Mon amy, ce sont vrays chiens de monstre '^
vrays rubricques de droict^°. Et bien proprement parlent ceulx qui les
appellent sages femmes. Ma coustume et mon style est les nommer
65 pr^esages femmes""'. Sages sont elles, car dextrement elles con-
gnoissent, mais je les nomme présages, car divinement elles pras-
voyent et prsedisent certainement toutes choses advenir. Aulcunes-
foys je les appelle non Maunettes^', mais Monettes^', comme la Juno
des Romains. Car de elles tous jours nous viennent admonitions
70 salutaires et profitables. Demandez en à Pythagoras ^■^, Socrates^^
Empedocles^^ et nostre maistre Ortuinus^".
« Ensemble je loue jusques es haulx cieulx l'antique institution
Ligne 57. E : dictes — 1, 58. E : advantageuse — 1. éi. E '. fays — l. 63. A, E : vrayes
— 1. 65. E : présages — 1. 66. E : présages — I. 67. E : prédisent — 1. 67-68. E :
Aucunes foys — 1. 68. E ; nom — E : comme de Juno — 1. 69. A E : d'elles — 1. 70.
E : profictahles
ni sanctus, Raphaël, ut curaret eos ambos qui convient parfaitement à la malpropreté de
quorum uno tempore sunt orationes in cons- certains cuisiniers. (C.)
pectu Domini recitatae. » (P.) 23. D'après Cicéron, De Divinatione, I, 45,
19. Chiens dressés à trouver le gibier et à 101, etMacrobe, Saturn., I, 12. (P.)
l'indiquer au chasseur. Les épagneuls étaient 24. D'après Diogènc Laërce, VIII, i, § 41.
renommés pour la montre. Cf. 1. I, ch. xii, 2;. Allusion au mot de Socrate rapporté
n.46. (C.) dans le Théxtéte de Platon : il se comparait à
20. Les titres de droit, étaient écrits en une sage-femme, parce qu'il accouchait les es-
rouge pour mieux les faire ressortir, d'où leur prits. (P.)
nom de 7-ubriques. (C.) 26. D'après Diogène Laërce, VIII, 2, § 69.
21. L'origine de ce jeu de mots est dans 27. Hardouin de Graës, théologien de Co-
Cicéron, De divinatione, I, 30 : « Sagire tnim, logne. V. 1. II, ch. xii, n. 44. Allusion pro-
sentire acute est ; ex quo sags anus, quia bable au scandale rapporté dans les Epistolse
multa scire volunt... Is igitur, qui ante sagit, obsc. virorum, I, 40 : Ortuinus, au lieu de se
quam oblata res est, dicitur prxsagire, id est contenter de quelque vieille, comme le lui
futura ante sentire. » (P.) conseille son correspondant, avait eu un enfant
22. Ordes. Mal nettes. Au 1. IV, ch. xl, un de la servante du libraire Henri Quentel.
des cuisiniers de la truie s'appelle Mctunet, nom (PO
132 LE TIERS LIVRE
des Germains, les quelz prisoient au poix du sanctuaire ^^ et cordia-
lement reveroient le conseil des vieilles : par leurs advis et responses
75 tant heureusement prosperoient comme les avoient prudentement
receues. Tesmoings la vieille Aurinie^' et la bonne mère Vellede on
temps de Vaspasian.
c( Croyez que vieillesse féminine est tousjours foisonnante en qua-
lité soubeline'°; je vouloys dire sibylline. Allons, par l'ayde, allons
80 par la vertus Dieu, allons ! Adieu, frère Jan ; je te recommande ma
braguete''.
— Bien (dist Epistemon) : je vous suivray, protestant que si j'ay
advertissement qu'elle use de sort ou enchantement en ses responses,
je vous laisseray à la porte et plus de moy acompaigné ne serez. »
Ligne 73. E : prisoyent — 1. 74. E : revcroyent — A : responces — 1. 76. A : rec\eues
— E : au — 1. 77. E : Vaspasien — 1. 79. E : voulais — I. 80. E : veriu Bieu — A, E :
A Dieu — E ; Jean — 1. 81. A, E : braguette — 1. 82. E : suyvray — 1. 83. A : responces
28. Expression biblique : l'étalon des poids olim Auritiiam et complures alias venerati
était conservé dans le sanctuaire. Cf. Exode, sunt. » (P.)
XXX, 24 : « Casiae autem quingentos siclos 30. En finesse exquise. Cf. ch. m, n. 25.
M pondère sanctuarii, olei de olivetis mensu- Le jeu de mots se comprend d'autant mieux
ram hin. )> R. E. R., Vin, 30s. (C.) quesib3'lle se prononçait sebille au moyen âge
29. Emprunté à Tacite, Germanie, 8 : « Vi- (encore dans Coquillart). R. E. R., X, 475. (C.)
dimus, sub divo Vespasiano, Velledam diu 31. Panurge s'était séparé de sa belle et
apud plerosque numinis loco habitam ; sed et magnifique braguette, ch. vu, 1. 18.
Comment Panurge parle à la sibylle de PanT^oust.
Chapitre XVII.
Leur chemin feut de troys journées '. La treizième, à la croppe de
une montaigne ^ soubs un grand et ample chastaignier % leurs feut
5 monstrée la maison de la vaticinatrice. Sans difficulté ilz entrèrent en
la case chaumine ■^, mal bastie, mal meublée, toute enfumée.
a Baste (dist Epistemon)! Heraclitus, grand scotiste ^ et ténébreux
philosophe, ne s'estonna entrant en maison semblable, exposant à ses
Ligne 3. E : fut — A, E : six journées — A :La ^epiiesme; E : Le septiesme — 1. 3-4.
A, E : d'une — 1. 4. E : souh\ — E ; chastaigner — E : fut
1. La distance qui sépare Panzoult de la
région où l'on peut situer Thélème ne dé-
passe pas cinq ou six lieues. Si R. eût voulu
se montrer précis, il aurait dû écrire : « une
journée de marche », même en tenant compte
du mauvais état des voies de communication.
Mais la méthode de grossissement qu'il a lar-
gement employée dans la guerre picrocholine
reparaît ici avec la même fantaisie. (C.)
2. Panzoult est situé au pied des coteaux qui
dominent le cours de la Vienne. R. les grossit
complaisamment pour en faire une montagne.
C'est dans leur flanc que s'ouvre le réduit dési-
gné de nos jours aux curieux sous le nom de
grotte de la Sibylle et reproduit R. E. R., VIII,
208. (C.)
3. Cet arbre, essence silicole, n'est pas com-
mun enTouraine. lly en a cependant quelques-
uns à Panzoult et à Cravant, région sablon-
neuse, gréseuse, avec plaques d'argiles à
silex.
4. Maisonnette couverte de chaume. Cette
particularité doit faire écarter la prétendue
grotte de la sibylle que l'on montre à Pan-
zoult et qui n'est autre qu'un des innombrables
abris creusés dans les coteaux de la Touraine.
La célébrité du roman a créé la légende, sans
doute au xviie s. Bouchereau, l'auteur des
notes publiées R. E. R., III, 405, et qui n'a été
bien inspiré que pour l'identification de Picro-
chole avec Gaucher de Sainte-Marthe, se con-
tente de dire : « Pensoust est un vilaige près
du dit lieu [Chinon], auquel lieu y avoit une
femme qui bailloit des herbes pour guarir la
fiebvre. » On trouverait, à ce compte, des
sibylles dans bien des villages de la Touraine
ou du Poitou. (C.)
5. R. prend Duns Scot pour le type du
philosophe obscur (voir 1. I, ch. vu, n. 11) et
traduit par 5co//j/e le mot grec oxoTJtvd;, obscur,
surnom d'Heraclite. « Heraclitus, cognomen-
to qui axoTêtvoç perhibctur, quia de natura ni-
134 LE TIERS LIVRE
sectateurs et disciples que là aussi bien residoient les dieux comme
To en palais pleins de délices. Et croy que telle estoit la case de la tant
célébrée Hecale, lors qu'elle y festoya le jeune Theseus ^; telle aussi
celle de Hireus ou Œnopion, en laquelle Juppiter, Neptune et Mer-
cure ensemble ne prindrent à desdaing entrer, repaistre et loger ; en
laquelle officialement ^ pour l'escot forgèrent Orion. »
15 Au coing de la cheminée trouvèrent la vieille.
c( Elle est (s'escria Epistemon) vraye sibylle et vray protraict naïf-
vement repraesenté par -r, -aol'j.ivzI de Homère ^ »
La vieille estoit mal en poinct, mal vestue, mal nourrie, edentée,
chassieuse', courbassée, roupieuse, languoureuse, et faisoit un potaige
20 de choux verds avecques une couane de lard jausne et un vieil
savorados'°.
« Verd et bleu (dist Epistemon), nous avons failly! Nous ne aurons
d'elle responce aulcune, car nous n'avons le rameau d'or".
Ligne 9. A : aussy — 1. 10-12. K,E:de la tant... celle de manque — 1. 12. E : Jupi-
ter— 1. 13. E : desdain — A, E : et en — I. 17. E : représenté — E : Thi Kaminoi — 1. 19.
A, E : langoureuse — 1. 20. A, E : choulx — E : avec — E : viel — 1. 23 . E : response aucune
mis obscure memoravit. » Cicéron, Definihus, 8. Odyssée, ch. xviii, v. 27. C'est le men-
II. S> § 15- « 2/.o-£ivoç dictus est, id est tene- diant Irus qui dans ce passage compare Ulysse
bricosus », dit Erasme, Apophtepnata, VIII, à une vieille femme au coin de son foyer :
R. E. R.,Yl, 378. (P.) Yp-/.tx.a;aivoïIao;. (P.)
6. D'après Plutarque, Vie de Thésée, 14, 9. De chassie, chacie, lippitudo. Humeur
Hécalé était une pauvre vieille de l'Attique, onctueuse, jaunâtre, sécrétée sur le bord des
chez qui Thésée reçut l'hospitalité en sa jeu- paupières parles glandes de Meibomius, et par-
nesse et qu'il combla d'honneurs après qu'elle ticulièrement abondante chez les enfants lym-
fut morte (P.) phatiques et les vieillards atteints de blépharite
7. Adverbe plaisamment forgé par R., sur chronique. (D.)
officiai, vase de nuit (voirl. I, ch. ix, 1- 49 : 10. Sans doute le même terme que savou-
un pot à pisser, c'est un officiai), pour rappeler ret, gros os de bœuf ou de porc salé qu'on
un détail singulier de l'anecdote à laquelle il met dans le pot pour donner du goût au
fait allusion : c'est de leur urine que Jupiter, bouillon. Les pauvres gens, comme la sibylle,
Neptune et Mercure forgèrent Orion (de oùpeïv, le faisaient servir plusieurs fois. (C.)
uriner) pour remercier Hireus, ou Oenopion, 11. Dont la Sibylle de Cumes ordonne à
de son hospitalité. Voir Ovide, Fastes, Y, 499- Enée de se munir pour pénétrer dans le
536 et Servius, commentaire sur V Enéide, I, royaume de Proserpine, Enéide, 1. VI, v. 136.
SÎS(P-) ' (P-)
CHAPITRE XVII
M5
— Je y ay (respondit Panurge) pourveu. Je l'ay ici dedans ma
25 gibbesierre en une verge d'or'^ acompaigné de beaulx et joyeulx
carolus''. »
Ces motz dictz, Panurge la salua profondement, luy prassenta six
langues de beuf fumées, un grand pot beurrier plein de coscotons '^ un
bourrabaquin '5 guarny de brevaige, une couille de bélier'^ pleine de
30 carolus nouvellement forgez''', en fin avecques profonde révérence
luy mist on doigt médical '^ une verge d'or bien belle, en laquelle estoit
une crapaudine'9 de Beusse^° magnificquement enchâssée. Puys
Ligne 24. E : J'ay — A, E : /Vj' — 1. 25. A, E : gibbessiere — E : d'or massif accom-
paigné — 1. 27. E : salua — A : projundement — E : représenta — 1. 28. A, E : plain —
I. 29. E : bwvage — 31. 1. E : aw doigt — 1. 32. E : magnifiquement — E : Pttis
12. Bague unie, ou jonc.
13. Monnaie blanche valant dix deniers,
frappée d'un K, initiale de Carolus (Charles
VIII). Cf. 1. I, ch. XLV, n. 51.
14. Couscous, mets arabe. Cf. 1. I,
ch. XXXVII, n. 35.
15. Un flacon, dont la forme est indiquée
par cette comparaison du ch. xxx du 1. IV :
« le boyau cuUier, comme un hourrabaquin
monachal. » (P.)
16. Ce trait est emprunté à l'antiquité. Fes-
tus et Pedianus rapportent que les Romains
faisaient leurs bourses à argent de la peau qui
enveloppe les testicules du bélier, sans doute
par allusion à la fable delà toison d'or. Au 1. I,
ch. VIII, 1. 65, la bourse de Gargantua « fut
faicte de la couille d'un oriflant. » (C.)
17. Frappés. Cf. Froissard, II, m, 36 :
« On forge en France les florins de quoi vous
serez payés. » Faire de la fausse monnaie se
disait : forger à faux-coins. (C.)
18. L'annulaire : di^itus medicus ; digitus
medicinalis (Macrobe) ; doigt médicinal (G.
Bouchet). « De toute antiquité, dit Bouchet,
ce doigt... avoit esté honoré avec un anneau
d'or, et pour ce appelé digitus annularls. »
C'est donc à ce doigt que l'on passait, lors de
la réception des nouveaux docteurs de Mont-
pellier, l'anneau d'or qui est, dit R. « le signe
antique de noblesse ». Mais on l'appelait aussi
doigt médical « à cause d'une artère qui vient
du cœur, y ayant telle affinité par ceste artère
du cœur à cest doigt qu'il ne peut endurer au-
cune poison. Et voilà pourquoy nous meslons
nos médecines avec ce doigt plutost qu'avec les
autres. » G. Bouchet, Sérées, t. II, p. 202. (D.)
19. Crapaud'me, bu fonites, pierre que l'on di-
sait tirée de la tête du crapaud ; ce n'est qu'en
1723 que Jussieu en démontra l'analogie
avec les dents de certains poissons qu'il croyait
encore actuels. Mais d'autres auteurs ran-
geaient déjà la crapaudine parmi les glosso-
pêtres ou dents fossiles, et ce sont en eff'et des
dents broyantes de poissons ganoïdes de l'ère
secondaire. Mais R. parle-t-il de celles-là ?
Bien que la en* de Beuxes (Vienne, arrond. de
Loudun) soit située sur le terrain cénomanien,
d'où les ganoïdes fossiles ne sont pas absents,
elle n'est pas caractérisée par une abondance
particulière de ces pétrifications. Il fait plutôt
allusion à la présence de nombreux batraciens
dans cette contrée humide et buissonneuse ; or,
la superstition populaire empruntait à ces ani-
maux quelques osselets (grains de crapaud,
de grenouille), comme talismans, voire comme
bézoards, ainsi qu'il apparaît dans les Serées de
136 LE TIERS LIVRE
en briefves parolles luy exposa le motif de sa venue, la priant cour-
toisement luy dire son advis et bonne fortune de son mariage entre-
35 prins.
La vieille resta quelque temps en silence, pensive et richinante*' des
dens, puys s'assist sur le cul d'un boisseau, print en ses mains troys
vieulx fuseaulx, les tourna et vira entre ses doigtz en diverses
manières ; puys esprouva leurs poinctes, le plus poinctu retint en
40 main, les deux aultres jecta soubs une pille" à mil.
Après print ses devidoueres''', et par neuf foys les tourna; au neuf-
vieme tour consydera sans plus toucher le mouvement des devidoueres
et attendit leur repous perfaict.
Depuys je veidz qu'elle deschaussa un de ses esclos (nous les nom-
45 mons sabotz), mist son davantau*'^ sus sa teste, comme les presbtres
mettent leur amict''^ quand ils veulent messe chanter, puys avecques
un antique tissu riolé'^piolé''^ le lia soubs la guorge. Ainsi affeublée,
Ligne 34. A : advys — 1. 36. A : rechignant — E : rechinant — 1. 37. E : puis —
E : trois — 1. 39. E : puis — E : leur — 1. 40. E : autres — E : soubi — 1. 41 . A, E :
En après — E : dévidoir es — E : fois — I. 41-42. A : neufviesme ; E : neufesme — 1. 42.
E : considéra — É : dévidoir es — 1. 43. E : repos parfaict — 1. 44. E : Depuis —
1, 45. E : sabothei — E : davanteau — 1. 46. A, "E : il\ — E : veulent — E : pius —
1. 47. E : anticque — E : piolê manque — E : souhi_ — E : gorge — E : affublée
G. Bouchet (Lyon, Rigaud, 161 5, L II, magique chez les Anciens. Voir Horace, £'/0(i«
p. 188). Les Anciens attribuaient déjà à la 17,7, et Properce, IV, 6, 26. (P.)
crapaudine des vertus alexitères ; on l'em- 24. Tablier. Forme angevine, correspon-
ployait au moyen âge pour l'épreuve des bois- dant au poitevin devanteau, encore en usage.
sons suspectes ; et, montée en bague, elle pré- V. Sainéan, t. II, p. 169.
servait de la fièvre quarte. (D.) 25. Uaniict, linge bénit dont les prêtres
20. Beuxes, com.cant. de Loudun (Vienne). couvrent leurs épaules pour dire la messe, se
Cf. 1. I, ch. VI, n. 42. Les crapaudines de mettait sur la tête, rite conservé par certains
Beuxe (prononcez Beusse) n'ont laissé aucune ordres religieux. Cf. Villon, Test.,v. 386:
trace, mais le voyageur Zinzerling, qui visita le D'aubes vestus, d'amy coeffez. (C.)
Poitou en 1612, parle de petites pierres con- 26. Nué, teint de diverses couleurs, bariolé.
nues sous le nom de « diamants de Chatelle- Cf. Paré, XXIII, 25 (Littré) : « ayant des
rault » qui paraissent s'en rapprocher. (C.) taches séparées les unes des autres, riolées,
21. Rechignante. piolées, c'est-à-dire de diverses couleurs,
22. Mortier à piler le millet. (C.) comme un tapis velu. » (C.)
23. Les fuseaux figurent dans l'appareil 27. Bigarré. Archaïsme, qui se rencontre
CHAPITRE XVII 137
tira un grand traict du bourrabaquin, print de la couille beliniere
trois carolus, les mist en trois coques de noix'^ et les posa sus le cul
50 d'un pot à plume *9; feist trois tours de balay par la cheminée, jecta on
feu demy fagot de bruiere'" et un rameau de laurier sec. Le consydera
brusler en silence, et veid que bruslant ne faisoit grislement ne bruyl
aulcun.
Adoncques s'escria espovantablement, sonnant entre les dens
55 quelques motz barbares et d'estrange termination, de mode que
Panurge dist à Epistemon :
ce Par la vertus Dieu, je tremble; je croy que je suys charmé '', elle
ne parle poinct Christian ''. Voyez comment elle me semble de quatre
empans^' plus grande que n'estoit lors qu'elle se capitonna de son
60 davantau''^. Que signifie ce remument de badiguoinces ? Que prétend
cestejectigation'5 des espaulles? A quelle fin fredonne elle des babines,
comme un cinge démembrant escrevisses? Les aureilles me cornent ;
il m'est advis que je oy Proserpine'^ bruyante ; les diables bien toust
Ligne 48. E : horrahaquin. — I. 49. A : troys carolus — A, E : troys coques — 1. 50.
A, E : troys — 1. 50-51. E : au jeu — 1. 51. E : considéra — 1. 52. A : veyd — 1. 53.
E : aucun — 1. 54. E: espoveniablemeni — E : denti — 1. 55. E: termination du monde
— 1. 57. E : vertu bieu — E : suis — 1. 57-62. A, E : elle ne parle... escrevisses
manque — 1. 63. A : advys — A, E : bruyant — A : tost — 1. 63-64. E : les diables
en place bien tost sortiront
encore chez Ronsard et Bail. Voir Sainéan, divinatrice : « Apollo myricos vaks sanxit prœ-
t. II, p. 117. nunfiare niortalibus ftitura », dit Caelius Rho-
28. Chez les Anciens, les noix jouaient un diginus, Antiq. lect., 1. VII, c. 29. (Dj
rôle dans les cérémonies nuptiales. Voir Pline, 51. Enchanté, ensorcelé.
H. N., XV, 24. La noix, dit Philon, enfermée 52. Elle ne parle pas un langage usité parmi
dans sa coque, est la vertu bien gardée. Peut- les chrétiens. Cf. 1. II, ch. ix, n. 36.
être la noix ouverte, et la coque vide, indique- 33. Mesure de près d'un mètre. Cf. 1. I,
t-elle le contraire et annonce-t-elle que Panurge ch. xix, n. 14.
sera trompé. (D.) 34. Tablier; terme tourangeau.
29. Grand pot où l'on mettait les plus fines 55. Remuement, sens du latin jaclatio.
plumes des volailles pour la literie. L'usage 36. Comme dans les mystères, Panurge
s'en est conservé en Poitou et en Saintonge. fait de Proserpine l'épouse de Lucifer. L'enfer
(C.) païen se mêle à l'enfer chrétien. Voir R. E. R.,
30. Les Anciens tenaient la bruyère pour IX, 26. (C.)
LE TIERS LIVRE. l8
M 8 LE TIERS LIVRE
en place sortiront. O les laydes bestes! Fuyons. Serpe Dieu'', je meurs
65 de paour. Je n'ayme poinct les diables. Hz me faschent et sont mal
plaisans. Fuyons,
« Adieu ma Dame, grand mercy de vos biens. Je ne me mariray
poinct, non. Je y renonce dès à présent comme allors. »
Ainsi commençoitescamper'^ delà chambre, mais la vieilleanticipa'',
70 tenente le fuseau en sa main, et sortit en un courtil'*° prés sa maison.
Là estoit un sycomore-»' antique : elle l'escrousla''^ par trois foys et
sus huyctfeueilles qui en tombèrent, sommairement avecques le fuseau
escrivit quelques briefz vers^*'. Puys les jecta au vent et leurs dist :
a Allez les chercher si voulez, trouvez les si povez : le sort fatal de
75 vostre mariage y est escript. »
Ces parolles dictes, se retira en sa tesniere, et sus le perron de la
porte se recoursa'^'' robbe, cotte et chemise jusques aux escelles et
leurs monstroit son cul.
Panurge l'aperceut, et dist à Epistemon : « Par le sambre guoy»' de
80 boys, voy là le trou de la Sibylle '^^ »
Ligne 65. E : point — 1. 67. A, E : ^ Dieu — E : marieray — 1. 68. E : point — A :
apresent; E : àpresent — 1. 69. A : comtnencxpit — 1. 70. A, E : tenant — E : en la main
— E : courtil ou vergier près — 1. 71. A, E : troys — E : fois — \. 72. E : huict fueilles
— E : avec — 1. 73. E : escripvit — E : puis — 1. 74. E : pouvez — 1. 76. A : dicter — 1.
80. E : voila — E : Sibylle, là ou plusieurs ont esté perii, pour y aller veoir ; fuye\ ce trou.
37. Parle serpent de Dieu (le diable). Cf. sans souci de la géographie botanique, et parce
1. II, ch. XVII, n. 26, et Sainéan, t. II, p. 344. que la sycomancie antique employait les feuilles
58 Décamper. du figuier. (D.)
39. Prit les devants. 42- Secoua.
T j- /- j/.» -1 ' 43- La Sibvlle de Cumes écrivait les oracles,
40. Jardm, verger. Ce détail s oppose en- ^' r -n • •
core à l'identification de la prétendue grotte
en vers, sur des feuilles que pouvaient disper-
ser les vents (rapidis ludibria ventis). Voir
de Panzoult avec la case de la sibylle. Voir -.r. ., -^ .-. T-sr ..^ in . ^ -c _
■' Virgile, Enetde, IV, 443, VI, 74, et Erasme,
supra, n. 4. (C). Adages, I, 7, 91 : Sibyllx folium : « Cumanae
41. On a donné le nom de sycomore : i» au Sibyllse mos erat... in palmarum foliis oracula
Melia a:{edarach, L., ou arbre de patience ; 2° scribere. » (P.)
à l'érable sycomore ou faux sycomore, Acer J4. Se retroussa. Cf. Prol., n. 107.
pseudo-platanus, L. (Acérinée), spontané en 45. Atténuation de : Par le sang de Dieu.
France; 3° au figuier de Pharaon, Ficus syco- Voir Sainéan, t. II, p. 351.
morus, L.,du Levant. R. a visé probablement 46. Dont il est parlé dans Virgile, Enéide,
ici ce dernier, l'introduisant en terre poitevine 1. VI, v. 10 :
CHAPITRE XVII 139
Soubdain elle barra '^^ sus soy la porte; depuys ne feut veue.
Hz coururent après les feueilles et les recuillerent, mais non sans
grand labeur, car le vent les avoit esquartées par les buissons de la
vallée. Et les ordonnans'^^ lune après l'aultre, trouvèrent ceste sen-
85 tence en mètres^? ;
T'esgoussera ^°
de renom.
Engroissera
de toy non.
90 Te sugsera
le bon bout.
T'escorchera
mais non tout.
Ligne 81. E : depuis — 1. 82. E : fueilles — E : recuillirent — 1. 83. A :
eschartées ; E : escarUes — E : huyssom — 1. 84. E : autre — 1. 88. E : engrossera — 1. 90.
E : succera.
Horrendaeque procul sécréta Sibyllœ 48. Mettant en ordre.
Antrum immane petit. (P.) 49- Vers. Il y a huit vers, soit un vers par
47. Ferma avec une barre. L'expression feuille de sycomore.
s'emploie encore couramment en Poitou pour 50. Ecossera. Encore usité dans les patois
fermer une porte à clef ou au verrou (C). (Poitou, Saintonge). (C.)
Comment Pantagruel et Panurge diversement exposent
les vers de la Sibylle de Pan\oust.
Chapitre XVIII.
Les feueilles recuillies, retournèrent Epistemon et Panurge en la
5 Court de Pantagruel, part joyeulx, part faschez. Joyeulx, pour le
retour ; faschez, pour le travail du chemin, lequel trouvèrent rabo-
teux, pierreux et mal ordonné.
De leur voyage feirent ample raport à Pantagruel et de Testât de
la Sibvlle. En fin luy pragsenterent les feueilles de sycomore, et
lo monstrerent l'escripture en petitz vers.
Pantagruel, avoir leu le totaige ', dist à Panurge en souspirant :
« Vous estez bien en poinct. La prophétie de la Sibylle apertement
expose ce que jà nous estoit dénoté tant par les sors virgilianes que
par vos propres songes, c'est que par vostre femme serez deshonoré ;
15 que elle vous fera coqu, se abandonnant à aultruy, et par aultruy
devenent grosse ; que elle vous desrobbera par quelque bonne partie
et qu'elle vous battera, escorchant et meurtrissant quelque membre
du corps.
— Vous entendez autant (respondit Panurge) en exposition de
20 ces récentes prophéties, comme faict truye en espices '. Ne vous des-
plaise si je le diz, car je me sens un peu fasché. Le contraire est
véritable. Prenez bien mes motz.
Ligne 4. E\ Jueuilles recueillies — 1. 5. £ : joyeux — 1. 9. E : présentèrent les fueilles
— 1. II. E : après avoir leu le foulaige — l. 12. E : estes — 1. 15. E : Vergilianes —
1. 14. E : vo-^ — 1. 15. A, E: quelle — E : coquu, s' abandonnant — E : autruy — 1. 16.
E : devenant — E : quelle — E : desrohcra — 1. 17. E : battra — 1. 21. E : <(y
I. Total.Mot créé par R. Voir Sainéan, t. II, p. 357.
p. I II. Sur cette forme syntaxique, voir Huguet, 2. Dragées, confitures. On dit encore en Poi
CHAPITRE XVIII 141
« La vieille dict : ainsi comme la febve n'est veue se elle ne est
esgoussée, aussi ma vertus et ma perfection jamais ne seroit mise en
25 renom, si marié je n'estoys. Quantes foys vous ay je ouy disant que
le magistrat' et l'office descœuvre l'homme^ et mect en évidence ce
qu'il avoit dedans le jabot ? C'est à dire que lors on congnoist certai-
nement quel est le personaige et combien il vault, quand il est appelé
au maniment des affaires. Paravant, sçavoir est estant l'homme en
30 son privé, on ne sçait pour certain quel il est, non plus que d'une
febve en gousse. Voylà quant au premier article. Aultrement vouldriez
vous maintenir que l'honneur et bon renom d'un homme de bien
pendist au cul d'une putain ?
« Le second dict : ma femme engroissera (entendez icy la prime
35 félicité de mariage), mais non de moy. CorBieu^ je le croy. Ce sera
d'un beau petit enfantelet qu'elle sera grosse. Je l'ayme desjà tout
plein, et jà en suys tout assoty. Ce sera mon petit bedault^ Fasche-
rie du monde tant grande et véhémente n'entrera désormais à mon
esprit, que je ne passe, seulement le voyant et le oyant jargonner en
40 son jargonnoys puéril. Et benoiste soit la vieille ! Je luy veulx vray-
bis constituer en Salmigondinois quelque bonne rente, non courante '
Ligne 23. E : scelle — A, E : nest — 1, 24. A : aussy — E : vertu — 1. 26. E : des-
coiivre — 1. 27. E : cognoist — 1. 28. A, E : personnaige — I, 29. E : maniement — A,
E : Ail paravant — 1. 51. E : quand — E : Autrement — 1. 33. E : co/ — I- 34- E :
engrossera — 1. 35. A: Cor Dieu ; E : Corbieu — 1. 36. E : beau manque — 1. 37. E :
suis — 1. 41 A : Salmigondinoys ; E : Salmygondinois .
tou :« C'est donner des confitures à un goret. » 5. Euphémisme, pour Corps Dieu : ^zx le
5. L'office public; du latin magistratus, Corps de Dieu.
même sens. 6. Mon petit veau. Conservé en Poitou sous
4. R. paraphrase ici le commentaire d'E- la forme : bedet.
rasme sxxrV Adage : 'Ap/T) tôv av8pa ôetxvuj'.v ; 7. Rente viagère : « Il y a aussi des rentes
magistratus virum indicat (I, 10, 76) : « In vi- viagères qui ne sont qu'à vie et qui s'éteignent
ta privata vix satis perspici posse mores et inge- par la mort de celui au profit de qui elles sont
nium hominis. Verumsi committas imperium, constituées... on appelle aussi ces rentes en
ut quod libeat, idem liceat, tum demum ap- plusieurs lieux rentes courantes ou volages. »
parère quo sit animo. » (P.) (Trévoux). (C.)
142 LE TIERS LIVRE
comme bacheliers insensez ^ mais assise ^ comme beaulx docteurs
regens. Aultrement vouldriez vous que ma femme dedans ses flans me
portast, me conceust, me enfantast, et qu'on dist : « Panurge est un
4S second Bacchus. Il est deux foys né '°. Il est rené, comme feut Hippo-
lytus", comme feut Proteus, une foys de Thetis et secondement de
la mère du philosophe Apollonius '% comme feurent les deuxPalices ''
près le fleuve Symethos en Sicile. Sa femme estoit grosse de luy. En
luy est renouvellée l'antique palintocie "" des Megariens et la palin-
30 genesie '> de Democritus? » Erreur, ne m'en parlez jamais.
(( Le tiers dict : ma femme me sugsera le bon bout. Je m'y dispose.
Vous entendez assez que c'est le baston à un bout qui me pend entre
les jambes. Je vous jure et promectz que tousjours le maintiendray
succuUentet bien avitaillé '^. Elle ne me le sugsera poinct en vain. Eter-
55 nellement y sera le petit picotin '\ ou mieulx. Vous exposez allegoric-
Ligne 43. E : Autrement — 1- 44- A : concieust — 1. 45-46. A, E : comme feut Hippo-
lytus manque — 1. 46. E : Thetys — 1. 47. E : furent — l. 48. E : près du — 1, 5 1. E :
succera — 1. 53. E: promect — 1. 54. A, E : succulent — E : succera — E : en vain, certes
8. Jeu de mots sur bacheliers courants. Cf. ceinte, eut une vision : un dieu lui apparut.
1. V, ch. XXVI : « un bachelier courant ». On Elle lui demanda qui elle mettrait au monde,
donnait ce titre aux écoliers qui étaient char- Il répondit : Moi, et se nomma : Protée, le
gés d'un cours (cursus). Cf. Érasme Ad., II, dieu égyptien. (P.)
5, 98 : Esernius cum Pacidiano (sub fine) : I3- D'après Macrobe, Saturnales, V, 19,
Nam Servita theologiae baccalaureus erat, la nymphe Thalie fut cachée par Jupiter dans
currens ceu sedens, formatus an mox fornian- lé sein de la terre, jusqu'au jour où, sou enfan-
dus, incertum. » Baccalaureus cursor prêtait tement étant proche et, la terre s'entr 'ouvrant,
évidemment à un rapprochement avec bâche- elle accoucha des deux Palices (dejiaXiv rxeiv,
lier coureur. (P. C.) d'après Servius, sur l'.É'H^ïi^, 1. IX, v. 581). (P.)
9. Perpétuelle, comme la rente foncière. M- Le mot est pris ici par Panurge au sens
10. Né d'abord d'une mortelle, Sémélé, puis de seconde naissance. Mais c'est un jeu de
de la cuisse de Jupiter, dans laquelle il avait été mots. Dans le passage de Plutarque, Quaesi.
enfermé. graec, 18, 29 j D, où il est question de la palin-
11. Esculape rendit la vie à Hippolyte, tué tocie des Mégariens, ce mot a le sens de récu-
par ses coursiers. Diane le fit sortir des enfers pération d'intérêts : de râX-.v, en retour, et to'xoî,
sous un nuage, et l'ayant rendu à la lumière qui signifie à la fois enfantement et intérêts. (P.)
changea les traits de son visage et lui fit porter 1 5- Renaissance. V. Cicéron, De finibus, 1,6,
le nom de Virbius, comme si on disait deux et De natura Deorum, I, 26.
fois homme. Cf. Enéide, 1. VII, v. 766-777. 16. Pourvu de victuailles. Cf. 1. I, ch. viii,
12. Apollonius de Tyane. Philostrate, I, 4, n- 48.
rapporte que la mère d'Apollonius étant en- 17. La mesure d'avoine, sens libre qui dé-
CHAPITRE XVIII 143
quement ce lieu et le interprétez à larrecin et furt. Je loue l'exposi-
tion, l'allégorie me plaist, mais non à vostre sens. Peut estre que l'affec-
tion syncere que me portez vous tire en partie adverse et refraictaire,
comme disent les clercs chose merveilleusement crainctive estre
60 amour, et jamais le bon amour ne estre sans craincte '^ Mais (scelon
mon jugement) en vous mesmes vous entendez que furt" en ce pas-
saige, comme en tant d'aultres des scripteurs latins et antiques,
signifie le doulx fruict de amourettes, lequel veult Venus estre secrè-
tement et furtivement cuilly. Pourquoy, par vostre foy? Pour ce que
65 la chosette '° faicte à l'emblée '\ entre deux huys, à travers les degrez,
darriere la tapisserie, en tapinois, sus un fagot desroté "% plus plaist à
la déesse de Cypre, (et en suys là, sans praejudicede meilleur advis)
que faicte en veue du soleil, à la cynique '', ou entre les precieulx
conopées '^ entre les courtines dorées, à longs intervalles, à plein
Ligne 57. E : plait — 1. 58. A : refractaire — 1. 59. E : clers — 1. éo. E : n' estre —
selon— 1. 62. E : autres — 1. 63. E : doutx manque — E : d'amourettes — 1. 63-64. E :
secrettement — 1. 65. E : assemblée — 1. 66. E : derrière — 1. 67. E : suis — E : préju-
dice — 1. 68. E : précieux — 1. 69. E : long intervalle
coule de chevaucher, employé pour désigner 20. La bagatelle. Cf. Gratien du Pont, Coii-
l'acte vénérien. Cf. Coquillart, H, 41, Droits lioverses, fol. 4-^ :
nouveaux : Parmi les champs il te fait la chosette
Beau sire, se la créature Pour son plaisir ; dedans une logette
Prent tous les jours de son mari Charnellement avec toy eut affaire. (C)
Le picotin à grant mesure, ^i. A la dérobée. Cf. Marot, Métamorphoses,
Fait il mal ? j_ Uj^ p. 223 :
et Marot, t. H, p. 188 : jà, ce dit-il, ne sçaura mon épouse
En entrant en un jardin Ce coup d'emblée et n'en sera jalouse.
Je trouvay Guillot Martin ^ ■''
Avecques s'amye Heleine, ^a. Délié. Le mot est encore usité en Poi-
Qui vouloit pour son butin ^^^ -^a riotte est le lien 'd'osier ou de bois
Son heau petit picotin, flexible qui attache un fagot. (C.)
Non pas d'orge ni d'aveine. (C.) 23. R. songe au mot de Diogéne : « Rem
18. Parmi les « clercs » allégués ici, citons habere cum uxore malum non est, ergo in pu-
Ovide, //eVoïde5, l, 22 : blico malum non est », rapporté par Érasme,
Res est solliciti plena timoris amor. (P.) Apophtegmala, 30/]. Cf. R.E.R., IV, 376.
19. Vol : latinisme, dtfurtum, même sens. 24. Pavillons de lit, dont se servaient les An-
144
LE TIERS LIVRE
70 guogo '', avec un esmouchail ^* de soye cramoisine et un panache de
plumes indicques chassant les mousches d'autour, et la femelle s'es-
curante les dens avecques un brin de paille qu'elle, ce pendent, auroit
desraché ^' du fond de la paillasse. Aultrement vouldriez vous dire
qu'elle me desrobbast en sugsant, comme on avalle les huytres en
75 escalle '^ et comme les femmes de Cilicie (tesmoing Dioscorides)
cuillent la graine de alkermes "' ? Erreur. Qui desrobbe ne sugse,
mais gruppe '° ; ne avalle, mais emballe'', ravist et joue de passe
passe '^
« Le quart dict : ma femme me l'escorchera, mais non tout. O le
80 beau mot! Vous l'interprétez à batterie et meurtrissure. C'est bien à
propous truelle. Dieu te guard de mal, masson ''.Je vous supply, levez
un peu vos espritz de terriene pensée en contemplation haultaine
des merveilles de Nature : et icy condemnez vous vous mesmes pour
Ligne 70. E : cramoysitie — E : pevache — 1. 71. E : chassans — 1. 71-72. A, E :
s'escurattt — 1. 72. E : ce pendant — 1. 73. E : Autrement — 1. 74. E : desrohast — E :
succant — I. 75. E : escaille — 1. 76. E : succe — 1. 77. E : ravit — I. 81. E ; propos
— E : oarâ — 1. 82. E : î'O" — E : terrienne
ciens pour se garantir des moucherons ; en grec
•/.wvw-ï'.ov. (C.)
25. A son aise. Cf. Ch. d'Orléans, Omnson
(Littré) :
Mieux amassent à gogo
Gésir sur molz coussinés. (C.)
26. Chasse-mouche.
27. Arraché. Archaïsme, encore usuel dans
le Poitou et le Berr>\ Sainéan, t. II, p. 136.
28. Écaille. Cf. 1. II, ch. xix, n. 35 .
29. Alkermes, terme officinal du Canon d'A-
vicenne, repris par R. probablement par l'in-
termédiaire du Lumen apothecariorum (Sai-
néan). — La « graine de alkermes », toujours
utilisée dans le Levant pour la teinture cramoi-
sie, est une galle ou zoocécidie développée sur
le chêne vert par un insecte hémiptère, le Ker-
mès ilicis Fabr. « En Cilicie il croist une espèce
de gaine es chesnes, qui est faicte à mode des
petits escargots, laquelle les femmes du dit pays
cueillent avec la bouche et l'appellent graine à
teindre en escarlatte ». Matthiole, Conim. sur
les 6 livres de P. Dioscoride, Lyon, Prost, 1542,
in-fo, l.IV, ch. XLiii, p. 587, col. i. (D.)
30. Attraper. Cf. ch. xii, n. 40.
31. Fait passer dans sa balle, empoche.
32. Escamote, fait passer la muscade au jeu
des gobeletî. Cf. La Farce duMunyer, Th.fr.,
p. 169 :
Je joue icy de passe passe.
Pour mieulx faire mon tripotage,
et Maistre Hamhrelin, serviteur de maistrc Ali-
borum (1537), Ane. poés.Jr., t. XIII, p. 175 :
Je sçay jouer de passe passe. (C.)
33. Cf. 1. I, ch. XXXIX, n. 27. C'est une ré-
ponse bien à propos. Il n'y a pas grand mérite
a songer à dire bonjour au maçon quand on
parle^de truelle. (C.)
CHAPITRE XVIII 145
les erreurs qu'avez commis, perversement exposant les dictz prophe-
85 ticques de la dive Sibylle. Posé, mais non admis ne concédé, le cas
que ma femme, par l'instigation de l'ennemy d'enfer, voulust et entre-
print me faire un maulvais tour, me diffamer, me faire coqu jusqu'au
cul, me desrober et oultrager , encores ne viendra elle à fin de son
vouloir et entreprinse.
90 « La raison qui à ce me meut est en ce poinct dernier fondée et
est extraicte du fond de pantheologie '-^ monasticque. Frère Artus Cul-
letant 5' me l'a aultres foys dict, et feut par un lundy matin, mangeans
ensemble un boisseau de guodiveaulx '^ et si pleuvoit, il m'en sou-
vient, Dieu luy doint le bon jour!
95 « Les femmes, au commencement du monde, ou peu après, ensem-
blement conspirèrent escorcher les hommes tous vifz, parce que sus
elles maistriser vouloient en tous lieux. Et feut cestuy décret pro-
mis, confermé et juré entre elles par le sainct sang breguoy "• . Mais, ô
vaines entreprinses des femmes, ô grande fragilité du sexe femi-
100 nin ! Elles commencèrent escorcher l'homme, ou gluber '^ comme le
nomme Catulle, par la partie qui plus leurs hayte '^ c'est le membre
nerveulx, caverneulx, plus de six mille ans a, et toutesfoys jusques à
praesent n'en ont escorché que la teste. Dont, par fin despit, les Juifz
eulx mesmes en circuncision se le couppent et retaillent, mieulx
Ligne 87. E : coquu jusques au — I. 88. A. desrobber — I.90.E : qu'à ce — I. 92. E :
rha — E: fut — E : mangeants — 1. 93. E. boysseau de goudiveaulx — 1. 97. E. elle —
E : vouloyent — E ://// — 1. loi. E : leur — l. 102. E : nerveux, caverneux — E :
ha —E : touiesfois — 1. 103 E : présent — E : îe teste. Dond — 1. 104. E : circon-
sion — E : coupent
34. Théologie universelle. Cf. ch. ii, n. 19. guodiveaux massifz et saulcissons achevai. »
35. On ne peut dire si ce nom à consonance 37. Sambre goy, juron atténué, pour wn^^
équivoque (cf. prol., I. 243) désigne un per- de Dieu. Cf. R. E. R., VI, 293.
sonnage réel ou supposé. Nous penchons pour 38. Proprement : écorcer. Cf. Catulle,
cette seconde hypothèse. Il ne reste rien en Épigr. LIX :
tout cas du rapprochement établi par B. Fil- ... ....
^^ ^ , ^ , ,. Nunc quadriviis et angiportis
Ion avec un certam Artus Coultant, cordeher ^, 1 -, r> • ^ »»e
_ '._,„„ Glubit magnanimes Remi nepotes.
imaginaire de Fontenay-le-Comte. Cf. R.E.R.^
l, 69 et V, 422. (C.) 39. Les réjouit. Archaïsme, formé sur hait
36. Andouillettes. Cf.,1. IV, ch. xxxvi : un joie. Haiter est encore usité dans rille-et-Vi-
grand nombre de n boudins sylvaticques, de laine (Littré). (C.)
LE TIERS LIVRE. 19
1^6 LE TIERS LIVRE
105 aymans estre dictz recutitz ^° et retaillatz '*' marranes, que escorchez
par femmes, comme les aultres nations. Ma femme, non dégénérante
de ceste commune entreprinse, me l'escorchera, s'il ne Test, je y con-
sens de franc vouloir, mais non tout. Je vous en asceure, mon bon
Roy.
^^^ — Vous (dist Epistemon) ne respondez à ce que le rameau de
laurier, nous voyans, elle consyderant et exclamante en voix furieuse
et espovantable, brusloit sans bruyt ne grislement aulcun. Vous
sçavez que c'est triste augure et signe grandement redoubtable,
comme attestent Properce ^^, Tibulle ''\ Porphyre '**, philosophe
II) argut '''', Eustathius '^^ sus Y Iliade homericque ^', et aultres.
— Vrayement (respondit Panurge) vous me alléguez de gentilz
veaulx*^ Ils feurent folz comme poètes, et resveurs comme philo-
sophes ; autant pleins de fine follie comme estoit leur philosophie. »
Ligne 105. A, E : maranes — 1. loé, A : par femme — E : par ma femme — E :
autres — 1. 107. E : j'y consens — 1. 108. E : asseure — 1. m. E : considérant —
A, E : exclamant — 1. 112. E : espouvantahle — E : aucun — 1. 115. E : autres — 1.
117. E -.furent
40. Circoncis, du latin recutitus, même sens, 44. Porphyre, néo-platonicien du me siècle,
mot forgé par R. Voir Sainéan, t. II, p. 78. dans son De orac. Philos, I, 82, fait allusion à
41. Retaillé, du languedocien : retalhat, re- la même superstition.
taillé, circoncis deux fois. Certains Maures ou 45. Subtil, latinisme : à" argiitus , même sens.
|uifs d'Espagne, convertis, et qu'on appelait 46. Sur Eustathe, commentateur d'Homère,
Marranes, se faisaient reconstituer le prépuce v. 1. I, ProL, n. 89.
par une nouvelle opération, afin de dissimuler 47. Voir Eustathe. 24, 46, commentaire ad
leur origine. Celse, De remed., 1. VII, ch. xxv, Iliadtm, I, 14.
et Paul d'Égine, 1. VI, ch. Lin, traitent déjà 48. Marot applique le même terme aux
de l'autoplastie préputiale. (D.) anonymes qui avaient fait courir sous son nom
42. Et /£«:«/ extinctolaurus Jt/zw/a foco. un libelle diffamatoire pour les dames de Pa-
Properce, III, xx, 35. ris, t. I, p. 157 :
43. Et succensa sacris crepitet bene taurea ^^^^^^^ ^^^^^^ ^^^ ^^^^.j^ ^^^^^^
flammis. Oui ont fat cil es Adieux noiiveaulx.
Omine quo felix et sacer annus erit. ^
Tibulle, II, V, 81. (P.)
Comment Pantagruel loue le conseil des muei^.
Chapitre XIX.
Pantagruel, ces mots achevez, se teut assez long temps, et sembloit
grandement pensif. Puys dist à Panurge : « L'esprit maling vous
5 seduyt, mais escoutez. J'ay leu qu'on temps passé les plus véritables
et sceurs oracles n'estoient ceulx que par escript on bailloit, ou par
parolle on proferoit. Maintes foys y ont faict erreur ceulx voyre qui
estoient estimez fins et ingénieux, tant à cause des amphibologies,
equivocques et obscuritez des mots, que de la briefveté des sentences.
10 Pourtant feut Apollo, dieu de vaticination, surnommé Ac^taç '. Ceulx
que l'on exposoit par gestes et par signes estoient les plus véritables
et certains estimez. Telle estoit l'opinion de Heraclitus *. Et ainsi vati-
cinoit Juppiter en Amon ; ainsi prophetisoit Apollo entre les Assy-
riens '. Pour ceste raison le paingnoient ilz avecques longue barbe,
i) et vestu comme personaige vieulx et de sens rassis : non nud, jeune,
et sans barbe, comme faisoient les Grecz. Usons de ceste manière,
et par signes, sans parler, conseil prenez de quelque mut.
— J'en suys d'advis (respondit Panurge).
— Mais (dist Pantagruel) il conviendroit que le mut feust sourd de
Ligne 3. E : moti — 1. 5. E : qu'au — 1. 6. E : seurs — l. 8. A : ingenieulx — 1.
10. E: Loxias — 1. 1 1. A, E : par gestes et manque — 1. 12-15. A, E : ^""* vaticinait
Juppiter en Amon manque — 1. 14. E : avec — 1. 15. A, E : personnaige — 1. 18. E :
suis — 1. 19. E '.fust
I. Oblique. Cf. Servius, commentaire sur 2. D'après Plutarque, De garrulitate, x\ii
VEnéide, VI, 89 : « Et hoc est quod dicit, obs- (5 1 1 B).
curis vera involvens, nam licet vera sint latent, 5. Ce dernier trait est emprunté au traité
unde Apollo ÀoÇ-ac dicitur, id est obliquus. » de Lucien, Sur la déesse Syrienne, ch. xxxv-
R. E:^R., IV, 555. XXXVI.
148 LE TIERS LIVRE
20 sa naissance, et par conséquent mut. Car il n'est mut plus naïf que
celluy qui oncques ne ouyt.
— Comment (respondit Panurge) l'entendez? Si vray feust que
l'homme ne parlast qui n'eust ouy parler, je vous menerois à logi-
calement inférer une proposition bien abhorrente et paradoxe. Mais
25 laissons là. Vous doncques ne croyez ce qu'escript Hérodote ^ des
deux enfans guardez dedans une case par le vouloir de Psammetic roy
des iEgyptiens et nourriz en perpétuelle silence, lesquelz après cer-
tain temps prononcèrent ceste parolle : Becus, laquelle en langue
phrygienne signifie pain ?
50 — Rien moins, respondit Pantagruel. C'est abus dire que ayons
languaige naturel. Les languaiges sont par institutions arbitraires et
convenences des peuples ; les voix ^ (comme disent les dialecticiens)
ne signifient naturellement, mais à plaisir. Je ne vous diz ce propous
sans cause. Car Barthole, /. prima de verb. oblig., raconte que, de son
35 temps, feut en Eugube ^ un nommé messer Nello de Gabrielis \ lequel
par accident estoit sourd devenu : ce non obstant entendoit tout
homme italian parlant tant secrètement que ce feust, seulement à la
veue de ses gestes et mouvement des baulevres *. Jay d'adventaige leu
en autheur docte et eleguant' que Tyridates, roy de Arménie, on temps
Ligne 21 . E : celuy — E : liouyi — 23. E : tneneroys — 1. 26. E : garde\ — E : pour
le vouloir — E : Psametic — 1. 27. E : nourrit^ — 1. 31. E : langage — E : langaiges
— 1. 32. E : convenantes — 1. 33. E : dy — E : propos — 1. 54. E : /. i. de verb.
— 1. 35- E : fut — ■ 1. 36. E : nonobstant — 1. 37. E : Italien — E : fust — 1, 38. E :
d'advantaige — 1. 39. E : auteur — A, E : élégant — E : d'Arménie, au temps
4. Voir Hérodote, II, 2. quosdam alios vidi : utrum poterunt stipulari ? »
5. Mots : du latin voces, même sens. (P.)
6. Gubbio, en Ombrie, dans le duché d'Ur- 8. Balèvres, lèvres. Cf. 1. II, ch. xxxii, n. 24-
bino. 9. Cette anecdote est rapportée par Lucien,
7. « Quaero, dit Barthole, quaero quod si est Dialogue de ta Danse, 60, pour montrer quelle
surdus et mutus talis qui intelligit videndo mo- peut être l'utilité d'un bon mime ou danseur,
tum labiorum, ut est D. Nellus de Gabriellis de II ne nomme pas Tiridate. Mais R. pouvait sa-
£2/^MtîO, quiproptersuimagnamperspicantiam» voir par Pline, //ti/. Nat., xxx, 2, par Tacite,
licet non audiat omnino, tamen ad motum la- Annales, xvi, 23, et par Suétone, AT^-om, 30, le
biorum homines quantumcumque loquentes nom du souverain d'Arménie qui était venu
intelligit, quatcnus ejus\isus praetenditur ; et visiter Néron. (P.)
CHAPITRE XIX I^^
40 de Néron, visita Rome, et feut receu en sollennité honorable et
pompes magnificques, affin de l'entretenir en amitié sempiternelle du
Sénat et peuple romain ; et n'y eut chose mémorable en la cité, qui
ne luy feust monstrée et exposée. A son département, l'empereur luy
feist dons grands et excessifz ; oultre, luy feist option de choisir ce
45 que plus en Rome luy plairoit, avecques promesse jurée de non l'es-
conduire quoy qu'il demandast. Il demanda seulement un joueur de
farces, lequel il avoit veu on théâtre, et, ne entendent ce qu'il disoit,
entendoit'° ce qu'il exprimoit par signes et gesticulations ; alléguant
que soubs sa domination estoient peuples de divers languaiges, pour
30 es quelz respondre et parler luy convenoit user de plusieurs truche-
mens : il seul à tous suffîroit. Car, en matière de signifier par gestes,
estoit tant excellent qu'il sembloit parler des doigtz. Pourtant vous
fault choisir un mut sourd de nature, affin que ses gestes et signes
vous soient naïfvement propheticques, non faincts, fardez ne affectez.
55 Reste encores sçavoir si tel advis voulez ou d'homme ou de femme
prendre.
— Je (respondit Panurge) voluntiers d'une femme le prendroys, ne
feust que je crains deux choses.
« L'une, que les femmes, quelques choses qu'elles voyent, elles se
60 représentent en leurs espritz, elles pensent, elles imaginent que soit
l'entrée du sacre Ithyphalle ". Quelques gestes, signes et maintiens
que l'on face en leur veue et pra;sence, elles les interprètent et réfèrent
à l'acte mouvent '" de belutaige '^ Pourtant y serions nous abusez.
Ligne 40. A : recièu — A : solennité; E : solemnité — 1. 41. E : amyiiè — 1. 43. E :
fust — 1. 44. E : fist — E : choysir — 1. 45. E : avecq — l. 47. E : au théâtre, et
n'entendant — 1. 48. A, E : allegant — 1. 49. E : souhi — E : langaiges — 1. 50. E : aux
queli — 1. 54. E : soyenî — 1. 55. A : advys — 1. 58. E : fust — 1. éo. représentent —
1. 61. E : Ithiphalle — 1. 62. A, E : présence — 1. 63. E : mouvement — E : tousabuseï
10. Comprenait. Cf. 1. 1, ch. ix, 1. 54 : « nul Phallus deo : Columella Priapum Ithyphalluni
\\ entendait qui n'entendist. » vocat. (P.)
11. De îe:?, droit et çaUrJc, pénis: image 12. Oui relève, qui dépend, comme une
du membre viril, que d'après Arnobe, Adversus terre est mouvante d'un fief. R. joue sur le mot
gentes, 1. V, on dressait en Grèce, en l'honneur qui signifie aussi remuant.
de Bacchus. Cf. Érasme, Adages, III, 3,63, 13. Tamisage. Sens libre, par allusion au
150 LE TIERS LIVRE
Car la femme penseroit tous nos signes estre signes vénériens. Vous
65 souvieigne de ce que advint en Rome deux cens Ix ans après la fon-
dation d'icelle ''^. Un jeune gentilhomme romain, rencontrant on
mons Cœlion'^ une dame latine nommée Vérone, mute et sourde de
nature, luy demanda avecques gesticulations '* italiques, en igno-
rance d'icelle surdité, quelz sénateurs elle avoit rencontré par la
70 montée ? Elle, non entendent ce qu'il disoit, imagina estre ce qu'elle
pourpensoit, et ce que un jeune homme naturelement demande d'une
femme. Adoncques par signes (qui en amour sont incomparable-
ment plus attractifz, efficaces et valables que parolles) le tira à part
en sa maison, signes luy feist que le jeu luy plaisoit. En fin, sans de
75 bouche mot dire, feirent beau bruit de cuUetis.
« L'aultre, qu'elles ne feroient à nos signes response aulcune : elles
soubdain tomberoienten arrière comme reallement consententes à nos
tacites demandes. Ou si signes aulcuns nous faisoient responsifz à
nos propositions, ilz seroient tant follastres et ridicules que nous
80 mesmes estimerions leurs pensemens estre venereicques. Vous sçavez
comment, à Croquignoles '', quand la nonnain seurFessue ''^ feut par le
Ligne 64. E : noi — 1. 64-65. E: souvienne — 1. 65. E : qu'advind — A : CCLX
ans ; E : CCXL — 1. 66. E. : au mont — 1. 68. E : avec — A, E : italicques — 1. 68-
69. A : surdité, quantes heures estaient à l'horologe de la rocquette Tarpeïe. Elle ; E : sur-
dité, quantes heures estaient a Vhorologe de la Roquette Tarpeie. Elle ; — 1. 70. E : enten-
dant — 1. 71. E : qu'un — A, E : naturellement — E : Adoncquc — 1. 73. A, E : val-
lables — 1.74. E : feit — 1. 75. A, E .[bruyt — 1. 76. E : Vautre — E : noi — E :
aucune : elle — 1. 77. E : consentantes — E : noi — 1. 80. E : venericques — 1. 81. A,
E : Brignales^^ — E : sœur — "E: fut
mouvement de va-et-vient du tamis. Cf. 1. I, 17. Ch.-L arrond. (Var). En 1546, le cou-
ch. XXII, n. 189. vent d'Ursulines de Brignoles n'existait pas.
14. Cette anecdote se trouve dans V Horloge 18. Commt frère Liihin ou frère Frappart,
des Princes de l'espagnol Antonio de Guevara, ce nom est une appellation générique de la
ouvrage traduit de « castillan en françois » en nonnain. Le manuscrit La Vallière contient une
1540, par René Berthaut de la Grise. (P.) farce intitulée Seur Fessue, et dans la Farce de
15. Coelius mons, nu]omà'hu[ Saint- Jean de la viere de ville (vers 1540) le garde cul ré-
Latran, une des sept collines de Rome. cite :
16. Avec force gesticulations, comme en
font les Italiens. C'est un trait d'observation de II ne fault c'une seur fessue
R . Ayant vouloir estre pansue
CHAPITRE XIX 151
jeune briffault '' dam Royddimet '° engraissée, et la groisse congnue,
appellée par l'abbesse en chapitre et arguée de inceste, elle s'excusoit,
alléguante que ce n'avoit esté de son consentement, ce avoit esté par
85 violence et par la force du frère Royddimet *'. L'abbesse replicante et
disante : « Meschante, c'estoit on dortouoir, pourquoy ne crioys tu
à la force, nous toutes eussions couru à ton ayde? », respondit
qu'elle ne ausoit crier on dortouoir, pour ce qu'on dortouoir y a silence
sempiternelle. « Mais (dist l'abbesse), meschante que tu es, pourquoy
90 ne faisois tu signes à tes voisines de chambre ? »
« — Je (respondit la Fessue) leurs faisois signes du cul " tant
que povois, mais personne ne me secourut.
a — Mais (demanda l'abbesse), meschante, pourquoy incontinent
ne me le veins tu dire et l'accuser reguliairement? Ainsi eusse je faict,
95 si le cas me feust advenu, pour demonstrer mon innocence.
Ligne 82. E : Roydimet engrossée — E : grosse congneue — 1. 84. A, E : allegant —
1. 85. A : violance — E : Roydimet — l. 85-86. A : replicani et disant ; E : répliquant et
disant — I. 88. E : aî/ dortoier — \. 88. E : nosoit — E : au dortoir — 1. 90. E :
voysines — 1. 92. E : pouvois — 1. 94. E : vins — E : régulièrement — 1. 95. E : fust
De quelc' un qui l'ayt regardée, 21. Cette anecdote est empruntée à un des
Alors je perdoys mes profis. Colloques d'Érasme, 'I/Ouoçpayt'a, et se trouve
Ci. R. E . R., IV, 275. ^^]^ '^^"s le Chasteau de Virginité de Georges
19. Frère lai entretenu par des religieuses à d'Esclavonie (Paris, Vérard, 1505). Érasme la
charge de quêter pour elles. Cf. 1. I, ch. liv, rapportait comme exemple d'une erreur com-
n. 26. mune à beaucoup de religieux, qui observent
20. Équivoque libre entre raide y met et le 'es règles de leur ordre avec plus de scrupule
verset du psaume cxxx : « Et ipse redimet Is- que les commandements de Dieu. C'est le cas
rael». Cf. Des Accords, Équivoques. La langue de la nonnain, lorsqu'elle allègue sa seconde
verte du xve et du xvie siècles forgeait volon- excuse, que R. traduit d'Érasme. Le reste du
tiers des noms de ce genre. Cf. Parn. satyr. dialogue est de l'invention de R., y compris la
XV' s., p. 146 : troisième réponse de la religieuse, qui rattache
Se vous avez bruit es amoreux jus, l'anecdote aux propos de Panurge. Voir Plat-
Comme unz Persant ou unz maistre Broiard : tard, p. 333.
Ce n'ay je pas, qui suy tout rué jus ^2. Cf. Marot, t. III, p. 70 :
Et trebuchiés es mains Colin Ploiart. Martin dit lors : « S'il venoit par derrière
Et Molinet, Dialogue du gendarme : Quelque lourdault, ce seroit grand vergogne ;
Jehan Mauroyd et Collin Mollet — Du cul, dit elle, vous ferei signe « Arrière,
L'occiront si n'y remédie. (C.) Passez chemin, laissez faire besongne. » (C).
152 LE TIERS LIVRE
« — Pource (respondit la Fessue) que craignante demeurer en
péché et estât de damnation, de paour que ne feusse de mort soub-
daine prasvenue, je me confessay à luy avant qu'il departist de la
chambre, et il me bailla en pénitence non le dire ne déceler à per-
100 sonne. Trop énorme eust esté le péché, révéler sa confession, et trop
détestable davant Dieu et les anges. Par adventure eust ce esté cause
que le feu du ciel eust ars toute l'abbaye, et toutes feussions tombées
en abisme avecques Dathan et Abiron ^\ y>
— Vous (dist Pantagruel) jà ne m'en ferez rire. Je sçay assez que
105 toute moinerie moins crainct les commandemens de Dieu transgresser
que leurs statutz provinciaulx '^ Prenez doncques un homme. Naz-
decabre ^^ me semble idoine. Il est mut et sourd de naissance. »
Ligne 96. 'A, E : craignant — E : demeurer — 1. 97. E : paeur — E : fusse à mort
— I. 98. E |: prévenue — 1. 99. A, E : de non le dire — 1. loi. E : devant —
1. 102. E : fussions — 1. 103. A, E : abysme — E : avec — 1. 105. E : moynerie — A :
commendemens
25. Allusion à un épisode raconté dans les mo et perierunt de medio multitudinis. »
Nombres, XVI, 30-33. Dathan et Abiron s'é- (P.)
talent révoltés contre Moïse. « Confestim igi- 24. Cette réflexion de Pantagruel, emprun-
tur ut cessavit loqui, dirupta est terra sub pe- tée à Érasme, ne porte, en fait, que sur la se-
dibus eorum ; conde réponse de la nonnain, réponse admise,
Et aperiens os suum, devoravit illos cum ta- contre toute vraisemblance, comme une
bernaculis eorum. excuse de bonne foi. (P.)
Descenderuntque viviin infernum operti hu- 95. Nez-de-chèvre, en languedocien.
Comment Na^decabre par signes respond à Panurge.
Chapitre XX.
Nazdecabre feut mandé, et au lendemain arriva. Panurge à son
arrivée luy donna un veau gras, un demy pourceau, deux bussars '
5 de vin, une charge de bled et trente francs en menue monnoye •
puis le mena davant Pantagruel, et, en prassence des gentilz homes
de chambre, luy feist tel signe : il baisla ' assez longuement, et en
baislant faisoit hors la bouche avecques le poulce de la main dextre
la figure de la lettre grecque dicte Tau, par fréquentes réitérations.
10 Puis leva les œilz au ciel, et les tournoyoit en la teste comme une
chèvre qui avorte ' ; toussoit, ce faisant, et profondement souspiroit.
Cela faict monstroit le default de sa braguette, puys sous sa chemise
print son pistolandier ^ à plein poing et le faisoit mélodieusement
clicquer entre ses cuisses ; se enclina fléchissant le genoil guausche,
15 et resta tenent ses deux braz sus la poictrine lassez l'un sus l'aultre.
Nazdecabre curieusement le reguardoit, puys leva la main guausche
en l'aër et retint clous ^ en poing tous les doigtz d'icelle, excepté le
Ligne 3. E/w/ — 1. 5. A : monnoie — 1. é. A : puys — E : devant — E : présence
— 1. 7. E : air — A, E : excepte^ — 1. 8. E : avecque — 1. 9. A, E : letre — E : fré-
quentes — 1. 10. A : Puys — A, E : yeulx — A : tournoioit ; E : touruoit — 1. 12. E :
puis — A, E : souhs — I. 14. E : cuysses — A, E : gausche — 1. 15. E : tenant — E :
bras — E : autre — 1. lé. E : regardait, puis — A, E : gausche
1. Futaille d'environ 268 litres. Cf. 1. I, de celui de Panurge et de Thaumaste. (C.)
ch. IV, n. 32. 4. Poignard, au sens libre. Cf. 1. IV, ch.
2. Bâilla. Forme archaïque. liv : « Pour les saigner... droict entre les deux
3. Cf. 1. II, ch. XIX, 1. 121 : « Tournant les gros horteilz avecques certains pistolandicrs ».
ytxA:^ &n\SiXts\.ç comme une chievre qui metirt-)-). Le mot est un dérivé de pistolet. Cf. ProL,
Le dialogue par signes de Panurge et de Naz- n. 97.
decabre reproduit fatalement plus d'un geste 5. Clos. Cf. 1. I, ch. 11, n. 22.
LE TIERS LIVRE. 20
154
LE TIERS LIVRE
poulce et le doigt indice, des quelz il acoubla ^ mollement les
deux ongles ensemble.
20 « J'entends (dist Pantagruel) ce qu'il prastend par cestuy signe. Il
dénote mariage et d'abondant le nombre trentenaire scelon la pro-
fession des Pythagoriens \ Vous serez marié.
— Grand mercy (dist Panurge se tournant vers Nazdecabre) mon
petit architriclin ^ mon comité ^ mon algousan '°, mon sbire ",
::5 mon barizel '^ »
Puys leva en l'aër plus hault la dicte main guausche, extendent
tous les cinq doigtz d'icelle, et les esloignant uns des aultres, tant que
esloigner povoit.
c( Icy (dist Pantagruel) plus amplement nous insinue, par significa-
30 tion du nombre quinaire '5, que serez marié. Et non seulement
Ligne 20. E : prétend — 1. 21. E : selon — 1. 22. E : Pilhagorlens — 1. 24. E : com-
mite — E : algosan — A, E : mon sbire, mon hariiel manque — 1. 26. E : Puis — A,
E : éleva — E : air — A, E : gausche — E : cstendant — 1. 27. E : autres
6. Accoupla. Cf. 1. II, ch. xix, n. 23.
7. Une bonne partie de l'interprétation de
la mimique de Nazdecabre est fondée sur deux
sciences assez connues des clercs du xvie
siècle : 1° la représentation des nombres par
les gestes ou mouvements des doigts ; 2° la
symbolique des nombres.
Le théologien anglais Bède-le-Vénérable
(ix= s.) avait écrit un traité sur la manière
d'exprimer les nombres par gestes : De com-
puto, seu loquela per gestwii digiiorum, que les
érudits du moyen âge et du xvie siècle citent
parfois. On le trouve mentionné dans H. Cor-
neille Agrippa, Caelius Rhodiginus, etc.
La symbolique des nombres, créée par les
Pythagoriciens, avait été vulgarisée par le
traité philosophique de Martianus Capella, De
nuptiis Philologie et Mercurii, qui était en-
core étudié au xvie s. — R. pouvait lire, par
exemple, dans le De occulta philosophia, II, 16 :
« Cum dicis triginta, ungues indicis et poUicis
blando conjunges amplexu. » C'est le pre-
mier geste de Nazdecabre. Dans Cselius Rho-
diginus (XII, 43) on lit aussi : « Triginta
referri ad nuptias . » (P.)
8. Ordonnateur du festin. Cf. Prol., n. 169.
9. Le mot signifie en italien compagnon et
dans un sens plus restreint : commandant de
chiourme (cf. R. E. R., VIII, 44). Ce dernier
sens appelle par association d'idées les épithètes
qui suivent. (P.)
10. Avgousm. Cî. R. E. R.,V1, 3 14, VIII, 43.
1 1. Archer de police, à Rome.
12. Capitaine de sbires. Cf. R. E. R., VIII,
44. Cf. Mém. de Vieilleville, VII, i : « ayant
envoyé le harisel avec tous ses sbierres, qui est
à dire en françois le prevost et ses archers »
(Littré). (C.)
13. D'après Plutarque, Owa/îowj rowwmw,
IL
CHAPITRE XX 155
effiancé, espousé et marié, mais en oultre que habiterez et serez bien
avant de feste. Car Pythagoras appelloit le nombre quinaire nombre
nuptial, nopces et mariage consommé ''^, pour ceste raison qu'il est
composé de Trias, qui est nombre premier impar et superflu '^ et
35 de Dyas, qui est nombre premier par, comme de masle et de femelle
coublez ensemblement. De faict à Rome jadis au jour des nopces on
allumoit cinq flambeaulx de cire '^ ; et n'estoit licite d'en allumer plus,
feust es nopces des plus riches, ne moins, feust es nopces des plus
indigens. D'advantaige on temps passé les payens imploroient cinq
40 dieux, ou un Dieu en cinq bénéfices '^ sus ceulx que l'on marioit :
Juppiter nuptial, Juno présidente de la feste, Venus la belle, Pytho
déesse de persuasion et beau parler et Diane pour secours on travail
d'enfantement '^
— O (s'escria Panurge) le gentil Nazdecabre ! Je luy veulx donner
45 une métairie près Cinays '^ et un moulin à vent en Mirebalais '°. »
Ce faict, le mut estérnua en insigne véhémence et concussion de
tout le corps se destournant à guausche.
«Vertus beufde boys (dist Pantagruel) qu'est cela? Ce n'est à vostre
adventaige. Il dénote que vostre mariage sera infauste ^' et malheu-
Ligne 3 1 . E : fiancé — 1. 57. E : flambeaux de cyre — 38. E : Just — A, E : moings —
E : fust — 1. 39. E : au temps — 1. 40. E : sur — 1. 41. E : Jupiter — E : présidente
— A, E : Pitho — 1. 42. E : au travail — l. 46. E : muet — 1. 47. A, E : gausche
— 1. 48. E : Vertu — E : quest cela — 1. 49. E : advantaige
14. Cf. Martianus Capella, De nuptiis Philo- 17. Bienfaits, attributs bienfaisants.
logizet Mercurii, VII, 732 : « Pentas,<\\i\ nume- 18. L'énumération de ces cinq divinités, qui
rus permixtione naturali copulatur, constat ex présidaient au mariage chez les Anciens, est
utriusque sexus numéro. Trias quippe virilis donnée par Plutarque, Questions romaines, II.
est, Dyas femineus sestimatur «, et Casiius (P.)
Rhodiginus, Antiq. lect.,Xll, 10 : « Quinarius 19. Cinais, cant., arrond. Chirion (Indre-et-
numerus yatjLo; dicitur, ex binario nâmque pa- Loire). Cf. I. I, ch. iv, n. 17. (C.)
ri consurgit et impari binario. » (P.) 20. Pays du Poitou qui correspondait au
15. Le sens de ce mot ici est obscur : peut- territoire de la baronnie de Mirebeau : ch.-l.
être traduit-il le mot grec zEotT-ô;, qui signifie cant., arrond. Poitiers (Vienne). Cf. 1. I, ch.
impair et surabondant . (P .) xi, n. 85. (C.)
16. D'après Plutarque, Questions romaines, 21. Malheureux. Latinisme commun, d'zw-
II. fausliis, même sens. Voir Sainéan, t. II, p. 74.
156 LE TIERS LIVRE
50 reux. Cestuy esternuement (scelon la doctrine de Terpsion) -^ est le
d^mon socraticque ; lequel faict à dextre signifie qu'en asceurance et
hardiment on peut faire et aller ce et la part qu'on a délibéré, les
entrée, progrès, et succès seront bons et heureux ; faict à guausche,
au contraire.
55 — Vous (dist Panurge) tousjours prenez les matières au pis, et
tousjours obturbez ^\ comme un aultre Davus ^^. Je n'en croy rien.
Et ne congneuz oncques sinon en déception ce vieulx trepelu ^^
Terpsion.
— Toutesfoys (dist Pantagruel) Ciceron en dict je ne sçay quoy,
60 on second livre De Divination '^ »
Puys se tourne vers Nazdecabre, et luy faict tel signe. Il renversa
les paulpieres des œilz contre m.ont, tortoit les mandibules de dextre
en senestre, tira la langue à demy hors la bouche. Ce faict, posa la
main guausche ouverte, exceptez le maistre doigt, lequel retint perpen-
65 diculairement sus la paulme, et ainsi l'assist au lieu de sa braguette ;
la dextre retint clause en poing, exceptez le poulce, lequel droict il
retourna arriéré soubs l'escelle dextre, et l'assist au dessus des fesses
on lieu que les Arabes appellent Al Katim *'. Soubdain après changea,
et la main dextre tint en forme de la senestre, et la posa sus le lieu de
Ligne 50. E : selon — 1. 51. E : démon — E : asseurance — 1, 52. E : peult. . . aller
celle part quon ha — 1. 5 3. E : entrées — A, E : gausche — 1. 56. E : autre — I. 57. E :
oncque — 1. 59. E : Toutesjois — 1. 60. E. au second — 1. éi. E : Puis — E : r'enversa
— 1. 62. A, E : yeulx — E : contremont, tordoit — 1. 64. A, E : gausche — E : excepté
— 1. 65. E : Fassit — 1. 66. E : close — E : excepté — 1. 67. E : aiscelle — 1. 68. E : au
lieu — A : alkatim; E : Alliatum — 1. 69. E : sur
22. Traduit de Plutarque, rfe (jeHzo5ocra;/5, 24. k ]âm perturhavi omnia », dit l'esclave
XX (581 B) : « McYapt"''-oy "'voç rjy.ouaa (Tspi^t- Dave, dans VAndrienne de Térence, III, 4, 22.
(ovo; Ô£ ÈxEÏvoç) oTt tÔ SuxpaTOUç BaijjLOv'.ov (P.)
TZTapaô; riv, o te -ap'aù-oO' v.aX b r.ap' aXXtov. ^S- Piètre. Ci. \. 1, en. IX, n. 7.
t-tpàù [i£v rapdvTOç £z H'-^i, EtV o-iaÔ£v, el'r, 26. Au 1. II, 40, § 84 : « Qu^ si susci-
£>poŒ0£v, ôpaàv ajTov kr.\ tÎjv -paÇiv, eÎ o'ÈÇ piamus... Qt sternutamenta erunt ohsQrvanàa ».
àpiGTEpaç, izTwOTpi-EaÔat. » Texte traduit et ("• )
résumé dans Cselius Rhodiginus, Antique lec- 27. Le sacrum ; mot dérivé de l'arabe :
tiones I ^ i " Alcliatim est pars contitietis spondyles quinque
(P.) qui siint immédiate infrà spondylem 12 », dit
23. Troubler, du latin oJ/îirJfl?-^, même sens. Andréas Bellunensis, commentateur d'Avi-
CHAPITRE XX
157
70 la braguette, la guausche tint en forme de la dextre, et la posa sus
l'Ai Katim. Cestuy changement de mains réitéra par neuf foys. A la
neufiesme, remist les paulpieres des œilz en leur position naturelle ;
aussi feist les mandibules et la langue ; puys jecta son reguard biscle ^^
sus Nazdecabre, branlant les baulevres ^^, comme font les cinges
75 de séjour '° et comme font les connins '' mangeans avoine en gerbe.
Adoncques Nazdecabre éleva en l'aër la main dextre toute ouverte,
puys mist le poulce d'icelle jusques à la première articulation entre
la tierce joincture du maistre doigt et du doigt médical, les resserrant
assez fort au tour du poulce, le reste des joinctures d'iceulx retirant
80 on poing, et droictz extendent les doigtz indice et petit. La main
ainsi composée, posa sus le nombril de Panurge, mouvent continuel-
ement le poulce susdict, et appuyant icelle main sus les doigtz petit
et indice, comme sus deux jambes '\ Ainsi montoit d'icelle main
successivement à travers le ventre, le stomach, la poictrine, et le coul
85 de Panurge ; puys au menton et dedans la bouche luy mist le sus-
dict poulce branslant ; puys luy en frota le nez, et montant oultre aux
œilz faignoitles luy vouloir crever avecques le poulce. A tant Panurge
se fascha, et taschoit se défaire et retirer du mut. Mais Nazdecabre
continuoit luy touchant avecques celuy poulce branslant maintenant
90 les œilz, maintenant le front, et les limittes de son bonnet. En fin
Panurge s'escria, disant : « Par Dieu maistre fol, vous serez battu si
Ligne 70. A, E : gaiische — 1. 71 . A : alkatim ; E : alïietim — 1. 72. A : neufviesme —
A, E : yeulx — 1. 73. A : aussy — E : regard — 1. 74. E : branslant — E : singes —
1, 76. E : Adonc — E : esleva — 1. 77. E : puis — 1. 78. E : reserrant — 1. 79. E : autour
— 1. 80. E : au poing — E: droici estendant — 1. 82. E : petiti — 1. 84. E : Vestomach
— E : col — 1. 85. E : puis — 1. 86. E. puis — A : frotta — 1. 87. A, E : yeulx —
avec — 1. 88. E : deffaire — 1. 89. E : luy continuoit — E : avec — 1. 90. A, E : yeulx
— E : limetes
cenne. R. a probablement pris ce terme dans 31. Les lapins. Archaïsme.
Avicenne. (D.) 32. C'est le jeu d'enfant désigné dans la
28. Bigle, louche. Bide, bicler sont encore liste de Gargantua sous le nom de monte, monte
usités en Poitou. (C.) Veschelette, tel qu'il se pratique en Poitou. Cf.
29. Les lèvres. Cf. 1. 11, ch. xxxii, n. 24. 1. I, ch. xx, n. 200, une explication angevine
30. De loisir. Cf. 1. I, Prol., n. 36. un peu différente. (C.)
158
LE TIERS LIVRE
ne me laissez ; si plus me faschez, vous aurez de ma main un masque
sus vostre paillard visaige.
— Il est (dist lors Frère Jan) sourd. Il n'entend ce que tu luy diz,
95 couillon. Faictz luy en signe une gresle de coups de poing sus le
mourre ''.
— Que Diable (dist Panurge) veult prastendre ce maistre AUi-
boron ''^ ? Il m'a presque poché '^ les œilz au beurre noir5^ Par Dieu,
dajurandi'\ je vous festoiray d'un banquet de nazardes '^ entre-
100 lardé de doubles chinquenaudes '\ » Puys le laissa luy faisant la
petarrade ^°.
Ligne 94. E : dis — 1. 97. E : prétendre — 1. 97-98. E : Alihoron — 1. 98. A, E :
yeulx — 1. 100. E : Puis
33. Museau. Mot languedocien. Voir Sai-
néan, t. II, p. 188.
34. Ce terme, que La Fontaine a appliqué
pour jamais à l'âne, avait au moyen âge un
tout autre sens. Dans le Roman de Renart, v.
19.309, il semble désigner une sorte d'herbe à
guérir. Au xve s. dans le Miracle de sainte Ge-
neviève (Littré), il prend la signification de sa-
vant ou de faux savant en toutes sortes de
sciences (sens métaphorique qui peut découler
du précédent) :
Si je fusse roi ou régent
Ou un grand maistre alihoron,
Chascun ostast son chaperon.
Dans le Mystère de la Passion, 1532, fol. 207,
c'est un des titres ironiques donnés par les
Juifs à Jésus-Christ :
G..\DIFER
Syre roy, maistre Alihorum
Griffon
Hée ! ave rex judeorum.
Le magister de la farce de Maistre Mimin
(Fournier, Th. fr., 317) dit en parlant de celui-
ci :
Tenez quel maistre Al iboniml
Et en 1537 le terme figure dans le texte
d'une pièce en vers (Ane. poès. jr., t. XIII,
p. 170) : A. M. Hambrelin, serviteur de
maistre Aliborum. Il courait alors une facétie
en vers : maistre Aliborum qui de tout se mesle
et sçait faire tous mestiers et de tout rien. (C.)
Voy. Maître Alihoron, Etude étym., par A.
Thomas (19 19).
35. Cf. 1. IV, ch. XII : « Si bien qu'il resta
tout estourdy et meurtry, un œil poché au
beurre noir. » Jeu de mots entre yeux et œufs.
Un œil meurtri d'un coup de poing gonfle et
s'enveloppe dans les paupières comme un œuf
jeté dans l'eau, le bouillon ou le beurre bouil-
lant s'entoure de son blanc. L'équivoque ne
date peut-être que du xvi^ s., et l'expression
pochier les yeux (xii^ s.) veut sans doute dire
les meurtrir avec le pouce. (C.)
36. Le cerne noir produit par la meurtris-
sure et le sang extravasé est comparé au beurre
noir où plonge l'œuf poché. (D.)
37. Da veniavi jurandi. Permettez-moi de
jurer.
38. Chiquenaude donnée sur le nez. Cf. 1. I,
ch. XXII, n. 223.
39. Cf. 1. I, ch. XXII, n. 225. Les doubles
chiquenaudes étaient sans doute données avec
deux doigts ou avec les deux mains. (C.)
40. Bruit qu'on fait avec la bouche par mé-
pris pour quelqu'un. Cf. 1. I, ch. xxii, n. 214.
CHAPITRE XX
159
Le mut, voyantPanurge démarcher "^'iguaingna le davantj'arrestapar
force, et luy feist tel signe : il baissa le braz dextre vers le genoil tant
que povoit l'extendre, clouant '*^ tous les doigtz en poing, et passant
105 le poulce entre les doigtz maistre et indice ; puys avecques la main
guausche frottoit le dessus du coubte du susdict braz dextre, et peu
à peu à ce frottement levoit en l'aër la main d'icelluy jusques au
coubte et au-dessus, soubdain la rabaissoit comme davant ; puys à
intervalles la relevoit, la rabaissoit et la monstroit à Panurge.
110 Panurge, de ce fasché, leva le poing pour frapper le mut : mais
il rêvera la praisence de Pantagruel et se retint.
Alors dist Pantagruel : « Si les signes vous faschent, ô quant "♦'
vous fascheront les choses signifiées ! Tout vray à tout vray con-
sone ^'^. Le mut prétend et dénote que serez marié, coqu, battu et
115 desrobbé.
— Le mariage (dist Panurge) je concède, je nie le demourant. Et
vous prie me faire ce bien de croyre que jamais homme n'eut en
femme et en chevaulx '^^ heur tel que m'est prédestiné. »
Ligne 102. E : gaigna — E : devant — I. 103. E : tel manque — 1. 104. E : Vesteudre
— 1. 105. E : Ptiis — 1. loé. A, E : gausche — E : coulde — 1. 107. E : rair — 1. 108.
E : coulde — E : devant : puis — 1. 1 1 1 . E : présence — 1. 1 12. A, E : aJlors — E : dict
— E : quand — 1. 114. E : prétend — E : coquu — 1. 115. E : desrobè — 1. 116. E :
demeurant
41. Marcher à reculons. Cf. 1. II, ch. xxix, 45. Deux articles sur lesquels il est aisé de
n. 35. se tromper. Cf. le dicton cité par Laurent Jou-
42. Fermant; participe présent de clore. bert, Erreurs populaires, I, v, 4 :
43. Combien, latinisme, de quantum, même
sens. Des femmes et des chevaux
44. Axiome de dialectique : Omne verum H n'en est pas sans défauts. (P.).
omni vero consonat.
Comment Panurge prent conseil d'ung vieil poète
français nommé Raminagrobis.
Chapitre XXI.
« Je ne pensoys (dist Pantagruel) jamais rencontrer homme tant
5 obstiné à ses appréhensions ' comme je vous voy. Pour toutesfoys
vostre doubte esclarcir, suys d'advis que mouvons toute pierre *.
Entendez ma conception. Les cycnes, qui sont oyseaulx sacrez à
Apollo, ne chantent jamais, si non quand ilz approchent de leur
mort \ mesmement en Meander fleuve de Phrygie (je le diz pource
10 que .Elianus ^ et Alexander Myndius ^ escrivent en avoir ailleurs veu
plusieurs mourir, mais nul chanter en mourant); de mode que chant
de cycne est pr^saige certain de sa mort prochaine, et ne meurt que
praealablement n'ayt chanté. Semblablement les poètes ^ qui sont
Ligne i. E : prend — A, E : cViin — 1. 2. A, E : francoys — 1. 4. E : pensais — 1. 5 .
E : toutesfois — 1. 6. E : suis — I. 7. E : oiseaux — 1. 8. E : leurs mors — l. ^. E : dy —
1. 10. A, E : jElianuî et manque — A, E : escript — 1. 12. E : cicne — E : presaige
— 1. 13. E •.préalablement — E: n'ait
1 . Au sens de : idées préconçues, qu'il a qu'à l'heure de sa mort. Cette légende du chant
ici, ce mot est rare et appartient au langage du cygne est répétée par Hésiode, Homère,
philosophique. (P.) Eschyle, Euripide, Théocrite, Platon, Calli-
2. Dicton antique, signifiant : ne négliger maque, Aristote, Cicéron, Virgile, Lucrèce,
aucun moyen de résoudre une difficulté. Cf. Ovide, Stace et Pline, qui n'y croit guère :
Euripide, Héraclès, v. 1003 : -otvTa ■/.;vî)aa'. k Olortim morte narraturjkbiîis canins (Jalso, ut
XÎ60V ; Pline le Jeune, Lettres, I, 20 et Erasme, arbitrer aliquot experimentis). » (Pline, X,
Adages, I, 4, 30. (P.) 32-) (D-)
3. Cygnes. Le seul cygne qui émette un 4. Voir Elien, Varia Historia, I, 14.
chant appréciable est le cygne sauvage (Cygnus 5 . Alexandre de Myndos, en Carie, philo-
terus, Ray.). Le cygne domestique (C.mansue- sophe du me siècle. R. cite son témoignage
tus, Ray.) est silencieux. Pour concilier l'un d'après Athénée, Banquet des Sophistes, IX, 49
et l'autre faits, les anciens, confondant les deux (393 D). (P.)
espèces, pensèrent que le cygne ne chantait 6. Cette phrase semble une réminiscence
CHAPITRE XXI l6l
en protection de Apollo, approchans de leur mort ordinairement
15 deviennent prophètes et chantent par Apolline inspiration vaticinans
des choses futures.
« J'ay d'adventaige souvent ouy dire que tout homme vieulx, décré-
pit et prés de sa fin, facilement divine des cas advenir ^ Et me sou-
vient que Aristophanes, en quelque comédie, appelle les gens vieulx
20 Sibylles :
« Car comme nous, estans sur le moule ' et de loing voyans les
mariniers et voyagiers dedans leurs naufz en haulte mer, seulement
en silence les considérons et bien prions pour leur prospère abour-
25 dément ; mais, lors qu'ilz approchent du havre, et par paroUes et par
gestes les saluons et congratulons de ce que à port de saulveté sont
avecques nous arrivez ; aussi les anges, les heroes, les bons damons
(scelon la doctrine des platonicques) '° voyans les humains prochains
de mort, comme de port tresceur et salutaire, port de repous et de
30 tranquilité, hors les troubles et sollicitudes terrienes, les saluent, les
consolent, parlent avecques eulx et jà commencent leurs communic-
quer art de divination.
Ligne 14. E : d' Apollo — 1. 15. A : devienent — 1. 17. E : d'advantaige — E : vieil —
1. 19. E : vieili — 1. 21. E : d TwvYepdvxwv ;t/3'jXXta. Ton geronton Sihyllia — 1. 22. E :
sus — 1. 24. E : considérions — 1. 24-25. E : ahordement — 1, 26. E : qu'à port — 1. 27,
A : aussy — E : démons — 1. 28. E : selon — 1. 29. E : tressenr — E : repoi — 1. 30.
A : tranquillité — E : terriennes, les saulvent — 1. 31. E : leur
d'un passage du Phédon de Platon (85 AB), la Sibylle. (Les Chevaliers, v. 61.) En fait, c'est
où se trouve la comparaison du poète avec les à contresens qu'il cite ce vers, qui, d'après le
cygnes. (P.) contexte, signifie que le vieux Démos, dès que
7. L'origine de cet exposé de la divination ^^ corroyeur paphlagonien lui parle d'oracle,
chez les moribonds est sans doute dans un "" '°°gP^".' 'l"'^ 1^ ^^^': ^^'^ , ^
, . j r^ T-i- • .• j /-• . /T X 9- Mole, eiee. De 1 italien 7nolo. Le mo
chapitre du De Dtvinatione de Ciceron (L ?oj : /../j i j.i^j
JT . \ > } y est entré dans notre langue des la fin du xv^ s.
« Divmare autem morientes, etc. Idque, ut Voir Sainéan, t. I, p. 118. Toute cette com
modo dixi, facihus evenit appropinquante paraison est empruntée à Plutarque, Sur h
morte, ut animi futura augurentur. » (P.) démon de Sacrale, XXIV, 595 F. (P.)
8. R. entend : le vieillard prophétise comme 10. Voir le Phédon àt Platon, 107 E.
LE TIERS LIVRE. 21
I62
LE TIERS LIVRE
« Je ne vous allegueray exemples antiques, de Isaac ", de Jacob '%
de Patroclus envers Hector '', de Hector envers Achilles ^'', de Poly-
3 5 nestor envers Agamemnon et Hecuba '\ du Rhodien célébré par
Posidonius '^, de Calanus Indian envers Alexandre le grand '^ de
Orodes envers Mezentius '^ et aultres ; seulement vous veulx ramen-
tevoir '^ le docte et preux chevallier Guillaume du Bellay '°, seigneur
jadis de Langey ^\ lequel on mont de Tarare " mourut le lo de
40 Janvier ''^ l'an de son aage le climatere ^+ et de nostre supputation
Ligne 34-35. A, E : i^ PoJynestor... et Hecuha manque — 1. 37. E : d'Orodes —
E : autres — E : tous veulx — 1. 38. A, E : chevalier — l. 39. E : au mont — 1. 39. A :
X de Janvier; E : dixiesme de Janvier — 1. 40. E : cage
11. Il n'est pas question de prédiction à
la mort d'Isaac. Voir Genèse, XXXV, 28 :
« Et complet! sunt dies Isaac centum octo-
ginta annorum. 29. Consumptusque œtate
mortuus est. »
12. Jacob, mourant, appela ses enfants,
chefs des douze tribus d'Israël, et leur prédit
l'avenir. Voir Genèse, XLIX. (P.)
13. Cf. Homère, Iliade, ch. xvi, v. 851-
854.
14. Voir Homère, Iliade, ch. x, v. 355 et
suiv. Exemple cité par Cicéron, De Divina-
tione, I, 30. (P.)
15. Voir Euripide, Hécube, v. 1259-1281.
16. D'après Cicéron, De Divinatione, I, 30,
sur la divination des mourants, ce Rhodien
aurait nommé six hommes de son âge, en
indiquant lequel mourrait le premier, lequel le
second, et ainsi de suite. (P.)
17. Ce Calanus, montant sur le bûcher,
aurait annoncé à Alexandre qu'il le reverrait
bientôt. En effet, Alexandre mourut à Baby-
lone quelques jours plus tard. D'après Cicé-
ron, De Divinatione, I, 23 et 30. (P.)
18. Voir Virgile, Enéide, 1. X, v. 740.
Orodes, blessé à mort par Mézence, lui dit :
Te quoque fata
Prospectant paria, atque eadem mox arva
[tenebis.
Et Mézence meurt peu après.
19. Remémorer. Archaïsme. Voir Sainéan,
t. II, p. 124.
20. R. rappelle ici des souvenirs personnels,
qu'il reprendra, avec plus de détails et d'émo-
tion, 1. IV, ch. XXVI et XXVII. Guillaume du
Bellay, seigneur de Langey et vice-roi du
Piémont depuis 1537, l'avait attaché à sa per-
sonne, comme médecin, au moins depuis 1540.
Dans les premiers jours de décembre 1542, se
sentant plus malade, Langey se mit en route
avec sa suite et traversa les Alpes malgré la
mauvaise saison. Après un arrêt à Lyon, la
petite troupe atteignit Saint-Symphorien-de-
Lay, au pied de la montagne de Tarare, où
Langey mourut le 9 janvier 1543, entouré de
ses amis et serviteurs consternés. Cf. Chrono-
logie, CXXXVIII, et R. E. R., III, 357. (C.)
21. Cant. Cloyes, arr. Chateaudun (Eure-
et-Loir). (C.)
22. La montagne de Tarare, point cul-
minant des Monts du Lyonnais (1004 m.), est
traversée par la route de Lyon à Roanne,
Moulins, Nevers. Le passage en était encore
très difficile au temps de Mme de Sévigné.
(C.)
23. Le 9 janvier, dit Martin du Bellay dans
ses Mémoires, en désaccord avec R. (C.)
24. C'était l'époque de la vie regardée
CHAPITRE XXI
163
l'an 1543 en compte romanicque. Les troys et quatre heures avant
son décès il employa en parolles viguoureuses, en sens tranquil et
serain, nous praedisant ce que depuys part avons veu, part attendons
advenir : combien que pour lors nous semblassent ces prophéties
45 aulcunement abhorrentes et estranges, par ne nous apparoistre cause
ne signe aulcun prsesent pronostic de ce qu'il prasdisoit. Nous avons
icy, près la Villaumere ^\ un homme et vieulx et poëte, c'est Rami-
nagrobis ^^ lequel en secondes nopces espousa la grande Guorre '^
Ligne 42. A : vigoureuses ; E : vigoreuses — 1, 43. E : prédisant — E : depuis
1. 45. E : aucunement — 1. 46. E : aucun — E : prédisait — 1. 47. E : vieux. Poète
1. 48. E : Gourre
comme critique, la soixante-troisième année
(produit de 7 par 9). Les biographes faisant
naître Langey en 1 491, il serait entré, à sa
mort, dans sa cinquante-deuxième année. Il
faut admettre une erreur des chronologistes
ou une interprétation différente donnée par
R. à l'année climatérique.
25. La Ville-au-Maire, ham., com. Huismes
(Indre-et-Loire).
26. Ce terme, qui désigne proprement le
gros chat qui ronronne, est composé du
verbe rominer (ruminer) et de groins, chat
mâle, gros chat. Cf. 1. Il, ch. xxx, n. 141.
Il se rencontre, antérieurement à R., au xv* s.,
dans une formulette calligraphique, de la
Farce d'un mary Jaloux (xv^ s.). Ane. Théâtre,
t. I, p. 129 :
Comme ung homme
Qui par son pouvoir tout consomme
Et fait du rumina grobis.
et dans Marchebeau, Fournier, Th. /r., p. 38 :
Marchebeau
Quictes pour un grates vosbis,
Ou nous payons par étiquete
Et puys quoy! »
Galop .
Rainina grobis.
Pour la première moitié du xvie s., on le
trouve dans la Vie de sainct Christophe, de
maître Chevallet (1530), dans la farce de
tnaistre Hambrelin (1537) et dans celle des
Sobres Sot^. Cf. R.E.R., IX, 275.
Depuis Pasquier, Recherches, VII, xii, on a
considéré comme démontrée l'identification
de Raminagrobis avec Guillaume Crétin (cf.
R.E.R., II, 24). Mais ce personnage, dont la
mort remontait à plus de vingt ans au
moment de la composition du 1. III, convient
d'autant moins à cette explication que, chantre
et chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, il
fit preuve toute sa vie de sentiments de piété.
C'est le contraire pour l'identification propo-
sée par M. A. Lefranc avec le célèbre Jean
Lemaire, dit de Belges, que R. nous a déjà
montré, 1. III, ch. xxx, « faisant du grobis »
aux enfers. Lemaire était mort vers 1524. {R.
XVIe s., X, 82). Ville-au-MflzVe rappelle son
nom. Dans tous ses écrits, enfin, il a fait
preuve d'idées très hardies en matière de poli-
tique religieuse. Cf. R.E.R., IX, 144. (C.)
27. French pockes, dit Cotgrave, la grosse
vérole, proprement la grande truie. Cette ex-
pression métaphorique est en rapport avec l'en-
rouement de la syphilis laryngée, qui fait
songer aux grognements de la truie. Remar-
quons que le terme de vérole de Rouen, 1. V,
lé4
LE TIERS LIVRE
dont nasquit la belle Bazoche ^^ J'ay entendu qu'il est en l'article
50 et dernier moment de son décès. Transportez vous vers luy et oyez
son chant. Pourra estre que de luy aurez ce que prétendez, et par
luy Apollo vostre doubte dissouldra.
— Je le veulx (respondit Panurge). Allons y, Epistemon, de ce pas,
de paour que mort ne le praevieigne. Veulx tu venir, frère Jan?
55 — Je le veulx (respondit frère Jan) bien voluntiers, pour l'amour
de toy, couillette. Car je t'ayme du bon du foye ""^ ».
Sus l'heure feut par eulx chemin prins, et, arrivans au logis poë-
ticque, trouvèrent le bon vieillart en agonie, avecques maintien
joyeulx, face ouverte et reguard lumineux. Panurge, le saluant, luy
éo mist on doigt médical '° de la main guausche, en pur don, un
anneau d'or, en la palle'' duquel estoit un sapphyr oriental beau et
ample; puys, à l'imitation de Socrates, luy offrit un beau coq blanc '%
Ligne 51. A, E : pretetidei — 1. 54. A : previeigne ; E : prévienne — 1. 57. E : fut
— 1. 58. — E : avec — 1. 59. E : joyeux — 1. éo. E : au doigt — A, E : gausche —
1. 62. E : puis
ch. XX, n'a pas d'autre origine, et que rouen se
dit en Bretagne pour cochon. Gorre figure
dans maints auteurs du temps avec ce sens, par
exemple chez Molinet, chez Du Fail, t. II,
p. 226 : « cette grande gorre de Vérole, ainsi
baptisée par ceux de Rouen », et dans G. Bou-
chet, t. IV, p. 200 : « une meschanie main
de gorre... crouste levée et ulcérée. » J.
Lemaire de Belges est l'auteur de Trois
Contes de Cupido et d'Atropos, imprimés dans
les premières éditions du Triomphe de haulte
et puissante dame Verolle (Lyon, 15^7, Paris,
1540, etc.). Dans le second conte, il énu-
mère les différentes appellations du mal de
Naples :
Mais le commun quand il la rencontra
La nommoit Gorre, ou la Vérole grosse.
Cf. R.E.R., IX, p. 145, et Dr Le Pilcur :
Gorre et granà'gorre, Bull, de la Société franc.
dliist. de la médecine, t. IX, 1910, p. 217-224.
(C. D.)
28. Allusion obscure. On peut songer aux
jeux de la basoche. Cf. 1. IV, ch. xxxii :
« S'il marmonnoit, c'estoient jeux de la
Basoche. » (C.)
29. Le foie était considéré comme le siège
de l'amour. Le jeune homme séduit par la
femme adultère la suit, dit un passage obscur
de l'Écriture, comme l'insensé qui court au
châtiment des entraves, donec transfigat sagitta
jecur ejus. (Prov., ch. vil, v. 23.) — « C'est l'o-
pinion des physiciens, écrit S. Jérôme, que la
volupté et la concupiscence viennent du foye. »
(Les lettres de saint Jérôme, Paris, Guérin, 1702,
in-80, 1. m, lettre 4,àFabiole, p. 487.) (P. D.)
30. L'annulaire. Cf. ch. xvii, n. 27.
31. Chaton.
52. Réminiscence de Platon, Phedon, 1 18 A :
« Nous devons un coq à Esculape ! « dit So-
crate à Criton, et ce fut sa dernière parole. (P.)
CHAPITRE XXI 165
lequel incontinent posé sus son lict, la teste élevée, en grande alai-
gresse secoua son pennaige, puys chanta en bien hault ton. Cela
65 faict, Panurge requist courtoisement dire et exposer son jugement sus
le doubte du mariage praetendu. Le bon vieillard commenda luy estre
apporté ancre, plume et papier. Le tout feut promptement livré.
Adoncques escrivit ce que s'ensuyt :
Prenez la, ne la prenez pas.
7° Si vous la prenez, c'est bien faict.
Si ne la prenez en effect,
Ce sera œuvré par compas 'K
Gualloppez, mais allez le pas.
Reculiez, entrez y de faict.
75 Prenez la, ne.
Jeusnez, prenez double repas.
Defaictez ce qu'estoit refaict.
Refaictez ce qu'estoit defaict.
Soubhaytez luy vie et trespas.
So Prenez la, ne ''^.
Puys leurs bailla en main et leurs dist: a Allez, enfans, en la guarde
Ligne 63. E : allaigresse — I. 65. A : le request ; E : le requist — 1. 66. E :
prétendu — E : commande — 1. 67. E : fut — 1. 68. E : escripvit — sensuyt — 1. 72.
A, E : ouvré — I. 76. A : Jeunei — 1. 77. E : Defaictes — 1. 78. E : Ref aides — 1. 81.
E : Puis — E : leur dict — E : ^arde
35. En bonne mesure. Cf. 1. I, ch. 11, n. sur son mariage, et il figure à la fin de ses
68 : « beau sans compas. » La Résurrection de œuvres. La version de R. présente avec l'ori-
J.-C, fol. 6 (Le Duchat) : ginal de légères variantes. Au lieu de si ne la
Dea, Joseph, parlez par compas, prene:^, on lit et si la laisse:^ ; au lieu de re-
Vous nous ser\'ez de gros langaige. (C.) culle:( : diffère:^ ; au Heu de soubhaitte:^ luy vie :
34. Ce rondeau est de Guillaume Crétin désire:^ sa vie. Les vers 9 et 10 sont inversés.
(mort en 1525). Le rhétoriqueur l'avait adressé Enfin le refrain est prenei la, au lieu de prene^
à Christophe de Refuge, qui l'avait consulté la, ne.
i66 LE Tiers livre
du grand Dieu des cieulx, et plus de cestuy affaire ne de aultre que
soit ne me inquiétez. J'ay ce jourd'huy, qui est le dernier et de May
et de moy, hors ma maison, à grande fatigue et difficulté, chassé un tas
85 de villaines, inmondes et pestilentes bestes '^ noires, guarres ",
fauves, blanches, cendrées, grivolées '\ les quelles laisser ne me vou-
loient à mon aise mourir; et par fraudulentes poinctures, gruppe-
mens '^ harpyiacques, importunitez freslonnicques, toutes forgées en
l'officine ^° de ne sçay quelle insatiabilité, me evocquoient du doulx
90 pensement on quel je acquiesçois, contemplant et voyant et jà tou-
chant et guoustant le bien et félicité que le bon Dieu a praeparé à ses
fidèles et esleuz en l'aultre vie et estât de immortalité. Déclinez de
leur voye, ne soyez à elles semblables ; plus ne me molestez, et
me laissez en silence, je vous supply. »
Ligne 82. A •.d'aulîre ; E : d'autre — 1. 83. E : m'inquiète':^ — E :et manque — 1. 85,:
E : inimundes — 1. 87. E : ayse — 1. 89. E : ni evocquoient — 1. 90. E : auquel — A
acquiesc^ois ; E : acqiiisçoys — A, E : contemplant, voyant — 1. 91. A, E : goustant — E:
ha — A, E : préparé — 1. 92. E : eleu\ — E : autre — i. 92-93. E : estant d'immortalité,
décline^ de leur voye. Ne soyei — A, E : à eulx
36. Ce sont les moines mendiants, venus leurs, desquels Dieu... nous veuille préserver ! »
pour obtenir quelque fondation, que le mori- (P-)
bond désigne ainsi. La comparaison était tra- 37- Bigarrées. Mot de terroir (angevin et
ditionnelle. On la trouve dans Érasme et manceau), archaïque. Voir Sainéan, t. II,
dans le Journal de Louise de Savoie, mère de "' „"' ^ . , ,
T^ • T • t: \ ^. 38- Gnvelees.
François I", année 1522 : « En décembre, ^^ Accrochements. Mot forgé sur .n/p^.r,
mon fils et moy par la grâce du Samt-Espnt attraper, en argot de gueux. Voir Sainéan, t. II,
commençasmes à congnoistre les hypocrites p ^gr
blancs, noirs, gris, enfumés et de toutes cou- 40. Atelier. Cf. 1. I, XXIII, n. 184.
Comment Panurge patrocine ' à Tordre des fratres
Mendians.
Chapitre XXII.
Issant de la chambre de Raminagrobis, Panurge, comme tout
5 effrayé, dist : «Je croy, par la vertus Dieu, qu'il est haereticque, ou je
me donne au Diable. Il mesdict des bons pères mendians Cordeliers
et Jacobins % qui sont les deux hemispha^res de la Christianté, et par
la gyrognomonique ' circumbilivagination '^ des quelz, comme par
deux filo-pendoles 5 cœlivages^, tout l'antonomatic ^ matagrabolisme *
10 de l'Eclise romaine, soy sentente emburelucoquée ^ d'aulcun bara-
gouinage '° d'erreur ou de haeresie, homocentricalement " se tré-
mousse. Mais que tous les diables luy ont faict les paouvres diables
Ligne 5. E : dict — A, E : Par la vertus Dieu je croy quil est — 1. 7. E : Chrestienté
— 1. 8. E : gyrognomonicque — 1. 9. A, E : celivages — A, E : toute — A, E : TAntono-
matic matagrabolisme de manque — 1. 10. E : Eglise — A, E : romaine, quant elle se
sent emburelucoquée ; E : quand — E : d'aucun baraguoînage — \. 11. A : de hérésie;
E : d'heresie — I. 12. E : paoures
1. Plaide. Latinisme : patrocinari, défendre 5. Contrepoids, néologisme, du latin //opÉ";/-
en justice, se faire le patron de. Cf. ch. v, doJus, même sens.
1, 20. 6. Venant du ciel. Mot forgé par R.
2. Dominicains. Ce surnom de Jacobins 7. Adjectif forgé par R. sur Antonomasia,
leur avait été donné parce que leur principal terme de rhétorique désignant une espèce de
couvent à Paris était situé rue Saint-Jacques. périphrase. (P.)
(P.) 8. Abrutissement, fatigue de cerveau; déri-
3. Mot forgé par R. du latin gyrus, cercle, vé de matagraboliser. Cf. 1. l, ch. xix, n. 17.
et gtiomonicus , de cadran solaire ; proprement, 9. Le cerveau troublé. Cf. 1. I, ch. vi,n.47.
d'un mouvement rotatoire analogue à celui de 10. Confusion, embrouillamini, dérivé de
l'ombre sur le cadran solaire. (P.) baragouin. Cf. 1. II, ch. xi, n. 10 et R. E. R.
4. Mot forgé sur le modèle de circonlocu- V., 393.
/îo«, avec une équivoque libre entre ffl^MÉr et n. Autour d'un même centre. Mot forgé
vaginer. (P.) par R. Ce baragouinage, qui rappelle la
l68 LE TIERS LIVRE
de Capussins et Minimes ? Ne sont ilz assez meshaignez '% les
paouvres diables ? Ne sont ilz assez enfumez et perfumez de misère
15 et calamité, les paouvres haires '^ extraictz de Ichthyophagie '^ ? Est
il, frère Jan, par ta foy, en estât de salvation ? Il s'en va, par Dieu
damné comme une serpe '>, à trente mille hottées de diables. Mesdire
de ces bons et vaillans piliers '^ d'eclise ? Appeliez vous cela fureur
poëticque '' ? Je ne m'en peuz contenter : il pèche villainement, il
20 blasphème contre la religion. J'en suys fort scandalisé.
— Je (dist frère Jan) ne m'en soucie d'un bouton '^ Hz mesdisent
de tout le monde : si tout le monde mesdist d'eulx, je n'y prétends
aulcun interest. Voyons ce qu'il a escript. »
Panurge leut attentement l'escripture du bon vieillard, puys leur
25 dist ;
c( Il resve '^ le paouvre beuveur. Je l'excuse toutesfoys. Je croy qu'il
est près de sa fin. Allons faire son epitaphe. Par la response qu'il nous
donne, je suys aussi saige que oncques puys ne fourneasmes nous'".
Ligne 14. E : paoure%_ — 1. 16. A : panîieu — 1. 17. E : ses bous — E : pilliers
— 1. 18. E : Eglise — E -.peux — 1. 19. E : suis — 1. 20. A, E : scandaliié — 1. 21.
E : dict — E : Jean — 1. 22. E : mesdici — 1. 23. A, E : nid interest — È : ha —
1. 24. A : vieillart — E : puis — A : leurs — 1. 26. E : paoure — 1. 28. E : suis — A :
aussy — E : puis — E : n'en four masmes
harangue de Janotus, souligne, par son em- 16. « On se mocquoit d'eux [des moines] en
phase burlesque, le ridicule de l'admiration les appelant pilleurs de l'église au lieu qu'ils se
de Panurge pour les « bons pères. » (P.) faisoyent appeler piliers de l'église. » H. Es-
12. Chagrinés. Cf. ch. 11, n. 17. tienne, Apûlogie pour Hérodote, ch. 38. (P.)
13. Pénitents (et en même temps hypo- 17. La théorie de \i fureur poétique, expo-
crites). Cf. 1. I, ch. xxxviii, n. 25. sée dans ïlon et le Phèdre de Platon, avait été
14. 'lyOuocayiâ est le titre d'un des Colloques vulgarisée parmi les humanistes par les com-
d'Erasme, dirigé contre les religieux qui, ayant mentaires de Marsile Ficin. Cf. Franchet, Le
fait vœu d'abstinence, se nourrissent depoissons poète et son œuvre d'après Ronsard, p. 14. (P.)
(l'-/_6u:). R. traite ce mot comme un nom de pays 18. Objet de nulle valeur. R. dit de même
et au 1. IV, ch. xxix, il qualifie Quaresme. — « vous n'en n'eussiez donné un coulpeau d'oi-
Prenant deconfalonnierdes Ichtbyophages . (P.) gnons », 1. I, proL, n. 20, et ch. L, n. 40.
15. Comme un serpent. Cf. 1. II, ch. xvi, 19. Il délire.
n. 26. 20. Que jamais depuis nous n'enfournâmes.
CHAPITRE XXII I6q
Escoute ça, Epistemon, mon bedon. Ne l'estimez tu pas bien résolu
30 en ses responses? 11 est, par Dieu, sophiste argut, ergoté et naïf. Je
guaige qu'il est Marrabais ". Ventre beuf ^% comment il se donne
guarde de mesprendre en ses parolles ! Il ne respond que par disjonc-
tives ^\ Il ne peult ne dire vray, car à la vérité d'icelles suffist l'une
partie estre vraye. O quel patelineux "^ ! Sainct lago de Bressuire ^^
35 en est il encores de l'eraige '' ?
— Ainsi (respondit Epistemon) protestoit Tiresias, le grand vatici-
nateur '^ au commencement de toutes ses divinations, disant aperte-
ment à ceulx qui de luy prenoient advis : « Ce que je diray adviendra
ou ne adviendra poinct "^ ». Et est le style des prudens prognos-
40 ticqueurs.
— Toutesfoys (dist Panurge) Juno luy creva les deux œilz.
— Voyre (respondit Epistemon) par despit de ce que il avoit mieulx
sententié que elle sus le doubte propousé par Juppiter ^°.
Ligne 29. A, E : Escoutei — A : cia — E : estimes — 1. 30. A : pardieu — 1. 31.
E : gaige — 1. 32. E : garde — A, E : disjiindives — 1. 33. A : peut — 1. 34. E : Lago
— 1. 35. E : heraige — 1. 38. E : prenoyent — A : advys — 1. 39. A, E : n adviendra —
E : point — E : pronosticqueiirs — 1. 41. A, E : yeulx — 1. 42. A, E : quil — 1. 43. A,
E : qu'elle — A, E : proposé — E : Jupiter
Métaphore déjà employée, 1. 1, ch. xiv, n. 46. Cahors.BourdeauIxenBrye (I. I, ch. xix,n. 3),
22. Renégat maure. Cf. 1. I, ch. viii, n. 80. consistant à remplacer le sanctuaire de Saint-
23. Juron atténué, pour Ventre Dieu. Jacques-de-Compostelle, révéré dans toute la
24. Par propositions disjonctives. Terme de chrétienté, par une petite chapelle du Poitou
dialectique. parfaitement ignorée. Cf. R.E. R., II, 149.
25. Maître en patelinage. Pasquier, Re- (C.)
cherches, 1. VIII, ch. lix, a traité de Patelin, 27. Race. Cf. 1. II, ch. i, n. 62,
pateliner, patelinage et de quelques adages et 28. Il est, dans l'épopée homérique, le devin
mots que nos ancêtres tirèrent de la Farce de par excellence. Voir Odyssée, ch. xi, v. 100 et
Patelin. (C.) suiv. (P.)
26. Ch.-l.d'arr. (Deux-Sèvres). Il y existait, 29. Allusion à la réponse qu'Horace lui
commedansbiend'autres villes, une aumônerie prête dans un entretien avec Ulysse, 5(i/. II,
dite de Saint- Jacques, près de laquelle se tenait, 5, v. 59 :
le jour de la fête du saint, une foire renom- O Laertiade, quidquid dicam aut erit aut non.
mée. R., qui a parlé plus haut, ch. xiii, des (P.)
foires de FoDtenay et de Niort, a pu ici faire al- 30. Il s'agissait de savoir qui, de l'homme
lusion à celles de Bressuire. Mais il faut plutôt ou de la femme, éprouvait le plus de plaisir
y voir une plaisanterie analogue à Londres en dans l'acte vénérien, et Tiresias répondit que
LE TIERS LIVRE. 22
lyo
LE TIERS LIVRE
— Mais (dist Panurge) quel diable possède ce maistre Ramina-
45 grobis qui ainsi sans propous, sans raison, sans occasion, mesdict des
paouvres beatz pères Jacobins, Mineurs et Minimes '' ? Je en suys
grandement scandalisé, je vous affie '% et ne me en peuz taire. Il a
grefvement péché. Son ame s'en va à trente mille panerées ''^ de
diables.
50 — Je ne vous entends poinct (respondit Epistemon). Et me scan-
dalisez vous mesmes grandement, interprétant perversement des
fratres Mendians ce que le bon poëte disoit des bestes noires, fauves
et aultres.
c( Il ne l'entend (scelon mon jugement) en telle sophisticque et
55 phantasticque allégorie. Il parle absolument et proprement des pusses.
Ligne 45. E : propos — 1. 46. A, E : J'en — E : suis — 1- 47- E : scandalisé — A,
E : m'en — E :ha griefvement — I. 48. A, E : asne '5 — 1. 50. E : point — 1. 52. A,
E -.fauves — l. 53. E : autres — 1. 54. E : selon — 1. 55. E : pulces
la part de la femme était neuf fois supérieure à
celle de l'homme. Cf. Ovide, Métamorphoses,
m, 316-338 et ApoUodore, III, 6, § 7. (P.)
31. Les Mineurs étaient les Franciscains,
ordre fondé par saint François d'Assise ; les
Minimes étaient un ordre fondé par saint Fran-
çois de Paule en Calabre, l'an 1453. O" ^^^
appelait aussi les Bons Hommes. (P.)
32. Confie. Cf. 1. I, ch. xxix, n. 4.
33. Équivoque pour rtw/g, qu'il faut croire in-
tentionnelle, puisqu'elle se répète à la fin du
chapitre 1. 72 : « son asne s'en va à trente mille
charrettées de diables » et au début du chap.
XXIII, 1. 70 : ffAu moins... qu'il ne damne son
asne ». R. la met cependant au compte de ses
imprimeurs dans ÏEpitre à Odd de Chastillon, de
1552 : c< [le defunct roy François] avoit eu en
horreur quelque mangeur de serpens qui fon-
doit mortelle hœresie sur un N mis pour un M.
par la faulte et négligence des imprimeurs. »
Cette plaisanterie se trouvait déjcà dans les
Cent nouvelles nouvelles, n . LXXIX. Il est pro-
bable qu'il s'agissait originairement d'un euphé-
misme destiné à remplacer un terme religieux
dans une invocation ou un juron. On trouve
par mon acné dans le Laquais, de Larivey, a. III,
se. V (1579) et par mon a^wedans les Corrivaux
de P. Troterel, a. IV, se. 11. Oudin, Ciirios.,
commente ainsi cet euphémisme : « Jurement
vulgaire de nos femmes pour ne pas dire par
mon âme ! » R. XV I^ s. I, 492. Des imitateurs
de R. ont repris cette facétie. Voir, par exemple,
Tahureau, Premier dialogue du Démocritic, éd.
Lemerre, p. 91.
34. Le contenu d'un panier. Voir 1. Il, prol.,
n. 64. Cf. plus haut : trente mille bottées de
diables, et plus bas : à trente mille charrettées
de diables. Ces imprécations étaient usuelles,
si l'on en croit H. Estienne, Apol. pour Hèr.,
ch. XIV. (P.)
CHAPITRE XXII lyi
punaises, cirons ^^ mousches, culices '^ et aultres telles bestes : les
quelles sont unes noires, aultres fauves, aultres cendrées, aultres tan-
nées et basanées ; toutes importunes, tyrannicques et molestes, non
es malades seulement, mais aussi à gens sains et viguoureux. Par
60 adventure a il des ascarides '', lumbriques '^ et vermes '^ dedans le
corps. Par adventure patist il (comme est en ^Egypte et lieux confins
de la mer Erithrée ^° chose vulgaire et usitée) es bras ou jambes
quelque poincture ^' de draconneaulx '^^ grivolez, que les Arabes
appellent meden '^\
^5 « Vous faictez mal, aultrement expousant ses parolles. Et faictez
tord au bon poëte par detraction, et es dictz fratres par imputation
Ligne 56. E : autres — 1. 57 : E : autres — 1. 59. F : mains — A : aussy — A, E :
vigoureux — 1. éo. E : ba — E : luinhricques — 1. 63. E : draconeaulx grivolet\ — 1. 64.
A : appellent venes Meden ; E : appellent veines Meden — 1. 65. E : vous f aides —
E : autrement — A, E : exposant — E : Et f aides
35. Nom collectif donné à une foule de pe-
tits insectes mal caractérisés par les anciens
auteurs (plus spécialement des Acariens). —
R., à en juger par certains passages, 1. II, ch. i,
l.III, ch. XXV, désigne sous ce nom le Sarcopte
de la gale. (D.)
36. Cousins ; du latin cidex, moustiques.
(D.)
37. Ascarides : Oxyurus vennicularis L.,
oxyure vermiculaire (Némathelminthe). Ce
sont les àxapto;; d'Aristote, àa/.cxptoeç d'Hip-
pocrate, d'Oribase, les ascarides de Paré et de
N. Andry, ainsi nommés (àaxapîÇw, salio, tri-
ptidio) « pour ce que tels communément sont
sautelans. » (D.)
38. Lumbriques : Ascaris lumbricoides L.
(Némathelminthe). (DjjvMc, azpQyjùX<x.i d'A-
ristote et d'Hippocrate).
59. Vers. Il faut y voir, par exclusion, la
troisième espèce de « vers qui s'engendrent es
boyaux » à savoir les Taenias (EÎvatvOs; T:ÀaT£tai
d'Hippocrate et d'Aristote). Cf. L. Moulé, La
parasitologie dans la littérature antique, II,
les parasites du tube digestif, Paris, Asselin,
Houzeau, 191 1, in-8°, et Arch. de parasitologie,
t. XIV, 191 1, p. 353-383. — On trouve
déjà le mot verme dans Chauliac (Éd. Ni-
caise, p. 492), mais appliqué à d'autres hel-
minthes. (D.)
<^o. Nom de la Mer Rouge chez les Anciens.
41. Piqûre (de^oî«rfre piquer).
42. Dragonneaux. Draconculi (Galien, De
toc. aff., 1. VI, ch. 3). « Dragonneau, selon
Aèce, est un animal semblable à un ver long
et large qui se meut entre cuir et chair ».
(Paré, Œuvres, 1. I, ch. 24). C'est le dragon-
neau ou filaire de Médine, Filaria (Diacuncu-
lus) medinensis, Velsch. (D.)
43. C'est la forme donnée par R. à Médine.
Cf. 1. II, ch. XXIV, n. 48. « La veine Meden est
une veine allongée en façon de varice et de
vers, qui se meut volontairement, » dit la
Grande Chirurgie de Guy de Chauliac. Cf.
/?.£./?., VII, 92.
172
LE TIERS LIVRE
de tel meshain *'*. 11 fault tousjours de son presme ''^ interpréter
toutes choses à bien.
— Aprenez moy (dist Panurge) à congnoistre mousches en laict ^^.
70 II est, par la vertus Dieu, hasreticque. Je diz haereticque formé, hsere-
ticque clavelé '*^ haereticque bruslable comme une belle petite horo-
loge '^^ Son ame s'en va à trente mille charrettées de diables. Sçavez
vous où? Cor Bien, mon amy, droict dessoubs la scelle persée de Pro-
serpine, dedans le propre bassin infernal on quel elle rend l'opération
75 fécale de ses clysteres, à cousté guausche de la grande chauldiere, à
trois toises prés les gryphes de Lucifer, tirant vers la chambre noire de
Demiourgon ^^. Ho, le villain !
Ligne 67. A, E : tneshàing — E : proesme — 1. 69. E : Apprenez — 1. 70. E : verfu
gguj — A, E : hereiicque — E : dy — A, E : herdicqiic formé, hereticqtie — 1. 71. A,
E : hereiicque — 1. 72. A, E : asne — A, E : charretées — 1. 73, E. dcssoiihi — A,
E : celle — 1. 74. E : auquel — 1. 75. A, E : gausche — E : chaudière — 1. 76. A, E :
troys — 1. 77. A, E : Demogorgon.
44. Incommodité. Cf. ch. ii, n. 17.
45. Prochain. Archaïsme (du latin : proxi-
mus). VoirSainéan.t. II, p. 117.
46. Apprenez-moi à voir clair en plein mi-
di.Cf. 1. I, ch. XI, n. 35.
47. Atteint du c/iiwû-», galeux.
48. U Alphabet de VAuteur français — ou
plutôt du Perreau indéterminé dont les com-
mentaires du début du xviie siècle avaient été
communiqués par les frères Dupuy à l'édi-
teur de Hollande — commente ainsi ce pas-
sage : « Il se moque d'une condamnation de
mort qui fut donnée contre un des premiers
huguenots qui embrassa la Religion reformée
à la Rochelle, lequel estoit horloger et avoit
fait une horloge toute de bois qui estoit un
ouvrage admirable. Mais à cause qu'elle avoit
esté faite par les mains d'un prétendu héré-
tique, les juges ordonnèrent par la mesme sen-
tence que cette horloge seroit bruslée par la main
du bourreau, ce qui fut exécuté. Il faut encore
remarquer que cet adjectif clavelé est fait du
nom de cet horloger qui avoit nom Clavelé et
s'estoit rendu fort considérable par son zèle. »
49. Divinité grecque, qui habitait dans les
entrailles de la terre, ayant pour compagnon
le Chaos et l'Eternité. Le nom de Demigor-
gon figure dans les lamentations du prêtre égyp-
tien Torquatus sur la chute de ses idoles. Pas-
sion de Greban, v. 7494-7503, et Jean Lemaire
de Belges dit dans ses lUtistrations de Gaules,
1. 1, ch. XXVIII : « L'ancien père des dieux, De-
mogorgon, demoura en son abysme et au par-
fond centre de la terre. Si, n'en peult oncques
eschaper. » Dans tout ce passage, il est possible
que R. ait eu en vue des particularités scé-
niques des anciens mystères. {R. E. R., X, 27.)
(C.)
Comment Panurge faict discours pour retourner à
Raminagrobis.
Chapitre XXIII.
« Retournons (dist Panurge continuant) l'admonester de son salut.
5 Allons, on nom, allons, en la vertus de Dieu. Ce sera œuvre charitable
à nous faicte : au moins, s'il perd le corps et la vie, qu'il ne damne
son ame.
« Nous le induirons à contrition de son péché ; à requérir pardon es
dictz tant beatz pères, absens comme pr^sens (et en prendrons acte,
10 affin qu'après son trespas ilz ne le declairent haereticque et damné-
comme les Farfadetz ' feirent de la praevoste d'Orléans ^) ; et leurs satis-
faire de l'oultrage, ordonnant par tous les convens de ceste province
aux bons pères religieux force bribes \ force messes, force obitz et anni-
versaires. Et que au jour de son trespas, sempiternellement, ilz ayent
15 tous quintuple pitance ^ et que le grand bourrabaquin ^ plein du meil-
Ligne 4. E : dict — 1. 5 . E : ou nom — A : vertus Dieu ; E : vertu Dieu — 1. 7. A, E :
asne — 1. 8. E : l'induyrons — I. 9. E : presens — 1. 11. E : prevoste — 1. 12. A :
oultraige — A, E : couvens — 1. 13. A : religieulx — 1. 15. E : hourraquin, plain
T. Cordeliers. Cf. ch. X, n. 33. p. 286, 520, 546, et II, p. 247, revient com-
2. Louise de Mareau, femme de François plaisamment sur cette affaire qui « par tous les
de Saint-Mesmin, prévôt d'Orléans, ayant été coins du monde fut divulguée. » Cf. 1. II,
enterrée dans l'église des Cordeliers de cette ch. vu, n. 155 et 2?. E. R., VII, 315. (C.)
ville, ces religieux prétendirent que l'âme de 3. Morceaux de pain, et particulièrement
la prévôté revenait les tourmenter. En réalité, pain de quête. Cf. 1. IV, ch. xiii : « qui solet
l'âme de la prévôté était un novice caché dans antiquo bribas portare bisacco», et Cotgrave :
la voûte de l'église. La fourberie ayant été dé- « Il n'est vie que de coquins quand ils ont
couverte, la plupart d'entre eux furent, sur la amassé leurs bribes. » (C.)
plainte du prévôt, condamnés à la prison per- 4. Portion qu'on donne à chaque repas, dans
pétuelle (18 février 1534). Mais la sentence ne une communauté religieuse, au delà du pain
fut pas exécutée et la peine fut commuée en et du vin. (C.)
bannissement. H. Estienne, Apologie, t. I, 5. Flacon. Cf. ch. xvii, n. 15.
174 LE TIERS LIVRE
leur, trote de ranco ^ par leurs tables, tant des burgotz \ layz et
brifFaulx ^ que des presbtres et des clercs, tant des novices que des
profès. Ainsi pourra il de Dieu pardon avoir.
c( Ho, ho, je me abuse et me esguare en mes discours. Le Diable me
20 cmport si je y voys ! Vertus Dieu, la chambre est desjà pleine de
diables. Je les oy desjà soy pelaudans ^ et entrebattans en diable, à qui
humera l'ame raminagrobidicque, et qui premier, de broc en bouc '°,
la portera à messer Lucifer. Houstez vous de là ! Je ne y voys pas. Le
Diable me emport si je y voys! Qui sçait s'ilz useroient de qui pro
25 quo, et en lieu de Raminagrobis grupperoient '' le paouvre Panurge
quitte? Hz y ont maintes foys failly, estant safrané '^ etendebté. Houstez
vous de là! Je ne y voys pas. Je meurs, par Dieu, de maie raige de paour!
Soy trouver entre diables affamez, entre diables de faction '', entre
diables negocians '-^ ? Houstez vous de là ! Je guage que par mesmes
so doubte à son enterrement n'assistera Jacobin, Cordelier, Carme,
Capussin, Theatin ne Minime. Et eulx saiges. Aussi bien ne leurs a il
rien ordonné par testament. Le Diable me emport si je y voys ! S'il
Ligne 16. E : layei — 1. 17. E : prebstres — E : clers — 1. 19. E : je m'abuse
— A : tn esguare ; E : ni'esgare — 1. 19-20. A, E : m emport — 1. 20. E :/'jy — E : Vertu
— 1. 20-21. A, E : des diables — I.23.E: Ostei — A, E : n'y — 1. 24. A. E: m'emport
— E : / j — 1. 25 . E : s;rupperoyent — E : paoure — E : le manque — 1. 26. E : Oste^ —
1. 27. A, E : }i\y — E : malle — E -.peur — 1. 28. E -.factions — 1. 29. E : Ostei — E :
gaigc — E : mesme — 1. 30. F : entretenement — 1. 31. A, E. Theatin manque — A :
Aussy — E : leur ha — 1. 32. A, E : m' emport — E : j'y
6. De rang en rang. Cf. Cotgrave : Froni arrêt. Cf. Remy Belleau, La Reconnue (t. III,
rank to rank, from one the another. (C.) p. 333) :
7. Bardot est le nom poitevin et sainton- r- . •. .
' ^ r j7[ qyg notre souper soit prest
geais du hanneton ou du frelon, dont R. fait t-> u 1 • .
^ ' De bonne heure et ce qui y est
un surnom des moines, en raison du bourdon- c • • u-
Soit servi bien et nettement,
nement de leurs chants. Voir Sainéan, t. II, t\ 1 i l 7 1 j . /n \
' ' De broche en bouchd chaudement, (r.)
p. 271.
8. Frères lais, entretenus parles religieuses 11. Attraperaient. Cf. ch. xii, n. 40.
à charge de quêter pour elles. Le sens propre 12. Peint au safran, comme les comptoirs
est « glouton. » Cf. 1. I, ch. liv, n. 26. des banqueroutiers. D'Aubigné dit dans le
9. Se chicanant. Cf. 1. II, ch. xiv, n. 89. même sens safranier (Littré). (C.)
10. Bouche. Cf. 1. I, ch. viii, n. loi. L'ex- 15. En action, sens propre du mot.
pression signifie de la broche à la bouche, sans 14. Au travail, au sens du latin negoliantes.
CHAPITRE XXIII 175
est damné, à son dam ! Pour quoy mesdisoit il des bons pères de reli-
gion? Pour quoy les avoit il chassé hors sa chambre, sus l'heure que
35 il avoit plus de besoing de leur ayde, de leurs dévotes prières, de leurs
sainctes admonitions? Pour quoy par testament ne leurs ordonnoit il
au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure '^ de
ventre, aux paouvres gens qui n'ont que leur vie en ce monde ? Y aille
qui vouldra aller. Le Diable me emport si je y voys. Si je y allois, le
40 Diable me emporteroit. Cancre ! Houstez vous de là!
« Frère Jan, veulx tu que praesentement trente mille charretées de
diables t'emportent? Pays trois choses : baille moy ta bourse. Car la
croix '^ est contraire au charme. Et te adviendroit ce que nagueres advint
à Jan Dodin '^ recepveur du Couldray '^ au gué de Vede '^, quand
45 les gens d'armes rompirent les planches ^°. Le pinart ^', rencontrant
sus la rive frère Adam Couscoil ^% cordelier observantin de Myre-
Ligne 34. A, E : chasseï — J. 34-55. A, E : :}uil — 1. 35. E : leurs aydes — 1. 36.
E : leur — 1. 38. E : paoures — 1. 39. A, E : m'emport — E : fy vois — E : j'y allois
— l. 40. A, E : ni emporleroit — E : Oste\ — 1. 41. E : Jean — E : présentement —
I. 42. A : Fayi ; E : Fay — A, E : troys — 1. 43. E : t'aviendroit — A, E : n'agueres —
1. 44. E : Jean — 1. 45 . E : pinard — E : sus la rivière — 1. 46. E : Mirebeau
15. Doublure (proprement resseir.elage) de et ch. xxxvi, 1. 45 : « arrivèrent au pont du
ventre. Le terme était encore usité au xviie s. moulin et trouvèrent tout le gué couvert de
Molière, Médecin volant, se. 3 : « Je croyais corps morts, en telle fouUe qu'ils avoient en-
refaire mon ventre d'une bonne carrelure. » guorgé le cours du moulin.» (C.)
Cf. 1. II, ch. XI, n. 79. (C.) 20. Les planches du pont. Il est peu pro-
16. La croix frappée sur les pièces de mon- bable que R. fasse allusion à l'épisode de la
naie. Cf. 1. II, ch. vu : « l'Invention Sainctc guerre picrocholine. Il s'agit sans doute d'un
Croix à six personnaiges. » (C.) passage de troupes dans le Chinonais vers
17. Il est possible qu'il y ait eu un person- 1532. (C.)
nage de ce nom, receveur des rentes de la 21. Paillard. En Bas-Limousin, pinard est
seigneurie du Coudray, mais il reste à identi- le sobriquet du cultivateur aisé, du bon vivant.
fier. Voir Sainéan, t. II, p. 197.
18. Château, comm. de Seuilly, arr. Chi- 22. Nous ne saurions dire si Frère Adam
non (Indre-et-Loire). Cf. 1. I, ch. iv, n. 21. Couscoil, comme son compère Jean Dodin,
(C.) est un personnage réel ou imaginaire. Ce qui
19. Gué sur la Vède ou Négron, par où pas- est certain c'est que l'anecdote est racontée
sait le chemin de Seuilly à Chinon, au lieu quatorze ans au moins avant l'apparition du
dit le Moulin du Pont. Cf. 1. I, ch. iv, n. 22, Tiers livre, sous le titre : De qiiodam Mina-
176
LE TIERS LIVRE
beau ^', luy promist un habit en condition qu'il le passast oultre l'eau
cà la cabre morte ^'^ sus ses espaules. Car c'estoit un puissant ribault.
Le pacte feut accordé. Frère Couscoil se trousse jusques aux couilles et
50 chargea son dours, comme un beau petit sainct Christophle ^% le dict
suppliant Dodin. Ainsi le portoit guayement, comme .Eneas porta
son père Anchises hors la conflagration de Troie, chantant un bel
Ave maris Stella ^^ Quand ilz feurent au plus parfond du gué, au dessus
de la roue du moulin, il luy demanda s'il avoit poinct d'argent sus luy.
5 5 Dodin respondit qu'il en avoit pleine gibbessiere, et qu'il ne se
desfiast de la promesse faicte d'un habit neuf. « Comment (dist frère
Couscoil) tu sçaiz bien que par chapitre exprès de notre reigle ^' il
Ligne 48. E : sur — 1. 49. E : pact fut — E : au — 1. 50. A, E : dos — E :
Christofle — 1. 51, E : gayement — 1. 52. F : hort — E : Troye — 1. 53. E : furent
— E : profond — 1. 54. E : point — 1. 57. E : scais
ritano et alio, dans les Epigramviata et Eidyl-
lia, de Nie. Barthélémy de Loches, Paris,
1532,8°, 1. II, fo 22, vo.
Franciscanus in alteram profundi
Ripam fluminis excipit ferendum
Quempiam nitidum comatulumque
(Parco huic nomine, rem minus silebo
Dignam publica qus fit, atque fiât),
Impostumque hunieris rogavit ipse,
[amnem
Q.uum ventum ad médium prope esset.
Franciscanus, an is pecuniarum
Quicquam forsan haberet ? Ille habere
Se dixit, quibus hune juvaret, amplas,
Affatim quoque asymbolum cibaret.
Promissis nihil excitas vadator :
« Nescis ordinis, inquit, esse nostri
Nos déferre pecunias vetari ? »
Excussum simul hune in amne liquit.
Desertor minime hujus ipse fiam :
Novi utrumque, et id audii ex utroque.
Il serait piquant que R. ait connu les hé-
ros de cette anecdote dont Nicolas Barthélémy
tait les noms. Mais il est plus probable que
la précision onomastique de maître François
est un pur artifice littéraire. (C.).
23. Cant., arr. Poitiers (Vienne). Le cou-
vent des cordeliers de Mirebeau avait été fon-
dé vers 1225. (Cf./?. E. R.,\l, 229.) Le rappro-
chement du receveur du Coudray et d'un
moine de ce couvent n'est pas probablement
sans motif. Louis de Bourbon, seigneur du
Coudray, mort en i486, avait épousé Jeanne
de France, fille naturelle de Louis XI, baronne
de Mirebeau. Protectrice du couvent, elle y élit
sa sépulture, à côté de celle de son mari, en
15 15. {R. E. R., V, 422.) La distance entre
Mirebeau et le gué de Vède est d'environ dix
lieues. (C.)
24. Comme les bouchers portent une chèvre
morte, c'est-à-dire sur leur dos en la tenant par
les deux pieds de devant passés par-dessus
leurs épaules. Dans les jeux de Gargantua, 1. I,
ch. XXII, n. 199 et 201, figurent : « la beste
morte» et le « pourceau raory ». (C.)
25. La légende fait de saint Christophe une
sorte d'Hercule portant le Christ sur ses
épaules. (C.)
26. R. n'a pas choisi au hasard cette hymne
de l'office de la Vierge, dont le mouvement
est d'une charmante allégresse. (C.)
27. Voir Régula II, cap. IV : « Quod fra-
CHAPITRE XXIII lyy
nous est riguoureusement défendu porter argent sus nous. Malheu-
reux es tu bien, certes, qui me as faict pécher en ce poinct. Pourquoy
éo ne laissas tu ta bourse au meusnier ^^ ? Sans faulte tu en seras prassen-
tement puny. Et si jamais je te peuz tenir en nostre chapitre à
Myrebeau, tu auras du Miserere jusques à Fitidos-^. » Soubdain se
descharge et vous jecte Dodin en pleine eau la teste au fond. A
cestuy exemple, frère Jan mon amy doulx, affin que les diables
65 t'emportent mieulx à ton aise, baille moy ta bourse : ne porte croix
aulcune sus toy. Le danger y est évident. Ayant argent, portant
croix, ilz te jecteront sus quelques rochiers, comme les aigles
jectent les tortues pour les casser, tesmoing la teste pelée du poëte
iEschylus '°, et tu te ferois mal, mon amy (j'en seroys bien fort marry),
70 ou te laisseront tomber dedans quelque mer je ne sçay où, bien loing,
comme tomba Icarus ''.Et seroit par après nommée la Mer Entom-
mericque '\
Ligne 58. A, E : rigoureusement — 1. 59. E : — point — 1. éo. E : présentement —
1. 62. A : Mirabeau ; E : Mirebeau — 1. 6/^. A, E : ceste — E : Jean — 1. 66. E : aucune
— 1. 69. A : feroys — E : serais — 1. 71. A, E : sera
très non recipiant pecuniam ». Erasme nous dit, la retrouve dans une épitre de Germain Colin
dans VEÎoge de la Folie, comment certains Cor- à Marot. Cf. éd. Guiffrey, 1. 1, p. 387. (P.)
deliers tournaient cette règle de leur ordre, en 30. D'après Pline, Hist. nat.,X, 3 : « Inge-
mettant des gants pour toucher à l'argent; et nium est ei [aquilae] testudines raptas fran-
la reine de Navarre (Heptaniéron, XV) nous gère e sublinii jaciendo : quas sors interemit
montre une grande dame remettant à un Fran- poetam ^schylum », et Valère Maxime, IX,
ciscain deux écus enveloppés dans un papier, 12 : « In Sicilia, mœnibus urbis, in qua mora-
« car je sçay bien, ajoute-t-elle, que vous n'y batur [^schylus], egressus, aprico in loco rese-
oseriez toucher. » (P.) dit : super quem aquila testudinem ferens,
28. Le meunier du moulin du Pont. Ce elusa splendore capitis (erat enim capillis va-
personnage anonyme joue un rôle dans la cuum) periude atque lapidi eam illisit, ut frac-
guerre picrocholine, 1. 1, ch. xxx, n. 3. tas carne vesceretur. » (P.)
29. Quand les moines se donnaient la disci- 31. La mer dite Icarienne, chez les Anciens,
pline, la flagellation était accompagnée de la était une partie de la mer Egée,
psalmodie des psaumes de la pénitence. Frère 32. Réminiscence de Lucien, Icaroménippe,
Adam promet à Dodin une correction qui du- III : « ETxa, m ToXjxripdraTE 7:ocvTtov, oùx èSe-
rera tout le long du psaume Miserere, ce ooizsç [j.^ zat au tcou -rrii; ôaXàaaY); xaxaTzsawv
psaume commençant par miserere et finissant Mevititteiov ti TzéXayoç rjjjLÏv waTcsp xô 'I/.âptov
par vitulos. Cf. R. E. R., VIII, 306. La plai- à-ooetÇT]; kr,l xw asauxoij ôvdjjiax'. ; » « Ensuite,
santerie était courante dans les couvents. On ô le plus audacieux des hommes, ne craignais-tu
LE TIERS LIVRE. 2J
178 LE TIERS LIVRE
Secondement, sois quitte. Car les diables ayment fort les quittes.
Je le sçay bien quant est de moy : les paillars ne cessent me
75 mugueter et me faire la court, ce que ne souloient estant safrané et
endebté. L'ame d'un homme endebté est toute hecticque '' et discra-
siée '■^. Ce n'est viande à diables '\
Tiercement, avecques ton froc et domino 'Me grobis retourne àRami-
nagrobis. En cas que trente mille batelées de diables ne t'emportent
80 ainsi qualifié, je payeray pinthe et fagot. Et si, pour ta sceureté, tu
veulx compaignie avoir, ne me cherchez pas, non, je t'en advise-
Houstez vous de là ! Je n'y voys pas. Le Diable m'emport si je y
voys !
— Je ne m'en souciroys (respondit frère Jan) pas tant par adventure
83 que l'on diroyt, ayant mon bragmard on poing.
— Tu le prens bien (dist Panurge) et en parle comme docteur sub-
til en lard '"' . On temps que j'estudiois à l'eschole de Tolete '^ le reve-
Ligne 73. A, E : soys — 1. 74. E : quand — E : paillards— 1. 75. E : mugueter, de
me faire — 1. 76. E : heticque — A, E : dyscrasiée — 1. 78. A, E : et ton domino —
1. 79. E : hattelées — E : ne manque — 1. 80. E : pinte — E : scuretc — 1. 82. E :
Ostei — E ; vois — E : ; j — 1. 84. E : socieroys — E. Jean — 1. 85. E : dirait — E :
au poing — 1. 86. A : parle\ — 1. 87. E : eu Vart. Au temps — E : fesludioys — E : Tolclte
pas que, tombant quelque part dans les flots tu 36. Capuchon fourré. Cf. 1. II, ch. xxx, n.
ne donnes ton nom à quelque mer ménip- 141, et R. E.R., IX, 275.
péenne, comme le fit Icare ?» (P.) 57. Jeu de mots traditionnel entre maître en
33. Affaibli. Cet adjectif a persisté dans le Vart et en lard, appellation facétieuse donnée
langage courant sous la forme : étique ; et dans au charcutier. (C.)
la langue médicale sous celle de : /î«c//jMe. (D.) 38. Tolède, ville de la NouvcUe-Castille
34. De mauvaise constitution. La crase favo- (Espagne). Elle passait au moyen âge pour un
rable consistait dans les justes mélange et qua- foyer d'études magiques. Pulci en parle dans
lité des quatre humeurs : sang, bile, atrabile son Morgante, XXV, 259 :
^ " ' ^ '^ Questa cittâ di Toleto solea
îS- Il V a sans doute dans ce passage une ~ j- .•
■' ' ■' ^ ,. , , . . Tenere studio di negromanzia,
allusion aux Mystères. Les diables, en precipi- ^ • • j- • • 1
■^ , T -r 1 1 Quivi di magica arte si leggea
tant dans la chaudière de Lucifer les banque- r. ui- " j- ■
, . \ Publicamcnte e di piromanzia.
routiers revêtus de leur livrée jaune, devaient
les plaisanter sur leur maigreur. (C.) Cf. R. E. R., VII, 252. (C.)
CHAPITRE XXIII
179
rend père en Diable '^ Picatris^°, recteur delà faculté diabolologicque,
nous disoit que naturellement les diables craignent la splendeur des
90 espées aussi bien que la lueur du soleiH'. De faict Hercules, descendent
en enfer à tous les diables, ne leurs feist tant de paour ayant seule-
ment sa peau de lion et sa massue, comme par après feist JEnesLS
estant couvert d'un harnoys resplendissant et guarny de son brag-
mard bien apoinct fourby et desrouillé à l'ayde et conseil de la Sibylle
95 Cunnane ^^ C'estoit (peut estre) la cause pourquoy le seigneur Jan
Jacques Trivolse '^\ mourant à Chartres ■^'^, demanda son espée et
mourut l'espée nue on poing, s'escrimant tout au tour du lict comme
vaillant et chevalereux, et par ceste escrime mettant en fuyte tous les
diables qui le guestoient au passaige de la mort, duand on demande
Ligne 90. A : aussy — 1. 91. E : peur — 1. 92. E : Lyon — 1. 95. E : garny — 1. 95.
E : Cumane — 1. 96. E : Trivolle — E : Chartes — 1. 97. E : an poing — 1. 98. E :
chevaleureux — 1. 99. E : guetoient
3g. Qualification facétieuse forgée sur le
modèle de père en Dieu, titre donné aux doc-
teurs en théologie. (C.)
40. Auteur d'un coinpendium en quatre
livres, recueilli de deux cent vingt-quatre des
plus fameux magiciens de l'antiquité et dédié
au roi Alphonse en 1256. Agrippa en parle, De
Vanitate scientiarum, ch. XLii. Folengo le cite,
Il Baldo, mac. XVIII :
« Ecce P/crt/r/m nigromanti sculpta tabella »,
et Amaury Bouchard le mentionne dans son
Tt]; yuvaixsfa; çjTXr); apologia, Paris, 1522,
p. 4i.(C.)
41. R. trouvait cette thèse exposée dans di-
vers ouvrages, par exemple, dans H. Corneille
Agrippa, De occulta philosophia, III, 19 (Decor-
poribus âxmomini), et dans Caelius Rhodiginus,
Antiq. lect., I, 29 : Dxmones an senlire doloris
vint possint. Cur enses offerantnr dxnionibus.
(P-)
42. Voir les prescriptions de la Sibylle à
Énée, au 1. VI de V Enéide, v. 270 :
Tuque invade viam, vaginaque eripe ferrum.
Cité par Ccelius Rh )diginus, au ch. xxix du
1. I, et par H. Corneille Agrippa, Isagoge de
mater ia dxmoniim. (P.)
43. Jean- Jacques de Trivulzi, dit le Graud
Trivulce, marquis de Vigevano, maréch-il de
France, né en 1448 à Milan, mort en disgrâce
à Châtres (Arpajon) le 5 décembre 15 18.
L'anecdote se retrouve dans Brantôme, II,
224, sans que l'on puisse affirmer qu'il l'ait
empruntée à R. : «Il avoit ouï dire à quelques
philosophes que les diables haïssoient fort les
espées, et en avoient grande frayeur, et s'en-
fuyoient quand ils les voyoient flamboyer. . .
Aussi le dit seigneur. . . lorsqu'il voulut mou-
rir, il se fit mettre son espée sur le lit, toute
nue, et la tint à deux mains, tant qu'il put, au
lieu de la croix... afin que les diables, le
voyant ainsi armé et ayant peur, ils ne s'appro-
chassent de luy pour luy enlever et emporter
son ame avec eux. «
44. Il faut lire Chastres, aujourd'hui Arpa-
jon, ch.-l. cant., arr. Corbeil (Seine-et-Oise).
La ville de Châtres-sous-Montlhéry fut érigée en
i8o
LE TIERS LIVRE
100 aux massorethz •*' et caballistes '^^ pourquoy les diables n'entrent
jamais en paradis terrestre, ilz ne donnent aultre raison, si non que
à la porte est un chérubin tenent en main une espée flambante ''"' .
Car, parlant en vraye diabolologie de Tolete, je confesse que les
diables vrayement ne peuvent par coups d'espée mourir ; mais je
105 maintiens, scelon la dicte diabolologie, qu'ilz peuvent patir solution
de continuité ■***, comme si tu couppois de travers avecques ton
bragmard une flambe de feu ardent ou une grosse et obscure fumée.
Et crient comme diables à ce sentement de solution, laquelle leurs
est doloreuse en diable.
« duand tu voyds le hourt "^^ de deux armées, pense tu, couillasse,
que le bruyt si grand et horrible que l'on y oyt proviene des voix
humaines, du hurtis ^° des harnois, du clicquetis des bardes ^\ du cha-
plis 5' des masses, du froissis des picques, du bris des lances, du cris
IIO
Ligne 100. E : Cabalistes — E : n'entrèrent — 1. loi. E : autre — E : qu'a — 1.
102. E : tenant — I. 105. E : parlans — E : Tolette — 1. 105. E : maintien selon
— 1. loé. E : couppoys — 1. 108. E : sentiment — E : leur — 1. iio. E : voys —
E : heurt — 1. m. E : pravienne — 1. 112. E: heurtis — E : harnoys — E : cliquetis —
1. 113. E : frossis — E : cry
duché-pairie en 1702, en faveur de Louis,
marquis d'Arpa)on(Rouergue). (C.)
45. « Interprètes et glossateurs entre les He-
brieux », Briefve Déclaration. Cf. \. I, ch. 11,
n. 36.
46. Habiles dans la Cabale, interprétation
des livres saints que les docteurs juifs se trans-
mettaient oralement. Cf. 1. I, ch. viii, n. 108.
On notera que R. emploie l'indicatif présent :
les diables n'entrent jamais, et non le passé.
C'est que, d'après les théologiens, le paradis
terrestre existe encore, même après le péché
de l'homme. La difficulté était de déterminer
son emplacement, et l'on connaît, sur ce point,
les instructions facétieuses données par Voltaire
à frère Pediculoso. (P.)
47. Voir Genèse, III, 24.
48. Cf. Caelius Rhodiginus,/oc. cit. : « Ergo
spiritale Dsemonum corpus. . . et tactum pati-
tur et perinde, ac solida, divisum dolet, eo ta-
men interstitio, quod solida intercisa ac ré-
vulsa aut profanantur nunquam aut vix con-
tingere id potest. Refectum vero dsemonicum
corpus coit rursum recreaturque aeris motu
aut aqus. Et id quidem celeritate incredibili,
intérim tamen dolet insigniter, dum pangi-
tur dissectio, quo fit ut ferri aciem reformi-
dent. » (P.)
49. Choc. Cf. ch. VI, n. 15.
50. Heurt des armures. Sur la prononciation
parisienne hurtis pour heurtis, v. Sainéan, t.
II, p. 147.
51. Armures de défense du cheval.
52. Choc des armes. Archaïsme, qui se lit
également chez Jean Le Maire, Marot et Jo-
delle. (Sainéan, t. II, p. 103.)
CHAPITRE XXIII l8l
des navrez, du son des tabours et trompettes, du bannissement des che-
115 vaulx, du tonnoire des escoupettes ^' et canons? Il en est véritable-
ment quelque chose, force est que le confesse. Mais le grand effroy et
vacarme principal provient du deuil et ulement '■^ des diables qui là,
guestans pelle melle les paouvres âmes des blessez, reçoivent coups
d'espée à l'improviste et pâtissent solution en la continuité de leurs
120 substances aërées et invisibles ", comme si à quelque lacquais croc-
quant les lardons de la broche maistre Hordoux '^ donnoit un coup
de baston sus les doigts. Puys crient et ulent comme diables ; comme
Mars, quand il feut blessé par Diomedes davant Troie, Homère dict
avoir crié en plus hault ton et plus horrificque effroy que ne feroient
125 dix mille hommes ensemble ".
«Mais quoy? Nous parlons de harnoys fourbiz et d'espées respleii-
dentes : ainsi n'est il de ton bragmard. Car, par discontinuation de
officier et par faulte de opérer, il est par ma foy plus rouillé que la
claveure ^^ d'un vieil charnier ^^ Pourtant faiz de deux choses l'une :
130 ou le desrouille bien apoinct et guaillard, ou, le maintenant ainsi
rouillé, guarde que ne retourne en la maison de Raminagrobis. De
ma part je n'y voys pas. Le Diable m'emport si je y voys! »
Ligne 115. A : tonnoirre — A, F : escourpettes — I. 117. A, E : diieil — E : ullement
— 1. 1 18. E : paoures — A : rec\oivent — 1. 119. E : espées — 1. 122. E : Puis — E :
ullent — 1. 123. E -.fut — devant Troye — 1. 124. E : feroyent — 1. 126. E : resplendis-
santes — 1. 128. E : d'officier — 1. 129. E : fay — 1. 130. E : à poinct — E : gaillard
— 1. 131. E : garde — A : retourne^ ; E ; retournes — 1. 132. E : si j'y
53. Escopettes. 56. Sale. Cf. 1. I, ch. xiii, n. 48. Un des
54. Hurlement. Néologisme ; du latin cuisiniers enfermés dans la Truye, au ch. xl
idulatus, même sens. du Quart Livre, s'appelle Maistre Hordoux.
55. Sur la nature aérienne du corps des dé- 57. Voir Iliade, ch. v, v. 859.
mons, voir les enseignements de saint Augus- 58. Serrure. Voir 1. \l,prol. n. 28.
tin, De divinatione dœmonuiii, VII. Cf. Gil- 59. Saloir. Voir 1. II, /^ro/., n. 29. La serrure
son, op. cit., p. 85. (P.) du saloir s'oxyde lorsqu'on ne s'en sert plus.
Comment Panurge prend conseil de Epistemon.
Chapitre XXIV.
Laissans la Villaumere et retournans vers Pantagruel, par le che-
min Panurge s'adressa à Epistemon et luy dist : « Compère, mon
5 antique amy, vous voyez la perplexité de mon esprit. Vous sçavez tant
de bons remèdes ! Me sçauriez vous secourir ? »
Epistemon print le propous, et remonstroit à Panurge comment la
voix publicque estoit toute consommée en mocqueries de son desgui-
sement, et luy conseilloit prendre quelque peu de ellébore ' affin de
10 purger cestuy humeur en luy peccant % et reprendre ses accoustre-
mens ordinaires.
« Je suys (dist Panurge), Epistemon mon compère, en phantasie de
me marier. Mais je crains estre coqu et infortuné en mon mariage.
Pourtant ay je faict veu à sainct François le jeune ', lequel est au Plessis
Ligne i. A : prcnt — 1. 3. A, E : s'addressa — 1. 7. E : propos — 1. 10. E : acoustre-
mens — 1. 12. E : suis — 1. 13. E : coquu — 1. 14. E : vœu — F. la
I. L'ellébore passait pour guérir la folie. noir, qui est un Veratrmn (V. album L. et
« Aliqui pastorem eodem nomine [Melampus] V. nigrumL.).(D.)
invenisse tradunt [melampodion], capraspur- 2. Humeur peccante. Terme appliqué par
gari pasto illo animadvertentem, datoque l'ancienne médecine aux humeurs quand elles
lacteearum sanassePrœtidas furentes. » Pline pèchent par la qualité.
H. N., XXV, 21. Il décrit plus loin (XXV, 3. Saint François de Paule (1416-1507) est
24) la façon d'administrer ce remède. Il en appelé « le jeune » par R., pour le distinguer
distingue deux variétés : l'ellébore blanc, qui de son aîné, saint François d'Assise (1182-
est Hellehorus orienlalis Lmk, et l'ellébore 1226).
CH APITRE XXIV 183
15 lez Tours "^ reclamé ' de toutes femmes en grande dévotion (car il est
premier fondateur des bons hommes ^, lesquelz elles appetent " natu-
rellement) porter lunettes au bonnet, ne porter braguette en chausses,
que sus ceste mienne perplexité d'esprit je n'aye eu resolution aperte.
— C'est (dist Epistemon) vrayement un beau et joyeulx veu. Je
20 me esbahys de vous, que ne retournez à vous mesmes et que ne
revocquez vos sens de ce farouche esguarement en leur tranquillité
naturelle. Vous entendent parler, me faictez souvenir du veu des
Argives à la large perrucque^, les quelz, ayans perdu la bataille contre
les Lacedaemoniens en la controverse de Tyrée, feirent veu cheveux
25 en teste ne porter jusques à ce qu'ilz eussent recouvert leur honneur
et leur terre ^ ; du veu aussi du plaisant Hespaignol Michel Doris '°,
qui porta le trançon '' dégrevé '^ en sa jambe.
(( Et ne sçay lequel des deux seroit plus digne et méritant porter
chapperon verd et jausne à aureilles de lièvre '% ou icelluy glorieux
30 champion, ou Enguerrant '■^, qui en faict le tant long, curieux '^ et fas-
cheux compte, oubliant l'art et manière d'escrire histoires baillée par
Ligne 20. E : m'esbahy — E : mesme — 1. 21, E : esgarement — 1. 22. E : entendant
— E : jaictcs — E : vœu — 1. 23. E '.perruque, lesquels ayanti — 1. 24. E : Lacedemo-
nicns — E : vœu — 1. 25. E : jusqu'à ce — 1. 26. E : vœu — A : aussy — 1. 27. A :
trancipn — E : grene — 1. 31. E : escripre
4. Louis XI avait fait venir saint François vœu de garder la tête rase jusqu'à ce qu'ils
de Paule en France, espérant être guéri par ses fussent vainqueurs. (P.)
prières. Après la mort du roij le saint fondateur 10. Michel d'Oris, écuyer d'Aragon, avait
des Minimes resta en France, y établit plusieurs fait vœu (en 1400) de porter un « tronçon de
maisons et mourut dans celle de Plessis-lez- grève » jusqu'à ce qu'un chevalier d'Angle-
Tours en X507. (C.) terre acceptât de se mesurer avec lui sur le
5. Invoqué. Cf. 1. I, ch. 11, 1. iio. terrain. D'après Enguerrand de Monstrelet,
6. Jeu de mots entre les hommes bons aux Ctironiqites, II. (P.).
travaux de l'amour et les Z?0K5/;oww£5, surnom 11. Tronçon, fragment. Cf. 1. I, ch. ix,
des Minimes. (C.) Q- 55-
7. Réclament, recherchent. Cf. ch. vi, 1. 24. 12. Pièce d'armure qui protégeait la jambe.
8. Ce mot était employé au xvi^ s. au sens 13. Attributs du chaperon des fous.
de chevelure, qui n'existait pas encore. Cf. 14. Enguerrand de Monstrelet, gouverneur
Remy Belleau, t. II, p. 244: de Cambrai, continuateur des Chroniques de
De ce dieu radieux la /jfrruçue dorée. (P.) Froissart, de 1400 à 1467. Son œuvre a été
9. D'après Hérodote, I, 82, les Argiens, publiée par Buchon en 1826 dans la Collection
étant en lutte avec les Lacédémoniens pour la des Chroniques nationales françaises. (P.)
possession de Thyréa en Argolidet avaient fait 15. Détaillé.
i84
LE TIERS LIVRE
le philosophe samosatoys '^. Car, lisant icelluy long narré, l'on pense
que doibve estre commencement et occasion de quelque forte guerre
ou insigne mutation des royaulmes ; mais, en fin de compte, on se
35 mocque et du benoist '' champion et de l'Angloys qui le deffia, et de
Enguerrantleur tabellion '^ plus baveux qu'un pot à moustarde ''. La
mocquerie est telle que de la montaigne d'Horace, laquelle crioyt et
lamentoyt énormément, comme femme en travail d'enfant. A son cris
et lamentation accourut tout le voisinaige, en expectation de veoir
40 quelque admirable et monstrueux enfantement, mais en fin ne naquist
d'elle qu'une petite souriz *°.
— Non pourtant (dist Panurge) je m'en soubrys*'. Se mocque qui
clocque ". Ainsi feray comme porte mon veu. Or, long temps a que
avons ensemble, vous et moy, foy et amitié jurée par Juppiter
45 Philios ^\ Dictez m'en vostre advis : me doibz je marier ou non ?
— Certes (respondit Epistemon) le cas est hazardeux; je me sens
Ligne 38. E : lamentoit — E : cry — 1. 59. E : voysinaigc — 1. 40. E : nasquit —
I. 43. E : vœu. — E : long temps ha qu'avons — 1. 44. E : Jupiter : Fillots — 1. 45. E :
dictes — A : advys
16. Allusion au traité de Lucien de Samo-
sate, Sur la vtauière d'écrire rhistoire, que
Monstrelet ne connut jamais.
17. Béni, probablement avec le sens iro-
nique de benêt, niais.
18. Les notaires du temps dressaient des
constats pour les moindres incidents.
19. Après avoir transcrit scrupuleusement
quatre lettres de défis de Doris et quatre
réponses, qui s'échelonnèrent sur quatre ans,
Monstrelet ajoute : « lesquelles lettres ainsi
envoyées de l'une partie à l'autre, finalement,
quant au fait, rien n'en fut exécuté ni mis à
effet. » (P.)
20. R. semble ici traduire Érasme com-
mentant (Adages, I, 9, 14) le vers fameux
d'Horace:
Parturient montes; nascetur ridiculus mus.
(Art poétique, 139.)
« Concurrunt undique ad tam horrendum
spectaculum, expectantes ut terra novum ali-
quod porlentum eâeret, monte nimirum partu-
riente. » (P.)
21. Jeu de mots qui avait déjà fourni à
Marot, t. I, p. 156, une rime par équi-
voque :
Sire Lyon (dit le filz de souris),
De ton propos (certes) ;ê me soubris. (C.)
22. Tel se moque [des boiteux], qui cloche
[boite] lui-même. Très ancien proverbe, à
rapprocher de la phrase de maître Janotus :
ne clochez pas devant les boiteux (1. I, ch. xx,
1. 53-) (P-)
23. Surnom de Jupiter, considéré comme
protecteur de l'amitié.
CHAPITRE XXIV 185
par trop insuffisant à la resolution, et, si jamais feut vray en l'art de
medicinele dict du vieil Hippocrates de Lango"^, Jugement difficile ^S
il est en cestuy endroict verissime. J'ay bien en imagination quelques
50 discours moienans les quelz nous aurions détermination sus vostre
perplexité; mais ilz ne me satisfont poinct apertement.
« Aulcuns platonicques disent que qui peut veoir son Genius ^^ peut
entendre ses destinées ^\ Je ne comprens pas bien leur discipline et
ne suys d'advis que y adhasrez; il y a de l'abus beaucoup. J'en ay veu
55 l'expérience en un gentil homme studieux et curieux, on pays d'Es-
tangourre ^^ C'est le poinct premier.
« Un aultre y a. Si encores regnoient les oracles de Juppiter en
Amon, de Apollo en Lebadie, Delphes, Delos, Cyrrhe, Patare,
Tegyres, Preneste, Lycie, Colophon, en la fontaine Castallie près
60 Antioche en Syrie, entre les Branchides, de Bacchus en Dodone, de
Mercure en Phares près Patras, de Apis en /Egypte, de Serapis en
Canobe, de Faunus en Mccnalie et en Albunée près Tivoli, de Tyre-
sias en Orchomene, de Mopsus en Cilicie, de Orpheus en Lesbos,
de Trophonius en Leucadie ^^, je seroys d'advis (paradvanture non
65 seroys) y aller et entendre quel seroit leur jugement sus vostre
entreprinse.
Ligne 47. E '.fut — 1. 50. E : moyennant lesquels — 1. 51. E : appertenent — 1. 52.
E : aucuns — E : peult — 1. 54. E : suis — A, E : adhère^ — E : ha — 1. 55.
E : au pays — I. 55-56. E : Estangorre — 1. 57. A : ung — E : autre — E : regnoyent
— 1. 57-58. A, E : de Juppiter en Amon manque — 1. 58. E : Cyrthe — 1. 59-60. A,
E : en la fontaine ... . Branchides manque — I. 61. E : Mgipte — 1. 62. E : Menalie —
1. 64. E : serois — A : advys — E : paradventure
24. Nom moderne de l'île de Cos, patrie 28. Depuis Le Duchat, les commentateurs
d'Hippocrate . identifient ce pays, d'après le roman de Lan-
25. « Vita brevis, ars longa, occasio volucris, celot du Lac (t. I, fos 39, 44, 50 et t. H, fo 54
experientia periculosa, judiciuni difficile. » de l'éd. de 1520), avec une des divisions de
(Hippocrate, Jph., l, i.) (D.) l'Heptarchie Saxonne, YEast Anglia (aujour-
26. Génie, au sens du mot grec Sa(;j.a)v, l'es- d'hui Norfolk et Cambridge). On ignore à
prit qui veille sur chaque homme. (P.) quel personnage R. fait allusion. (P.)
27. Jamblique, dans une réponse à Por- 29. Cette énumération d'oracles anciens se
^hyrt, De Mysteriis, m, 3, fait allusion à cette trouve, presque toute constituée, dans un
doctrine. Voir encore Servius, sur le vers 742 compilateur du xvi^ s. que R. pratiquait:
du 1. Yl diÇ.V Enéide. (P.) Alessandro Alessandri, Géniales Dies, VI, 2.
TIERS LIVRE. 24
l86 LE TIERS LIVRE
c( Mais vous sçavez que tous sont devenuz plus mutz que poissons '°,
depuys la venue de celluy Roy servateur on quel ont prins fin tous
oracles et toutes prophéties, comme, advenente la lumière du clair
70 soleil, disparent '' tous lutins, lamies '% lémures '% guaroux '^, farfa-
detz et tenebrions '\ Ores toutesfoys qu'encores feussent en règne, ne
conseilleroys je facillement adjouster foy à leurs responses. Trop de
gens y ont esté trompez. D'adventaige je me recorde que Agripine mist
sus'^ à LoUie la belle avoir interrogué l'oracle de Apollo Clarius, pour
75 entendre si mariée elle seroit avecques Claudius l'empereur; pour
ceste cause feut premièrement banie, et depuys à mort ignominieuse-
ment mise '^
— Mais (dist Panurge) faisons mieulx. Les isles Ogygies '^ ne sont
loing du port Sammalo '' ; faisons y un voyage après qu'aurons parlé à
80 nostre Roy. En l'une des quatre, laquelle plus a son aspect vers soleil
couchant, on dict, je l'ay leu en bons et antiques autheurs ■*°, habiter
Ligne 67. E : poisson — 1. 68, E : depuis — E : ceîuy — E : auquel — 1. 69. E :
advenante — 1. 71. E. : Or iouiesfois que encores fussent — 1. 72. E : cotiseillerois —
A : responces — 1. 73. E : D'advantaige — A, E : Agrippine — 1. 74. E : d\4pollo —
1. 76. E : jut — E : hannie — E : depuis — 1, 79. A : Jaysons — 1. 80. E : ha — A, E :
au soleil — 1. 81. E : anitcques auteurs
R. a allongé la liste, de mémoire, semble-t-il, même sens, nom de démon femelle, dans les
car on y relève quelques inexactitudes. Ainsi mystères. Cf. R. E. R., VIII, 145.
à Préneste, le temple fameux par les sortes 34. Loups-garous. Cf. 1. I, ch. vm, n.
Prxnestinz était dédié à la Fortune, non à 106.
Apollon (Cicéron, De divinatione, II, 41) ; à 35. Esprits des ténèbres. Latin : tenebrio,
Dodone, il n'y avait pas d'oracle de Bacchus ; qui fuit le jour.
l'antre prophétique de Trophonius était non à 36. Reprocha.
Leucadie, mais à Lébadie, en Béotie.(P.) 57. De cette digression érudite la matière
30. R. se souvient ici d'un livre de Plu- a été fournie par Tacite, yï««n/«, XII, 22.
tarque auquel il a fait maints emprunts : De 38. Il est question de ces îles dans Plu-
la cessation des oracles. (P.) tarque, qui les place à cinq journées de navi-
31. Disparaissent. Archaïsme. gation à l'ouest de la Grande Bretagne. (De la
32. Sorte de vampire, que l'on se représen- figure qui est en la lune, XXVI, 941 A). (P.)
tait avec une tête de femme et des pieds d'âne 39. Saint-Malo, ch.-l. arr. lUe-et- Vilaine.
et qui passait pour sucer le sang des enfants. 40. Ces bons autheurs sont Plutarque. o/>. cit.,
Cf. Horace, Art poétique, v. 340. (P.) à lan. 38, et peut-être quelques compilateurs.
33. Les mauvais esprits. Latin : lémures, (P.).
CHAPITRE XXIV
187
plusieurs divinateurs vaticinateurs et prophètes, y estre Saturne
lie de belles chaînes d or dedans une roche d'or, alimenté de ambro-
sie et nectar divin, les quelz journellement luy sont des cieulx trans-
85 mis en abondance par nesçay quelle espèce doizeaulx (peut estre que
sont les mesmes corbeaulx qui alimentoient es desers sainct Paul '■
premier hermite) et apertement pra^dire, à un chascun qui veult
entendre, son sort, sa destinée et ce que luy doibt advenir. Car les
Parcesnen ne fillent, Juppiter rien ne propense •' et rien ne délibère
90 que le bon père «en dormant ne congnoisse. Ce nous seroit grande
abbreviation de labeur si nous le oyons un peu sus ceste mienne per-
plexité. ^
- C'est (respondit Epistemon) abus trop évident et fable trop fabu-
leuse. Je ne iray pas. ^
Ligne 83. E : une couche dW - 1. 84. E : lesquel, - 1. 85. E : oyseaulx
E . ahnmtoyer,t - 1. 89. E : Parcgnes - A, E : filent - E : JubL - 1
1 oyons — 1. 94. E : n'iray. J f ^
- I. 86.
91. E :
41. Saint Paul l'anachorète, regardé comme
le fondateur de la vie monastique en Orient,
mort dans les déserts de la Thébaïde en 342.'
Voir dans la Lcaeude dorée, ch. xv, le trait au-
quel R. fait ici allusion.
42. Penser. Archaïsme, qui se rencontre
sous la double forme pourpenser et propenser.
Voir Sainéan, t. II, p. 124.
A\- C'est-à-dire Saturne, dont la fable fait
le père des dieux.
Comment Panurge se conseille à Her Trippa.
Chapitre XXV.
« Voyez cy (dist Epistemon continuant) toutesfoys que ferez, avant
que retournons vers nostreRoy, si me croyez. Icy, près Tisle Bouchart ',
5 demeure Her ^ Trippa'. Vous sçavez comment par art de astrologie ^
geomantie ^ chiromantie ^ metopomantie ^ et aultres de pareille
Ligne i.
autres
E : Tripa — 1. 3. E : foutesjois — 1. 6. A, E : metopomantie manque — E :
1. R. précise une fois de plus le théâtre des
consultations de Panurge : c'est la Touraine,
où se trouve l'IIe-Bouchard, ch.-l. de cant.,
arr. Chinon. Cf. 1. I, ch. xlix, n. 2. (C.)
2. Seigneur, en bas-allemand. Cf. 1. I,
ch. VIII, n. 72 : « Her Pracontal. »
3. Les commentateurs s'accordent pour
identifier Trippa avec Henri Cornélius Agrip-
pa de Nettesheim, médecin de Cologne, au-
teur du De incertitudine et vanitate scientiarum .
Ce personnage avait pris très ouvertement
parti en faveur du sexe féminin dans la Que-
relle des femmes, en publiant son De nohilitate
et prsecelleutia fœminei sextis en 1529. Cf.
R.E.R., II, i-io, 78-109. R. l'avait peut-être
rencontré en 1535a Grenoble, dans le logis
de François Vachon, président au parlement
du Dauphiné, qui l'avait recueilli, et où lui-
même avait trouvé asile lors de sa fuite de
Lyon. Cf. A. Lefranc. Rabelais et Cornélius
Agrippa, Mélanges Picot, 191 3. De son vrai
nom. Agrippa s'appelait Cornelis. Voir Orsier,
Henri Cornelis- A grippa, sa vie et son œuvre
d'après sa correspondance (1485-15 3 5), Paris,
1911.
4. Agrippa était fameux par son traité De
occulta philosophia (1529). Dans l'édition de
ses œuvres datée de 153 1 (Lyon) figure un
Epitome De Speciebus magiae ceremonialis . . .
per Georgium Pictorium Vigillanum, où se
trouvent exposés la plupart des modes de divi-
nation proposés à Panurge par Her Trippa. (P.)
5. « La Géomance, fille naturelle de l'astro-
logie, est une science qui, par le moyen de ses
figures, tire des conjectures sur les choses
occulteset endéclarel'événement. Les figures...
se rapportent aux quatre élémens... toutes les
conjectures qu'elles nous permettent de faire
ne s'empruntent que du rapport qu'elles ont
avec les élémens ou avec les signes et les pla-
nettes qui les dominent. » Peruchio, Le livre
de la Géoynance, p. 177, dans La Chironiance, la
physionomie et la Géomance, Paris, G. de Luyne,
1663, in-4°. (D.)
6. « La main est l'objet de la chyromance
qui contemple ses qualitez et ses lignes pour
conjecturer de l'instinct et des avantures de
l'homme. » Peruchio, loc. cit., Le livre delà
chiromance, p. i. (D.)
7. « Métoposcopie est une science despen-
dante de celle de physionomie,... qui est, par
l'aspect du front, juger des choses futures et
CHAPITRE XXV 189
fariné, il prsedict toutes choses futures : conférons de vostre affaire
avecques luy.
— De cela (respondit Panurge) je ne sçay rien. Bien sçay je que,
10 luy un jour parlant au grand Roy des choses célestes et transcen-
dentes, les lacquais de court, par les degrez, entre les huys, sabou-
loient" sa femme à plaisir, laquelle estoit assez bellastre. Et il, voyant
toutes choses astherées et terrestres sans bezicles, discourant de tous
cas passez et praesens, praedisant tout l'advenir, seulement ne voioit sa
15 femme brimballante ^ et oncques n'en sceut les nouvelles. Bien allons
vers luy, puys qu'ainsi le voulez. On ne sçauroit trop apprendre. »
Au lendemain '° arrivèrent au logis de Her Trippa. Panurge luy
donna une robbe de peau de loup, une grande espée bastarde '' bien
dorée à fourreau de velours, et cinquante beaulx angelotz '^ ; puis
20 familiairement avecques luy conféra de son affaire.
De première venue, Her Trippa, le reguardant en face, dist : « Tu as
la metaposcopie '^ et physionomie d'un coqu ; je diz coqu scandale et
Ligne 7. E : predid — 1. 8. E : avec — 1. 13. E : etherées — E : besicles — 1. 14. E :
presens, prédisant — A, E : voyait — 1. 15. A, E : hrimhallant — 1. 16. E : que ainsi
— A : aprendre — 1. 18. A, E : peaulx — 1. 19. E : beaux — A : puys — 1. 20. E •.fami-
lièrement — E : avec — 1. 21. E : regardant — 1. 22. E : coquu ; je dy coquu
des tempéraments de la personne. » J. Belot, Hinc factum, astrologe, est, tua cum capit
Œuvres, Lyon, Cl. de la Rivière, 1649, in-12, [uxor amantes,
p. 258. (D.) Sydera significent ut nihil inde tibi. (P.)
8. Secouer violemment, au sens libre ; 10. La distance à vol d'oiseau de la Villau-
archaïsme. Voir Sainéan, t. II, p. 153 et mère à l'Ile-Bouchard est d'environ quatre
297. lieues. Panurge et Frère Jean prennent leur
9. Mise en branle, comme une cloche; au temps. (C.)
sens libre. Voir Sainéan, t. II, p. 307. Il est 11. Cf. 1. I, ch. xxiii, n. 102. Le don d'une
probable que cette anecdote a été suggérée à grande épée à un astrologue semble assez iro-
R. par une épigramme de Thomas Morus nique.
sur un astrologue, que H.-C. Agrippa rap- 12. Monnaie portant l'image de saint Michel.
porte dans son De Incertitudine et vanitate II y eut aussi une monnaie courante de ce
scientianitn, au chapitre De Astrologia : nom, valant environ 8 fr. or, sous les règnes
Astra tibi ethereo pandunt sese omnia vati, de Charles VI et de Charles VII. (Cartier.)
Omnibus et quse sint fata futura monent.
13. « Metoposcopia ex solius frontis inspec-
tione, omnia hominum initia, progressus et
Omnibus ast uxor quod se tua publicat, id te fines se prsesentire jactat. » H.-C. Agrippa,
Astra, licet videant omnia, nuUa monent. De incertitudine scientiaruvi, XXXIV. (P.)
190 LE TIERS LIVRE
diffamé. » Puys, consyderant la main dextre de Panurge en tous
endroictz, dist : « Ce faulx traict que je voy icy, au dessus du inons
25 Jovis '*, oncques nefeut qu'en la main d'un coqu. » Puys avecques un
style feist hastivement certain nombre de poinctz divers, les accoubla '5.
pargeomantie '^ et dist : « Plus vraye n'est la vérité qu'il est certain,
que seras coqu bien tost après que seras marié. »
Cela faict, demanda à Panurge l'horoscope de sa nativité. Panurge
30 luy ayant baillé '^ il fabrica promptement sa maison du ciel '^ en toutes
ses parties, et, consyderant l'assieté et les aspectz '' en leurs triplicitez,
jecta un grand souspir et dist :
« J'avois jà prasdict apertement que tu serois coqu ; à cela tu ne
povoys faillir. Icy j'en ay d'abondant asceurance nouvelle, et te
35 afferme que tu seras coqu. D'adventaige, seras de ta femme battu, et
d'elle seras desrobbé. Car je trouve la septiesme ^° maison en aspectz
tous malings, et en batterie de tous signes portans cornes, comme
Ligne 23. E : Puis, considérant — 1. 24. E : mont — 1. 25. E :fut — E : coquii. Puis
avec — 1. 26. A : acouhla — 1. 28. E : coquu — 1. 31 E : considérant l'assieté — E :
leurs aspecti — 1. 33. E : J'avoys — E : coquu — 1. 34. E : asseurance — I. 55. E :
coquu. D'advantaige — 1. 36. E : desrohé
14. Les chiromanciens nomment mont-de- peut la définir la science des correspondances
Jupiter i'éminence qui siège à la face palmaire entre les astres et l'homme d'après son ciel de
de la main au-dessous de la racine de l'index, naissance. Pour déterminer les éléments astro-
dédié à Jupiter. « Jupiter qui tient le doigt nomiques, on notait sur un cercle représen-
démonstratif a aussi les marques et signes les- tant le Zodiaque, les positions planétaires
quels nous avons mis cy-dessus. S'ils sont en ainsi que les tracés du méridien et de l'horizon
la première joincture, c'est signe d'adultère », pour le lieu et le moment choisis. Cf. dans le
dit Jean d'Indagine. La chirotjiance et pinsio- Mercure de France, ler nov. 1921, Paul Flam-
nomie par le regard des membres de Vhomme, bârt, Qu est-ce que Vastrologie scientifique ? ÇC.)
par Jean d'Indagine, trad. par Ant. du Moulin, 18. D'après l'horoscope, l'astrologue éta-
Paris, Girard, 1662, in-12, p. 121. (D.) blissait la maison du ciel, en combinant les
15. Accoupla. Cf. 1. II, ch. xix, no 23. signes du Zodiaque et les Planètes. (P.)
16. « Est alia Geomanti?e species, quas per 19. Les signes de la maison du ciel s'asso-
puncta vi quadam, aut casu terrse inscripta ciaient suivant certains aspects, les lignes qui
divinatur. » De occuî. pinlosopijia, LVII. (P.) les joignaient constituant un polygone régulier,
17. R., comme ses contemporains, considé- inscritdans un cercle (cercle delagéniture).(P.)
rait l'astrologie comme une science. Tacite, 20. Le cercle de la génilure était divisé en
Galien, saint Thomas d'.\quin, Tycho-Brahé, douze lieux d'égale étendue. Le septième était
Kepler et mille autres s'en sont occupés. On la maison du mariage. (P.)
CHAPITRE XXV
191
Aries, Taurus, Capricorne et aultres ". En la quarte ^% je trouve déca-
dence de Jovis ^\ ensemble aspect tetragone ^'^ de Saturne associé de
40 Mercure. Tu seras bien poyvré''', homme de bien.
— Je seray (respondit Panurge) tes fortes fiebvres quartaines *^ vieulx
fol, sot, mal plaisant que tu es. Cluand tous coqus s'assembleront, tu
porteras la baniere ^^ Mais dont me vient ce cyron ^^ icy entre ces deux
doigtz? » Cela disoit tirant droict vers Her Trippa les deux premiers
45 doigtz ouvers en forme de deux cornes et fermant on poing tous les
aultres. Puys dict à Epistemon : « Voyez cy le vray Ollus -^ de Martial,
lequel tout son estude adonnoit à observer et entendre les maulx et
Ligne 58. A, E : Capricornes — E : autres — 1. 40. E : pouvre — 1. 41. E : cartaines
— 1. 42. A, E : sot manque — E : coquni — 1. 45. E : bannière — E : d'ond — A :
ciron — 1. 45. E : au poing — 1. 46. E : autres. Puis dist — 1. 47. E : addonnoit
21. Le Bélier, le Taureau, le Capricorne
sont des signes du Zodiaque.
22. La quatrième maison était celle des
parents et alliés.
23. De Jupiter.
24. Suivant le nombre des côtés du poly-
gone formant la maison du ciel, l'aspect était
dit trigone, tetragone ou sextil. (P.)
25. Terme de fauconnerie : on saupoudrait
d'orpiment et de poivre pulvérisés et mêlés à
parties égales le plumage des oiseaux qui
avaient « poux, mouches ou autre vermine
dans leur pennage. » (Jean de Franchières, La
Fauconnerie, Voiùers, 1567, ch. 28). On leur en
faisait aussi avaler « pour le mal de la teste »
(ihid., ch. 26). R. fait de poyvré le synonyme
de vérole, sens repris par N. du Fail et devenu
vulgaire. (D.)
26. Imprécation fréquente chez R. Cf. 1. I,
ch. XXXIX, n. 42 : « Leur fiehvre quartaine ! »
27. Brantôme, Vie des dames galantes, l,^. 130,
éd. Garnier, donne l'origine de cette locution :
« Du temps du roy François fut une vieille
chanson, que j"ay ouy conter à une fort
honneste et ancienne dame, qui disoit :
Mais quand viendra la saison
Que les cocus s'assembleront
Le mien ira devant, qui portera la baniere ;
Les autres suivront après, le vostre sera au
[derrière.
La procession en sera grande ;
L'on y verra une très longue bande. ■• (P.)
28. Non seulement R. semble avoir connu
sous le nom de ciron le sarcopte de la gale
(Sarcoptes scahiei var. hominis L.) mais encore
la localisation particulière de ses sillons au
niveau des espaces interdigitaux. La doctrine
parasitaire de la gale, oubliée, puis exhumée et
contestée, ne fut réhabilitée que par la célèbre
démonstration qu'en fît, le 13 août 1834,
l'étudiant Renucci, dans le service d'Alibert à
l'Hôpital Saint-Louis. Encore serait-il hasar-
deux d'en faire honneur à R. : la théorie de la
génération spontanée des vers et parasites dans
les humeurs corrompues n'impliquait point
chez les vieux auteurs la notion, plus moderne,
du parasitisme exogène. (D.)
29. Personnage décrit dans une épigramme
de Martial, VII, 10, ad Oluni.
192
LE TIERS LIVRE
misères d'aultruy. Ce pendent sa femme tenoit le brelant'°. Il, de son
cousté, paouvre plus que ne feut Irus '\ au demeurant glorieux, oultre-
50 cuydé '% intolérable plus que dix sept diables, en un mot r-wyaXarwv '%
comme bien proprement telle peaultraille '* de belistrandiers '' nom-
moient les anciens.
c( Allons, laissons icy ce fol, enraigé, mat de cathene '^, ravasser tout
son saoul avecquesses diables privez. Je croirois tantost que les diables
55 voulussent servir un tel marault. Il ne sçait le premier trait de philo-
sophie, qui est coxGxois toy ", et, se glorifiant veoir un festu en l'œil
d'aultruy, ne void une grosse souche laquelle luy poche les deux
œilz '^ C'est un tel polypragmon '^ que descript Plutarche. C'est une
aultre Lamie, laquelle, en maisons estranges, en public, entre le
éo commun peuple, voyant plus penetramment qu'un oince '*°, en sa
Ligne 48. E : d'autruy — E : Cependant — E : berîant — 1. 49. E : costé, pauvre —
E : fut — 1. 49-50. E : oultrecuidè — 1. 50. E : Tro Ka]a\on — 1. 51. E : peautr aille —
1. 53. E : enragé — 1. 54. E : avec — 1. 55. A, E : traict — 1. 56. E : Cognoy — 1. 57.
E : auiruy — 1. 58. A, E : yeulx — E : Plularch — 1. 59. E : autre
30. Originairement jeu de cartes, puis mai-
son de jeu et de débauche.
31. Irus est le mendiant qui dans Homère,
Odyssée, ch. xviii, v. 1-116, en vient aux
mains avec Ulysse .
32. Outrecuidant. Cf. 1. I, ch. xvii,
n. 40.
35. Ce mot se trouve dans Athénée, VI,
17 (230 c), avec le sens de gueux glorieux.
Érasme le cite dans un de ses Adages, I, 6,
88 : Messe tenus propria vive, et en donne le
sens : eodem verbo dedarans fastum cum pau-
pertate conjunctum. (P.)
34. Canaille. Cf. Pj/M/?/, éd. Fournier, 95 :
Mais je puisse Dieu avouer
S'il n'est attrait d'une peautrailte.
et Alain Chartier, Quatre danus :
. . .Puis en bataille
S'en sont fuis comme peautrailte. (C.)
35. Bélîtres. Cf. 1. II, ch. vu : « la helistran-
die des mille souldiers ».
36. Fou à lier. Italianisme, tnatto da catena,
fou de chaîne.
37. On sait que Socrate aimait à répéter
cette sentence, qui était gravée sur le fronton
du temple de Delphes.
58. Réminiscence de l'Évangile de saint
Matthieu, VII, 3-5 : « Quid autem vides festu-
cam in oculo fratris tui, et trabem in oculo
tuo non vides ? » (P.)
39. Un curieux importun. Ce mot vient du
traité de Plutarque, "îoI noX'jzpayaoajvr,;, de
la curiosité, où se trouve, II, 516 A, Tanec-
dote de Lamie. (P.)
40. Once, lynx. Cf. ch. l. « Lyncus feut par
Ceres transformé en oince ou loup cervier. »
La graphie oince, isolée au xvi« s., accuse pro-
bablement une prononciation provinciale.
Belon, Observations, 1588, fol. 163 : « Onces
qu'on nomme autrement Linces », et Du Pinet,
CHAPITRE XXV
193
maison propre estoit plus aveugle qu'une taulpe, chés soy rien ne
voioyt, car, retournant du dehors en son privé, oustoit de sa teste ses
œiiz, exemptiles comme lunettes, et les cachoit dedans un sabot
attaché darriere la porte de son logis '^\ »
65 A ces motz print Her Trippa un rameau de tamarix '*^
c( Il prend bien(dist Epistemon). Nicander '^ la nomme divinatrice.
— Voulez vous (dist Her Trippa) en sçavoir plus amplement la
vérité par pyromantie '^•^, par aëromantie '^^ célébrée par Aristophanes en
ses Nuées, par hydromantie '*\ par lecanomantie"*', tant jadis célébrée
Ligne éi. E: chei — 1.62. E : ostoit — 1. 63. A, E: yeulx — 1. 64. E : derrière — 1. 65-
66. A, E : ^ ces moti. . . divinatrice manque — • 1. 68. A, E : célébrée par. . . ses Nuées manque
dans sa version de Pline (1562) : « Touchant
les onces (note marginale : Lynx)..., il n'y a
animal qui ayt l'œil si bon que cestuy... » De
même Rémi Belleau, Œuvres, éd. Marty-La-
veaux, II, 171 :
Onces mouchetez d'estoiles sur le dos,
Onces à l'œil subtil, au pied souple et dispos.
L'animal est déjà cité au xiii^ s. par Rute-
beuf. Poésies, éd. Kresmer, et dans le Trésor
de Brunetto Latini, p. 248, mais il semble
désigner la panthère. Cf. Sainéan, Hist. nat.,
p. 191 et suiv. (D.)
41. R. pouvait lire cette fable de Plutarque
(qu'il a égayée d'un détail familier : le sabot
attaché à la porte) non seulement dans l'ori-
ginal, mais dans une traduction latine d'Ange
Politien, au début d'un ouvrage intitulé pré-
cisément Lamia. C'est à ce texte qu'il a
vraisemblablement emprunté cette épithète
di exemptiles (faciles à ôter) : « Lamiam, . .
Plutarchus habere ait oculos exemptiles. » (P.)
42. Les anciens appelaient tamarix, myrica,
erica, la bruyère, ou des plantes plus ou moins
analogues, qu'il est difficile d'identifier. La
bruyère avait pour eux des vertus divinatrices,
que nous avons vues utilisées plus haut
(ch. xvii) par la Sibylle de Panzoult. Faut-il
l'accorder au tamarix de Her Trippa, dont
Nicandre vante déjà les mérites ?
LE TIERS LIVRE.
Sterilis myrices virgulta leguntur
Fatidicum vatum nomen, quo reddere
[sortes
Et responsa dédit fari Corypasus Apollo.
ÇTheriaca.')
Ce tamarix est-il la Brya corinthiaca de
Pline (XXIV, 42), notre Tamarix gallica L. ?
ou la Brya ^^ypti de Pline, qui est notre
Tamarix articulata Wahl., d'Orient ? — La
vertu divinatrice de cet arbre est mentionnée
dans H. Corneille Agrippa et dans Cselius
Rhodiginus, Ant. lect., IV, 2, 9. (D.P.)
43. Sur Nicandre, v. 1. I, ch. xxiii, n. 172.
44. « Pyromantia divinatur per impres-
siones igneas, per stellas caudatas, per igneos
colores, perque visiones et imaginationes in
igné. » De occul. philosophia, LVII. (P.)
45. » Aeromantia ^rogr\os\\cdi prsebet perim-
pressiones aereas, per ventorum flatus, per
irides, per halones, per nebulas et nubes,
perque imaginationes in nubibus et visiones in
aère. » De occul. philosophia, ibid. (P.)
46. « Hydromantia vaticinia prsestat per im-
pressionnes aqueas, illarumquc fluxus et re-
fluxus excrescentias et depressiones, tempes-
tates et colores et similia : ejus junguntur
etiam visiones quae in aquis fiunt. » De occul.
philosophia, ibid. (P.)
47." « Erat etiam olim apud Assyrios in
25
194 LE TIERS LIVRE
70 entre les Assyriens et exprovée parHermolaus Barbarus'*^? Dedans un
bassin plein d'eaue je te monstreray ta femme future, brimballant
avecquesdeux rustres.
— Quand (dist Panurge) tu mettras ton nez en mon cul, soys
recors ^^ de deschausser tes lunettes.
75 — Par catoptromantie 5° (dist Her Trippa continuant), moyenant
laquelle Didius Julianus, empereur de Rome ^', praevoyoit tout ce que
luy doibvoit advenir? Il ne tefauldra poinct de lunettes. Tu la voyras
en un mirouoirbrisgoutant^^ aussi apertement que si je te la monstrois
en la fontaine du temple de Minerve près Patras ". Par coscinomantie '*,
80 jadis tant religieusement observée entre les cerimonies des Romains ^^?
Ayons un crible et des forcettes ^^, tu voyras diables. Par alphito-
mantie ''^, designée par Theocrite en sa Pharmaceutrie, et par aleuro-
Ligne 70. A,E : et exprovée par Hermolaus Barbarus manque — 1. 71. A, E : plein
d'eaue manque — I. 74. A, E: records — 1-75- E : catroptromantie — 1. 75-77. A, E :
moyenant... advenir manque — 1. 77. E : point — 1. 78. A, E : en un mirouoir
manque — A, E : hrigouttant — 1. 79. E : conscinomantie — 1. 80. A, E : jadis...
Romains manque — 1. 8i-88. A, E : Par alphitomantie... mal proportionné manque
magno precio Hydromantise species, Lecano- l'Histoire Auguste, ^Elius Spartianus (Did.
mantia nuncupata, a pelvi aquae plena, cui Julian., 7) au ch. de la catoptromancie. (P.)
imponebantur aurese et argenteae laminae et 52. Terme erotique, /flr /'a//o.
lapides preciosi, certis imaginibus, nomini- 53. Mentionné par Pictorius Vigillanus,
bus et characteribus inscriptas. » De occul. phi- ibid., d'après Pausanias, VII, 21, § 12. (P.)
losophia, ibid. (P.) 54. A l'aide d'un crible ou tamis (zoTxtvov).
48. Erraolao Barbare (1454- 1493), de Érasme mentionne ce genre de divination,
Venise, humaniste et poète, traducteur d'Aris- Adages, I, 10, 8, Cribro divinare, qui était en
tote et commentateur de Pline. Il est cité dans usage en Poitou au xvie s. Cf. R.E.R., II,
le traité de Pictorius Vigillanus (voir n. 4) au 70. (P.)
chap. de la Lecanomantie. Il aurait consulté 55 R. pouvait trouver cette indication dans
ainsi les démons sur l'entéléchie d'Aristote et le Compcndium amatoriae viagiae de Caslius
obtenu une réponse rendue d'une voix faible Calcagninus (p. 498 de l'éd. de Froben, Bâle,
et sifflante. 1 544) : « Coscinomantia per cribrum in Roma-
49. Souviens-toi. norum sacris famigerata. » (P.)
50. De v.i-oT.-oo^/ , miroir, et aavTii'a, divi- 56. Tenailles. « Cribrum enim inter duo-
nation, rum astantium medios digitos per forcipem
51. L'exemple de Didius Julianus est cité suspendunt. » Pictorius Vigillanus, ibid. (P.)
par Pictorius Vigillanus, d'après un auteur de 57- « Aîphitomantia, quam ceu digito Théo-
CHAPITRE XXV
195
mantie ^^ meslant du froment avecques de la farine? Par astragalo-
mantie59 ?J'ay céans les projectz^° tous preslz. Par tyromantie^'? J'ay
85 un fromaige de Brehemont ^^ à propous. Par gyromantie ^' ? Je te feray
icy tournoyer force cercles, les quelz tous tomberont à gausche, je
t'en asceure. Par sternomantie ^* ? Par ma foy, tu as le pictz assez mal
proportionné. Par libanomantie^^p i\ ^e fault qu'un peu d'encent. Par
gastromantie ^\ de la quelle en Ferrare longuement usa la dame
90 Jacoba Rhodogine *^ Engastrimythe ^^ ? Par cephaleonomantie ^\ de
laquelle user souloient les Alemans, routissans la teste d'un asne sus
des charbons ardens ? Par ceromantie '° ? Là par la cire fondue en
Ligne 88 : enceni — 1. 89. E : castromintie — 1. 89-92. A, E : de la quelle... char-
bons ardens manque. — 1. 92. E : cyre
critus signavit in Pharmaceiitria. » Caslius Cal-
cagninus, op. cit. ibid., d'après Théocrite,
Idylles, II, 18. (P.)
58. Aleuromantia, per tritici ac farinae excus-
siones. » Caslius Calcagninus, op. cit., ibid. (P.)
59. « Astragaloinantia, et astragalorum
jactu in picturarum libellum, qua imprimis
nostrates fœminîe uti soient. » Ccelius Calca-
gninus, op. cit. ibid. (P.)
60. Les tableaux.
61. « Tyromantia, per casei compages atque
hiatus. » Caslius Calcagninus, o/j. cjV., ibid. (P.)
62. Il a déjà été question des vaches de
Bréhémont, cant. Azay-ie-Rideau, arr. de Chi-
non, pour allaiter Gargantua, l.I,ch. vu, n. 10.
63. « Gyromantia, quotiens et circulis in
laevam dextramve declinantibus futura conji-
ciunt. » Ccelius Calcagninus, op. cit., à la suite
de l'article Tyromantia, comme chez R. (P.)
64. « Sternomantia, de pecioris habitudine
ac reliqua corporis membratura sumens pr^sa-
gia. » Caslius Calcagninus, op. cit., ibid. (P.)
65. La Libanomantie est mentionnée dans
l'ouvrage de Pictorius Vigillanus, loc. cit. (P.)
66. Mentionnée par Pictorius Vigillanus,
loc. cit. (P.)
67. L'anecdote de Jacoba Rhodogine (de
Rovigo) se trouve relatée tout au long
1. IV, ch. LViii. R. n'a fait que traduire Cselius
RhoJiginus, Ant. Lect., VIII, 10. Mais, usant
d'un procédé cher aux conteurs populaires, il
ne craint pas de se poser en témoin oculaire :
« nous avons souvent ouy, aussi ont aultres
infiniz en Ferrare. » Or, comme il situe les
tours de ventriloquie de dame Jacobe
« environ l'an 15 15 », il faut admettre ou que
R. est venu en Italie à cette époque, ou qu'il
en conte à ses lecteurs. Cette dernière hypo-
thèse est la plus plausible. Les notes que R.
amasse avant son départ (1534), indiquent
qu'il se prépare à découvrir Rome et l'Italie
pour la première fois. (C.)
68. Ventriloque, du grec âyyajToiajOoç,
même sens. (D.)
69. De y.iztxXri, tête, et ô'vo;, âne. Ce mode
de divination ne se rencontre ni chez Cîelius
Calcagninus, ni dans les œuvres de H. Cor-
neille Agrippa. (P.)
70. « Cxrom.intia c^eram per ignem in
aquam decidere facit. » Pictorius Vigillanus,
op. cit., ibid. — « La cyre fondue en un ves-
seau se met dedans un verre plein d'eau froidde
et par dessous faict cinquante deux mille
figures par lesquelles se veoit le passé, présent
et advenir des personnages dont est question. »
Lettre de Lazare de Baif, du 10 nov. 1529,
196
LE TIERS LIVRE
eaue tu voiras la figure de ta femme et de ses laboureurs ''. Par
capnomantie^'' ? Sus des charbons ardens nous mettrons de la semence
95 de pavot et de sisame ^^ : o chose gualante ! Par axinomantie^'^ ? Fais
icy provision seulement d'une coingnée et d'une pierre gagate '*,
laquelle nous metterons sus la braze. O comment Homère en use
bravement envers les amoureux de Pénélope '^ ! Par onymantie " ?
Ayons de l'huylleet de la cire. Par tephramantie"^? Tu voiras la cendre
100 en l'aër figurante ta femme en bel estât. Par botanomantie "? J'ay icy
Ligne 95. A : eau — E : voyras — 1. 95. E : galante — 1. 96. A, E : coignée — 1. ^G-
98. A, E : e/ d'une pierre... de Pénélope manque — 1. 99. A : huille ; E : huyle — E :
voyras — 1. 100. A, E : figurant
citée par A. Collignon, Le Mécénat du cardinal
Jean de Lorraine, p. 49. (P.)
71. Tambourineurs, au sens libre. Cf. 1. I,
ch. III, n. 60.
72. « His adjungitur Capnomantia, a fumo
sic dicta, quia flammam et fumum scrutatur
eorumque colores, sonos et motus. » De occul.
philosophia, LVII.
73. Sésame : Sesamiim indicuni, D. C.
(Pédaliacée). Sésame, du bas- latin Sisa-
mnm, doublet du classique Sesamum (Pline,
XVIII, 10). Ce mot, employé au xvie s. (du
Pinet, R. Estienne, Rabelais), disparaît au
xviie, qui ne connaît que la forme Sésame.
« Cardanus in prunes semen capnomantes spar-
sisse scribit vel papaveri nigri, vel Sisami. »
Pictorius Vigillanus, lac. cit., ihid. (D.P.)
74. Divination par la hache. Il en existait
plusieurs modes : tantôt les vibrations et oscil-
lations d'une hache plantée dans un poteau
constituaient la matière de l'axinomantie ; tan-
tôt elle consistait à faire brûler du jayet sur
une hache ; v. n. 75. (P.)
75. Lapis gagates (Galien, De tned. fac. par.,
ch. ix). Gagates (yizxhoàQ, éd. Cologne, 1539,
p. 93 vo), ainsi nommée du fîeuve Gagés, en
Lycie ; c'est le jais ou jayet, variété de lignite.
Cette pierre était utilisée par les devins :
« Hoc dicuntur uti magi in ea quant vocant
axinomantiam, et peruri negant si eventurum sit
quod aliquis optet. >> (Pline, H. N., XXXVI, 34.)
« [Potes] flammis etiam petram mandare ga-
gatis arentera... » dit Nicandre (Theriaca, trad.
J. de Gorris, v. 37-38). « La pierre qu'on
nomme gagate est admirable pour vaincre ses
ennemis, » disent les Secrets admirables du
Grand Albert, II. (D.)
76. R. semble suivre ici le texte de Caslius
Calcagninus, op. cit. : « Axinotnantia belle ab
Homero indicata, dum per secures experitur pro-
cos . » En fait, il ne s'agit point de divination
dans l'épreuve imposée aux prétendants (Odys-
sée, ch. xxi). Ils ont à tendre l'arc d'Ulysse et
à traverser d'une flèche les trous percés dans
douze haches plantées en ligne. Ulysse seul
accomplit ce tour de force et d'adresse. (P.)
77. « Oniraantici enim fuligine et oleo pol-
licis unguem vel manus volam, seu palmam
in puero tenello, tacito susurramine verborum
accedente illinunt, ut hinc spectra videant,
aut imagines pro sua re couvenientes, quas
puer denuo prodat. » Pictorius Vigillanus, op.
cit., ibid. (P.)
78. « Tephramantia. . .3i dneread auram expo-
sito. » Pictorius Vigillanus, op. cit., ibid. (P.)
79. « Botonomanlici salvise folia pro scopo
su£e divinationis habebant. » Pictorius Vigilla-
nus, op. cit., ibid. (P.)
CHAPITRE XXV l^y
des feuilles de saulge ^° à propos. Par sycomantie^' ? O art divine en
feuielle de figuier ! Par ichthyomantie ^\ tant jadis célébrée et practiquée
parTiresias etPolydamas, aussi certainement que jadis estoit faict en
la fosse Dina on boys sacré à Apollo, en la terre des Lyciens^^ } Par
105 chœromantie ^'^ ? Ayons force pourceaulx, tu en auras la vescie. Par
cleromantie ^^, comme l'on trouve la febve on guasteau la vigile de
l'Epiphanie ? Par anthropomantie ^^ de laquelle usa Heliogabalus,
empereur de Rome? Elle est quelque peu fascheuse, mais tu l'endu-
reras assez, puis que tu es destiné coqu. Par stichomantie ^' sibylline?
iio Par onomatomantie ^^ ? Comment as tu nom?
— Masche-merde, respondit Panurge.
— Ou bien par alectryomantie ^^ ? Je feray icy un cerne gualante-
ment, lequel je partiray, toy voyant et considérant, en vingt et quatre
portions equales. Sus chascune je figureray une letre de l'alphabet ;
Ligne 10 1. A : feueilles ; E : fueilles — A : propous ; E : propoi — A, E : divin —
1. 102. A : feueilles — E : Icbymaniie —1. 102-103. A, E : tant jadis.. Poîydamas manque
— A : Aussy — 1. 104. E : auhoys — 1. 105. E : cherotwmantie — 1. 105-ioé. A, E :
Par cleromantie... l'Epiphanie manque — 1. 107. F : anthromantie ; E : Antropomantie
— I. 109. A -.puys — E : coquu — 1. iio. F : onotommantie — I. 112. E : giialentemeut
— 1. 114. E : lettres — E : chesciine
80. La sauge était employée de toute anti- carnes demittens, subito locus ille aquis reple-
quité pour les opérations magiques ; c'est l'une batur; magnaque piscium multitudo ac admi-
des 36 herbes magiques du Livre d'Hermès rabilium figurarum hominibus ignotarum appa-
Trismégiste. Il en faut voir ici plusieurs rebat e quorum formis vates quod futurum esset
espèces : Salvia officinalis L., S. sclarea L. et prsedicebat. » De occttl. philosophia, I, 57. (P.)
S. horminum L. (Labiées). — Cf. Béjottes, Le 84. De 70100;, porc.
Livre sacré d'Hermès Trtsniéglste et ses ^6 herhes 85. De /.A/îpoç, sort. Cf. la consultation par
magiques, Bordeaux, Barthélémy, 191 1, in-80, les sorts homériqueset virgiliens, ch. x et xii.
201 p., ch. XXV. (D.) 86. L'ouvrage de Pictorius Vigillanus men-
81. De z\Jy.ov, figue. Divination mentionnée tionne ce mode de divination et cite l'exemple
dans Pictorius Vigillanus. (P.) d'Héliogabale, qui consultait les entrailles des
82. De t/6ij;, poisson. Pictorius Vigillanus, enfants. (P.)
rapportant ce mode de divination, fait men- 87. De atr/oç, vers. C'est le mode de divi-
tion de Polydamas et de Tirésias. nation auquel Panurge a eu recours chez la
85. (' Verum hue etiam referri poterit arus- Sibylle de Panzoult. (P.)
picina piscium, cujusmodi olim apud Lycios 88. De ô'vofia, nom. Sur ce mode de divi-
capiebatur in loco qui Dina dicebatur : juxta nation, v. 1. IV, ch. xxxvii.
mare in sacro Apollinis luco sicca in arena exca- 89. Mode de divination mentionné par
valus, in quem consulturus de futuris assatas Caslius Calcagninus, o/). i;î/.(P.)
198 LE TIERS LIVRE
115 SUS chascune letre je poseray un grain de froment, puys lascheray
un beau coq vierge à travers. Vous voirez (je vous affie) qu'il mangera
les grains posez sus les letres C.O.Q.U.S.E.R A. aussi fatidicque-
ment comme soubs l'empereur Valens, estant en perplexité de sçavoir
le nom de son successeur, le coq vaticinateur et alectryomantic
120 mangea sus les letres 0.E.O.A ^°.
« Voulez vous en sçavoir par l'art de aruspicine ^' ? Par extispi-
cine '* ? Par augure, prins du vol des oizeaulx, du chant des oscines '^\
du bal solistime '* des canes?
— Par estronspicine, respondit Panurge.
125 — Ou bien par necromantie? Je vous feray soubdain resusciter
quelqu'un, peu cy devant mort, comme feist Apollonius de Tyane '*
envers Achilles, comme feist la phitonisse en prassence de Saûl ^^ lequel
nous en dira le totage ^^ ne plus ne moins que, à l'invocation de Eric-
tho, un deffunct praedist à Pompée ^^ tout le progrés et issue de la
Ligne 115. E : puis — 1. né. E : voirrei — 1. 117. E : lettres — E: coQUU sera —
A : aiissy — I. 119. E : et manque — 1. 120. E : lettres THEODORUS — 1. 122.
E : oyseaiilx — E : oschisnes — 1. 12e. A, E : quelque mort, comme feist — 1. 127.
A, E : présence — 1. 128. A : totaige — E : qua l'invocation — 1. 129. A, E : defunct
— E : predict
90. Premières lettres du nom de Théodose. pascuntur [aves], necesse est aliquid ex ore
Cette aneJocte est empruntée à Zonaras, his- cadere et terram pavire : terripavium primo,
torien byzantin (xiii, 16). R. y trouvait tous post terripudium dictum est : hoc quidem jam
les détails de la scène : le « cerne » divisé en tripudium dicitur. Cuin igitur offa cecidit ex
vingt-quatre parties égales, les grains de fro- ore puUi, tum auspicanti tripudium solisti-
ment, etc. (P.) wwm nunciatur. » (P.)
91. Par examen de la chair des animaux 95. D'après Philostraie, Vie d'Apollonius,
sacrifiés. C'est le plus ancien mode de divina- IV, 16, ce philosophe aurait ressuscité une
tien qu'aient connu les Romams. jeune fille.
92. L'extispicine (de exta, entrailles) est une 96. Dans les Rois,l, 28, 8-19, la Pythonisse
variété de l'aruspicine. d'Endor évoque Samuel à la prière de Saùl.
95. Chant des oiseaux de présages (osceti), 97. Total, v. ch. xviii, n. i.
comme le corbeau, la chouette, etc. 98. Voir Lucain, Pharsa^e, 1. IV, v. 747-
94. Traduction plaisante de l'expression 828. Cet exemple et celui de Philosîrate sont
latine tripudium solistivium, que Cicéron (De cités par Pictorius Vigillanus, article Necro-
divinatione, II, 34) explique ainsi : « Cum mantia. (P.)
CHAPITRE XXV
199
130 bataille Pharsalicque. Ou si avez paour des mors, comme ont naturel-
lement tous coquz, je useray seulement de sciomantie ^'.
— Va (respondit Panurge), fol enraigé, au diable, et te faiz lanter-
ner '°° à quelque Albanoys; si auras un chapeau poinctu '°'. Diable,
que ne me conseillez tu aussi bien tenir une esmeraulde '°% ou la
135 pierre de hyène '°\ soubs la langue, ou me munir de langues de
puputz '°* et de coeurs de ranes '°^ verdes '°^ ou manger du cœur
et du foye de quelque dracon, pour, à la voix et au chant des cycnes '°'
Ligne i^o. A, E : sy — 1. 131. E : coquui — 1. 132. E : fais — 1. 134. E : con-
seille — A : aussy — 1. 13e. A : ciieurs — A : ciieiir
99. La Sciomantie, divination par les ombres
ou fantômes, est aussi le dernier mode de
divination dans la liste de Caelius Calcagninus :
« Omnium denique defamatissimae, necyo-
mantia, psychomantia et scioiuantia, per cada-
vera, animas et umhras. » (P.)
100. Sens libre Comme les Bulgares, les
Albanais étaient sans doute taxés de sodo-
mie.
loi. La coiffure des Albanais ou Stradiots,
cavaliers mercenaires au service de la France,
consistait eu une sorte de bonnet conique. Cf.
1. H, ch. XXXI, n. 8. (P.)
102. L'émeraude de l'Inde placée dans la
bouche passait pour apaiser la soif. « Si on la
met sous la langue, elle communique le don
de prophétie. » Les Secrets admirables du Grand
Albert, IL
Commodus iste lapis scrutantibusabditafetu,
Cum prescire volunt.... dit Marbode (D.)
103. « Hyxnix ex ociilis hyxnx lapides...
inveniri dicuntur : et si credimus, lincriix hoininis
subditx futuraprxcinere «(Pline, XXXVII, 60).
Cf. Marbode, de Gemmariim. ...formis, ch. XLV,
Hyxnia, et Solin, Polyhistor., 28. (D.)
104. Nom poitevin de la huppe (JJptipa
epops L., Upupidae.) — Belon écrit putput,
Nat. oys., 293-294. « Ils puputtent comme
huppes, » dit A. Paré. (D.)
105. Grenouilles. Latinisme fréquent chez
les écrivains du xvie s. : Marot, « yeux de
raine », éd. Guiffrev, III, 578 ; du Bellay,
« importune rane », t. I, 469. Cf. Hortiis sani-
tati>, de 1499 « Rana, renouille ou raine. »
Sainéan, Hist. nat., 85.
106. R. commet ici une erreur et une con-
fusion : il a lu ranx virentis au lieu de : ranx
viventis, dans Pline, lequel dit, après Démo-
crite, que la langue d'une grenouille en vie
appliquée sur la région précordiale d'une
femme endormie lui fait révéler ses secrets.
« Democritus quidem tradit, si quis extrahat
ranœ viventi linguam, nulla alla corporis parte
adbaerente, ipsaque dimissa in aquam, impo-
nat supra cordis palpitationem mulieri dor-
mienti, quaecumque interrogaverit, vera res-
ponsuram. » H.N., XXIX, 26. D'autre part,
l'animal dont le cœur est doué de semblable
vertu est, dans Pline, non, la grenouille, mais
le hibou. « Cor ejus [bubonis] impositum
mammœ mulieris dormientis sinistra; tradunt
efficere ut omnia sécréta pronuntiet. » H.N.,
XXXII, 18. (D.)
107. Cygne. Voir ch. xxi, 1. 7.
200 LE TIERS LIVRE
et oizeaulx, entendre mes destinées, comme faisoient jadis les Arabes
on pays de Mésopotamie'"^?
140 « A trente diables soit le coqu, cornu, marrane '°', sorcier au
diable, enchanteur de l'Antichrist.
« Retournons vers nostre Roy. Je suys asceuré que de nous con-
tent ne sera, s'il entend une foys que soyons icy venuz en la tesniere
de ce diable engiponné "°. Je me repens d'y estre venu, et donnerois
145 voluntiers cent nobles et quatorze roturiers '", en condition que celluy
qui jadis souffloit on fond de mes chausses praesentement de son
crachatz luy enluminast les moustaches '". Vray Dieu, comment il
m'a perfumé de fascherie et diablerie, de charme et de sorcellerie "M
Le Diable le puisse emporter! Dictez amen, et allons boyre. Je ne feray
150 bonne chère de deux, non, de quatre jours. »
Ligne 138. E : oyseaulx — I. 139. E : au pays — 1. 140. E : coguu — I. 142. E : suis
asseuré — 1. 144. A, F : emgiponné — E : donneroys — I. 146. E : au font — 1. 147.
E : crachat — 1. 149. E : dictes — 1. 150. A, E : non pas de quatre
108. D'après Philostrate, Vie cf Apollonius,!, bure et cessé de porter son haut-de-chausses.
20. Cf. ch. VII, p. 69.
109. Maures ou Juifs devenus chrétiens. 115 De sorcellerie à proprement parler, il
Cf. 1. I, ch. VIII, n. 69. n'y en a pas dans les modes de divination
iio. Revêtu d'un jupon ou gippon, qui énumérés par Her Trippa. Presque tous exis-
était jadis un vêtement d'homme, une sorte talent chez les Anciens. Voir Bouché-Leclercq,
de longue tunique à manches. R.E.R., VIII, Histoire de la Divination dans V antiquité. Ils
135. piquaient vivement la curiosité de nos huma-
in. Monnaie fantaisiste, imaginée par ana- nistes. On en jugera parle récit que fait Rou-
logie avec \Qsnohles à la rose. Cf. 1. I, ch. lui, sard à Catherine de Médicis d'une consultation
n. 8. qu'il aurait demandée à un magicien sur sa
112. Depuis que Panurge était en perple- frénébie poétique, dans le Bocage royal, éd.
xité de mariage, il avait revêtu une robe de Marty-Laveaux, t. III, p. 295. (P.)
Comment Panurge prent conseil de frère Jan
des Entommeures.
Chapitre XXVI.
Panurge estoit fasché des propous de Her Trippa, et, avoir passé la
5 bourgade de Huymes \ s'addressa à frère Jan et luy dist, becguetant^ et
soy gratant l'aureille guausche :
« Tien moy un peu joyeulx, mon bedon '. Je me sens tout matagra-
bolisé '^ en mon esprit des propous de ce fol endiablé.
« Escoute, couillon mignon ',
10 (c Couillon moignon ^ c. de renom, c. pâté \
c. naté ^ c. plombé ^ c. laicté '°,
c. feutré", c. calfaté, c. madré '%
Ligne i. E : prend — E : Jean — 1. 4. E : fasché — E : propos — 1. y E : de du
Huymet — E : Jean — E : becguettant — 1. 6. E : grattant — A, E : gausche — 1. 7.
A, E : Tiens — 1. 8. E : propos — E : en diable — 1. 10. A, E : couillon de renom —
E : c. parte
1. Huismes, cant.etarr.de Chinon. L'église,
datant du xii^ s., est dédiée à saint Maurice.
Cf. R. E. R., V, 64. La situation de cette
bourgade près de La Villaumère, non loin
de l'Indre et de la Loire, confirme l'emplace-
ment de Thélème dans l'îlot formé par l'Indre,
la Loire, le Vieux-Cher. (C.)
2. Chevrotant, bégayant.
5. Ma petite bedaine, terme d'amitié.
4. Hébété de fatigue, abruti. Cf. 1. I,
ch. XIX, n. 17.
5. Panurge invoquant le secours et le récon-
fort de Frère Jean, sa supplication prend natu-
rellement la forme rituelle de la litanie. Pour
toucher et flatter son compagnon, il prodigue
LE TIERS LIVRE.
toutes sortes d'épithètes d'excellence en les
accolant à un terme de familiarité plébéienne.
Ces épithètes se groupent tantôt par l'allité-
ration (comme les deux premières), tantôt par
la rime, tantôt par des rapports de sens :
séries de termes d'architecture, de bois pré-
cieux, etc. (P.)
6. En tronçon de membre.
7. Pattu, mot rare.
8. De naissance.
9. Lourd comme du plomb.
10. Riche en sécrétion laiteuse.
11. Garni de poils.
12. Veiné de différentes couleurs, comme
certains bois d'ébénisterie.
26
202
LE TIERS LIVRE
C.
relevé,
c.
de stuc,
15
c.
arabesque,
c.
asseré.
c.
antiquaire '^
c.
asceuré.
c.
calandre '',
c.
requamé '^
c.
estamé,
c.
martelé,
c.
juré.
c.
bourgeois.
20
c.
d'esmorche ",
c.
endesvé ^\
c.
palletoqué, "
c.
aposté,
c.
désiré.
c.
vernissé,
c.
de Brésil '\
c.
de bouys ^'\
c.
latin,
c.
de passe ^^,
25
c.
d'estoc '^
c.
effréné,
c.
affecté,
c.
entassé,
c. de Grotesque "',
c. troussé à la le-
vresque '^,
c. guarancé '^,
c. diapré,
c. entrelardé,
c. grené '',
c. goildronné,
c. lyripipié ^'',
c. d'ebene,
c. organizé,
c. à croc ^',
c. forcené,
c. compassé ^^
Ligne 13. E : c.destuc — A, E : c. crotesque — 1. lé. A, E : c. antiquaire ma.nque — E :
c. asseuré — A, E : r. garance — l. 19. E : c. bourgeoys — 1. 20. E : c. desmorché —
1. 22. E : c. de hene — 1. 25. E : c. (f« boys — A, E : c. organisé manque — 1. 24. A, E :
c. latin manque — E : c. passe — 1. 25. E : c. desioc
1 5 . Décoré d'arabesques, comme celles qu'on
avait découvertes à Rome dans les grottes des
anciens.
14. Comme un lièvre à la broche.
1 5 . Ce mot se rencontre ici pour la pre-
mière fois dans notre langue (Sainéan, t. II,
p. 246).
16. Teint en rouge.
17. Lustré, passé à la calandre.
18. Brodé à la manière orientale. Terme
arabe venu au français du xvie s. par l'inter-
médiaire de l'italien ricamento. Cf. 1. IV,
ch. I : « un entonnoir de ebene, tout requamé
d'or, à ouvraige de tauchie. » (C.)
19. Grenu, bien fourni en grains.
20. D'amorce. Le mot avait un sens scato-
logique. Cf. 1. I, ch. xiii, 1. 51.
21. Enragé.
22. Enveloppé dans un paletot. R. dit aussi
empaletocquè. Cf. 1. I, ch.xxi, n. 54.
23. Encapuchonné. Cf. 1. I, ch. xviii,
n. 2.
24. Bois de Brésil. Cf. I. II, ch. xix, 1.
37-
25. Buis. R. groupe trois noms de bois
précieux, de couleur différente. C'étaient les
bois dont on faisait les cliquettes des ladres
(bois de trois langues). Cf. 1. II, ch. xix,
n. 17. (C.)
26. L'arbalète de passe était une arme de
rempart qui se bandait avec un treuil. Cf. 1. 1,
ch. xxiii, 144. Le nom lui venait des moi-
neaux ou passes, espèce de grosses guérites, où
on la plaçait (Le Duchat). (C.)
27. L'arbalète à croc se bandait avec un
crochet.
28. De pointe (au sens libre). Ces trois der-
nières épithètes sont empruntées à l'art mili-
taire.
29. De parfaite mesure.
CHAPITRE XXVI
203
c. farcv,
c. jolly,
c. positif,
30 c. actif,
c. oval '-,
c. monachal,
c. de respect,
c. d'audace,
35 c. manuel ^*,
c. résolu,
c. gémeau '^,
c. fécond,
c. estrillant,
40 c. banier ^^,
c. prompt,
c. clabault ^°,
c. de haulte lisse,
c. fallût.
c. bouffy,
c. poudrebif '°,
c. gérondif,
c. gigantal,
c. magistral,
c. viril,
c. de relés,
c. massif,
c. guoulu,
c. membru,
c. courtoys,
c. brislant,
c. gent,
c. duisant ^^,
c. prinsaultier,
c. coyrault"*',
c. exquis,
c. cullot.
c. polly,
c. brandif,
c. génitif,
c. vital,
c. claustral,
c. subtil,
c. de séjour ",
c. lascif,
c. absolu,
c. cabus '5,
c. turquoys ",
c. sifflant,
c. urgent,
c, brusquei,
c. fortuné,
c. usual,
c. requis,
c. picardent '*%
Ligne 28. E : c. joly — 1. 30. E -.gigandal — \. n. k, E : c. de reîes — 1. 35. A. E :
c. goulu — 1. 40 : A, E : c. banier, c. luisant, c. duisant — E : c. brisquet
30. Mot inconnu en dehors de R. Sens
incertain . Peut-être vif comme la foudre, avec
prononciation gasconne dut^.
31. Vif. Cf. 1. IV, ch. XVII : « Son estomac
apte naturellement à moulins à vent tous
hrandifi digérer. » Forme angevine et berri-
chonne. Voir Sainéan, t. II, p. 168.
32. Oblong et rond comme un œuf.
33. De loisir. Cf. 1. l, proh, n. 36.
34. Volumineux, propre à remplir la main.
35. Pommé (comme les choux). Cf. 1. I,
ch. II, n. 76.
36. Double (par opposition àlamonorchidie
et à la cryptorchidie). (D.)
37. Turc. Epithète assez inattendue, à moins
qu'il ne faille y voir une allusion à \'arc turqtioys.
Cf. 1. I, ch. II, n. 56.
38. Banal. Allusion au taureau banal appar-
tenant au seigneur et auquel les vassaux étaient
tenus d'amener leurs vaches.
39. Parfaitement convenable.
40. Tombant, pendant, allusion au clabaud,
chien aux oreilles pendantes.
41. Gras comme un bœuf à l'engrais. Cf.
1. I, ch. IV, n. 6 et R. E. R., VII, 462.
42. Au sens libre. Le picardent est un
cépage blanc renommé du Languedoc. Cf.
1. V, ch. XXXIV : « toutes espèces de vignes,
comme Phalerne... Picardent, Arbois. » Mais
il s'agit sans doute ici d'un jeu analogue à la
Picardie, 1. I, ch. xxii, n. 14. (C.)
204
LE TIERS LIVRE
45
c.
de raphe ■*'
c.
de triage,
c.
patronymicque,
c.
d'alidada "*',
c.
robuste,
50
c.
insuperable,
c.
redoubtable,
c.
profitable,
c.
palpable,
c.
subsidiaire,
55
c.
transpontin '%
c.
convulsif,
c.
sigillatif.
c.
baudouinant,
c.
tonnant,
éo c. arietanl,
c. guelphe ''^,
c. de paraige,
c. pouppin,
c. d'algamala ''^,
c. venuste ^°,
c. secourable,
c. espovantable,
c. mémorable,
c. musculeux,
c. tragicque,
c. repercussif,
c. incarnatif,
c. masculinant 5^
c. refaict,
c. estincelant,
c. strident.
c. Ursin '^\
c. de mesnage,
c. guespin '^^,
c. d'algebra ^^^
c. d'appétit,
c. agréable,
c. affable,
c. notable,
c. bardable ^\
c. satyricque,
c. digestif,
c. restau ratif,
c. ronssinant,
c. fulminant,
c. martelant,
c. aromatisant,
Ligne 46. A, E : c. de triage... de mesnage manque — 1. 47. c. puppin — 1. 48. E :
c. dalidada, c. dalgamala, c. dalgehra — 1. 51-52. A, E : c. redoutable... c. profitable
manque — 1. 54. E : c. subcidiare — 1. 57. E : sigilletif — 1. 58. A, E : c. baudoui-
nant manque
43. Loup-cervier, appellation empruntée à
Pline, Hist. nat., VIII, 28. Cf. Sainéan, Hist.
nat., 79.
44. Nom d'une faction fameuse dans les
guerres civiles en Italie.
45. Nom d'une famille et d'une faction en
Italie au moyen âge (les Orsitii).
46. Piquant, mordant.
47. Règle pour aligner ; terme arabe passé,
comme les suivants, dans les traités astrono-
miques du xvie siècle par l'intermédiaire du
latin. On rencontre le mot, sous cette forme,
dans la Pratique de géométrie deChauvet (1578).
R.E. /?.,VI, 311.
48. Ecrit aussi Algamana, I. V, ch. xviii.
Amaîga?ne, mélange de mercure avec un métal.
Le mot se rencontre dès le xve s. R. E. R.,
VI, 313.
49. Algèbre. On trouve le mot comme
titre d'un traité de J. Peletier sur la matière
(1554). R. E. R.,Yl, 311.
50. Gracieux ; du latin venusttis, même
sens.
51. Bon à barder de lard.
32. D'outre-mer.
53. De ce terme du glossaire erotique signi-
fiant far Vatto (pour l'homme), R. a rapproché
les synonymes appliqués au cheval (i-oiissi-
nant), au héï\tr{arietant) et d'autres expressions
figurées, brochant, talochant, farfouillant, belu-
tant, culbutant, hacquebutant , culletant se rap-
portant au même objet. (C.)
CHAPITRE XXVI 20 S
c. timpant ^^ c. diaspermatisant '5, c. pimpant,
c. ronflant, c. paillard, c. pillard,
c. guaillard, c. hochant, c. brochant ^6^
c. talochant ^\ c. avorté, c. eschalloté,
65 c. syndicqué, c. farfouillant, c. belulant ^^
c. culbutant, couillon hacquebutant ^^, couillon culletant ^°, frère
Jan, mon amy, je te porte révérence bien grande, et te reservoys à
bonne bouche. Je te prie, diz moy ton advis : me doibs je marier
ou non ? »
70 Frère Jan luy respondit en alaigresse d'esprit, disant : « Marie toy,
de par le Diable, marie toy et carrillonne à doubles carrillons de
couillons. Je diz et entends le plus toust que faire pourras. Dés huyau
soir faiz en crier les bancs ^' et le challit. Vertus Dieu, à quand te veulx
tu reserver? Sçaiz tu pas bien que la fin du monde approche? Nous
75 en sommes huy plus près de deux trabutz ^^ et demie toise que n'estions
avant hier. L'Antichrist est desja né, ce m'a l'on dict^\ Vray est que il
Ligne éi. A, E : c. diaspermatisant, c. timpant, c. pimpant — 1. 63. A, E : c. gaillard
— 1. 64-65. A, E. : c. avorté... c. syndicqué manque — 1. 67. E : Jean — 1. 68. E :
dy moy — A : advys — 1. 69. F : nom — 1. 70. E : Jean — I. 72. E : ^_y — E : entend —
A, E : tost — E : pourra — 1. 73. E : fais — E : challict — Vertu bien — 1. 74. E :
Sçais — 1. 75. E : trahuts — 1. 76. A, E : avanthier — E : Antéchrist — E : m'ha Ion dit
— A, E : qu'il
54. Résonnant. Cf. prot., n. ii8. 60. Cf.l.II, ch. xxxiv, n. 23.
55. Un grand nombre de drogues de l'an- 61. Équivoque sur les l>ans du mariage et
cien codex commencent par dia : diaprunis, les bancs, qui faisaient partie du mobilier d'au-
diarodon, confections dont la base est la prune, trefois. Le banc servait en même temps de
la rose, etc. R. a formé sur ce modèle un coffre pour serrer les hardes et de marchepied
produit pharmaceutique, le diamerdis (I. II, pour monter sur les lits très élevés. Le terme
ch. XXX, n. 13). On devine quelle drogue con- avait prêté à d'autres jeux de mots. Cf. Des
fectionne le c. diaspermatisant. Périers, nouv. V : « Hz achepterent leurs
56. Piquant de l'éperon. ^a;;r5et leurs selles (scels, sceaux) de l'evesque. »
57. Tapant, tabourant (au sens libre). Cf. R. E. R., VI, 61. (C.)
ch. VI, n. II : « ils auroient tant taloche leurs 62. Mesure agraire équivalant à la perche,
amours. » Le terme vient de trabe, poutre, du latin irabes,
58. Bluter, secouer comme un tamis (au même sens.
sens libre). Cf. ch. XI, n. 13. 63. La venue de l'Antéchrist, d'après
59. Tirant de l'arquebuse. Cf. 1. 1, ch. XXIII, V Apocalypse, doit précéder immédiatement la
n. 144. fin du monde. Ces deux événements étaient
206
LE TIERS LIVRE
ne faict encores que esgratignersa nourrisse et ses gouvernantes, et ne
monstre encores les thesaurs '"', car il est encores petit. Crescite, nos
qui viviiniis, multiplicamni^' ; il est escript, c'est matière de bréviaire, tant
80 que le sac de bled ne vaille trois patacz ", et le bussart^" de vin que
six blancs ^^ Vouldrois tu bien qu'on te trouvast les couilles pleines
au Jugement, dum venerit judicare^"^ ?
— Tu as (dist Panurge), l'esprit moult limpide et serain, frère Jan,
couillon métropolitain '°, et parlez pertinemment. C'est ce dont Leander
85 de Abyde en Asie, nageant par la mer Hellesponte pour visiter s'amie,
Hero, de Seste en Europe, prioit Neptune et tous les dieux marins,
Si en allant je suys de vous choyé.
Peu au retour me chault d'estre nové ''.
Ligne 77. E : qu' esgratigmr — 1. 78. E : ihresors — 1. 79. E : breviare — 1. 80.
A, E : troys — 1. 81. A : pleties — 1. 83. E : Jean — 1. 84. E : parles — E : d'oni
Ueander — 1. 85. E : d\4hyde — E : s'amye — I. 86. E : d'uulx — l. 87. E : suis
associés dans la croyance populaire. Cf. Le Jour
du Jugement (mystère sur le grand Schisme)
édité par E. Roy (Paris, 1902). (P.)
64. Un des signes qui devaient faire recon-
naître l'Antéchrist était sa prodigalité. Les
démons lui réservaient à cet effet tous les tré-
sors perdus, tous les métaux recelés dans les
mines.
Les grands trésors de Salomon le sage
Et tous les ors de finance perdus
Sont reser\-és pour faire ton passage.
Eustache Deschamps, Ballade d'Antéchrist,
Cf. R. E. R., VI, 62. (P.)
65. Pot-pourri de citations scripturaires.
Crescite et multiplicamini procèdent de la
Genèse, I, 22 ; nos qui vivimus de la seconde
Épttre aux Corinthiens, IV, 1 1 , ou du Psaume
CXIII, 17-18. (P.)
66. Patars. Menue monnaie de Picardie,
valant cinq liards. On lit déjà, dans les Repues
franches :
Ce Limousin, c'est chose vraye
Qu'il n'avoyt vaillant un patart.
De même, en Italie, la locution : non valere
una patacca. (C.)
Peut-être y a-t-il ici une réminiscence de
V Apocalypse, VI, 6 : « Et audivi tanquam
vocem in medio quatuor aniraalium dicen-
tium : Bilibris tritici denario et très bilibres
hordci denario ; et vinum et oleum ne Insc-
ris. » (P.).
67. Futaille d'environ 268 litres. Cf. 1. I,
ch. IV, n. 32.
68. Monnaie de billon blanche valant onze
et douze deniers. Cf. 1. II, ch. xi, n. 3.
69. Réminiscence du Psaume XCVI, 13 :
« Quoniam venit judicare terram, » ou du
Libéra de l'Office des morts. (P.)
70. Qui appartient à la capitale, magistral.
71. Traduction libre des vers de Martial,
Spectaciila, xxv :
Sic miser instantes affatus dicitur undas :
Parcite dum propero ; mergite dum redeo.
ou encore de l'épigramme 181 du 1. XIV :
Clamabat tumidis audax Leander in undis :
Mergite me, fluctus, cum rediturus ero.(P.)
CHAPITRE XXVI 207
« Il ne vouloit poinct mourir les couilles pleines.
90 « Et suys d'advis que dorénavant, en tout mon Salmigondinoys,
quand on vouldra par justice exécuter quelque malfaicteur, un jour
ou deux davant on le face brisgoutter"' en onocrotale ", si bien que en
tous ses vases spermaticques ne reste de quoy protraire un Y gre-
goys ''*. Chose si précieuse ne doibt estre follement perdue. Par adven-
95 ture engendrera il un homme. Ainsi mourra il sans regret, laissant
homme pour homme. »
Ligne 89. E : point — A : plenes — I. 90. E : suis — A : advys — E : doresnavant
— 1. 92. E : devant — A, E : qii'en — 1. 93. A : protrayre
72. Cf. ch. XXV, n. 52. qui diroit le brayement d'un asne. » Sainéan,
73. VéViCSin. Pelecamis onocrotahis L. Cf. Be- Hist. nat., p. 42. R. joue sur le mot latin. Il
Ion, Oyseuulx, p. 153 : « Onocroialus, oyseau faut comprendre» brisgoutter en âne débâté. »
de rivière de grande corpulence, semblable au (C.)
Cygne, que les Grecs ont appelé Pelicanes et 74. L'Y est la figure schématique des attri-
les Latins Onocroialus, qui signifie autant que buts de Priape.
Comment frère Jan joyeusement conseille Panurge.
Chapitre XXVII.
« Par sainct Rigomé ' (dist frère Jan), Panurge, mon amy doulx, je ne
te conseille chose que je ne feisse, si j'estoys en ton lieu. Seulement
S ayez esguard et consyderation de tous jours bien lier et continuer tes
coups. Si tu y fays intermission, tu es perdu, paouvret, et fadviendra
ce que advient es nourrisses. Si elles désistent alaicter enfans, elles
perdent leur laict. Si continuellement ne exercez ta mentule % elle
perdra son laict et ne te servira que de pissotière ; les couilles pareil-
le lement ne te serviront que de gibbessiere.
« Je t'en advise, mon amy. J'en ay veu l'expérience en plusieurs qui
ne l'ont peu quand ilz vouloient, car ne l'avoient faict quand le
povoient'. Aussi par non usaige sont perduz tous privilèges '^j ce disent
les clercs. Pourtant, fillol, maintien tout ce bas et menu populaire
15 troglodyte ' en estât de labouraige sempiternel. Donne ordre qu'ilz ne
vivent en gentilz hommes : de leurs rantes, sans rien faire ^.
Lignes 1-2. A, E manquent — 1. 3. E : Rigome — E : Jean — 1. 5. E : ayes esgard ci
considération de iousjours — 1. 6. E : fais intermition — l. 7. E : qu'advint — E : nour-
rices — 1. 8. E : n'exerces — 1. 13. F : mon — 1. 14. E : filiot — 1. 15. A : troglo-
dyte, braguettodyte en estai ; E : troglodite, hraguettodite en estai — 1. 16. E : rentes
1. Saint Rigomer (Rigomarus) était particu- vieux brocard qu'on attribue à saint Basile (Le
lièrement vénéré en Bas-Poitou. Un reliquaire, Duchat). (C.)
le « bras saintRigomer», conservé à l'église de 4- Ancienne maxime de droit canonique.
Maillezais, contenait ses reliques, que Hugues 5. L'Auteur français, qui commente longue-
III, comte du Maine, avait données, en ioio,aux ment ce passage, ajoute : « Il est aisé de com-
moines de l'abbaye de Saint-Pierre. R . Latouche , prendre ce qu'il entend par ce mot de troglodyte et
Hist. du Comté duMaine (1910), p. 20. (D.) parle suivant braguettodyte, mot forgé à plaisir
2. Latinisme : mentula, membre viril. (D.) de braguette, à l'imitation du précédent. » (C.)
5. Proverbe cité par Johannes ^Egidius 6. Cette idée revient souvent dans les au-
(15 19) : « Qui ne j ait quant il peult, il ne fait teurs comiques. Cf. Moyen de parvenir, p. 359 :
pas quant il veult — Quod volui non potui et « Foi de demoiselle ! disoit ma mère pansant
quod potui nolui. » R. E. R., VII, 374. C'est un sespourceaux, mon mari est aussi noble que le
CHAPITRE XXVII
209
— Ne dea ^ (respondit Panurge) frère Jan, mon couillon guausche, je
te croiray. Tu vas rondement en besoigne. Sans exception ne ambages
tu m'as apertement dissolu toute craincte qui me povoit intimider.
20 Ainsi te soit donné des cieulx tousjours bas et roydde opérer ^ Or
doncques, à ta parolle je me mariray, il n'y aura poinct de faulte ; et
si auray tousjours belles chambrières quand tu me viendras veoir, et
seras protecteur de leur sororité 9. Voy la quand à la première partie du
sermon.
25 — Escoute (dist frère Jan) l'oracle des cloches de Varenes '°. Que
disent-elles?
— Je les entends (respondit Panurge). Leur son est, par ma soif",
plus fatidicque que des chauldrons de Juppiteren Dodone '^ Escoute :
30
Marie toy, marie toy,
marie^ marie.
Si tu te marie, marie, marie,
très bien t'en trouveras, ver as, ver as.
Marie, marie ''.
Ligne 17. E : Nendeca — E : Jean — A, E : gausche — 1. 18. F : ambages — 1. 19.
K : tu me as — A : povoyt — 1. 21. E : point — 1. 23. E : Voyla — A : quant —
25. E : Jean — 1. 28. E -.fatidique — E : chaudrons de Jupiter
roi ; il aime à ne rien faire et se donner du
plaisir. » (C.)
7. Oui, vraiment ! Cf. 1. I, ch. xxv, n. 47.
La Briefve déclaration y voit deux mots grecs :
« Nr; Aia, oui par Juppiter. »
8. Cette expression est empruntée au jeu
de paume. Elle est employée ici dans un sens
libre.
9. Mot forgé par R. Sens : confrérie com-
posée de soeurs.
10. Varennes-sous-Montsoreau (Maine-et-
Loire). La famille de R. y possédait l'impor-
tante terre de Chavigny-en- Vallée. Voir R. E.
R., I, 80, m, 52, 368, V, 227. (P.)
11. Par ma foi! Le jeu de mots est facili-
té par l'analogie typographique de/et de s dans
les anciens alphabets. (C.)
LE TIERS LIVRE.
12. D'après Suidas, autour du sanctuaire de
Jupiter, à Dodone, étaient suspendus des chau-
drons d'airain qui se touchaient. Dès que l'un
d'eux était ébranlé, tous résonnaient. Cf.
Érasme, Adages, I, 1, 7 : Dodonxum xs. (P.)
13. L'idée de cet oracle des cloehes qui don-
neront, au chap. xxviii, une réponse contraire,
a pu être suggérée à R, par un dicton popu-
laire : Elles sont connue les cloches, on letirjait dire
tout ce quon veut. Le prédicateur Jean Raulin
(1443-15 14) en avait déjà fait une application
dans un sermon sur \q veuvage (Itinerariumpa-
radisi, Fans, 1524, fo 148 vo). Il y racontait l'his-
toire d'une veuve qui, étant venue consulter
son curé et celui-ci lui ayant conseillé de se fier
aux cloches, avait cru entendre dans leur caril-
lon : Prends ton valet ! Prends ton valet ! A peine
27
210
LE TIERS LIVRE
« Je te asceure que je me mariray ; tous les elemens me y invitent.
35 Ce mot te soit comme une muraille de bronze '"*.
« Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter,
voyre deffier, de ma paternité, comme ayant peu favorable le roydde
dieu des jardins 'K Je te supply me faire ce bien de croire que je l'ay à
commandement, docile, bénévole, attentif, obéissant en tout et par
40 tout. Il ne luy fault que lascher les longes '^, je diz l'aiguillette '', luy
monstrer de prés la proye, et dire : « Haie '^, compai^non. »
« Et quand ma femme future seroit aussi gloutte "' du plaisir véné-
rien que fut oncques Messalina" ou la marquise de Oinsestre ^' en
Angleterre, je te prie croire que je l'ay encores plus copieux au con-
45 tentement. Je ne ignore que Solomon dict ", et en parloit comme clerc
Ligne 34. E : t'asseure — E : marieray
semblés aucunement — 1. 38. E : croyre —
— 1. 40. dy — 1. 41. E : Hille — l. 42. A
— 1. 45- E : n ignore — E : Salomon
mariée, le valet en fit sa servante. Le curé,
a qui elle s'en plaignait, l'ayant invitée dere-
chef à prêter l'oreille aux cloches, elle entendit
un autre conseil : Ne le prends pas! Ne le prends
pas / (P.)
14. C'est le mot d'Horace, f^. I, i, v. 60 =
Hic murus aheneus este,
qu'Erasme avait commenté, Adages, II, 10,
25 : « MM^w5fl^eH^/«...usurpaturprocertoetim-
mutabili decreto. » Cf. R. E. R., VI, 235. (P.)
15. Priape.
16. Petite lanière de cuir que l'on attache à
la patte d'un oiseau de vol quand il n'est pas
assuré sur la perche. (C.)
17. Cordon qui servait à lacer la braguette
aux chausses. Cf. 1. I, ch. viii, n. 13. C'est
dans ce sens qu'est prise l'expression « courir
YaiguiUetie », ch. xxxii. N'oublions pas, comme
le fait Panurge en ce moment, qu'il n'a plus ni
chausses, ni braguette. (C.)
18. Cri pour exciter à la chasse les chiens,
les oiseaux. Cf. Ronsard, 743 : « Je haslay mon
mastin après le larronneau. » (Littré.)
19. Gloutonne. Cf. ch. i, 1. 15 : « matrices
— E : m'y — I. 36. E : quand — E :
1. 39. A : commendemenl — A : obéissant
: amsy — L 43. A : jeut — E : ïVincestre
tant amples, glouttes, tenaces. . . », et dans la
Vie de Mgr S. Fiacre (Fournier, 3 1) : « Hé !
gloiite prouvée ! » (C.)
20. « Messalina, ClaudiiCaesarisconjux, hanc
regaiem existimans palmam, elegit in id certa-
men nobilissimam e prostitutis an^illam mer-
cenariae stirpis, eamque die ac nocte superavit
quinto ac vicesimo concubitu. » Pline, Hist .
Nat., X, 63. (P.)
21. Winchester. Selon Burgaud des Marets,
on désignait sous le nom de Winchestrian geese
des courtisanes fameuses, non qu'elles fussent
de la ville de Winchester, mais parce que l'é-
vèque de cette ville était propriétaire à Londres
demaisonsdeprosùtution (IVincestriunStreu/s).
(C.)
22. Il déclare, en effet, dans les Proverbes,
XXX, 1 5 : « Tria sunt insaturabilia et quartum
quod nunquam dicit: sufiîcit. » 16. « Infernus
et os vulvae, et terra, quas non satiatur aqua :
ignis vero nunquam dicit : sufïîcit. » - L'inci-
dente : « en parloit comme clerc et sçavant, »
fait allusion à la science et aussi à l'expérience
de Salomon, amateur de voluptés. (P.)
CHAPITRE XXVII
211
et sçavant. Depuys luy Aristoteles a declairé l'estre"' des femmes estre
de soy insatiable '' ; mais je veulx qu'on saiche que de mesmes qualibre
j'ay le ferrement'' infatiguable.
« Ne me allègue poinct icy en paragon les fabuleux ribaulx Hercules,
50 Proculus '^ C^sar, et Mahumet qui se vente en son Alchoran avoir
en ses genitoires la force de soixante guallefretiers ''. Il a menty le pail-
lard.
« Ne me alléguez poinct l'Indian tant célébré par Theophraste,
Pline et Athenaeus, lequel, avecques l'ayde de certaine herbe, le faisoit
55 en un jour soixante et dix fois et plus '^ Je n'en croy rien. Le nombre
est supposé. Je te prie ne le croyre'^ Je te prie croyre (et ne croyras
chose que ne soit vraye) mon naturel '°, le sacre Ithyphalle ", messer
Cotai d'Albingues ^\ estre le prime d'el monde''.
Ligne 46. E : depuis — E : ha — \. 48. A,E : infatigable — 1. 49. A, E : alleguei —
1. 50. E : César — \. 51. E : galhfretiers — E : ha — \. $3. E : malleguei — A : /^
Indian — 1. 5^. E : Atheneus — E : avecque — 1. 57. A. Ithiphalle ; E : Ithyphalle
— I. 58. E : d'Albiiigue — E : mondo
23. Le sexe. Euphémisme languedocien.
(Sainéan, t. II, p. 296.)
24. Peut-être y a-t-il là une réminiscence
d'un passage des Problemata d'Aristote, IV, 27 :
« a.T:\-t\'j-zo'., coa-Ep ai yjvaïy.E;. » (P.)
25. Outil de fer. Cf. 1, I, ch. xxvii,
n. 103.
26. Ces deux exemples sont peut-être em-
pruntés à H. C. Agrippa, De vanit . scient.
60 : « Ipse etiam Proculus Impirator in hac
arte non postremani gloriam reportavit, qui
(ut testatur ejus ad Mttianum epistola) ex
captis centum Sarmaticis virginibus decem
prima nocte inivit, omnes autem intra quin-
decim dies constupravit. Sed majus illo est
quod poetse narrant de Hercule, illum quin-
quaginta virgines una nocte omnes mulieres
reddidi<;se. » (P.)
27. Calfats, vauriens. Cf. I. II, ch. xxx»
n. 42. Mahomet avait onze femmes. Mais il n'y
a rien dans le Coran qui puisse expliquer la
fanfaronnade que lui prête ici R. (P.)
28. « Prodigi'-isa sunt quae circa hoc tra-
didit Theophrastus, auctor alioqui gravis, sep-
tuageno coitu durasse libidinem contactu her-
bscujusdam, cujus nomen genusque non po-
suit. ;; Pline, H. N., XXVI, 63. — Cf. Theo-
phraste, « de herba abindoquodam allata, qua
qui usi fuerint septuagies coire possent », Hist.
planl.,\. IX, ch. xx, et Athénée, I, § 32. (D.)
29. Il est probable que R. n'a pas puisé aux
sources mêmes ces divers traits de puissance
génésique, mais qu'il s'est inspiré de Tiraqueau,
De lev. conn., IX, 84, et d'Agrippa, De vauit.
scient., ch. 65, qui citent Messaline, César,
Proculus, Hercule, l'Indien et son herbe aphro-
disiaque, et donnent les références à Aristote,
Theophraste, Athénée. Cf. R. E. R., III, 257,
et V, 186. (C.)
30. Parties naturelles, en italien il naturale.
31. 'lÔjçaXXo;, phallus en érection. Voir
ch. XIX, n. II.
32. De l'italien cotale, chose, machin. La
qualification de messer et les mots italiens qui
212
LE TIERS LIVRE
« Escoule ça, couillette. Veidz tu oncques le froc du moine de
éo Castres ^* ? Quand on le posoit en quelque maison, feust à descouvert,
feust à cachettes, soubdain, par sa vertus horrificque, tous les manens
et habitans du lieu entroient en ruyt, bestes et gens, hommes et femmes,
jusques aux ratz et aux chatz. Je te jure qu'en ma braguette j'ay aultres
foys congneu certaine énergie encores plus anomale,
é) c( Je ne teparleray de maison ne de buron '', de sermon ne de mar-
ché; mais à la Passion qu'on jouoit à Sainct-Maixent '^, entrant un
jour dedans le parquet ", je veidz, par la vertus et occulte propriété
d'icelle '^ soubdainement tous, tant joueurs que spectateurs, entrer en
tentation si terrificque qu'il ne y eut ange, homme, diable ne dia-
70 blesse qui ne voulust biscoter ''. Le portecole ''° abandonna sa copie;
Ligne 59. A : cia — A : couilleie ; E : couille — 1. éo. E : fust — 1. 61. E : fus
— E : vertu — E : manans — 1. 63. E : autre jois — 1. 66. E : quon jouyt — 1. 67.
E : vertu — 1. 69. A, E : fi'y eut
suivent indiquent que Cotai d'Alhinguestsl une
appellation plaisante d'outre-monts, corres-
pondant à des expressions françaises du genre
de Jean Chouart, Jean Jeudy, etc. Aîbinga est
une ville voisine de Gênes. (C.)
33. Le premier du monde. Cet emprunt à
la langue italienne est blâmé par Henri Es-
tienne, Dialogue du nouveau langage français ita-
lianiié, p. 76 et 85 (C.)
34. Ch.-l. arr., Tarn. Il y avai à Castres
un couvent de Franciscains. R. connaissait
sans doute Castres, qui n'est pas très loin de
Montpellier et de Xarbonne, où il exerça l'art
médical. Mais on ignore s'il a eu en vue un
personnage réel ou s'il a rajeuni une vieille
anecdote en l'appliquant à un couvent de son
choix . Frère Jean avait déjà vanté cette vertu
aphrodisiaque du froc, 1. I, ch. XLil, 1. 21. Le
Moyen de parvenir renchérit sur ce conte, ch.
XXV, Résultat. (C.)
35. Petite cabane. L'expression « ni maison
ni buiron » se trouve déjà dans Froissart, II, 11,
231, et dans Perceforest, t. III, fo 85, « maison
ne buron » (Littré). Le terme est encore vi-
vace en Auvergne. (C.)
36. Cant., arr. Niort, Deux-Sèvres. R. con-
naissait certainement cette petite ville qui pos-
sédait une abbaye bénédictine puissante et un
couvent de Cordeliers dont il est question au
1. IV, ch. XIII. Cf. R.E. R., II, 241. Mais on
ne trouve nulle part ailleurs que dans R. men-
tion d'une représentation de la Passion à Saint-
Maixent avant 1547. En tout cas, si l'anecdote
est controuvée, la précision des détails topo-
graphiques et techniques est indiscutable. Cf.
Clouzot, Ancien théâtre en Poitou, Niort, 1901,
in-80, p. 47, et Cohen, Rabelais et le Théâtre,
Paris, 1911, in-80, p. 15. (C.)
37. Le parc ou parquet était l'enclos où les
spectateurs des mystères se tenaient, les uns
debout, les autres assis dans des galeries. Voir
Gust. Cohen, Le livre du régisseur pour le mys-
tère de la Passion. (P.)
38. De ma braguette.
39. Far l'atto, terme libre, propr. sauter
comme une petite chèvre, biscot, chevreau en
poitevin. Cf. I. I, ch. XLV, n. 25.
40. Le meneur de jeu, à la fois régisseur et
souffleur. Il se tenait sur la scène ayant à la
main un bâton de commandement et le livre
CHAPITRE XXVIl 21 3
celluy qui jouoit sainct Michel descendit par la volerie ^' ; les diables
sortirent d'enfer et y emportoient toutes ces paovres femmelettes ;
mesmes Lucifer se deschayna ^^
« Somme, voyant le desarroy, je deparquay' du lieu, à l'exemple de
75 Caton le Censorin, lequel, voyant par sa prassence les festes Floralies
en desordre, désista estre spectateur '^''. »
Ligne 71. E : jouyt — E : vollerie — 1. 75. E : présence
ou la c( copie » du mystère. Voyez la minia- propre, le diable étant enchaîné en enfer. Cf.
ture de Jean Fouquet reprod. par Gust. Cohen, ch. m, n. 57.
op. cit., pi. I. (C.) 43. Je quittai iQparc, ouparquet. Voir n. 57.
41. Ensemble des cordages, des poulies, 4^. « M. Portio Catone hidos florales...
des treuils qui servaient aux anges à descendre spectante, populus ut mim^ nudarentur pos-
du paradis sur la scène, ou à ravir en gloire les tulare erubuit : quod cum ex Favonio, ami-
saints et les martyrs. Gust. Cohen, lac. cit., cissimo sibi,... cogno visset, discessit e theatro
p. 16. (C.) neprxsentia sua spectacitU consuetiidinem impedi-
42. L'expression doit être prise au sens ?W. » Valére-Maxime, H, 10, § 8. (P.)
Comment frère Jan reconforte Panurge sus le doiibte
de Coqiiage.
Chapitre XXVIII.
«Je t'entends (dist frère Jan) mais le temps matte toutes choses. Il
5 n'est le marbre ne le porphyre ' qui n'ayt sa vieillesse et décadence ^
Si tu ne en es là pour ceste heure, peu d'années après subséquentes
je te oiray confessant que les couilles pendent à plusieurs par faulte
de gibbessiere. Desjà voy je ton poil grisonner en teste. Ta barbe, par
les distinctions du gris, du blanc, du tanné et du noir, me semble
10 une mappemonde. Reguarde icy : voy là Asie ; icy sont Tigris et
Euphrates; voy là Afrique; icy est la montaigne de la Lune ; voydz tu
les Paluz ' du Nil ? Deçà est Europe ; voydz tu Theleme ? Ce touppet
icy, tout blanc, sont les mons Hyperborées *.
« Par ma soif, mon amy, quand les neiges sont es montaignes, je
15 diz la teste et le menton, il n'y a pas grand chaleur par les valées de la
braguette.
— Tes maies mules ^ (respondit Panurge). Tu n'entends pas les
Ligne i. E : Jean — 1. 4. E : Jean — 1. 5. E : n'ait vieillesse — 1. 6. A, E : n'en —
1. 7. E: t'orray — 1 10. E : Regarde — 1. 11. E : Voy tu — 1. 12. A : Decia — A :
voyi ; E : voys — E : trouppet — 1. 1 5 . E : ^_y — E : ha
1. Les anciens donnaient le nom de « Saxum quoque temporum diuturnitas absu-
marbre non seulement au marbre proprement mit. » R. E.R.,Yl, 235. (P.)
dit, mais encore à l'ophite, au porphyre, et 5. Marais. Mot conservé dans les patois
autres roches susceptibles de polissage orne- (Poitou, etc.).
mental. Le mot porphyre désigne dans Pline 4. Les monts de l'extrême nord (au delà de
une roche de couleur rouge, qui, tachetée de Borée), pays de neiges.
points blancs, se nomme leptosephos et est 5. Cf. ch. xxvii, n. 11.
notre porphyre rouge antique. Pline, H. N., 6. Engelures au talon. Imprécation. Cf.
XXXVI, II. (D.) llV,prol.:
2. Réminiscence d'un adage d'Érasme, Les w«/« au talon,
III, 2, 100, Vitiat lapident longum tenipus. Le petit cancre au menton.
CHAPITRE XXVIII
215
topiques ". Quand la neige est sus les montaignes, la fouldre, l'esclair,
les lanciz ^ le mau lubec^, le rouge grenat '°, le tonnoire, la tempeste,
20 tous les diables sont par les vallées. En veulx tu veoir l'expérience? Va
on pays de Souisse et consydere le lac de Vunderberlich ", à quatre
lieues de Berne, tirant vers Sion. Tu me reproches mon poil grison-
nant et ne consydere poinct comment il est de la nature des pour-
reaux, es quelz nous voyons la teste blanche et la queue verde,
25 droicte et viguoureuse.
« Vray est que en moy je recongnois quelque signe indicatif de
vieillesse, je diz verde vieillesse; ne le diz à personne; il demou-
rera secret entre nous deux. C'est que je trouve le vin meilleur et plus
à mon goust savoureux que ne soulois; plus que ne soulois je crains
30 la rencontre du mauvais vin. Note que cela argue je ne sçay quoy du
ponent " et signifie que le midy est passé.
« Mais quoy? Gentil compaignon tousjours, autant ou plus que
jamais. Je ne crains pas cela, de par le Diable. Ce n'est là où me deult '^•
Ligne 18. E : Topicques — 19. E : mauîubec — A : tomioirre — I. 20. A, E
valées — E : Va au — 1. 21. E : Suysse — E : considère — A : IVutiderherlich — E
Vuenderherlich — 1. 22-25. A, E: Tu me reproches... viguoureuse manque — 1.2é. A, E
qu'en — I. 27 : je dy — E : ne h dy — 1. 50. E : le rencontre — A, E : maulvais — E
argue — 1. 53. A, E : Ce nest pas là
Se disait sans doute par ironie, les engelures
faisant une chaussure peu agréable à la mar-
che. Cf. Coquillart, II, 274 :
Semble qu'ils ont les mulles
A les veoir cheminer.
Ane. poés.fr., t. XI, p. 166. (C.)
7. Les topiques sont une partie de la
rhétorique relative aux lieux communs
(to'-oi). Panurge est considéré par Pantagruel
comme un « bon topicqueur. » Cf. ch. V, 1. 4.
(P.)
8. Le lancement, le jet de la foudre. Cf.
1. U,prol., n. 68.
9. L'ulcère aux jambes. Cf. 1. I, proJ.,
u. 127 et 128, etl. ll,proI., n. 69.
10. « Eclairs rouges comme le grenat »,
Dict. hist. de rancien langage français, par
Lacurne de Sainte-Palaye, publ. par Favre et
Pajot, t. IX, Niort, Favre, et Paris, Champion,
1881, in-40, p. 274. (D.)
1 1 . Wimderherlich, en allemand admirable.
Ce nom n'est porté par aucun lac de la Suisse.
Le lac visé par R. est vraisemblablement le
lac de Thoune. Cf. R. XV h s., XII, 196.
12. Couchant, par ailusion au soleil qui
décline.
15. Troisième personne du présent de l'in-
dicatif du verbe douloir. Cf. ch. v, 1. 46.
2l6
LE TIERS LIVRE
Je crains que, par quelque longue absence de nostre roy Pantagruel,
35 au quel force est que je face compaignie, voire allast il à tous les
diables, ma femme me face coqu. Voy là le mot peremptoire ; car
tous ceulx à qui j'en ay parlé me en menassent, et afferment qu'il
me est ainsi prédestiné des cieulx.
— Il n'est (respondit frère Jan), coqu qui veult. Si tu es coqu, ergo
40 ta femme sera belle; ergo tu seras bien traicté d'elle; ergo tu auras des
amis beaucoup ; ergo tu seras saulvé "^.
Ce sont topicques monachales. Tu ne en vauldras que mieulx,
pécheur. Tu ne feuz jamais si aise. Tu n'y trouveras rien moins. Ton
bien acroistra d'adventaige. S'il est ainsi praedestiné, y vouldrois tu
4) contrevenir? Diz, couillon flatry '^
c. moisy, c. rouy, '^ c. chaumeny '"',
c. poitry '^ d'eaue froyde, c. pendillant, c. transy,
c. appellant, c. avallé '^, c. guavasche ^°,
c. fené"", c. esgrené ", c. esrené ^',
Ligne 35. E : compagnie — 1. 35-36. A, E : voire allast... diables manque — 1. 36.
E : coquu. Foyla — l. 37. A, E : inen — 1. 38. A, E : tnest — A : prédestiné — 1. 39.
E : coquu qui veult. Si tu es coquu — 1. 41. E: amys — 1. 42. A, E : n'en — 1. 43. E :
fui — I. 44. A, E : accrois tra — E : d'advantaige — E -.prédestiné — E : vouldroys — 1. 45.
E : dy — 1. 46. A : Couillon moisy ; E : Couillon moysi — A : Couillon rouy. Couillon
chaumeny — 1. 47. A : Couillon transy. Couillon poitry d'eau froyde. Couillon pen-
dillant ; E : c. transy. c. poitry d'eau froyde. c. pendilant — I. 48. A, E : c. appellant
manque — A, E : gavaché — 1. 49. E -.frené
14. Sans doute parce que tu auras exercé
des vertus chrétiennes d'humilité, de renonce-
ment, etc. Le Duchat parle de « certain
canon » qui dit que « quiconque aura pris une
femme impudique aura beaucoup fait pour son
propre salut ». (C.)
15. Flétri. Archaïsme. V. Sainéan, t. II,
p. 130.
16. Macéré, pourri dans l'eau (comme le
chanvre).
17. Moisi (en parlant du pain).
18. Pétri.
19. Descendu.
20. Lâche. Du gascon gavache, manant,
rustre (Sainéan, II, 88 et 194).
21. Fané.
22. Égrené, n'ayant plus que la gousse vide.
Panurge avait qualifié Frère Jean de couillon
grené. Cf. ch. xxvi, n. 19.
23. Éreinté. Cf. 1. I, ch. xxvii, n. 70.
CHAPITRE XXVIII
217
50 c. incongru,
c. hallebrené -'*,
c. embrené,
c. ecremé,
c. chetif
55 c. moulu,
c. courbatu *^
c. dyscrasié '',
c. liegé '^
c. esgoutté,
éo c. chippoté '^,
c. mitre,
c. chicquané,
c. de faillance,
c. lanterné^*,
c. engroué *^,
c. exprimé,
c. rétif,
c. vermoulu,
c. morfondu,
c. biscarié '%
c. flacque '^,
c. desgousté,
c. escharbotté, ''
c. chapitré,
c. bimbelotté'*",
c. forbeu,
c. prosterné,
c. amadoué -^
c. supprimé,
c. putatif^^
c. dissolu,
c. malautru ^°,
c. disgratié,
c. diaphane,
c. acravanté 'S
c. hallebotté '^
c. baratté ^\
c. eschaubouillé*'.
Ligne 50. A, E : c. incongru... c. forbeu manque — 1. 51. E : îenterné — 1. 52. E :
emherné — 1. 58. A, E : c. fiacqué, c. diaphane — 1, 59. E : esgouté — l. 59-60. A, E : c.
desgouié, c. avorté, c. escharbotté, c. eschalotié, c. hallebotté — 1. 61. A : c. chapitré, c. syn-
dicqué, c. baratté ; E : c. chapitré, c. sindicqué, c. baratré
24. Épuisé. Le sens propre est : « les
pennes rompues » (en parlant des faucons),
la chasse aux halbrans ou canards sauvages
étant particulièrement fatigante pour l'oiseau.
Sainéan, Hist nat., p. 268.
25. Creux comme une lanterne, par oppo-
sition âu fallût de Frère Jean.
26. Accroupi, ou accroché. V. Sainéan,
t. II, p. 214.
27. Endormi. Cf. R. E., R., IX, 287.
28. Réputé pour ce qu'il n'est pas.
29. Courbaturé. (D.)
30. Difforme, mal bâti. Cf. 1. I, proL,
n. 104.
31. De mauvaise complexion, du grec
83xpajia.j La Br efve déclaration explique :
« Dysgracié, mal tempéré, de mauvaise com-
plexion. Communément on dict biscarié en
languaige corrompu. »
32. Du Fail dit : hiscasié. — Mot du patois
poitevin : avarié, carié, corrompu. Débiscarrié
LE TIERS LIVRE.
se dit encore en patois manceau du malaise
physique et mental qui suit l'ivresse. Cf. C. R.
de Montesson, Vocabulaire du Haut-Maine,
3e éd., Paris et Le Mans, 1899, in-8°, p. 196.
(D.)
55. En liège, c.-à-d. sans poids, vide.
34. Flasque.
35. Ecraser. Archaïsme. (Sainéan, t. I,
p. 102.)
36. Chipoté. En lambeaux.
37. A moitié éteint (en parlant du feu dont
on a éparpillé les tisons).
38. Semblable à une grappe de raisin ché-
tive, de hallebotté (Berry, Touraine). Cf. 1. I,
ch. XXVII, n. 32.
39. Battu comme du beurre.
40. Fragile comme un jouet d'enfant, un
bimbelot. Cf. prol., n. 131.
41 . Pour échauboulé, qui a des échauboulures,
des petites bulles ou élevures de chaleur sur
la peau. Forme patoise (Poitou, etc.).
28
2l8
LE TIERS LIVRE
c, entouillé *%
c. riddé,
65 c. démanché,
c. pesneux'*'*,
c. malandré '♦^
c. thlibié^^
c. bistorié ^\
70 c. farcineux '%
c. gangreneux,
c. esclopé,
c. matté ",
c. barbouillé,
c. chagrin,
c. morné,
c. vesneux,
c. meshaigné '*^,
c. spadonicque '♦^
c. deshinguandé,
c. hergneux ^\
c. véreux,
c. dépenaillé,
c. frelatté.
c. vuidé,
c. hâve '^\
c. véreux,
c. forbeu,
c. thlasié ^^^
c. sphacelé 5°,
c. farineux,
c. varicqueux ^-^j
c. croustelevé^^
c. franfreluché 5^,
c. guoguelu 5^
Ligne 63. E : c. charhouilU — A, E : vuydé — 1. 64. E : c. bavé — I. 68. E : c.
spadoniqué — A, E : spacelé — 1. 69. A, E : c. farineux manque — 1. 71. A, E : c.
gangreneux, c. véreux manque — 1. 72. A, E : escloppé
42. Souillé, barbouillé.
45. Harassé.
44. Misérable.
45. Crevassé, ayant des malandres.
46. Chagriné. Cf. ch. ii, n. 7.
47. D'eunuque. De 6?va8îa; ou 6).a(jia;,
eunuque (6Xâw, frango) même sens que
thlibié. (D.)
48. Autre hellénisme, de 6>.!^fo, serrer,
écraser, provoquer l'atrophie testiculaire par
une violente compression digitale. Cf. Paul
d'Egine, t. VI, ch. 68, Qiiomodo fiant eunuchi.
Rouyer, Etudes médicales sur Vancienne Rome,
Paris, Delahaye, 1859, in-8°, p. 83-84, pense
qu'on employait aussi à même fin un bistour-
nage analogue à celui qu'on utilise en art vété-
rinaire, et également signalé par Hippocrate.
(D.)
49. Spadoniqué : du latin spado, eunuque,
(d-â'o, extrako.) Se dit de ceux qui avaient
subi l'ablation des testicules. (D.)
50. Gangrené. (D.)
51. Fendu, comme par le bistouri.
52. Atteint de la morve ou farcin. Les
anciens vétérinaires, comme Rufus (.Giordano
Rufo), professaient déjà que le farcin du cheval
est une maladie qui peut se porter sur les tes-
ticules. De fait, la morve viscérale se traduit
souvent par des nodules testiculaires qui se
caséifient et s'évacuent par ulcération. L'or-
chite est un des symptômes de l'inoculation
expérimentale au cobaye du Bacillus mallei
Lœffler. (D.)
53. Hernieux ; de hergne, hernie. Certains
opérateurs (dont Ambr. Paré dénonce les
méfaits) avaient coutume « d'oster les couil-
lons aux pauvres garçons » qu'ils opéraient de
hernie. Le testicule d'un hernieux était donc
fort menacé. (D.).
54. Variqueux : les varices du cordon sper-
matique portent le nom de varicoccle ; le testi-
cule correspondant est généralement atrophié.
(D.).
55. Couvert de croûtes. Cf. 1. l, ch. Liv,
n. 46.
56. Réduit à un atome volant. Cf. 1. I,
ch. I, n. 48.
57. Terni, rendu mat.
58. Bouffi. Cf. l, ch. XXV, n. 38. Ane.
poés. fr., VI, 184.
CHAPITRE XXVIII
219
c. farfelu '9,
75 c. trépané,
c. effilé,
c. feueilleté,
c. extirpé,
c. nieblé *',
80 c. soufleté^*,
c. dechicqueté^",
c. talemousé ^',
c. gersé,
c. putois,
c. trepelu ^°,
c. boucané,
c. eviré,
c. mariné,
c. etrippé,
c. greslé,
c. ripoppé ^\
c. corneté,
c. effructé,
c. eruyté,
c. fusté "°,
c. mitonné,
c. basané,
c. vietdazé ^',
c. estiomené ^%
c. constippé,
c. syncopé,
c. buffeté ",
c. ventouse,
c. balafré,
c. pantois ^^,
c. poulsé '\
Ligne 74. A, E : f. mitonné manque — 1. 76. A : effillé — 1. 77, A : c. feueilleté. c.
fariné, c. mariné — E : c. fueilkté, c. fariné, c. mariné — A, E : c. estiomené manque
— 78. A, E : c. extirpé manque — 1. 80. A : c. ripoppé, c. soujleté ; E : c. rippopé, c.
soufleté — 1. 81. E : ventosé — l. 82-84. A, E : c. effructé... c. putois manque
59. Gras.
60. Mal bâti. Ct". 1. I, ch. ix, n. 7.
61. Allongé comme un v. d'âne. Cf. 1. II.
ch. VII, n. 217.
62. Dans Brantôme {Dames gai., Disc. 2)
le mot a le sens de maigre, atrophié. —
Étymologiquement, esthiomène (Èa9''ûu.Evo?)
signifie ulcère rongeur, corrosif (È^ôîw, je
mange). Ce nom d'esthiomène désigne dans Guy
de Chauliac la gangrène humide : « la mort et
dissipation du membre... avec pourriture et
mollesse. » (Chauliac, éd. Nicaise, traité II,
Doct. I, ch. 2, p. 103.) Chauliac l'assimile
(peut-être à tort) au feu « de Sainct Anthoine
ou de Sainct Martial. » Ce mot a été appliqué
par les anciens auteurs à diverses alïections,
mais toujours avec le sens d'ulcération gan-
greneuse et envahissante. Huguier a décrit en
1848, sous le nom d'esthiomène, des ulcéra-
tions vulvaires chroniques, avec infiltration élé-
phantiasique périphérique; et c'est la seule accep-
tion que ce terme garde dans la terminologie
nosologique moderne. (D.)
63. Gâté parla nieble (en provençal =: pour
riture). Se dit d'un fruit avorté (Brémond). (D.)
64. Gonflé au soufflet.
65. Frelaté.
66. Écorniflé. Cf. ch. Lii: « S'ils avaient
buffeté et beuz à demy [les vins]. »
67. Tailladé comme une cornette. Cf. 1. II,
ch. XX.XI, n. 8 : « deschicqueté comme la cor-
nette d'un Albanoys. »
68. Gonflé, comme la pâtisserie appelée
talemousé, qui se gonflait au four. Cf. 1. II,
ch. XI, n. 50.
69. Pantois (forme archaïque : pantais).
Terme de médecine vétérinaire, qui s'applique
surtout à la congestion pulmonaire aviaire.
Employé en fauconnerie : faucon pantois de
la gorge, des reins ; de froidure ; autrement
dit essoufflé, court d'haleine. S'applique aussi
en hippiâtrique au cheval poussif. Par ana-
logie, essoufflé, asthmatique Cf. L. Moulé,
Hist. de ta mèd. vétérinaire, 2^ partie, Paris,
Maulde, Doumenc, 1900, in-S", p. 128. (D.)
70. Sentant le fût.
71. Soufl^rant de h pousse des vins. Cf. 1. II,
-ch. vu, n. 15.
2 20
LE TIERS LIVRE
85
c.
de godalle "\
c.
frilleux,
c. fistuleux,
c.
scrupuleux,
c.
languoureux.
c. fellé.
c.
maleficié,
c.
rance.
c. hectique "',
c.
diminutif,
c.
usé,
c. tintalorisé''*,
c.
quinault '^
c.
marpault '^
c. matagrabolisé",
90
c.
rouillé,
c.
macéré.
c. indague '^,
c.
paralyticque.
c.
antidaté,
c. dégradé.
c.
manchot,
c.
perclus.
c. confus.
c.
de ratepenade'^
c.
maussade,
c. de petarrade,
c.
acablé.
c.
halle,
c. assablé*°,
95
c.
dessiré ^',
c.
désolé.
c. hebeté.
c.
décadent.
c.
cornant *%
c. solœcisant.
c.
appellant,
c.
mince.
c. barré.
c.
ulcéré,
c.
assassiné,
c. bobeliné ^%
c.
devalizé.
c.
engourdely.
c. anonchaly.
100
c.
aneanty,
c.
de matafain ^*,
c. de zéro,
c.
badelorié ^\
c.
frippé,
c. deschalandé*^
c.
febricitant^',
Ligne 85. E : c. ^^ godallé — 1. 86-87. A, E : r;. scrupuleux, c. mortifié, c. maleficié
— 1. 87. A, E : c. hectique manque — 1. 90. c. indagué — I. 96. E ; solecisatît — 1. 98.
A, E : r. ulcéré manque — 1. 99. E ; dévalisé — E : annonchaly — I. loi. \ : c. frippé,
c. extirpé, c. deschalandé ; E : ^. fripé, c. extrippé, c. deschalandé — 1. 102. A, E : c. fehri-
citani manque
72. Sentant la bière. Cf. 1. II, ch. xii,
n. 57.
73. Étique.
74. Chagrin, revêche (Cotgrave).
75. Penaud. Cf. 1. I, ch. xiii, n. 59.
76. Grognon, renfrogné, par comparaison
avec le matou. Cf. Fournier, Th. Ren. 134,
Farce de la pipée :
Je n'en diray plus
Si ne faictes tair ce marpault.
77. Hébété. Cf. 1. I, ch. XIX, n. 17.
78. Grossier. Cf. 1. I, ch. ix, n. 2.
79. Chauve-souris. Cf. 1. II, ch. vii,n. ici.
80. Ensablé.
81. Déchiré.
82. Puant. Cf. Bouchet, Serées, II, 25 :
« En Poictou on dit que le poisson corne
quand il est gasté, puant. » Et Monet : « Cor-
ner, puïr, randre puante odeur. » (C.)
83. Rapetassé.
84. De lourde pâte (mate-faim).
8). De badaud. Cf. H. Estienne, Apol.,
ch. III : « Badaut, que le vulgaire en quelques
lieux appelle Badlori. (C.) »
86. Qui n'a plus de chalands.
87. Le Dr Albarel, dans la Chronique médi-
cale du 15 sept. 1905, remarque que tous ces
qualificatifs s'appliquent à merveille aux diffé-
rentes périodes de la « syphilis testiculaire ».
CHAPITRE XXVIII
221
« couillonnas au diable, Panurge, mon amy, puys qu'ainsi t'est
praedestiné, vouidroys tu faire rétrograder les planètes, démancher
los toutes les sphaeres célestes, propouser erreur aux Intelligences
motrices, espoincter les fuzeaulx, articuler ^^ les vertoilz ^9, calumnier
les bobines, reprocher '° les detrichoueres '', condempner les frondril-
lons^% defiller les pelotons des Parces ? Tes fiebvres quartaines, couillu ;
tu ferois pis que les Géants ^^ Vien ça, couillaud ; aimerois tu mieulx
iio estre jalons sans cause que coqu sans congnoissance '-^ ?
— Je ne vouldrois (respondit Panurge) estre ne l'un ne l'aultre;
mais, si j'en suys une fois adverty, je y donneray bon ordre, ou bas-
tons fauldront on monde.
« Ma foy, frère Jan, mon meilleur sera poinct ne me marier. Escoute
115 que me disent les cloches, à ceste heure que sommes plus près'^ :
Ligne 103. A, E : au diable manque — E : puis que ainsi — 1. 104, E : prédestiné
— E : planeties — 1. 105. A, E : sphères — E : proposer — 1. 106. A, E : fuseaulx —
1. 107. E : detrigoueres — E: condemner — 1. 108. E : défiler — E : Parcques — 1. 109.
A : cia — E : aymerois — 1. 1 10. E : jaloux — E : coquu — 1. 1 1 1 . E : vouidroys — E :
autre — 1. 1 12. E : suis une foy s — E : ; j — 1. ] 13. E : cm monde — 1. 1 14. E : Jean —
E : point
C'est aller bien loin. R. ne s'est probablement
proposé que de donner une contrepartie à la
kyrielle du ch. xxvi. La première était toute
de termes exprimant la vigueur, l'éclat, l'ex-
cellence ; celle-ci, au contraire, est caractéri-
sée par l'expression de la misère physiolo-
gique, de la faiblesse, de l'épuisement. (C.)
88. Elever des contestations contre. Cf.
1. II, ch. XXXIV, 1. 43.
89. Anneau que l'on fixait à la pointe du
fuseau pour le faire mieux tourner (Verteolus,
Du Cange). On le nomme aussi peson
(Coquillart, Ronsard, dans Littré). (C.)
90. Décréditer, ou tenir pour suspects.
Terme de procédure.
91. Dévidoires. Mot parisien (Sainéan,
t. II, p. 150).
92. Fil de soie que l'on dévide. Mot parisien
(Sainéan, t. I, p. 153).
93. Qui ont eu l'outrecuidance d'attaquer
les dieux. Cf. l'adage d'Érasme, Gigantuvi
arrogantiu (III, 10, 93). (P.)
94. Question plaisante déjà agitée par les
trouvères. Dans Fauchet, Ane. poètes fr.,
ch. cxv. Hue le Maronier propose à Simon
d'Athies deux questions : « Lequel aimeroit
mieux que sa femme sceust qu'il la fist wihore,
et elle en fust jalouse ; ou elle le fist wiha
(cocu) et il n'en sceust rien? » (Le Duchat).
(C.)
95. Les interlocuteurs, qui tournent le dos
à Varennes, devraient s'éloigner des cloches
au cours du chemin. On a déjà vu, ch. xvii,
à propos des trois journées de marche
222 LE TIERS LIVRE
Marie poinct, marie poinct,
poînct, poinct, poinct, poinct.
Si tu te marie, — marie poinct, marie poinct,
poinct f poinct, poinct, poinct, —
120 tu f en repentiras, tiras, tiras;
coqu seras.
ce Digne vertus de Dieu, je commence entrer en fascherie. Vous
aultres, cerveaulx enfrocquez, n'y sçavez vous remède aulcun? Nature
a elle tant destitué les humains que l'homme marié ne puisse passer
125 ce monde sans tomber es goulphres et dangiers de Coquage?
— Je te veulx (dist frère Jan) enseigner un expédient moyenant
lequel jamais ta femme ne te fera coqu sans ton sceu et ton consen-
tement.
— Je t'en prie (dist Panurge), couillon velouté. Or diz, mon amy ^^.
130 — Prens (dist frère Jan), l'anneau de Hans CarveP^ grand lapi-
daire du roy de Melinde ^^
Ligne 116. E : Marie point, marie point — 1. 117. E : point, point, point, point —
1. 118. E : marie, marie point — 1. 119. E : point, point, point, point — 1. 121. E :
coquu — 1. 122. E : vertu de Bien — 1. 123. E: autres, cerveaux — E : aucun — 1. 124.
E : ha — 1. 125. E : ç^oufres — E : coquage — 1. 12e. E : Jean — E : moyennant
— 1. 127. E : par lequel — E : coqnu — 1. 129. E : iy — 1. 130. E : Pren — E : Jean
entre Thélème et l 'Ile-Bouchard, combien il connu tout au moins dans un certain milieu,
faut se garder de pousser trop loin les préci- on peut conclure sans témérité que Hans
siens topographiques dans R. (C.) Carvel a réellement existé. Bien plus, le
96. UEncens au diable des Cent nouvelles titre de « grand lapidaire du roi de Melinde »,
nouvelles, la satire V de l'Arioste et la Visio si proche parent de celui de « grand archi-
Francisci Phiklphi du Pogge racontaient déjà, tecte du roi Megiste », appliqué à Philibert de
avec quelque différence dans les détails, l'anec- l'Orme, pourrait bien désigner un joaillier du
dote que Frère Jean va narrer à Panurge. roi de France. Au 1. 1, ch. viii, n. 122, R. le
Mais aucune de ces rédactions ne donne des rapproche du capitaine Chappuys, dont il se
personnages un portrait aussi vivant. dit lui-même « le bon facteur. » Tous ces
97. C'est ce même Hans Carvel qui avait traits font songer à des plaisanteries destinées
fourni les bijoux de Gargantua. D'après ce que à égayer quelques amis, et sans doute incom-
nous savons du procédé rabelaisien, qui, pour préhensibles en dehors du cercle des initiés,
rajeunir une anecdote traditionnelle, substitue (C.)
au héros légendaire un personnage réel ou 98. Ville extraordinaire et lointaine par
CHAPITRE XXVIII 22 3
«Hans Carvelestoit homme docte, expert, studieux, homme de bien,
de bon sens, de bon jugement, débonnaire, charitable, aulmonsnier,
philosophe, joyeulx au reste, bon compaignon et raillart", si onques
135 en feut, ventru quelque peu, branslant de teste et aulcunement mal aisé
de sa personne. Sus ses vieulx jours, il espousa la fille du baillif Concor-
dat '°°, jeune, belle, frisque '°\ guallante, advenente, gratieuse par trop
envers ses voisins et serviteurs. Dont advint, en succession de quelques
hebdomades '", qu'il en devint jalons comme un tigre et entra en soub-
140 son qu'elle se faisoit tabourer'"' les fesses d'ailleurs. Pour à la quelle
chose obvier, luyfaisoit tout plein de beaulx comptes touchant les déso-
lations advenues par adultère, luylisoit souvent la légende des preudes
femmes "°^ lapreschoit de pudicité, luy feist un livre des louanges de
fidélité conjugale '°^ détestant fort et ferme la meschanceté des ribauldes
145 mariées, et luy donna un beau carcan '°^ tout couvert de sapphyrs '°'
orientaulx. Ce non obstant, il la voioyt tant délibérée et de bonne
Ligne 132-133. E : ausmonier — 1. 134. A : joyeux — E : oncques — I. 135. E : fut
— E : aucunement mal aysè — 1. 137. E : advenante — 1. 138. E -.voysins — E : Dond
— 1. 139. E : qnen devint jaloux — E : souçpçon — 1. 140. E : a laquelle — 1. 141.
E : beaux — 1. 143. E : louenges — l. 145. E : sapphyi
excellence. C'est la première escale de Vas- du Menagier de Paris, à ce sujet : l'histoire de
co de Gama après avoir doublé le Cap, sur la Griselidis y tient le premier rang, et le chien de
côte orientale d'Afrique dans le Zanguebar. Montargis lui-même est cité comme un
Cf. 1. 1, ch. V, n. 64. (C.) exemple de fidélité à son maître que les
99. Railleur, plaisant compère. Cf. 1. I, femmes doivent s'efforcer d'imiter (Marty-
ch. m, n. 3. Laveaux). (C.)
100. Sans doute sobriquet d'un personnage 105. Molière s'est souvenu de ce trait quand
réel à retrouver dans les cercles de légistes il fait composer par Arnolphe, à l'usage d'A-
fréquenté par R. gnès, les Maximes du mariage.
ICI. Pimpante. Cf. 1. I, ch. xxvii, n. 16. 106. Large collier d'orfèvrerie. Cf. 1. I,
102. Latinisme, de bebdomas, semaine. ch. lvi, n. 29.
103. Tambouriner. Cf. 1. II, ch. xxvi, 107. Celui qui le port castement,
n. 42. Son cors le garde entièrement.
104. Au moyen âge, il y avait une littéra- (Lapidaire de Modène, v. 127-128).
ture morale destinée à bien faire comprendre Le saphir « modère le feu et l'ardeur des
aux femmes l'étendue de leurs devoirs. On passions intérieures ». Secrets admirables du
peut voir la bibliothèque spéciale fort curieuse Grand Albert. (D.)
224 LE TIERS LIVRE
chère '°^avecques ses voisins, que de plus en plus croissoit sa jalousie.
« Une nuyct entre les aultres, estant avecques elle couché en telles
passions, songea qu'il parloit au Diable et qu'il luy comptoit ses
150 doléances '°^ Le Diable le reconfortoit et luy mist un anneau on
maistre doigt, disant :
ce Je te donne cestuy anneau; tandis que l'auras on doigt, ta femme
ne sera d'aultruy charnellement congneue sans ton sceu et consente-
ment.
155 (( — Grand mercy (dist Hans Carvel), monsieur le Diable. Je renye
Mahon"° si jamais on me l'oste du doigt. »
« Le Diable disparut. Hans Carvel tout joyeulx s'esveigla et trouva
qu'il avoit le doigt on comment a nom .? "' de sa femme.
ce Je oubliois à compter comment sa femme, le sentent, recuUoit le
160 cul arrière, comme disant : « Ouy, nenny, ce n'est ce qu'il y fault
mettre », et lors sembloit à Hans Carvel qu'on luy voulust desrobber
son anneau.
ce N'est ce remède infaillible? A cestuy exemple faiz, si me croys,
que continuellement tu ayez l'anneau de ta femme on doigt. »
165 Icy feut fin et du propous et du chemin.
Ligne 1. 147. E : voysins — E : croyssoit — 1. 148. E : nuict — E : autres — 1. 150.
E : au maistre — 1. 152. E : au doigt — 1. 153. E : d'aulruy — 1. 156. A : hoste.
— ]. 157. A : joieulx ; E : joyeux — E : esveilîa — 1. 157. E : au comment ha nom —
1. 15 9. E : oublioys — E : sentant — léo. E : ce n'est pas ce qu'il — 1. 161. A : sem-
bloyt — E : desrober — 1. 165. E -.fais — l. 164. E : aye — E : au doigt — 1. 165.
E -.fut — E : propos
108. Visage, accueil. jure comme les Arabes. Mais son prénom de
109. Souflfrances. Hans n'a rien d'oriental.
no. Ce lapidaire, qui trafique en Afrique, m. Parties sexuelles. Cf. 1. II, ch.xv, n. 42.
Comment Pantagruel faict assemblée d'un théologien^
d'un medicin, d\in légiste et d'un philosophe,
pour la perplexité de Panurge.
Chapitre XXIX.
5 Arrivez au palais ', comptèrent à Pantagruel le discours de leur
voyage et luy monstrerent le dicté * de Raminagrobis. Pantagruel,
l'avoir leu ' et releu, dist :
« Encores n'ay je veu response que plus me plaise. Il veult dire
sommairement qu'en l'entreprinse de mariage chascun doibt estre
10 arbitre de ses propres pensées et de soy mesmes conseil prendre.
Telle a tousjours esté mon opinion, et autant vous en diz la première
foys que m'en parlastez; mais vous en mocquiez tacitement, il m'en
soubvient, et congnois que philautie"* et amour de soy vous déçoit '.
Faisons aultrement.
15 a Voicy quoy. Tout ce que sommes et qu'avons consiste en trois
choses : en l'ame, on corps, es biens. A la conservation de chascun
des trois respectivement sont aujourd'huy destinées troys manières
de gens : les théologiens à l'ame, les medicins^ au corps, les juriscon-
sultes aux biens. Je suys d'advis que dimanche nous ayons icy à dipner
Ligne 5. E : palays — 1. 11. E : telle à tousjours ha esté — E : dis — 1. 12. E :
parlastes — 1. 13. A ; déchoit — 1. 14. E : autrement — 1. 15 : A, E : iroys — 1. lé.
E : au corps — 1. 17. A, E : des troys — E : trois manières — 1. 19. E : suis — E :
dimenche — A : aions
1. AThélème. transcription du lâxïnphilautia, mot qui se ren-
2. Le dire. Cf. l.I, ch. IX, n. 22. contre fréquemment chez Érasme (Sainéan,
3. Après l'avoir lu. Cf. ch. i, n. i. t. II, p. 41).
4. « Amour de soy >y, dit h Brie/ve déclara- 5. R. traduit le mot savant, pour l'effet
tien. Du grec cpiXauTÎx, même sens. Ce mot d'allitération : de soy vous déçoit. (P.)
avait passé dans la langue savante sous la 6. Forme savante, du latin medicus. Cf. 1. 1,
forme philaftie. La forme rabelaisienne est la ch. xxiii, 1. 68.
LE TIERS LIVRE. 29
2 26 LE TIERS LIVRE
20 un théologien, un medicin et un jurisconsulte. Avecques eulx
ensemble nous conférerons de vostre perplexité.
— Par sainct Picault' (respondit Panurge), nous ne ferons rien qui
vaille, je le voy desja bien. Et voyez comment le monde est vistempe-
nardé^ : nous baillons en guarde nos âmes aux théologiens, les quelz
25 pour la plus part sont haereticques, nos corps es medicins, qui tous
abhorrent les medicamens, jamais ne prenent medicine, et nos biens
esadvocatz, qui n'ont jamais procès ensemble.
— Vous parlez en courtisan ^ (dist Pantagruel), mais le premier
poinct je nie, voyant l'occupation principale, voyre unicque et totale
30 des bons théologiens estre emploictée '°, par faictz, par dictz, par
escriptz, à extirper les erreurs et hseresies (^tant s'en fault qu'ilz en
soient entachez), et planter profundement es cueurs humains la vraye
et vive foy catholicque.
« Le second je loue, voyant les bons medicins donner tel ordre à la
35 partie prophylactice '' et conservatrice de santé en leur endroict qu'ilz
n'ont besoing de la therapeutice '* et curative par medicamens.
Ligne 20. E : avecque — 1. 21. E : conférons — 1. 24. E : garde noi — 1. 25. A, E :
hereticques — E : no\ — 1. 26. E : prennent — E : no^ — 1. 29. E : totalle — 1. 31. E :
hérésies — E : soycnt — 1. 32. E : profondement — E : cœurs
7. Martyr de Nicée, dont la fête est fixée A l'heure, le magnifique Julian respondit: «L'on
au 13 mars. C'est un nom commun en Poitou. pourroit ajouter à cela ce que disoit Nicollet :
8. Mal emmanché (.-.omme un vieux plu- que l'on trouve à tard ou jamais avocat qui
meau). Cf. 1. II, ch. vu, n. 34 : « Le Vistem- aye procès, ne médecin qui preigne médecine,
penard des Prescheurs ». ne théologien qui soit bon chrestien ». (P.)
9. R. a, en effet, emprunté l'idée de ce dé- 10. Employée. Forme très fréquente au
veloppement au Courtisan de Baltazar Casti- xvie s. V. Sainéan, t. II, p. 128.
glione, dont Etienne Dolet avait donné à Lyon, 11. Néologisme, que R. explique par son
en 1538, une traduction dédiée à un ami de équivalent dans la langue usuelle. De npoou-
R., Mellin de Saint-Gelais. Cf. 1. II, p. cxix, Xiiato, se défendre, se prémunir — art d'évi-
ro : « Ce que l'archevesque de Florence dict ter et de prévenir les maladies : « prxcavendi
au cardinal Alexandrin fut quasi de telle sorte, morbos et valetudinis tuendae ». « Pars artis
mais ung peu plus riable : que les hommes prœcavens, quam sanè et propriè Grasci pro-
n'ont aultre chose que les biens, le corps et phylacticen vocant. » Galien, De med. art.
l'âme. Encor tout leur est mis en travail et constit., ch. 19.(0.)
question, ks biens par les advocatz, les corps 12. Néologisme, du grec OïÇia;i£UTixrj (Ôspa-
par les médecins, et l'ame par les théologiens. -eûeiv, soigner). C'est la partie de la médecine
CHAPITRE XXIX 227
« Le tiers je concède, voyant les bons advocatz tant distraictz en
leurs patrocinations '' et responses du droict d'aultruy qu'ilz n'ont
temps ne loisir d'entendre à leur propre. Pour tant, dimanche prochain,
40 ayons pour théologien nostre père Hippothadée "•, pour medicin
nostre maistre Rondibilis '', pour légiste nostre amy Bridoye '*.
« Encores suys je d'advis que nous entrons en la tétrade '^ Pythago-
ricque et pour soubrequart '^ ayons nostre féal le philosophe Trouillo-
gan '9, attendu mesmement que le philosophe perfaict, et tel qu'est
45 Trouillogan, respond assertivement de tous doubtes proposez. Carpa-
lim, donnez ordre que les ayons tous quatre dimanche prochain à dipner.
— Je croy (dist Epistemon) qu'en toute la patrie vous ne eussiez
mieulx choisy. Je ne diz seulement touchant les perfections d'un
Ligne 38. E : autruy — 1. 39. E : loysir — E : dimenche — 1. 41. E : père Rondi-
bilis — 1. 42. E : suis — 1. 44. E : parfaict — 1. 46. E : dimenche — E : disner —
1. 47. E : partie — E : u'eussiei — 1. 48. E : choisi — E : dy
qui a pour objet de traiter et de guérir les ma-
ladies. Galien parle, Isagoge, De lihr. propr.,
ch. 4, de ses Ubri therapeutici. (C.)
13. Plaidoyers, défenses. Latinisme : patro-
cinatio, Cf. ch. v, 1. 5.
14. Nom qu'on a cru composé du nom de
l'apôtre Thadée et du diminutif O-ô, ce qui
signifierait sous-Thadée ; mais la graphie s'y
oppose. Une édition perdue donnerait Para-
thadée, ultra-Thadée. Voir V Introduction.
15. Il n'est pas aussi certain que l'ont cru
les anciens commentateurs que R. ait voulu
mettre en scène Guillaume Rondelet (1507-
1566), l'illustre médecin de Montpellier, chan-
celier de la Faculté, dont il écoutait une leçon
d'anatomie, le 18 octobre 1530. Cependant le
président de Thou, Hist., 1. XXXVIII, anno
1566, reproche à R. cette identification plai-
sante. Il semble difficile, d'autre part, de conci-
lier l'épithète de « rondouillard » avec le por-
trait de la Chronologie collée et d'y reconnaître
l'auteur lui-même. Hippothadée, Rondibilis,
Trouillogan ne sont sans doute que des per-
sonnages idéaux, des étiquettes vivantes pour
les idées de l'auteur. Cf. Plattard, VŒuvre de
R., p. 155, et Sainéan, Hist. nat., p. 272. (C.)
16. Nom facétieux, équivalant aux oisons
hridei du Prologue du 1. I. Si R. a eu en vue
un personnage réel, il est téméraire de hasar-
der la moindre supposition sur son identité.
(C.)
17. Le nombre quatre était le nombre par-
fait pour les P3-thagoriciens. Cf. Plutarque,
De placitis Philosophoriim, I, Lucien, Vitariim
aiict. 4, et parmi les contemporains de R.,
Érasme, Éloge de la Folie, XI : « Is est sacer
ille fons, unde vitam hauriunt omnia verius
quam ille Pythagoricus quaternio. » (P.)
18. Quatrième en sus.
19. Nom forgé par R. avec le radical trouil,
qui signifie, en poitevin et en tourangeau, dévi-
doire. On verra que toutes les réponses du
philosophe pyrrhonien tournent dans le même
cercle ; « Nous voilà au rouet », comme dira
Montaigne, ou à la « chanson de Ricochet »,
alléguée par Panurge, ch. x, n. i. (C.)
228
LE TIERS LIVRE
chascun en son estât, les quelles sont hors tout dez de jugement ^°, mais
50 d'abondant en ce que Rondibilis marié est, ne l'avoit esté; Hippotha-
dée oncques ne le feut et ne l'est ; Bridoye l'a esté et ne l'est; Trouil-
logan l'est et l'a esté. Je releveray Carpalim d'une peine : je iray invi-
ter Bridoye (si bon vous semble), lequel est de mon antique con-
gnoissance, et au quel j'ay à parler pour le bien et advencement d'un
55 sien honeste et docte filz, lequel estudie à Tholose soubs l'auditoire du
très docte et vertueux Boissoné ^\
— Faictez (dist Pantagruel) comme bon vous semblera, et advisez
si je peuz rien pour l'advencement du filz et dignité du seigneur Bois-
soné, lequel je ayme et révère comme l'un des plus suffisans qui soit
éo huy en son estât. Je me y emploiray de bien bon cœur. »
Ligne 49. E : lesquelles — E : sont dehors — 1. 51. E : fut — E : l'ha — 1. 52. E :
rha — I. 53. E : anticque — 1. 54. E : auquel — E : advancement — 1. 55. E : souh\ —
1. 56. E : tresboudté et vertueux — 1. 57. E : Faictes — I. 58. E : advancement — 1. 59.
E : faime — 1. éo. E : m'emploiray — A : cueur
20. Cette phrase n'est que la traduction
d'une expression usuelle chez les légistes : Extra
aleam judiciorum. Cf. Plattard, op. cit., p. 116.
21. Les relations de R. avec Jean de Boys-
sonné, professeur à l'Université de Toulouse,
puis conseiller à la Cour que François ler créa
en 1539 à Chambéry, remontent au moins à
1537, date d'une lettre de B. à Maurice
Scève où il est question du cours sur les Pro-
nostics d'Hippocrate, professé à Montpellier
par R. Mais si l'on tient compte que Boys-
sonné fut impliqué dans les poursuites qui
aboutirent au supplice de J. Caturcc, relaté au
L II, ch. V, n. 39, il faut très probablement
les faire débuter lors du premier séjour à Mont-
pellier en 1 550-1 531. Elles durèrent au moins
jusqu'au 20 juin 1545, date d'une lettre de B.
à R., où il se réjouit de l'élévation à la charge
de chancelier de leur ami commun François
Errault, sieur de Chemant.
Les preuves de cette amitié soutenue se dé-
gagent non seulement de la correspondance
latine de B., conservée à la Bibliothèque de
Toulouse, et qui fixe plusieurs points très im-
portants de la biographie rabelaisienne (entre
autres la naissance et la mort du petit Théo-
dule), mais encore des termes mêmes du sou-
venir que R. lui consacre ici. Ces expressions
émues comme « très docte et vertueux », « le-
quel je aime et révère », etc., R. les réserve
pour des amis et des protecteurs très chers,
Amy, Tiraqueau, Langey.
Remarquons que si R. fait étudier le fils
de Bridoye sous Boyssonné, à Toulouse, en
1546, il commet un anachronisme volontaire,
puisque B. s'était fixé à Chambéry dès 1539.
Cf. Chronologie rahel., t. I, p. cxxxvii-cxxxix,
R. E. R., IV, 46, 1 14, et notre Vie de Rabelais,
éd. Garnier. (C.)
Comment Hippothadée, théologien, donne conseil à
Panurge sus Tentreprinse de mariage.
Chapitre XXX.
Le dipner au dimanche subséquent ne feut si tost prest comme les
5 invitez comparurent, excepté Bridoye, lieutenant de Fonsbeton '. Sus
rapport de la seconde table, Panurge en parfonde * révérence dist :
(c Messieurs, il n'est question que d'un mot. Me doibs je marier ou
non ? Si par vous n'est mon doubte dissolu ', je le tiens pour insoluble,
comme sont Insohihilia de Alliaco "* ; car vous estes tous esleuz, choisiz
10 et triez, chascun respectivement en son estât, comme beaulx pois sus
le volet^ . »
Le père Hippothadée, à la semonce^ de Pantagruel et révérence de
tous les assistans, respondit en modestie incroyable :
« Mon amy, vous nous demandez conseil, mais premier fault que
15 vous mesmes vous conseillez. Sentez vous importunement en vostre
corps les aiguillons de la chair?
— Bien fort (respondit Panurge), ne vous desplaise, nostre père.
Ligne 4. E : disner — E : dimenche — E : fut — 1. 6. E : profonde — 1. 7. E ;
Mesieurs — E : ioïfe- — 1. 8. A, E '.Si par vous mon doubte nest dissolu — 1. 9.
A, E : comme sont Insoluhilia de Alliaco manque — I. ro. E : beaux pois sur
1. Il existe, aux environs de Poitiers, non 1. II, ch. xvi, n. 51. Le traité auquel R. fait
loin du chemin, bien connu de R., qui va de ici allusion a pour titre : Destructiones moJorum
Ligugé à Poitiers, une source qui porte ce significandi. Conceptus et insolubilia secundum
nom. (P.) viam nominaîium, magistri Pétri de Aillyaco.
2. Profonde. Cf. 1. I, ch. xxiii, n. 120 « son- (P.)
doit le parfond ». 5. Sorte de sas ou petite claie : en Lorraine.
3. Résolu. volette.
4. Pierre d'Ailly, docteur scolastique. Voir 6. Invitation. De i^wont?^*-, inviter.
2 30 LE TIERS LIVRE
— Non faict il (distHippothadée), mon amy. Mais, en cestuy estrif ",
avez vous de Dieu le don et grâce spéciale de continence?
20 — Ma foy non, respondit Panurge.
— Mariez vous donc, mon amy, dist Hippothadée; car trop meil-
leur est soy marier que ardre ^ on feu de concupiscence ^.
— C'est parlé cela (s'escria Panurge) gualantenient, sans circumbili-
vaginer '° autour du pot. Grand mercy, monsieur nostre père. Je me
25 mariray sans poinct de faulte, et bien tost. Je vous convie à mes
nopces. Corpe de galline ", nous ferons chère lie '^ Vous aurez de ma
livrée, et si mangerons de Toye, cor beuf'', que ma femme ne roustira
poinct'*. Encores vouspriray je mener la première dance despucelles '\
s'il vous plaist me faire tant de bien et d'honneur, pour la pareille. Reste
30 un petit scrupule à rompre, petit, diz je, moins que rien. Seray je
poinct coqu?
— Nenny dea '*, mon amy (respondit Hippothadée), si Dieu plaist.
— O, la vertus de Dieu (s'escria Panurge) nous soit en ayde ! Où
me renvoyez vous, bonnes gens? Aux conditionales '", les quelles en
Ligne 22. E : au Jeu — 1. 25. E : galaniement — 1. 25. E : tnarieray — E : poitif
— 1. 27. E : corheuf — 1. 28. E : poitit — E : dyjc — 1. 31. E : point coqtm — 1- 3 5- E:
vertu de bien — 1. 34. E : lesquelles
7. Embarras. Cf. ch. ix, n. 17. Pathelin au drapier : Et si, viangere:(demonoye,
8. Brûler, archaïsme (Sainéan, t. II, p. 121). Par Dieu ! que via Jewme rotist.
9. Saint Paul, v^ épitre aux Corinthiens, Maistre Pierre Pathelin, v. 300.
VII, 9 : « Quod si non se continent, nubant. 15. I! n'y avait rien de choquant alors à voir
Melius est enim nuhere quani uri. » (F.) un ecclésiastique ouvrir la danse. Du Fail,
10. Tourner autour du centre {circa umhi- dans un tableau de noces villageoises, nous
licum vagarî), forgé par R. Cf. ch. xxii : cir- montre un curé de campagne dansant éperdû-
cumbilivagination {SsànHn, t. II, p. 400-401). ment avec toutes les commères. Voir Propos
11. Juron forgé sur le type de l'euphémisme rustiques facccieux, t. I, p. 24. (P.)
napolitain Sanguc di gallina, pour Sangue di 16. Certes. Particule renforçant l'affirmation
Crisio (Sainéan, t. I, p. 145). ou la négation. R. E. R., VIII, 158-160.
12. Joyeuse chère. Archaïsme. 17. Termede dialectique, auquel R. conserve
13. Juron dans lequel le nom de Dieu, par sa forme latine (condiiionalis). L'exemple de
euphémisme, a été changé en haitf. Cf. ch. xx : conditionnelle dont se sert Panurge : « si mon
ventre beuf, vertus beuf, et ch. xxxvi : par la mulet transalpin voioit, mon mulet transalpin
mort Jt-u/ (Sainéan, t. II, p. 348). auroit aesles », était vraisemblablement tradi-
14. Allusion à l'invitation fallacieuse de tionnel dans les écoles. (P.)
CHAPITRE XXX 23 I
35 dialectique reçoivent toutes contradictions et impossibilitez. Si mon
mulet transalpin voloit, mon mulet transalpin auroit «esles. Si
Dieu plaist, je ne seray poinct coqu ; je seray coqu si Dieu plaist.
<■(. Dea, si feust condition à laquelle je peusse obvier, je ne me deses-
pererois du tout; mais vous me remettez au conseil privé de Dieu,
40 en la chambre de ses menuz plaisirs. Où prenez vous le chemin pour
y aller, vous aultres François ? Monsieur nostre père, je croy que
vostre mieulx sera ne venir pas à mes nopces. Le bruyt et la triballe '*
des gens de nopces vous romperoient tout le testament '^ Vous
aymez repous, silence et solitude. Vous n'y viendrez pas, ce croy je.
45 Et puys vous dansez assez mal, et seriez honteux menant le pre-
mier bal. Je vous envoiray du rillé'° en vostre chambre, de la livrée
nuptiale "" aussy. Vous boirez à nous, s'il vous plaist.
— Mon amy (dist Hippothadée), prenez bien mes parolles, je vous
en prie. Quand je vous diz : « S'il plaist à Dieu », vous fays je tord?
50 Est ce mal parlé ? Est ce condition blasphème ou scandaleuse ?
N'est ce honorer le Seigneur, créateur, protecteur, servateur? N'est
ce le recongnoistre unicque dateur de tout bien? N'est ce nous declai-
rer tous dépendre de sa bénignité, rien sans luy n'estre, rien ne valoir,
rien ne povoir, si sa saincte grâce n'est sus nous infuse? N'est ce mettre
55 exception canonicque à toutes nos entreprinses, et tout ce que propo-
sons remettre à ce que sera disposé par sa saincte volunté, tant es
cieulx comme en la terre? N'est ce véritablement sanctifier son benoist
nom ?
Ligne 35. E : dialecticqiie — A : recioipvent — l. 36. E : voîloit — E : xles — 1. 37.
E : point coquu — E : seray coquu — 1. 58. E : Just — 1. 41. E : autres — 1. 42. E :
bruit — 1. 43. E : rompraient — 1. 44. E : repos — 1. 45. E : puis — 1. 48. E : paroles
— 1.49. E : dy — E : fais je tort — 1. 52. E : recognoistre unique — 1. 53. E : despendre
— 1. 54. E : sur nous — E : mètre — 1. 55. E : canonique — E : noi — E : ce que nous
proposons — 1. 57. E : cieulx qu en terre
18. Agitation, substantif forgé par R. sur le 20. Graisse de porc rôtie, analogue aux fa-
verbe triballer, secouer, terme poitevin (Sai- meuscs rillel tes deTourb.
néan, t. II, p. 142). 21. Rubans de couleur ou autres menus pré-
19. La tête. Jeu de mot créé plaisamment sents que le marié distribuait à ses parents,
de testa et mens. alliés et amis, le jour de ses noces.
232 LE TIERS LIVRE
« Mon amy, vous ne serez poinct coqu si Dieu plaist. Pour sçavoir
éo sur ce quel est son plaisir, ne fault entrer en desespoir, comme
de chose absconse et pour laquelle entendre fauldroit consulter son
conseil privé et voyager en la chambre de ses très sainctz plaisirs '".
Le bon Dieu nous a faict ce bien qu'ilz nous les a révélez, annoncez,
declairez et apertement descriptz par les sacres bibles.
65 a Là vous trouverez que jamais ne serez coqu, c'est à dire que jamais
vostre femme ne sera ribaulde, si la prenez issue de gens de bien,
instruicte en vertus et honesteté, non ayant hanté ne fréquenté com-
paignie que de bonnes meurs, aymant et craignant Dieu, aymant com-
plaire à Dieu par foy et observation de ses sainctz commandemens,
70 craignant l'offenser et perdre sa grâce par default de foy et transgres-
sion de sa divine loy, en laquelle est rigoureusement défendu adul-
tère et commendé adhérer unicquement à son mary, le chérir, le ser-
vir, totalement l'aymer après Dieu'^
« Pour renfort de ceste discipline, vous, de vostre cousté, l'entre-
75 tiendrez en amitié conjugale, continuerez en preud'homie, luy
monstrerez bon exemple, vivrez pudicquement, chastement, vertueu-
sement en vostre mesnaige, comme voulez qu'elle, de son cousté,
vive; car, comme le mirouoir est dict bon et perfaict, non celluy
qui plus est orné de dorures et pierreries, mais celluy qui veritable-
80 ment repraesente les formes objectes, aussi celle femme n'est la plus
Ligne 59. E : point cocu — E : savoir — 1. 63, E : /ja — E : qu'il nous les ha — 1. 64.
E : appertement — E : sacrées — 1. 65. E : cocu — 1. GG. A : issue — 1. 67. E : honnes-
Ifté — 1. 68. E : aimant et craignant — 1. 70. E : deffauît — 1. 71. E : rigoreuse-
■ment — 1. 72. E : commandé — A, E : adhérer uniquement — 1. 73. A : unicquement ;
E : uniquement — 1. 74. E : caste — 1. 75. E : preudhommie — 1. 76. E : pudiquement —
1. 77. A : comme voulei que, de son cousté, vive ; E : comme voule\ que, de son costé, vive
— 1. 78. E : miroir — E : parfaid — E : celuy — 1. 79. E : celuy — 1. 80. A, E :
représente — A : aussy
22. Réminiscence du Deiitérotiome, XXX, nostrum valet ad caelum ascendere, ut déférât
11-14 : « Mandatum hoc quod ego prsecipio illud ad nos et audiamus atque opère comple-
tibi hodie, non supra te est, neque procul po- amus ? » R. E. R., VIII, 433.
situm. 23. Ce portrait de la « femme forte » est ins-
Nec in cœlo situm ut possis dicere : quis pire des Proverbes, XXXI, 10, 51: « Mulie-
CHAPITRE XXX
233
à estimer laquelle seroit riche, belle, élégante, extraicte de noble race,
mais celle qui plus s'efforce avecques Dieu soy former en bonne grâce
et conformer aux meurs de son mary ^'^.
c( Voyez comment la lune ne prent lumière ne de Mercure ne de
85 Juppiter ne de Mars ne d'aultre planette ou estoille qui soyt on ciel ;
elle n'en reçoit que du soleil, son mary, et de luy n'en reçoit poinct
plus qu'il luy en donne par son infusion et aspectz^^ Ainsi serez vous
à vostre femme en patron et exemplaire de vertus et honesteté, etcon-
tinuement implorerez la grâce de Dieu à vostre protection.
90 — Vous voulez doncques (dist Panurge, Allant les moustaches de
sa barbe) que j'espouse la femme forte descripte par Solomon ? Elle
est morte, sans poinct de faulte. Je ne la veid oncques, que je saiche;
Dieu me le veuille pardonner. Grand mercy toutesfoys, mon père.
Mangez ce taillon de massepain ; il vous aydera à faire digestion. Puys
95 boirez une couppe de hippocras ^^ clairet; il est salubre et stoma-
chal. Suyvons. »
Ligne 85. E : Jupiter — E : autre — E : soit au — 1. 86. A : elle n'en rec\oit —
E : luy n'en recipit — E : point — 1. 87. E : aaped — 1. 88. E : honnestetê — 1. 91.
E : Salomon — 1. 92. E : point — A : veid-^ ; E : vei\ — E : sache — 1. 93. A : me le
veueille ; E : le me vueille — 1. 94. E : massepain — E : puis — 1. 95. E : coppe d' hip-
pocras
rem fortem quis inveniet, etc. ». Mais il n'y a Lodé et réimprimé en 1536 et 1545, avait
pas de rapports dans le détail de l'expression alors un très grand succès. (P.)
entre le texte de R. et celui de la Bible. 25. Cette comparaison est un autre emprunt
(P.) aux Préceptes matrimoniaux de Plutarque, IX.
24. Cette comparaison est empruntée aux (P.)
Préceptes matrimoniaux de Plutarque, ouvrage 26. Vinumbippoci'aticum, vin aromatisé avec
qui, traduit en français, en 1533, par Jehan de la cannelle. (D.)
LE TIERS LIVRE.
^o
Comment Rondibilis, medicin, conseille Pamir ge.
Chapitre XXXI.
Panurge, continuant son propous, dist :
(c Le premier mot, que dist celluy qui escouilloit les moines beurs'
5 à Saussignac % ayant escouillé le frai ^ CauldaureiM, feut : « Aux
aultres ». Je diz pareillement : « Aux aultres ».
« Czà, monsieur nostre maistre Rondibilis, depeschez moy. Me
doibz je marier ou non ?
— Par les ambles de mon mulet (respondit Rondibilis), je ne sçay
10 que je doibve respondre à ce problème. Vous dictez que sentez en
vous les poignans aiguillons de sensualité. Je trouve en nostre
. Faculté de Medicine, et l'avons prins de la resolution des anciens
platonicques, que la concupiscence charnelle est refrénée par cinq
moyens K
15 « Par le vin .
— Je le croy (dist frère Jan). Quand je suys bien yvre, je ne demande
qu'à dormir.
— J'entends (dist Rondibilis) par vin prins intempéramment, car
par l'intempérance du vin advient au corps humain refroidissement
Ligne 3. E : propos — 1. 4. E : celuy — E : moynes hurs — 1. 5. A : Sausignac; E
E : Suasignac — E : frey Cauldaureil, dist : — E : autres — 1. 6. E : dy — E
autres — 1. 7. E : Ça — A : despeschei ; E : depesche — 1. 10. E : dictes — 1. 11. E
aguillons — 1. 13. E : platoniques — 1. 16. E : suis — I. 18. E : j'entendi
1. Burs, prononciation parisienne. Sens : de 4- Chaude-oreille. R. s'amuse du rapproche-
couleur brune, noirâtre. (Sainéan, t. II, p. 147 ment de frai et de cauld (chaud).
gjj,q\ 5. Rondibilis développe ici une thèse que
2. Peut-être Saussenac, diocèse d'Albi. On Plutarque a exposée dans ses Symposiaca, III, 5
ne sait quel fait vise ici R. (652 D), et que Tiraqueau a reprise dans son
3 Frère Cf 1 II ch vu 1 129 ■« frai De îegihus conmibialibus, XV, <)8. Cî. R.E.R.,
Inigo.» ■ ■ ' ' III, 258. (P.)
CHAPITRE XXXI 235
20 de sang, resolution des nerfs, dissipation de semence generative, hebe-
tation des sens, perversion des mouvemens, qui sont toutes imperti-
nences à l'acte de génération. De faict, vous voyez painct Bacchus,
dieu des yvroignes, sans barbe et en habit de femme, comme tout
effœminé, comme eunuche et escouillé. Aultrement est du vin prins
25 temperement. L'antique proverbe nous le désigne, on quel est dict
que Venus se morfond sans la compaignie de Ceres et Bacchus ^ Et
estoit l'opinion des anciens, scelon le recite Diodore Sicilien ", mes-
mement des Lampsaciens, comme atteste Pausanias ^ que messer
Priapus feut filz de Bacchus et Venus.
30 « Secondement, par certaines drogues et plantes, les quelles rendent
rhomme refroidy, maleficié et impotent à génération. L'expérience y est
en nymphxa heracîia\ amerine '°, saule, chenevé ", periclymenos '%
Ligne 20. E : nerfi — 1. 23. E : yvrongues — I. 24. E : efféminé — E : autrement —
I. 25 . E : anticque — E : auquel — I. 27. E : selon — K,E : le récit de Diodore — 1. 28.
E : le grand Pausanias — 1. 21. E -.fut — 1. 30. E : lesquelles — 1. 32-33. E : pericli-
menos, iemarix
6. « Sine Cerere et Libero friget Venus »,
dit Térence, Eunuque, IV, 5. Ce dicton était
devenu proverbial dans la littérature bachique .
On le rencontre, par exemple, dans la Condatu-
nacion de Bancquet, de Nicolas de la Chesnaye
(1507):
Scavez-vous que Terence en dit ?
Sine Bacho friget Venus.
Discours du docteur prolocuteiir. (P.)
7. Livre IV, ch. vi, £ i.
8. Livre IX, ch. 51, §2. Ce texte, comme le
précédent, est cité par Tiraqueau, De kg. conn.
IX, 156, à propos du proverbe : Sine Cerere
et Baccho friget Venus. Voir R.E.R., III, 255.
9. Nymphxaalha. L. (Nymphéacée) vuaçata,
Théophr., H. P., IX, 13. « Kymphxa naia tra-
ditur nymphd :^elotypid erga Hercnlem mortud. »
Pline, XXV, 37. Il a passé de tout temps
pour antiaphrodisiaque : « Venerem in tolum
adimit...nymphsea heraclia. » Pline, XXVI,
61. G. Bouchet (Serées), le recommande pour
« remédier aux esguillons de la chair » chez
les nourrices. Tauvry (17 12) le dit propre à
« calmer les ardeurs amoureuses». Il n'y a pas
longtemps que les ménagères sarthoises en fai-
saient ingérer la décoction à leurs époux, réser-
vistes ou territoriaux, à la veille des périodes
d'instruction militaire pour se prémunir contre
leurs infidélités. (D )
10. Amerina (Théophraste, H. P., I, 5)
Sabina ou .Amerina, variété d'osier à «baguettes
grêles et rougcs », décrite par Columelle, De re
rust., IV., 30. Sorte de saule utilisée pour faire
des liens : » Candidior amerina, sed paulo fra-
gilior, ideo solido ligat nexu. <> Pline, H. N.,
XVI, 69. Ce serait, pour Fée, Sali.x hélix,
L. Au xvie siècle, les Provençaux appelaient
amariiiier un saule que Hugues de Solier
nomme amerina, ou Salixviminalis et qui est,
pour Legré, Salix viminaiis L. Enfin, pour
Gillet et Magne, Tamarinier de Provence est
Salix vitellina L., var. de S. alha L.
Uamcrina passait pour antiaphrodisiaque
236
LE TIERS LIVRE
tamarix '\ vitex '^ mandragore '^ cigûe'^ orchis le petit '', la peau
d'un hippopotame '^ et aultres, les quelles dedans les corps humains,
Ligne 34. E : autres.
sans doute à cause de son emploi comme lien
(magie analogique ou sympathique).
Si l'on dissocie, dans ce passage, le saule de
l'amérine, on peut aussi trouver dans les au-
teurs mention de ses vertus réfrigérantes :
« Folia [salicis] contrita et pota intemperen-
tiam libidinis coercent, atque in totum auferunt
usum, saepiussumpta. » Pline, H. N.,XX]V, 37.
Pomorum in succo flos partus destruit hujus.
Sa fleur prise en pommé la semence supprime,
dit l'École de Salerne. Texte 77.
Les vertus anaphrodisiaques du saule blanc,
encore notées par Dalechamps, ont été réha-
bilitées de nos jours : on prescrit avec avan-
tage contre l'éréthisme génital l'extrait fluide
de chatons de saule blanc. (D.)
1 1 . Chenevis, graine du chanvre (Cannabis
sativa L., Cannabinée : « Semen cannabis ex-
tinguere genituram virorum dicitur. » Pline,
XX, 97. R. oublie l'opinion contraire de Ga-
lien {De alim fac, \, 34) quand il répète que
la semence du Pantagruelion « estainct en
l'home la semence generative qui en mange-
roit beaucoup et souvent ». (ch. XLix) (D.)
12. Nom donné par les anciens botanistes à
diverses espèces de chèvrefeuille : le Clymenus
de Pline (XXV, 33) est. pour Fée, Lonkera pe-
riclymenuiii L. Le r^icv/X-'iiLviow de Dioscoride
(IV, 14) est pour Fée, Lonicera periclymenum
L. ? et, pour Sprengel, Convolvulus arvensis
L. ? Cependant, ce que Mathiole figure (Comm.
s. Diosc, éd. de 1S62, p. 522) sous le nom
de Periclymenum est Lonicera caprifolium L.
Pline dit, à propos du Clymenus : a hic in-
dicandum est dum medeatur, sterilitatem
pota etiam viris fieri. » (XXV, 33). Pour
Dioscoride, 1. IV, ch. 13, la feuille du Pfrî-
clymenum rend stériles les femmes qui en
avalent pendant 37 jours. (D.)
13. « On dit qu'incorporant [ses] cendres
en pissat d'un bœuf chastré et les prenant par
la bouche... elles reffroidiront entièrement la
personne pour le regard du jeu d'amour. »
Pline, H. N., XXIV, trad. du Pinet.
14. Vitex agnus castiis, L., Gattilier, Verbé-
nacée du littoral méditerranéen. — Latone, ré-
fugiée à Déios, aurait abrité sous cet arbrisseau
sa fille Diane, déesse de la chasteté. Aussi, au
dire de Pline, les Athéniennes, obligées à la
continence pendant les fêtes de Gérés ou
Thesmophories, en répandaient les feuilles sur
leur lit. H. N., XXIV, 38. Les vertus anti-
aphrodisiaques du vitex sont vantées par Pla-
ton, Galien et Pline : « Ad Venerem itnpetus
inhibent », dit Pline (Joe. cit.') de ses feuilles et
graines. (D.)
15. Mandragora officinalis, Mill., Solanée.
Plante vireuse déjà prescrite par Hippocrate,
Galien et Gelse comme narcotique pré-opéra,
toire (cf. W.hQcltrc, La Mandragore, Presse mé-
dicale, n° 102, 23 décembre 1922, p. 2138-
2140), et par Pline comme stupéfiante, H. N.,
XXV, 94, mais non comme anaphrodisiaque.
(D.)
16. Conium inaculatum L., ou Grande Ci-
guë (Ombellifère), « Exstinguit [cicuta] vene-
rem...testibus circa pubertatem illita. « Pline,
XXV, 95. Avicenne en dit autant (D.)
1 7. La souche de nombreuses Orchidées pro-
duit des ophrydobulbes ou bulbotubercules ;
l'analogie des bulbes géminés avec les testicules
a fait donner à ces espèces le nom à'Orchis
op/'.ç, testicule), morio (adf.ov, parties géni-
tales) ou satyrion. De ces deux tubercules, l'un
assure la nutrition de la plante actuelle et se
flétrit progressivement ; l'autre emmagasine
des réserves pour la pousse de l'année suivante.
Il y en a donc un gros et un petit. Selon Théo-
CHAPITRE XXXI 237
35 tant par leurs vertus élémentaires que par leurs proprietez specificques,
glassent et mortifient le germe prolificque, ou dissipent les espritz
qui le doibvoient conduire aux lieux destinez par nature, ou oppilent ''
les voyes et conduictz par les quelz povoit estre expulsé, comme au
contraire nous en avons qui eschauffent, excitent et habilitent l'homme
40 à l'acte vénérien.
— Je n'en ay besoing (dist Panurge), Dieu mercy et vous, nostre
maistre. Ne vous desplaise toutesfoys ; ce que j'en diz n'est par mal
que je vous veuille.
— Tiercement (dist Rondibilis), par labeur assidu; car en icelluy
45 est faicte si grande dissolution du corps, que le sang qui est par icelluy
espars, pour l'alimentation d'un chascun membre, n'a temps ne loisir
ne faculté de rendre celle resudation séminale ^° et superfluité de la
tierce concoction^'. Nature particuliairement se la reserve, comme trop
plus nécessaire à la conservation de son individu qu'à la multiplica-
50 tion de l'espèce et genre humain. Ainsi est dicte Diane chaste, laquelle
continuellement travaille à la chasse ". Ainsi jadis estoient dictz les
castres '5, comme castes, es quelz continuellement travailloient les
Ligne 36. E : glacent — 1. 37. E : debvoient — 1. 38. E : lesqueli — 1, 39. E :
l'homme manque — 1. 42. E: dy — 1. 44. A, E : (disl Rondibilis) manque — E : iceluy
— \. 4$. E : de corps — E : iceluy — 1. 46. E : nba — E : loysir — 1. 48. E : parti-
culièrement— 1. 51. E : estoyent
phraste (I. IX, ch. xix), « le plus grand des temps, la première concoction (stomacale)
deux tubercules de Torchis ou satyrion pris transformait les aliments en chyle (auj. chyme)
dans du lait de chèvre favorise l'acte vénérien, — la deuxième (hépatique) perfectionnait l'éla-
tandis qu'au contraire le plus petit l'empêche.» boration du chyle — la troisième, prémonitoire
Cf. Pline, XXVI, 62. A quelle espèce d'orchis de l'assimilation, avait lieu aux extrémités de
Rabelais fait-il allusion ? 0. hifolia L. ? O. l'arbre veineux, dans l'intimité des tissus. Le
mascula L. ? 0. viorio L ? (D.) liquide spermatique est donc pour R., comme
18. « Venerem inhibet... hippopotami pour Aristote, une sorte d'excédent de l'assi-
frontis e sinistra parte pellis in inguina adalli- milation. Cf. Aristote, Geiur. anim., I, 12,
gâta. » Pline, H. N., XXXII, 50 et XXVIII, 10-14. (D-)
31. (D.) 22. Réminiscence de Lucien, Dialogue des
19. Obstruent, latinisme, de oppilan, même Dieux, 19.
sens. 25. Camps. Du latin castra, même sens.
20. Sécrétion spermatique. (D.) Ce rapprochement entre casta et castra es\. dans
21. Dans les conceptions médicales du VEtymologicum d'Isidore de Séville : « castra
238 LE TIERS LIVRE
athlètes et soubdars. Ainsi escript Hippocrates, lib. de aère, aqiia et
locis, de quelques peuples en Scythie les quelz, de son temps, plus
55 estoient impotens que eunuches à l'esbatement vénérien *^, par ce que
continuellement ilz estoient à cheval et au travail, comme au contraire
disent les philosophes oysiveté astre mère de luxure.
« Quand l'on demandoit cà Ovide quelle cause feut parquoy iEgis-
tus devint adultère, rien plus ne respondoit si non par ce qu'il estoit
éo ocieux''^ et qui housteroit oysiveté du monde, bien toust periroient
les ars de Cupido *^ Son arc, sa trousse et ses flèches luy seroient en
charge inutile; jamais n'en feriroit persone^^ car il n'est mie si bon
archier qu'il puisse ferir les grues volans par l'aer et les cerfz relancez
par les boucaiges, comme bien faisoient les Parthes, c'est à dire les
65 humains tracassans et travaillans ; il les demande quoys ^^ assis,
couchez et à séjour.
« De faict, Theophraste, quelques foys interrogé quelle beste, quelle
chose il pensoit estre amourettes, respondit que c'estoient passions
des esprits ocieux ^9. Diogenes pareillement disoit ^° paillardise estre
70 l'occupation des gens non aultrement occupez. Pourtant Canachus,
sicvonien sculpteur, voulent donner entendre que oysiveté, paresse,
non chaloir, estoient les gouvernantes de ruffiennerie, feist la statue
Ligne 53. E : soiildars — E : Hippo. — 1. 58. E : fut pourquoy — 1. 59. A : sy non
— 1. éo. E : osteroit — A, E: tost — 1. éi. E -.flesches — 1. 62. A, E : personne — 1. 67.
E : jois — E : quelle beste ou quelle — 1. 68. E : c'estoit — 1. 69. A : des esprit^ ; E :
d'espriti — 1. 71. E : voulant — 1. 72. A : ruficnnerie
sunt ubi miles steterit ; dicta autem castra Otia si tollas, periere Cupidinis arcus,
quasi casta, eo quod ibi castrarelur libido. » Contemtaeque jacent et sine luce faces,
(p.) 27. R. applique ici aux hommes ce que, dans
24. « Minime autem fœcunda ea gens est », le dialogue de Lucien cité n. 22, Eres disait de
Hipp., de aère, aquis et locis, in Hipp. Coï. . . Diane, qu'il ne pouvait l'atteindre de ses flèches,
opéra, éd. par Cornaro, Paris, Guillard, 1546, parce qu'elle était sans cesse à courir dans les
in-80, p. 91. (D.) montagnes : « oJoi y.7.-xla.^.d'/ ajT>jv oio'vtc,
25. D' après les Remédia amoris, v. 161-162 : çsjYojsav av. o;i tcov ôpwv. » (P.)
^ . . , . , •. r . j 1 28. Cois, tranquilles.
Quaeritis, Aegisthus quare sit tactus adulter : „. ' , , ^ ,.
^ j •-■ 20. Cf. Theophraste, fragment 114: raOoç
In promptu caussa est, desidiosus erat. ^ - v- -
O'jyr,; ayoAa-ouarjÇ.
26. Cf. Ovide. Rem. Am., v. 159-140 : je. D'après Diogène Laërce, VI, 2, S 51.
CHAPITRE XXXI
239
75
de Venus assise, non debout comme avoient faict tous ses prede.
cesseurs ''.
ce Quartement, par fervente estude; car en icelle est faicte incredible
resolution des espritz, tellement qu'il n'en reste de quoy poulser aux
lieux destinez ceste resudation generative et enfler le nerf caverneux '-
duquel l'office est hors la projecter pour la propagation d'humaine
nature.
ce Qu'ainsi soit, contemplez la forme d'un homme attentif à quelque
estude; vous voirez en luy toutes les artères du cerveau bendées
comme la chorde d'une arbaleste pour luy fournir dextrement espritz
suffisans à emplir les ventricules du sens commun, de l'imagination
et appréhension, de la ratiocination et resolution, de la mémoire et
85 recordation '', et agilement courir de l'un à l'aultre par les conduictz
manifestes en anatomie sus la fin du retz admirable ''^ on quel se ter-
80
Ligne 76. E : de quoy porter — 1. 77. E: nerfi — 1. 78. F : prajecler ; A, E : projeter
- l. 81. E : voirrei — 1. 84. E : rationation — 1. 85. E : autre — 1. 86. E : auquel
31. C'est Pausanias qui donne ce rensei-
gnement (II, 10, § 5). Avant R., Tiraqueau en
avait fait un argument en faveur de sa thèse.
Voir De leg. conn. , IX, 128. Dans ce même pas-
sage, R. pouvait trouver rassemblés les témoi-
gnages d'Ovide, de Diogène et de Théophraste.
Cf. R.E. R., III, 256. (P.)
32. Les corps caverneux ne sont point des
nerfs, mais sont constitués par du tissu érec-
tile renfermé dans une gaine fibreuse. (D.)
33. R. ne précise pas les localisations. L'école
péripatéticienne, avec Albert le Grand, place
le sensorium commune dans la partie antérieure
du cerveau, Yxstimativa dans la partie anté-
rieure et la pijantasia dans la partie moyenne
du ventricule moyen, la mémoire dans la par-
tie postérieure du cerveau. — Chauliac situe
le sens commun dans la partie antérieure et
l'Imaginative dans la seconde partie du ventri-
cule antérieur ; la pensive et la raisonnante dans
le ventricule mo3'en ; la mémoire et recorda-
tion dans le ventricule postérieur. — Monde-
ville place l'imaginative dans le ventricule
antérieur, l'appréciative dans le médian, la
mémoire dans le dernier. — G. Bigot localise
le sens commun dans le ventricule moyen, avec
l'estimative et l'imaginative ; et la mémoire
dans le postérieur. — A noter qu'Aristote
place le sens commun dans le cœur, et que
Galien n'en parle pas. Les termes suivants
sont employés dans le sens qu'ils avaient ordi-
nairement dans la scolastique : ïi^nagination
est la faculté de se représenter les images,
V appréhension, celle de les percevoir ; la mémoire
consiste à se représenter un objet passé, comme
passé ; la recordation est l'opération qui recon
struit un souvenir dont les images sont par-
tiellement détruites. Cf. Gilson, op. cit., p. 8>-
87. (D. P.)
34. Le Plexus mirabilis. Cf. ch. iv, n. 25.
240 LE TIERS LIVRE
minent les artères, les quelles de la senestre armoire '' du cœur pre-
noient leur origine '^ et les espritz vitaulx affinoient en longs ambages
pour estre faictz animaulx, de mode que, en tel personnaige studieux,
90 vous voirez suspendues toutes les facultez naturelles, cesser tous sens
extérieurs, brief, vous le jugerez n'estre en soy vivent, estre hors soy
abstraict par ecstase, et direz que Socrates n'abusoit du terme, quand
il disoit philosophie n'estre aultre chose que méditation de mort ^'.
« Par adventure est ce pour quoy Democritus se aveugla ^^, moins
95 estimant la perte de sa veue que diminution de ses contemplations,
les quelles il sentoit interrompues par l'esguarement des œilz.
« Ainsi est vierge dicte Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens
studieux; ainsi sont les Muses vierges, ainsi demeurent les Charités
en pudicité éternelle ; et me soubvient avoir leu que Cupido, quelques
100 foys interrogé de sa mère Venus pour quoy il n'assailloit les Muses,
respondit qu'il les trouvoit tant belles, tant nettes, tant honestes, tant
pudicques et continuellement occupées, l'une à contemplation des
astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps
geometricques, l'aultre à invention rhetoricque, l'aultre à composition
105 poëticque, l'aultre à disposition de musique, que, approchant d'elles,
il desbandoit son arc, fermoit sa trousse et extaignoit son flambeau,
par honte et craincte de leurs nuire, puys houstoit le bandeau de ses
œilz pour plus apertement les veoir en face et ouyr leurs plaisans
Ligne 87. E : lesquelles — A : ciieur — 1. 88. E : ambages — I. 89. A, E : de mode
quen — E : personnage — 1. 90. E : voyrrei — 1. 91. E : vivant — 1. 93. E : autre —
1. 94. E : Paravanture — E : pourquoy — E : s'aveugla — 1. 96. E : lesquelles — E :
esgarement — A, E : yeulx — 1. 99. E : souvient — 1. 99-100. E : quelque fois —
1. 101. E : honnestes — 1. 103. A : Vaultrea supputation — A : l'aultre a contemplation
— 1. 104. E : rhétorique — I. 105. E : poétique — 1. 107. A, E : de honte — E :
crainte — E : leur — E : puis ostoit — 1. 108. A, E : yeulx — E : ouir
35. Le ventricule gauche. C'est la première au ventricule moyen ; Bauhin, Hoffmann, à
fois que R. emploie cette métaphore. (D.) la substance cérébrale. (D.)
36. R. place ici le lieu de naissance ou 37. Au témoignage de Platon, dans le P/^e'ion,
transformation des esprits vitaux ou esprits 64 A.
animaux dans l'hexagone de Willis. C'est une 38. R. emprunte ce trait soit au traité de
opinion personnelle. Les Arabes, suivis par Plutarque5ïir /acun'oiiVi'', 531 E, soit à Cicéron,
du Laurens et Riolan, en rapportent l'origine TuKulanes,Y , 39, § 114.
CHAPITRE XXXI
241
chantz et odes poëticques ; là, prenoit le plus grand plaisir du monde,
1 10 tellement que souvent il se sentoit tout ravy en leurs beaultez et bonnes
grâces, et s'endormoit à l'harmonie, tant s'en fault qu'il les voulsist
assaillir ou de leurs estudes distraire '^
« En cestuy article je comprens ce que escript Hippocrates on livre
susdict, parlant des Scythes, et, au livre intitulé De geniture, disant
115 tous humains estre à génération impotens es quelz l'on a une foys
couppé les artères parotides ''°, les quelles sont à cousté des aureilles,
par la raison cy davant exposée quand je vous parlois de la resolution
des espritz et du sang spirituel''', duquel les artères sont réceptacles;
aussi qu'il maintient grande portion de la geniture sourdre du cerveau
120 et de l'espine du dours '♦^
« Quintement, par l'acte vénérien.
— Je vous attendois là (dist Panurge) et le prens pour moy. Use
des pr^ecedens qui vouldra.
Ligne 109. E : chants — E : poétiques — 1. 113. E : qu'escript — E : au livre —
1. 115. E : esqueli — E: ha — E -.fois — 1. né. A, E : qui sont — E : costédes oreilles
— 1. 117. E : devant — 1. 119. A : aussy — 1. 120. A : doux ; E : dos — 1. 123. E :
precedens
39. R. développe ici avec un grand charme
poétique une idée qu'il emprunte au dialogue
de Lucien intitulé : Aphrodite et l'Amour. Voir
Plattard, op. cit., p. 211.
40. De Tjapà, ouç, près de l'oreille. Il n'y a
plus d'artères parotides dans notre nomen-
clature anatomique ; mais les glandes paro-
tides sont traversées par l'artère carotide ex-
terne. « Maxima. . . . seminis pars e capite
secundum aures in spinalemmeduUam fertur ».
Hippocr., De Geniturd liber. « Qui juxtà aures
sectionem experti sunt, ii Venerem quidem
exercent, verùm semen paucum, imbecillem et
infoecundum emittunt. » Hipp., ibid. (D.)
41. Cetteparenthèse est une digression, qu'il
faut comprendre ainsi : de même que la resu-
dation séminale ne peut se produire dans le
cerveau des gens studieux, parce qu'ils font
dans leurs études une incroyable résolution
(consommation), d'esprits ; pareillement cette
LE TIERS LIVRE.
resudation générative, chez les gens aux artères
parotides coupées (dont Hippocrate parle à
propos des Scythes), ne trouve plus conduits
et voyes pour se rendre du cerveau aux lieux
destinés par Nature. Cette considération tirée de
l'impuissance des gens aux artères parotides
coupées se trouve dans Tiraqueau, De kg.
conn., XV, 23. Cf. R.E.R., III, 258. (P.)
42. L'épine dorsale. «Tenduntenim in hanc
[medullam spinalem] ex omni corpore vias, et
diffundunt ex cerebro in lumbos et in medullam.
Postquam autem ad hanc medullam genitura
pervenerit, procedit ad rhenes, ... a rhenibus
autem transit per medios testes in pudendum. »
Hipp., de Geniturd, éd. Cornaro, Paris, 1546,
p. 31. Sous l'épigraphe : de coïtu, un dessin
de Léonard de Vinci cité par Le Double (Rab.
anat., p. 231, note) montre des canaux char-
riant le sperme du cerveau et de la moelle jus-
qu'aux testicules. (D.)
31
242 LE TIERS LIVRE
— C'est (dist frère Jan) ce que Fray Scyllino "♦', prieur de Sainct Vic-
125 tor lez Marseille, appelle macération de la chair ; et suys en ceste opi-
nion (aussi estoit l'hermite de Saincte Radegonde, au dessus de
Chinon)'*'' que plus aptement ne porroient les hermites de Thebaïde
macérer leurs corps, dompter ceste paillarde sensualité, déprimer la
rébellion de la chair, que le feisant ving et cinq ou trente foys par
130 jour.
— Je voy Panurge (dist Rondibilis) bien proportionné en ses
membres, bien tempéré en ses humeurs, bien complexionné en ses
espritz, en aage compétent, en temps oportun, en vouloir équitable de
soy marier : sïl rencontre femme de semblable température, ilz engen-
133 dreront ensemble enfans dignes de quelque monarchie transpontinC^
Le plus toust sera le meilleur, s'il veult veoir ses enfans pourveuz.
— Monsieur nostre maistre (dist Panurge) je le seray, n'en doubtez,
et bien toust. Durant vostre docte discours, ceste pusse que j'ay en
l'aureille m'a plus chatouillé que ne feist oncques. Je vous retiens de
140 la feste. Nous y ferons chère et demie, je le vous prometz. Vous y
amènerez vostre femme, s'il vous plaist, avecques ses voisines, cella
s'entend. Et jeu sans villenie"*^. »
Ligne 124. E : ce que je feray Scyllino — 1. 125. E : appelle — E : suis — 1. 12e. A
aussy — 1. 127. A, E : pourraient — 1. 129. A, E -.faisant vingt — 1. 129-150. A, E
par jour manque — I. 133. E : eage — 1. 134-135. A : engendrant — 1. 136. A, E
tost — 1. 138. A, E : tost — 1. 139. E : ha — 1. 141. E : cela — I. 142. E : vilenni
45. Burgaud des Marets conjecture que ce ermite nommé saint Jean de Chinon. Cette
personnage pourrait être Roscelino ou Ros- chapelle est sous le vocable de sainte Rade-
celin, qui fut prieur de Saint- Victor en 1250. gonde, en souvenir de la visite de cette rt-ine
44. Sur le coteau dominant Chinon se à l'ermite, i^.f.i?., V, 74.
trouve l'antique chapelle de Sainte-Radegonde 45. D'outre-mer.
creusée dans le roc et occupant la grotte d'un 46. L'expression était proverbiale.
Comment Rondihilis declaire Coqùage estre natu-
rellement des apennages de mariage.
Chapitre XXXII.
a Reste (dist Panurge continuant) un petit poinct à vuider. Vous
5 avez aultres foys veu on confanon ' de Rome : S. P. Q.. R. ; Si peu que
rien^ seray je poinct coqu ?
— Havre de grâce' (s'escria Rondibilis) que me demandez vous? Si
serez coqu? Mon amy, je suys marié, vous le serez par cy après; mais
escrivez ce mot en vostre cervelle, avecques un style de fer, que tout
10 home marié est en dangier d'estre coqu. Coqùage est naturellement
des apennages de mariage. L'umbre plus naturellement ne suyt le
corps que Coqùage suyt les gens mariez, et, quand vousoirez dire de
quelqu'un ces trois motz : « Il est marié », si vous dictez : « // est
doncques, ou a esté, ou sera, ou peult estre coqu », vous ne serez dict
15 imperit architecte de conséquences naturelles.
— Hypochondres de tous les diables (s'escria Panurge) que me
dictez-vous?
— Mon amy (respondit Rondibilis) Hippocrates, allant un jour de
Ligne 2. A, E : appennages — 1. 5. E : autrefois — E : au confanon — 1. 6.
E : point cocu — 1. 7. A, E : Avre — 1. 8. E : cocu — E : suis — 1. 9. E : stile —
I. 10. A, E : homme — E : danger — E : coquu — 1. 11. E : appennaiges — E :
ombre — E : suit — 1. 12. E : orrei — 1. 13. E : dictes — 1. 14. E : ha — A, E : peut
— E : co(]uu
1. Gonfanon, drapeau. Italianisme. Cf. Jus Que Romanus, que la ville de Rome avait,
1. IV, ch. XXIX : « coiifalonnier des Ichthyo- au moyen âge, empruntée à l'ancienne répu-
phages ». blique romaine. (P.)
2. C'était là une des interprétations face- 3. Port de grâce! euphémisme pour Par
tieuses des initiales de la formule Senatus Popu- Dieu ! (Sainéan, t. II, p. 344-)
244 LE TIERS LIVRE
Lango en Polystylo ^ visiter Democritus le philosophe, escrivit unes
20 letres ^ à Dionys, son antique amy, par les quelles le prioit que pendent
son absence il conduist sa femme chés ses père et mère, les quelz
estoient gens honorables et bien famez, ne voulant qu'elle seule
demourast en son mesnaige, ce neantmoins qu'il veiglast sus elle
soingneusement et espiast quelle part elle iroit avecques sa mère, et
25 quelz gens la visiteroient chés ses parens : « Non, escrivoit-il, que je
me défie de sa vertus et pudicité, laquelle par le passé m'a esté
explorée et congnue ; mais elle est femme. Voy là tout. »
« Mon amy, le naturel des femmes nous est figuré par la lune, et en
aultres choses et en ceste qu'elles se mussent, elles se constraignent et
30 dissimulent en la veue et présence de leurs mariz. Iceulx absens, elles
prenent leur adventaige, se donnent du bon temps, vaguent, trotent,
déposent leur hypocrisie et se declairent : comme la lune en con-
junction du soleil n'apparoist on ciel ne en terre, mais en son oppo-
sition, estant au plus du soleil esloingnée, reluist en sa plénitude et
35 apparoist toute, notamment on temps de nuyct^ Ainsi sont toutes
femmes : femmes.
« Quand je diz femme, je diz un sexe tant fragil, tant variable,
tant muable, tant inconstant et imperfaict ^ que Nature me semble
Ligne 19. E : Polistilo — 1. 19-20. E : une lettre — 1. 20. E : anticque — E : laquelle
— E : pendant — 1. 21 . E : conduisist — E : chei — 1. 23. A : néant moins — E : veil-
last — 1. 24. E : quelle — E : avec — 1. 26. E : deffie — E : vertu — E : ha — 1. 27.
E : congneue — 1. 29. E : autres — 1. 30. E : présence — 1. 31. E : prennent — 1. 32. E :
déposant — E : déclarent — 1. 35. E : iw ciel — 1. 34. E : esloignée — l. 35. E : aw temps
— 1. 35-36. E : ainsi sont toutes femmes — 1. 37. E : je dy femme, je dy — E : fragile —
1. 38. E : imparfaict
4. Lango et Polystylo sont les noms mo- pocrate, t. I, Paris, Baillière, 1839, in-80, intro-
dernes des villes connues des Anciens sous les duction, p. 426 et suiv. (D.)
noms de Cos et d'Abdère (en Thrace). 6. Comparaison empruntée à un texte de
5. Cette épître, qui figure dans les lettres Plutarque, Préceptes mat ri tno 11 taux, IX, 139 C,
d'Hippocrate à la suite de la collection hippo- déjà utilisé plus haut, ch. xxx, 1. 84. (P.)
cratique, n'est pas plus authentique que les 7. Cf. Tiraqueau, De leg. conn., IX, 26 :
autres. Cf. Littré, éd. des Œuvres compl. d'Hip- « Item inconstantes, varias, levés, vagas, mo-
CHAPITRE XXXri 245
(parlant en tout honneur et révérence) s'estre esguarée de ce bon sens
40 par lequel elle avoit créé et formé toutes choses, quand elle a basty
la femme ; et, y ayant pensé cent et cinq foys, ne sçay à quoy m'en
resouldre, si non que, forgeant la femme, elle a eu esguard à la
sociale délectation de l'homme et à la perpétuité de l'espèce humaine
plus qu'à la perfection de l'individuale muliebrité. Certes, Platon ^
45 ne sçait en quel ranc il les doibve colloquer : ou des animaus raison-
nables, ou des bestes brutes ; car Nature leurs a dedans le corps posé en
lieu secret et intestin un animal, un membre ', lequel n'est es hommes,
on quel quelques foys sont engendrées certaines humeurs salses,
nitreuses, bauracineuses '°, acres, mordicantes, lancinantes, chatouil-
50 lantes amèrement, par la poincture et frétillement douloureux des
quelles (car ce membre est tout nerveux et de vif sentement) tout le
corps est en elles esbranlé, tous les sens raviz, toutes affections inte-
rinées, tous pensemens confonduz " ; de manière que, si Nature ne
Ligne 39. E : esgarée — \. ^o.E : ha basty — 1. 41 . A, E : cent et cinq cens — E : fois
— 1. 42. E : sinon — E : ha eu esgard — 1. 44. E : parfection — 1. 45. A : coUocquer
— E : animaiiii 5 ^ • (inimans — 1. 46. E : leurs ha — 1. 47. E : en bien secret — 1. 48.
E : auquel — E -.fois — E : engendre^ — E : f aises — 1. 50. E : doloreux — 1. 50-5 1. A,
E : desquels — 1. 52. E : ravy\ — 1. 55. E : confondus
biles, instabiles esse probat. » R. E. R., III, d'âcreté ». Baurax, que R. écrit aussi baurach
257. (1. II, ch. 33) et hourach (1. V, ch. 18) est un
8. Tout ce dé%'eloppement procède du Ti- mot arabe tiré d'Avicenne. « Baurach, dit ce
mée, 90 et 91, mais peut-être indirectement, car dernier (Canon, t. I). . ., est fortius sale et est
R. le trouvait résumé dans Érasme, Eloge de ex génère virtutis ejus ». Les Arabes confon-
la Folie, XVII : <.< Nani quod Plato dubitare vi- daient sous le même nom de borax le carbo-
detur, utro in génère ponat mutierem, rationa- nate de soude (nitre des Anciens) et le borate
lium animantium an briitorum, nihil aliud vo- de soude ; même confusion sous la plume de
luit quam insignem ejus sexus stultitiam in- G. Agricola et du P. Kircher. Ces deux sels
dicare. . . », et dans Tiraqueau, De leg. conn., ne seront bien distingués qu'après les travaux
I, 14, transcrivant Érasme. (P.) de Homberg, Baron, Pott et Hœfer. (D.)
9. Organe. Ce mot membre désigne chez 11. Avant R., Tiraqueau avait exposé l'idée
les anciens auteurs, un tissu, un organe, un de Platon sur cette question dans son De legi-
appareil. Cf. Avicenne et Mondeville, Anat., bus connubialihus, {° 95 vo : « Est enim, ut
ch. I. (D.) scribit Plato in Timaeo et ex eo repetit Galen lib.
10. Humeurs salées, acres, qui tiennent du 6 locorum affectorum, c. 5, vulva matrixque in
borax. Il y a dans le borax, dit Lémery, « une feminis animal avidum generanJi. Quando
matière vitriolique qui lui [donne] beaucoup procul a fœtu per astatis florem aut ultra diu-
246 LE TIERS LIVRE
leurs eust arrousé le front d'un peu de honte, vous les voiriez
5 5 comme forcenées courir l'aiguillette '% plus espovantablement que ne
feirent oncques les Prœtides '', les Mimallonides ne les Thyades'"^
bacchicques au jour de leurs Bacchanales, par ce que cestuy terrible
animal a coUiguance à toutes les parties principales du corps,
comme est évident en l'anatomie.
60 « Je le nomme animal, suyvant la doctrine tant des Academicques
que des Peripateticques ; car, si mouvement propre est indice
certain de chose animée, comme escript Aristoteles '^ et tout ce qui
de soy se meut est dict animal, à bon droict Platon '^ le nomme
animal, recongnoissant en luy mouvemens propres de suffocation,
65 de praecipitation, de corrugation '', de indignation, voire si violens,
que bien souvent par eulx est tollu à la femme tout aultre sens
et mouvement, comme si feust lipothymie '^ syncope, epilepsie,
apoplexie et vraye resemblance de mort. Oultre plus, nous voyons
en icelluy discrétion des odeurs manifeste, et le sentent les femmes
70 fuyr les puantes, suyvre les aromaticques.
c( Je sçay que Cl. Galen s'efforce prouver que ne sont mouvemens
propres et de soy, mais par accident, et que aultres de sa secte
Ligne 54. E : verrici — 1. 55. E : espoventahhment — 1. 56. A : onq ; E : oncq —
1. 58. E -.ha — A, E : colligance — 1. 59. E : à ranatomie — 1. éi. E : les Peri-
pateticques — 1. 65. E : précipitation — E : voyre — 1. 66. E : autre — 1. 67. E :
fust — A, E : syncope manque — 1. 69. F : icelly — 1. 71. E : mouvement — 1. 72.
E : qu'autres
tius detinetur, aegre fert moram ac multum nues folles, se croyaient transformées en
indignatur, passimque per corpus oberrans vaches. Cf. Virgile, Egl., VI, v. 48 :
meatus spiritus intercludit, respirare non sinit, Prœtides implerunt falsis mugitibus
extremis vexât angustiis, morbis denique cm- [agros. (P.)
nibus premit, quousque cupido amorque quasi 14. Les Mimallonides elles Thyades étaient des
ex arboribus fœtum fructumve producunt ». femmes qui prenaient part aux cérémonies or-
(P.) giastiques du culte de Bacchus. (P.)
12. L'aiguillette étant le cordon ou la tresse, 15. Cf. Aristote, P/m., VIII, 1-6.
ferrée par les deux bouts, qui attachait la bra- 16. Cf. ?hton, Phaidre, 245 C.
guette aux chausses, on devine quel sens R. 17. De plissement par rides (n<^a). Néolo-
donnait à cette expression, qui, après lui, est gisme.
devenue proverbiale. (P.) 18. Défaillance, syncope, évanouissement ;
13. FillesdePrœtus, roid'Argos, qui, deve- de Xi:io9u[i.ta (Hippocrate). (D).
CHAPITRE XXXII
247
travaillent à demonstrer que ne soit en luy discrétion sensitive des
odeurs, mais efficace diverse procedente de la diversité des substances
75 odorées. Mais, si vous examinez studieusement et pesez en la balance
de Critolaus '' leurs propous et raisons, vous trouverez que, et en
ceste matière et beaucoup d'aultrcs, ilz ont parlé par guayeté
de cœur et affection de reprendre leurs majeurs, plus que par
recherchement de vérité.
80 « En ceste disputation je ne entreray plus avant ; seulement vous
diray que petite ne est la louange des preudes femmes, les quelles
ont vescu pudicquement et sans blasme et ont eu la vertus de ranger
cestuy effréné animal à l'obéissance de raison. Et feray fin si vous
adjouste que, cestuy animal assovy (si assovy peut estre) par l'ali-
85 ment que Nature luy a prceparé en l'homme, sont tous ses parti-
culiers mouvemens à but, sont tous ses appetitz assopiz, sont toutes
ses furies appaisées. Pourtant ne vous esbahissez si sommes en
dangier perpétuel d'estrecoquz, nous qui n'avons pas tous jours bien
de quoy payer et satisfaire au contentement.
90 — Vertus d'aultre que d'un petit poisson '° (dist Panurge) n'y sçavez
vous remède aulcun en vostre art ?
— Ouy dea, mon amy (respondit Rondibilis), et très bon, du quel
je use, et est escripten autheur célèbre passé a dix huyct cens ans ^'^
Entendez.
Ligne 76. E '.propos — 1. 76-77. E : qtt^en ceste — I. 77. E : d'autres — A, E : gayeté
— 1. 78. A: cueur — 1. 80. A, E : n'entrer ay — 1. 81. A, E : n'est — A: louenge — E:
prudes — 1. 82. E : renger — 1. 84. E : adjouste — 1. 85. E : /7fl préparé — 1. 86. E :
les appetit\ — 1. 87. E : les furies — 1. 88. E : danger — E : coquu\ — E : tous les
jours — 1. 90. E : Vertu d'autre — 1. 91. E : aucun — 1. 93. E : j'use — A, E : auteur
— E : célébré — E : dixhuict
19. Cette expression se rencontre fréquem- Macrobe, Sat. I, 5, § 16, il estimait que si
ment chez les humanistes, et R. l'avait déjà l'on plaçait dans le plateau d'une balance
employée dans la dédicace à Tiraqueau de son les biens de l'âme et dans l'autre ceux du corps,
édition des Aphorismes d'Hippocrate : « Mihi le premier l'emporterait, même si l'on ajoutait
sanc rem totam arbitranti atque ad Critolai sur le second la terre et les mers. (P.)
(quod a\nnx) lihram expendenti . . . ». Critolaus 20. Juron atténué par euphémisme, pour
était un philosophe péripatéticien qui vint Vertu Dieu.
d'Athènes à Rome en 155 av. J.-C. D'après 21. L'autorité sur laquelle Rondibilis se
248
LE TIERS LIVRE
95 — Vous estez (dist Panurge), par la vertus Dieu, homme de bien,
et vous ayme tout mon benoist saoul. Mangez un peu de ce pasté de
coins" ; ilz ferment proprement l'orifice du ventricule ''', à cause de
quelque stypticité ^"^ joyeuse qui est en eulx, et aydent à la concoction
première. Mais quoy ? Je parle latin davant les clercs. Attendez, que
100 je vous donne à boyre dedans cestuyhanat ^^ nestorien ^*. Voulez vous
encores un traict de hippocras ""^ blanc? Ne ayez paour de l'esqui-
nance ^^ non. Il n'y a dedans ne squinanthi ^\ ne zinzembre '°, ne graine
Ligne 95. E : vertu bien — 1. 99. E : devant — 1. 100.
10 1. E : encore — E : d'hippocras — A, E : nayei
A : donnes — E : hanap —
fonde dans son exposé, aux chapitres suivants,
est Ésope, d'après Plutarque, Consol. ad tix.
VI, 609 E, et Consol. ad Apollonium, XIX,
112 A-B.
22 . Coings, Cydonia vulgaris Pers. Pomacée.
Les Cooin:^, dit le traducteur du Ciicà instans
de Platerius (Ed. Dorveaux), (t restraignent
et confortent ».
23. C'est l'estomac, siège de la première di-
gestion ou concoction (v. ci-dessus, ch. xiii,
note 18). (D.)
24. R. en parlant de stypticité fait allusion
aux propriétés astringentes du coing ; du grec
aT'j-Ttx.ô;, (D.)
25. Hanap; grande coupe.
26. V Iliade décrit, ch. XI, v. 631 et suiv.,
la coupe de grandes dimensions dont usait le
vieux Nestor, grand buveur.
27. Vin aromatique, voirch. xxx, n. 27.
28. Esquinancie, du bas-latin sqtiinancia,
du grec auvay/ï) ; quinancie, esquinancie (xii-
xiii«s.); — eschinance (Aldebrandin) — sque-
nancie (Mondeville) — esquinance (Chauliac)
— squinance (Paré). — Nom sous lequel on
confondait les angines et généralement toutes
affections suffocantes de la gorge (abcès rétropha-
ryngiens, œdème de la glotte, phlegmons amyg-
daliens, croup, faux-croup, etc.). A noter qu'à
Ppntacq (Basses-Pyrénées), au xviF siècle, on
appelait également esquinancie, par extension,
les accidents inflammatoires de la peste bubo-
nique : le peuple nommait esquinances les bu-
bons et charbons pesteux, quel qu'en fût le
siège (cf. G. Beaurain, Pontacq, Basses-Py-
rénées, Bull, de la Société de Borda, de Dax,
49e année, 2etrira. 1925, p. 75). (D.)
29. Jonc odorant, graminée aromatique
de l'Inde, qui entre dans la composition de
la thériaque, du diascordium : a/oivav6oç
(Alexandre de Tralles); squinant (trad. de
Platearius, xiiPs.) ; schinanti (Antidotaire Ni-
colas) ; squinanthi (G. Bouchet, xvi= s.). —
Mot venu du bas-latin par voie byzantine.
Pour Mérat et de Lens, et Bâillon, le ayoïvo;
de Dioscoride, ayoïvo; eù'oafJLo; d'Hippocrate,
est Andropogon schœnanthtis L. Pour Dorveaux,
le squinant est A. laniger Desf., dont Hoo-
ker fait une forme d'A. iwarancusa Roxb. Cf.
C. Joret, Les plantes dans Vantiquité et au
moyen âge, fe p., t. II (Paris, 1904), p. 647-
648. (D.)
30. Gingembre, rhizome du Zingiber officinale
Roscoe(Amomacée). Apéritif stomachique. —
Gingimbre, Gingembre (Zinziber, Antid. Ni-
colas). Apport byzantin, issu du bas-latin.
(D.)
CHAPITRE XXXII
249
de Paradis'' ; il n'y a que la belle cinamome ^^ triée et le beau sucre
fin ^\ avecques le bon vin blanc du cru de la Deviniere ^'^, en la plante
105 du grand Cormier, au dessus du Noyer groslier '^ »
Ligne 104. E : creu — 1. 105. E : grouslier
51. Graine d'Amomum grana paradisi L.,
malaguette, maniguette (Amomacée). Jadis
recherchée pour sa saveur chaude, épicée ; éga-
lement vantée par Lémery comme carminative,
roborative, diurétique, emménagogue. Sans
doute plus ou moins confondue jadis avec les
autres amomes et cardamomes. (D.)
32. Cannelle, écorce de diverses Lauracées ;
Cinnamoninm leylanicum Nées., Cannelle de
Ceylan, et C. cassia BL, C. de Chine. —
Bauhin, Wieland (Guilandinus) pensent que le
Cinnamomitm des Anciens est la muscade, tan-
dis que la cannelle (C. cassia) est la Casia (cas-
sia) de Pline. Les diverses cannelles furent
longtemps confondues dans le commerce sous
le nom de Cassia lignea. (D.)
33. Sucre raffiné. Ct. P. Dorveaux, le Sucre
au moyen âge, Bibl. hist. delà France médicale,
no 26, Paris, H. Champion, 191 1, 40 p. in-
8°, p. 11-12. (D.)
34. Voir 1. L ch. V, n. 100.
35. Noyer dont les noix attirent les cor-
beaux, choucas ou groUes. La grolle (gracilîa,
Du Cange; Gralha, Raynouard) est le cor-
beau freux, Corvus (Tr\panocorax) frugilegus
L. (D.)
LE TIERS LIVRE.
32
Comment Rondibilis, fiiedtcin, donne remède à Coqùage,
Chapitre XXXIII.
— On temps (dist Rondibilis) que Juppiterfeist Testât de sa Maison
olympicque et le calendrier de tous ses dieux et déesses, ayant
5 estably à un chascun jour et saison de sa feste, assigné lieu pour les
oracles et voyages, ordonné de leurs sacrifices '...
— Feist il poinct (demanda Panurge) comme Tinteville *, evesque
d'Auxerre? Le noble pontife aymoit le bon vin, comme faict tout
homme de bien ; pourtant avoit il en soing et cure spéciale le bour-
lo geon, père ayeul de Bacchus. Or est que, plusieurs années, il veid
lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimatz,
verglatz, froidures, gresles et calamitez advenues par les festes des
s. George, Marc, Vital, Eutrope, Philippe, saincte Croix, l'Ascension
et aultres ^ qui sont on temps que le soleil passe soubs le signe de
15 Taurus'^, et entra en ceste opinion que les saincts susditz estoient
Ligne 3. E : Au temps — E : Jupiter — 1. 4. E : oîimpicque — 1. 13. E : Philippes —
1. 14. E : autres — E : au temps — E : soubi — 1. 15. E : susdicti estoyent
I. L'idée de cette parabole a donc été su g- 2. Un François de Dinteville, ambassadeur à
gérée à R. par un apologue ésopique men- Rome, mort en 1530, fut évêque d'Auxerre.
tionné dans les deux passages des Consolations Peut-être R. a-t-il entendu parlera Rome d'une
de Plutarque dont nous avons donné les réfé- réforme du calendrier qui avait été tentée à
rences plus haut, ch. xxxii, n. 21. Le moraliste Auxerre, non par Dinteville, mais par un de
grec y raconte que le Deuil n'étant pas pré- ses prédécesseurs Michel de Creney, d'après
sent à la distribution des honneurs faits par Nicolas de Clemangis. (Burgaud des Marets.)
Jupiter aux dieux, se vit octroyer les honneurs 3. Les fêtes de saint Georges, saint Marc,
déjà accordés aux défunts, c'est-à-dire les P/«!ir5 saint Vital, saint Eutrope, saint Philippe et de
et les Chagrins. Il ne se plaît donc que chez la sainte Croix sont fixées, respectivement,
ceux qui l'honorent de cette manière et il dans le calendrier romain, aux23, 25,28, 30
délaisse tous les autres. R. a ingénieusement avril, i" et 3 mai ; l'Ascension est une fête
adapté cette anecdote à son propos, en substi- mobile. (P.)
tuant Cocuage au Deuil et Jalousie aux Chagrins 4. Le soleil passe le 22 avril sous le signe du
et aux Pleurs. (P.) • Taureau.
CHAPITRE XXXIII 25 I
saincts gresleurs, geleurs et guasteurs du bourgeon. Pourtant
vouloit il leurs festes translater en hyver, entre Noël et l'Epi-
phanie ^ les licentiant, en tout honneur et révérence, de gresler lors
et geler tant qu'ilz vouldroient — la gelée lors en rien ne seroit
20 dommageable, ains evidentement profitable au bourgeon — ; en leurs
lieux mettre les festes des sainct Christophle, sainct Jan decollaz,
saincte Magdalene, saincteAnne, sainct Dominicque, sainct Laurens *,
voire la Myoust colloquer en May, es quelles tant s'en fault qu'on
soit en dangier de gelée que lors mestier on monde n'est qui
25 tant soit de requeste ^ comme est des faiseurs de friscades ^ com-
poseurs de joncades ', agenseurs de feueillades '° et refraischisseurs
de vin.
— Juppiter (dist Rondibilis) oublia le paouvre diable Coqûage,
lequel pour lors ne feut prassent. 11 estoit à Paris, on Palais,
30 sollicitant quelque paillard procès pour quelqu'un de ses tenanciers
et vassaulx. Ne sçay quants jours après, Coqûage entendit la forbe "
qu'on luy avoit faict, désista de sa sollicitation par nouvelle
sollicitude de n'estre forclus de Testât, et comparut en persone
davant le grand Juppiter, alléguant ses mérites prascedens et les bons
35 et agréables services que aultres foys luy avoit faict, et instantement
Ligne lé. E : satuct^ — E : gasteurs — 1. 17-18. A : Noël et a Typhaine s (ainsi nom-
mait il la tnere des troys Roys) ; E : Noël et la Typhaine (ainsi nommait il la mère des
iroys Roys) — 1. 21. A, E : des s. — E : Christoflc — k : s. Jan ; E : 5. Jean — E :
decallati — 1. 22. A : s. Magdalene ; E: s. Magdaleine — A, E : s. Anne, s. Dominicqney
s. Laurens — I. 23. E : voyre la my aoust — A : collocquer — E : esquelles — 1. 24.
E : danger — E : au monde — l. 25-26. A, E : composeur... feueillades manque —
1. 28. E : Jupiter — E : paoure — 1. 29. A, E : présent — A, E : au Palais — 1. 3 1 . E :
la force — 1. 33, A, E : personne — 1. 34. E : devant — E : Jupiter, allegand — I. 35.
E : aygreables — E : autres foys avoit
5. Allusion à quelque légende populaire, qui g. Jonchées. Terme méridional, encore en
faisait sans doute de VÉpiphanie la mère des usage à Toulouse. Il s'agit de fromages qu'on
rois mages. laisse égoutterdans des paniers de joncs.
6. Ces fêtes tombent respectivement les lo. Feuillées. Mot forgé par R., par analogie
25 juillet, le 24 juin, le 22 et le 26 juillet, le avec les deux mots de dialectes méridionaux
4 et le 10 août. employés précédemment. (Sainéan, t. II,
7. Demandé. Cf. ch. 11, n. 7. p. 191.)
8. Boisson fraîche. Terme provençal. 11. Fourbe.
252 LE TIERS LIVRE
requérant qu'il ne le laissast sans feste, sans sacrifices, sans honneur.
Juppiter se excusoit, remonstrant que tous ses bénéfices estoient
distribuez et que son estât estoit clous '^; feut toutesfoys tant impor-
tuné par messer Coqûage que en fin le mist en Testât et catalogue et
40 luy ordonna en terre, honneur, sacrifices et feste.
Sa feste feut, pource que lieu vuide et vacant n'estoit en tout le
calendrier, en concurrence et au jour de la déesse Jalousie ; sa domi-
nation, sus les gens mariez, notamment ceulx qui auroient belles
femmes; sessacrifices,soubson, défiance, malengroin '',guet, recherche
45 et espies "* des mariz sus leurs femmes, avecques commendement
riguoureux à un chascun marié de le révérer et honorer, célébrer
. sa feste à double et luy faire les sacrifices susdictz, sus peine et
intermination '^ que à ceulx ne seroit messer Coqûage en faveur,
ayde ne secours, qui ne l'honoreroient comme est dict : jamais ne
50 tiendroit de eulx compte, jamais n'entreroit en leurs maisons,
jamais ne hanteroit leurs compaignies, quelques invocations qu'ilz
luy feissent, ains les laisseroit éternellement pourrir seulz avecques
leurs femmes, sans corrival aulcun, et les refuyroit sempiternelle-
ment comme gens hasreticques et sacrilèges, ainsi qu'est l'usance
55 des aultres dieux envers ceulx qui deuement ne les honorent : de
Bacchus envers les vignerons, de Ceres envers les laboureux, de
Pomona envers les fruictiers, de Neptune envers les nautonniers, de
Vulcan envers les forgerons, et ainsi des aultres. Adjoincte feut
promesse au contraire infallible qu'à ceulx qui (comme est dict)
éo chommeroient sa feste, cesseroient de toute négociation, mettroient
Ligne 36. E : ne laissast — 1. 37. E : Jupiter — A, E : s'excusait — A, E, F : ces —
1. 38. E : estoit clos, fut — 1. 39. A, E : qu'enfin —\. 41. E -.fut — E : vuydc — 1. 44.
E : rechercher — 1. 45. E: commandement — 1. 46. E : rigoureux — E : honuorer — 1. 48,
E : qua ceulx — 1. 49. E : honnoreroient — 1. 49-50. E : mais ne tendrait — 1. 50. A,
E : d'eulx — 1. 52. E : seulx avec — 1. 53. E : aulcun — 1. 54. A, E : hereticques —
1. 55. E : autres — E : ceuls — E : honnorent — 1. 56. E : laboureurs — 1. 57. E :fruc-
tiers — 1. 58. E : autres — E:fut — 1. 59. E : infalible — 1. 60. E : chômeraient
12. Clos. 15. Menace. Latinisme, formé sur intér-
im. Hargne. Archaïsme. miner, de intertuinari, menacer. (Sainéan.
14. Espionnages. t. II, p. 74-)
CHAPITRE XXXriI 253
leurs affaires propres en non chaloir pour espier leurs femmes,
les reserrer et mal traicter par Jalousie ainsi que porte l'ordon-
nance de ses sacrifices, il seroit continuellement favorables, les ayme-
roit, les frequenteroit, seroit jour et nuyct en leurs maisons, jamais
65 ne seroient destituez de sa prsesence. J'ay dict.
— Ha, ha, ha (dist Carpalim en riant), voylà un remède encores
plus naïf que l'anneau de Hans Carvel. Le Diable m'emport si je ne
le croy. Le naturel des femmes est tel ; comme la fouldre ne brise et
ne brusle sinon les matières dures, solides, resistentes, elle ne se
70 arreste es choses molles, vuides et cedentes, elle bruslera l'espée
d'assier sans endommaiger le fourreau de velours, elle consumera les
os des corps sans entommer la chair qui les couvre : ainsi ne
bendent les femmes jamais la contention, subtilité et contradiction
de leurs espritz, si non envers ce que congnoistront leurs estre
75 prohibé et défendu '*.
— Certes (dist Hippothadée) aulcuns de nos docteurs disent que la
première femme du monde, que les Hebrieux noment Eve, à poine
eust jamais entré en tentation de manger le fruict de tout sçavoir s'il
ne luy eust esté défendu '^ Q,u'ainsi soit, consyderez comment le Tenta-
80 teur cauteleux luy remembra on premier mot la défense sus ce laicte,
comme voulent inférer : « 11 t'est défendu ; tu en doibs doncques
manger, ou tu ne serois pas femme. »
Ligne 6i. E : nomhaloir — 1. 63. A, E : favorable — 1. 64. E : miict — 1. 65. A, E :
présence — 1. 66. A : voy la — 1. 67. E : aneau — E : Diabre — 1. 69. A : si non —
1. 69-70. E : s'arresie — E : vuydes — 1. 71. E -.forreau — 1. 72. E : entammer — 1. 74.
E : sinon — E : leur estre — 1. 76. A : dist Parathadée — E : aucuns — E : noi —
1. 77. A : Hébreux — A, E : nomment — E : peine — 1. 78. A : Toutscavoir — 1. 80.
E : au premier — 1. 81. A : voulent ; E : voulant
16. Cette comparaison est empruntée à wZ/zW/o;- cunctis animantibus terrai quœ fecerat
Plutarque, Symposiaca, IV, 2, § 4. dominus Deus, qui dixit ad mulierem : Cur
17. Allusion au récit de la tentation d'Eve preecepit vobis Deus ut tien comcderetis de omni
dans la Genèse, III, i : « Sed et serpens erat ligna paradisi ? » (P.)
Comment les femmes ordinairement appetent choses défendues.
Chapitre XXXIIII.
— On temps (dist Carpalim) que j'estois ruffien à Orléans, je
n'avois couleur de rhetoricque ' plus valable ne argument plus per-
5 suasif envers les dames, pour les mettre aux toilles * et attirer au jeu
d'amours, que vivement, apertement, detestablement remonstrant
comment leurs mariz estoient d'elles jalons. Je ne l'avois mie
inventé. Il est escript, et en avons loix, exemples, raisons et expé-
riences quotidianes. Ayans ceste persuasion en leurs caboches, elles
10 feront leurs mariz coquz infalliblement, par Dieu, sans jurer,
deussent elles faire ce que feirent Semyramis ', Pasiphaé ■*, Egesta \
les femmes de l'isle Mandés ^ en ^Egypte, blasonnées par Hérodote '
et Strabo ^ et aultres telles mastines '.
Lignes i et 2 manquent dans A et E — 1. 3. E : Au temps — E : esioys — 1. 4. E
vallabîe — 1. 7. E : niariti estoyent — E : jaloux — 1. 9. E : leur caboches — 1. 10. E
coquui — E : Bien — \. 12. E : les femmes de Visle, mandées en ^Egypte — I. 13. E
autres
1. L'expression coî^/rar ^(; >7;r'/on'^7(«était alors 5. Fille du Troyen Hippotas, elle eut du
nouvelle dans la langue française. Les huma- fleuve Crimisus transformé en chien, ou en
nistes l'avaient empruntéeàla rhétorique latine. ours, un fils, héros éponyme de h ville sici-
Budé dans ses Commentarii lingux grxcx lienne de Ségeste. Voir Servius, zh .(Cw^zJ., L
l'avait expHquée et commentée (p. 416-17 de 554. (P.)
l'éd. de 1529). Ici, comme en maint autre 6. Mendès, à l'embouchure du Nil. Elles
passage de R., elle a le sens général àH ornements s'unissaient à des boucs en l'honneur de Pan.
au discours. (P.) 7. Hérodote, II, 46, ne parle que d'une
2. Terme de vénerie (voir 1. II, /)ro/., n. 33) femme qui aurait publiquement commis cet
appliqué ici au pourchas amoureux. acte monstrueux et il ne la « blasonne » pas :
3. « Equum adamatum a Semiramide il se borne à rapporter sèchement le fait. (P.)
usque ad coitum,Juba autorest.» Pline, //.N'., 8. Strabon, XVII, 802, mentionne cette
VIII, 42 . coutume sur la foi d'un fragment de Pindare
4. Fille du Soleil, et épouse de Minos, elle (12). (P.)
conçut d'un taureau le Minotaure. 9. Féminin de ntastin, chien.
CHAPITRE XXXIIJI 255
— Vrayement (dist Popocrates) j'ay ouy compter que le pape
15 Jan XXII '°, passant un jour par l'abbaye de Coingnaufond, feut requis
par l'abbesse et mères discrètes leurs concéder un induit moyenant
lequel se peussent confesser les unes es aultres, alléguantes que les
femmes de religion ont quelques petites imperfections secrètes, les
quelles honte insupportable leurs est déceler aux hommes confes-
20 seurs " : plus librement, plus familièrement, les diroient unes aux
aultres soubs le sceau de confession. « Il n'y a rien (responditle pape)
que voluntiers ne vous oultroye ; mais je y voy un inconvénient. C'est
que la confession doibt estre tenue secrette. Vous aultres, femmes, à
poine le cèleriez. — Tresbien (dirent elles) et plus que ne font les
25 hommes, » Au jour propre, le Père Sainct leur bailla une boyte en
guarde, dedans laquelle il avoit faict mettre une petite linote '\ les
priant doulcement qu'elles la serrassent en quelque lieu sceur et
secret, leurs promettant, en foy de pape, oultroyer ce que portoit
leur requeste si elles la guardoient secrette; ce neantmoins leurs fai-
Ligne 14. A, E : dist Pantagruel — 1. 15. A : par Fonshervault " ; E : par Fonthe-
vrault — A : feut manque ; E : fut — 1. lé. E : ^/ des mères — E : moyennant
— ]. 17. E : se manque — E : autres — A, E : allegans — I. 18. A : secrettes — 1. 18-
19. E : lesquelles — 1. 19. E : insuportable leur — E : ^^ celer — 1. 20. A : familiai-
rement — E : diroyent — 1. 21 . E : autres souh\ le seau — E : ha — 1. 22. E : octroyé —
E : j'y — 1. 25. E : secrète — E : autres — 1, 24. E : peine — A, E : la celer ie\ —
1. 25. A : leurs — 1. 26. E : garde — 1. 27. A, E : doulcettement — E : seur — 1. 28.
E : octroyer — 1. 29. E: gardaient secrète — A : néant moins
10. Jacques Duèze, de Cahors, élu pape à l'abbé Mollat, Les papes d'Avignon (1912) et
Lyon le 7 août 13 16, mort en 1355. Il ne sor- le chanoine Albe : Autour de Jean XXII. La
tit guère d'Avignon que pour se rendre dans Cour d'Avignon (1^2^). (P.)
ses résidences du Comtat, à Châteauneuf et à 11. L'abbaye de Fontevrault (arr« de Sau-
Sorgues. Sa visite à Fontevrault est donc pure- mur) avait été fondée au xie s. par Robert
ment légendaire. Son nom était bien connu d'Arbrissel. Les religieuses y auraient eu, d'a-
des canonistes, car il est l'auteur du recueil des près certains historiens, le privilège de se con-
Décrétales dites Extravagantes. Il avait laissé fesser de leurs péchés secrets à leur abbesse,
la réputation d'un homme malicieux, ce qui qui les renvoyait à un prêtre pour en recevoir
expliquerait que R. ait eu l'idée de lui prêter l'absolution. (P.)
l'invention d'un stratagème pour éprouver la 12. Linotte, Acanthis canuahina L., pas-
discrétion des religieuses. Sur Jean XXII, voir sereau de la fam. des Fringillidae. (D.)
256 LE TIERS LIVRE
30 sant défense riguoreuse qu'elles ne eussent à l'ouvrir en façon
quelconques, sus poine de censure ecclesiasticque et de excommuni-
cation éternelle. La défense ne feut si tost faicte qu'elles grisloient en
leurs entendemens d'ardeur de veoir qu'estoit dedans, et leurs tardoit
que le pape ne feut jà hors la porte pour y vacquer. Le Père Sainct,
35 avoir donné sa bénédiction sus elles, se retira en son logis. Il
n'estoit encore trois pas hors l'abbaye, quand les bonnes dames
toutes à la foulle accoururent pour ouvrir la boyte défendue et veoir
qu'estoit dedans. Au lendemain, le pape les visita, en intention, ce
leurs sembloit, de leurs depescher l'induit ; mais, avant entrer en
40 propous, commanda qu'on luy apportast sa boyte. Elle luy feut
apportée, mais l'oizillet n'y estoit plus. Adoncques leur remonstra
que chose trop difficile leurs seroit receller les confessions, veu que
n'avoient si peu de temps tenu en secret la boyte tant recommandée 'K
— Monsieur nostre maistre, vous soyez le tresbien venu. J'ay prins
45 moult grand plaisir vous oyant, et loue Dieu de tout. Je ne vous
avois oncques puys veu que jouastez à Monspellier, avecques
nos antiques amys Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthasar Noyer,
ToUet, Jan Quentin, François Robinet, Jan Perdrier '■♦ et François
Rabelais, la morale comœdie '^ de celluy qui avoit espousé une femme
50 mute.
Ligne 30. A. rigoreuse ; E : rigoureuse — E : u eussent — A : fac\on — 1. 31.
E : sur peine — 1. 32. E : fui — 1. 33. E : leur tardoit — 1. 34. A : Jeust ; E : fust
— 1. 35. F : avoit donné — E : elle — 1. 36. A, E : encores — E : troys — 1. 38. E :
que estoit — 1. 39. E : leur semblait — E : leur depescher — 1. 40. E : propos — E : fut
— 1. 41. E : oyselet — E : leurs — 1. 43. E : avoyent — 1. 46. E : avoyes oncques
puis — E : jouastes à Montpellier — 1. 47. E : tioi — E : Sport a — E : Bourguier — 1. 48.
E : Tolet, Jean Aprantin, François Robinet, Jean Perdrier — 1. 48-49. A, E : Franc.
Rabelais — 1. 49. E : tnoralle comédie de celuy
13. Cette anecdote se trouve racontée dans Saporta, le seul qui ait laissé un nom dans la
le SO« sermon de Jean Herolt (Sermoncs Disci- médecine du temps. C'était un des chirur-
puli de teinpore, 1476), et paraphrasée en vers giens les plus réputés de Lyon. Il y publia, en
français, par Gratien Du Pont, Controverses des 1540, La chirurgie de Paiilus Aegineta, chez Et.
sexes masculin et féminin (1555). Cf. R.E.R., Dolet ; en 1 5 5 2 , des Opuscules de divers atitheurs
II, 88. (P.) 7nédecins, chez Jean de Tournes. (P.)
14. De tous ces compagnons d'études et de 15. Les étudiants de Montpellier se plai-
jeux que R. énumère ici, Tolet est, avec saient à ces représentations comiques. En 1529,
CHAPITRE XXXIIII
257
— Je y estois (dist Epistemon). Le bon mary voulut qu'elle
parlast. Elle parla, par l'art du medicin et du chirurgien qui luy
coupperent un encyliglotte '^ qu'elle avoit soubs la langue. La parolle
recouverte, elle parla tant et tant que son mary retourna au medicin
5 5 pour remède de la faire taire. Le medicin respondit en son art bien
avoir remèdes propres pour faire parler les femmes, n'en avoir pour
les faire taire; remède unicque estre surdité du mary, contre cestuy
interminable parlement de femme. Le paillard devint sourd par ne
sçay quelz charmes qu'ilz feirent. Sa femme, voyant qu'il estoit sourd
éo devenu, qu'elle parloit en vain, de luy n'estoit entendue, devint
enraigée. Puys, le medicin demandant son salaire, le mary respondit
qu'il estoit vrayement sourd et qu'il n'entendoit sa demande. Le
medicin luy jecta on dours ne sçay quelle pouldre, par vertus de
laquelle il devint fol. Adoncques le fol mary et la femme enragée se
65 raslierent ensemble et tant bastirent les medicin et chirurgien qu'ilz
les laissèrent à demy mors. Je ne riz oncques tant que je feis à ce
patelinage ''.
— Retournons à nos moutons '^ (dist Panurge). Vos paroUes, trans-
latées de barragouin en françois, voulent dire que je me marie
70 hardiment et que ne me soucie d'estre coqu. C'est bien rentré de
treufles noires ''. Monsieur notre maistre, je croy bien qu'au jour de
Ligne 51. E : fy estois — 1. 53. E : soubi — I. 57. E : unique — E : sourdité —
1. 59-61. — A, E : Sa femme... enraigée manque — 1. éi. E : Puis — 1. 62-66. A, E :
Le medicin... à demy mors manque — 1. 66. E : m — E : fei\ — 1. 68. E : no\ —
1. 69. E : veulent — 1. 70. E : coquu — 1. 71. A. E : picques noires
ils donnaient une moralité en langue vulgaire : effet, la feinte de Thibaut l'Aignelet qui ne
La résurrection de l'abbé. Cf. R.E.R., IX, 6. répond que bée ! à Pathelin réclamant ses
16. Encyliglotte (de ly.Mliw, yltôzzix). Se honoraires. Cf. R.E.R., IX, 55. (P.)
dit de la brièveté du frein ou filet de la langue. 18. L'expression, tirée de la farce de Pathe-
« De ligatione lingux quae ancylion Jicitur. Li- lin, était devenue proverbiale. Cf. 1. I, ch. i,
gatio linguas quae ancyloglosson Grsecis appel- n. 20.
latur. » Paul d'Égine, VI, 29. (D.) 19, Expression tirée du jeu de cartes. Cf.
17. La surdité du mari, qui ne veut pas en- \. I, ch. xlv, 1. 68 : « C'est bien rentré de
tendre la demande du médecin, rappelle, en picques. »
LE TIERS LIVRE. 53
258 LE TIERS LIVRE
mes nopces vous serez d'ailleurs empesché à vos pratiques et que n'y
pourrez comparoistre ; je vous en excuse.
Stercus et urina medici sunt prandia prima ^° ;
75 Ex aliis paîeas, ex istis collige grana *'.
— Vous prenez mal (dist Rondibilis); le vers subséquent est tel :
Nobis sunt signa ; vobis sunt prandia digna.
— Si ma femme se porte mal, j'en vouldrois veoir l'urine ", (dist
Rondibilis) toucher le pouls et veoir la disposition du basventre et
80 des parties umbilicares ^\ comme nous commende Hippo., :{. Apho.,
35, avant oultre procéder '^.
— Non, non (dist Panurge), cela ne faict à propous. C'est pour
nous aultres légistes, qui avons la rubricque de ventre inspiciendo ^K
Je luy appreste un clystere barbarin ^^ Ne laissez vos affaires d'ailleurs
Ligne 72. E : sere\ ailleurs — E : voi — A. E : praticques — 1- 75- E : paleas istis
— 1. 79. E : poulx — A : bas ventre — 1. 80. E : commande — A, E : Hippocrates, 2
— A : Aphoris ; E : Aporis — 1. 82. E : n'est faict à propos — 1. 83. E : autres —
1. 84. E : vo\
20. Stercus et urina ntidico sunt fercula pri- 22. On sait quelle place l'inspection des
ma, dit l'école de Salerne. (Coll. Salem., v.) urines tenait dans les diagnostics de l'ancienne
Sur les variantes de cette facétie, cf. Wit- médecine,
kowski, Le mal quoti a dit des médecins, 2= éd., 23. La région ombilicale. (D.)
Paris, Steinheil, s. d., 2vol. in-12, fe série, 24. « In omni morbo partes circa umbili-
p. 226-227. On y opposait la Responsio medi- cum et pectinem crassitudinem habere melius
corum dont la teneur ordinaire est : Sunt nobis est. At vehemens tenuitas et eliquatio prava
signa, at vobis sunt fercula digna. (D.) est. Periculosa vero talis est etiam ad infernas
21. La teneur ordinaire de ce dicton est : purgationes. » Hipp., Aph., § 2, 35. (D.)
Dat Galenus opes dat 2$. De ventre inspiciendo cuslodiendoque partu
Justinianus honores ^'^ "° ''''^ ^"^ ^'^"''' ^^^' 4, relatif à
Ex aliis paleas, etc. ^^ constatation de la grossesse de la veuve,
pour la légitimité de l'enfant à naître après le
Rondibilis reprend Panurge qui a confondu décès du mari, question juridique à laquelle
deux dictons, l'un en usage parmi les méde- R. a déjà fait allusion au I. I, ch. m ; v. n.
cins, l'autre chez les légistes. (Cf. Epist. Obsc. 42. (P.)
Vir. II, 15, éd. Stokes, p. 170). (P.) 26. De Rhubarbarum, rhubarbe ? clystere à
CHAPITRE XXXIIII 259
85 plus urgens. Je vous envoiray du rislé en vostre maison, et serez tous
jours nostre amy. »
Puys s'approcha de luy et luy mist en main, sans mot dire,
quatre nobles à la rose *'.
Rondibilis les print tresbien, puys luy dist en effroy, comme
90 indigné : « He, he, he, monsieur, il ne failloit rien ^^ Grand mercy
toutes foys. De meschantes gens jamais je ne prens rien ; rien jamais
des gens de bien je ne refuse. Je suys tousjours à vostre commen-
dement.
— En poyant, dist Panurge.
95 — Cela s'entend », respondit Rondibilis.
Ligne 85. E : envoyeray — I, 85-86, E : tousjours — 1. 87. E : Puis — 1. 88. E :
quatres — 1. 89. E : puis — 1. 91. E : jamais ne prencT^ rien — 1. 92. E : suis — l. 92-93.
E : commandement — 1. 94. E -.payant
la rhubarbe ? ou synonyme de barbare, barba- malgré lui, II, 8), semble avoir été emprunté
resque, au sens de violent ? On retrouve l'ex- par R. à Merlin Coccaïe, Macaronécs, VI :
pression « clistère barbarin » dans la Farce du Mox tradit extra
Frère Guillehert. Brémond y veut voir une allu- Taschellam septem quartos, quos prsebuit illi.
sion erotique (harba, barbe). (D.) Cingar eos tollit, medicorum more negantum.
27. Monnaie d'or. V. 1. I, ch. lui, n. 8. Peut-être était-il du répertoire des facéties tra-
28. Ce trait, que Molière a imité (^Médecin ditionnelles sur les médecins.
Comment Trouillogan, philosophe, traicte la difficulté de mariage.
Chapitre XXXV.
Ces parolles achevées, Pantagruel dist à Trouillogan le philosophe:
« Nostre féal ', de main en main vous est la lampe baillée '. C'est à
S vous maintenant de respondre. Panurge se doibt il marier, ou non.
— Tous les deux, respondit Trouillogan.
— Que me dictez-vous ? demanda Panurge.
— Ce que avez ouy, respondit Trouillogan.
— Que ay je ouy ? demanda Panurge.
10 — Ce que j'ay dict, respondit Trouillogan.
— Ha, ha, en sommes nous là? dist Panurge. Passe sans fluz '. Et
doncques, me doibz je marier ou non ?
— Ne l'un ne l'aultre, respondit Trouillogan.
— Le Diable m'emport (dict Panurge) si je ne deviens resveur, et
15 me puisse emporter si je vous entends. Attendez, je mettray mes
lunettes à ceste aureille guausche, pour vous ouyr plus clair. »
En cestuy instant Pantagruel apercent vers la porte de la salle le
petit chien de Gargantua, lequel il nommoit Kym ^, pource que tel fut
Ligne 2. A, E : XXXIV — 1. 3. E : paroles — 1. 5. F : nom — \. 7. E: dides-vous —
1. 10. A : ce que je ay — 1. 11. A, E : Ha, ha... dist Panurge manque — 1. 11-12. A :
Passe sans fini, dist Panurge, me doihijemarier ou non ; E : Passe sans flui, dist Panurge,
me doits je marier ou non — 1. 13. E : autre — 1. 14. A, E : dist — E : ne manque —
1. 15. A : metray — 1. lé. A, E : gausche — A : ouir — 1. 17. A : apercieut — 1. 18.
A : feut
1. Fidèle. Archaïsme. partem Merulae tradere, isque indicendi vicem
2. Métaphore prise de la course du flambeau succedit. » (P.)
en usage chez les Grecs. Érasme l'avait cata- 3. Passons outre! Expression empruntée au
loguée dans ses Adages, avec le sens que lui jeu de cartes. Cf. 1. I, ch.xxii,n. 9, et R. E. R.,
donne ici R. Cf. Ad., I, 2, 38 : Cursu lampada VI, 19. Elle était employée par le joueur à qui
trado. « M. Varro, De re rustica (III, 15, 9) : manquaient les cartes d'une même couleur.
Quibus verbis significat se alteram sermonis 4. Du grec zywv, chien.
CHAPITRE XXXV 26 I
le nom du chien de Thobie ^ Adoncques dist à toute la compaignie :
20 « Nostre Roy n'est pas loing d'icy ^ ; levons nous. » Ce mot ne feut
achevé quand Gargantua entra dedans la salle du bancquet; chascun
se leva pour luy faire révérence.
Gargantua, ayant debonnairement salué toute l'assistence, dist :
« Mes bons amys, vous me ferez ce plaisir, je vous en prie, de non
25 laisser ne vos lieux ne vos propous. Apportez moy à ce bout de table
une chaire. Donnez moy que je boyve à toute la compaignie. Vous
soyez les tresbien venuz. Ores me dictez : sur quel propous estiez
vous? »
Pantagruel luy respondit que, sus l'apport de la seconde table,
30 Panurge avoit propousé une matière problematicque, à sçavoir s'il se
doibvoit marier ou non, et que le père Hippothadée et maistre
Rondibilis estoient expédiez de leurs responses ; lors qu'il est entré,
respondoit le féal Trouillogan. Et premièrement, quand Panurge luy
a demandé : « Me doibz je marier ou non ? » avoit respondu : « Tous
35 les deux ensemblement » ; à la seconde foys avoit dict : a Ne l'un ne
l'aultre. »
Panurge se complainct de telles répugnantes et contradictoires
responses, et proteste n'y entendre rien.
« Je l'entends (dist Gargantua) en mon advis. La response est
Ligne 19. E : de manque — 1. 20. E : dicy — E : fut — I. 21. E : que Gargantua
— A, E : banquet — 1. 25. E : laisser vo\ lieux — E : propos — 1. 27. E : venus — E :
dictes — E : propos — 1. 30. A, E : proposé — E : asçavoir — 1. 31. E : debvoit — E :
les pères — A : Parathadée — 1. }4. E : ha — E : doibs — 1. 35. A, E : fois — 1. 36.
E : autre — 1, 39. E : entend^
5. Cf. Tohie, II, 9 : « Tune praecucurrit Agrippa d'Aubigné, FirM^5/tf(t. II,p. 619): « Il
canis, qui simul fuerat in via et quasi nuncius avoit nomcanh : car, en la vulgate, il est dit no-
adveniens, blandimento suae caudas gaude- tamment queca«w erat semper cum illis. »(P.)
bat, » L'Ecriture ne donne pas le nom de ce 6. Gargantua n'avait pas reparu dans
chien. Peut-être quelque commentateur avait- l'œuvre du conteur depuis la fin du Gargantua.
il pris le nom commun du chien, dans le texte Dans le livre II, auquel se rattachent les
grec, pour le nom particulier du chien de To- premiers épisodes du Tiers Livre, il a été
bie. Il semble bien que le nom de ce chien dit qu'il fut transporté au pays des Phées (ch.
ait été un sujet traditionnel de facéties. Cf. xxni). (P.)
262 LE TIERS LIVRE
40 semblable à ce que dist un ancien philosophe ^ interrogé s'il avoit
quelque femme qu'on luy nommoit: «Je l'ay (dist il) amie, mais elle
ne me a mie ; je la possède, d'elle ne suys possédé. »
— Pareille response (dist Pantagruel) feist unefantesque^ de Sparte.
On luy demanda si jamais elle avoit eu affaire à homme ; respondit
45 que non jamais, bien que les hommes quelques foys avoient eu
affaire à elle '.
— Ainsi (dist Rondibilis) mettons nous neutre en medicine et
moyen en philosophie, par participation de l'une et l'aultre extrémité,
par abnégation de l'une et l'aultre extrémité et, par compartiment du
50 temps, maintenant en l'une, maintenant en l'aultre extrémité.
— Le Sainct Envoyé '° (dist Hippothadée) me semble l'avoir plus
apertement declairé, quand il dict : « Ceulx qui sont mariez soient
comme non mariez; ceulx qui ont femme soient comme non ayans
femme. »
55 — Je interprète (dist Pantagruel) avoir et n'avoir femme en ceste
façon, que femme avoir est l'avoir à usaige tel que Nature la créa, qui
est pour l'ayde, esbatement et société de l'homme ; n'avoir femme est
ne soy apoiltronner " au tour d'elle, pour elle ne contaminer celle
unicque et suprême affection que doibt Ihomme à Dieu, ne laisser les
Ligne 40. E : interrogué — 1. 41. E : nomoit — E : amie manque — 1. 42. E : tna
— E : suis — 1. 45. E : fois — 1. 48. A : moien — E : autre — 1. 49. E : autre — 1. 50.
E : autre — 1. 51. E : Parathadée — 1. 52 : appertement — E : dist — 1. 53. E : ayant
— 1. 55. E : dict — 1. 56. E : facion — 1. 58. A, E : autour — 1. 59. E : doit
7. Aristippe, dont le mot fameux : ïy w Aa!- et Lacon. Apophtegmata, 24. Cf. Erasme, Apoph.
8a, iÀX'oùz ïyo^o.1, est rapporté par Diogène Lacxnanim, 30 : « Lacaena rogata num virum
Laërce, II, 8, § 56, Athénée, XII, 63, 544 D, accessisset: Non, inquit, sed ille ad me. » (P.)
Cicéron, Ad Div., IX, 26 et Érasme dans ses 10. Le Saint Envoyé est Saint Paul. Voir
Apophtegmata m (AT\st\pp\iS, 31) : « Cuidam dans la I'^^ Épttre aux Corinthiens, VII, 29 :
objicienti quod philosophus haberetur a Laide '• « Reliquum est ut et qui hahent uxores, tanquam
Imo Lais, inquit, habetur a me, non ego a non hahentes sint. » (P.)
Laide. » (P.) 11. Ce verbe a été formé par R. de pol-
8. Servante; de l'italien/rtn/iî^cfl, même sens. tron, qui signifie, au xvie s., paresseux et
9. D'après Plutarque, Cok;w^. Praetc/^/fl, 18, lâche.
CHAPITRE XXXV 263
éo offices qu'il doibt naturellement à sa patrie, à la Republicque, à ses
amys, ne mettre en non chaloir ses estudes et négoces, pour conti-
nuellement à sa femme complaire. Prenant en ceste manière avoir et
n'avoir femme, je ne voids répugnance ne contradiction es termes. »
Ligne 61 . E : nonchaloir — 1. 63. A : voyds ; E : voy
Continuation des responscs de Trouiîlogan, philosophe ephecticque
et pyrrhonien.
Chapitre XXXVI.
— Vous dictez d'orgues ' (respondit Panurge) mais je croy que je suis
5 descendu on puiz ténébreux onquel disoit Heraclytus estre Vérité
cachée \ Je ne voy goutte, je n'entends rien, je sens mes sens tous
hebetez et doubte grandement que je soye charmé '. Je parleray
d'aultre style. Nostre féal, ne bougez ; n'emboursez rien. Muons de
chanse "♦ et parlons sans disjunctives ' ; ces membres mal joinctz vous
10 faschent, à ce que je voy.
ce Or ça, de par Dieu, me doibz je marier ?
Trouillogan. Il y a de l'apparence.
Panurge. Et si je ne marie poinct?
Trou. Je n'y voy inconvénient aulcun.
15 Panur. Vous n'y en voyez poinct ?
Tro. Nul, ou la veue me déçoit.
Pan. Je y en trouve plus de cinq cens.
Tro. Comptez les.
Ligne i.E : ephesiicque. — 1. 3. A : XXXV; E : XXXIII — 1. 4. E : dictes — A : siiys
— 1. 5. E : ûM — A, E : puyi — A : on quel; E : auquel — E : Heraclitus — 1, 8. E ;
autre — E : emborseï — 1. 11. A ; cia — 1. 13. A, E : ne me marie — 1. 14. E :
TRO — F : incontinent — E : aucun — 1. 15-27. A, E : PANVR. — Vous ny en
voye\ poinct... A vostre commandement manque
1. Vous dites parfaitement, aussi harmonieu- Démocrite. Cf. 1. II, ch. xviii, n. 32. (P.)
sèment que l'orgue (Sainéan, 1. 1, p. 366). Cf. 3. Enchanté.
I. IV, ch. III : « Voicy (dict Panurge) qui dict 4. Métaphore empruntée au jeu de dés. La
d'orgues. » (P.) chance (cadentia) était primitivement la chute
2. Pour la seconde fois, R. prête à Héra- des dés.
dite une sentence que les anciens attribuent à 5. Terme de dialectique. Cf. ch. xxii, n. 24.
CHAPITRE XXXVI 265
Pan. Je diz improprement parlant, et prenent nombre certain pour
20 incertain, déterminé pour indéterminé, c'est à dire beaucoup.
Trouil. J'escoute.
Panur. Je ne peuz me passer de femme, de par tous les diables.
Trouil. Houstez ces villaines bestes.
Panur. De par Dieu soit, car mes salmiguondinoys disent coucher
25 seul, ou sans femme, estre vie brutale, et telle la disoit Dido en ses
lamentations^.
Trouil. A vostre commandement.
Panur. Pe le quau Dé \ j'en suis bien. Doncques, me mariray je ?
Trouil. Par adventure.
30 Pan. M'en trouveray je bien ?
Tro. Scelon la rencontre.
Pan. Aussi, si je rencontre bien, comme j'espoire *, seray je heureux ?
Tro. Assez.
Pan. Tournons à contrepoil. Et si rencontre mal ?
35 Tro. Je m'en excuse.
Pan. Mais conseillez moy, de grâce. Que doibs je faire ?
Tro. Ce que vouldrez.
Pan. Tarabin, tarahas ^.
Tro. Ne invocquez rien, je vous prie.
40 Pa. On nom de Dieu soit ; je ne veulx sinon ce que me conseil-
lerez. Que m'en conseillez-vous ?
Ligne 28. A : PANV. Pe le qiiaude ; E : PAN. : Pelé quaudé — E : marie-
ray je — 1. 29. A : Ti?. ; E ; TRO. — 1. 30. A : PANVR. ; E : P^. — 1. 3 1 . E : Seloti
— 1. 32. A, E : PA. — A : Aussy — E : fespere — 1. 34. A, E : PA. — 1. 35. A :
TROU. — 1. 36. A, E : PA. — 1. 37. E : TR. — 1. 38. A, E : PA.— I. 39. A :
TROUIL. ; E: TR. — \. 40. A : PANUR. — E : Au nom — 1. 40-41. E : con-
seillei
6. Virgile, Enéide, 1. IV, v. 550 : g. On prononçait : espère. Cf. L I, ch. ix,
Non licuit thalami expertem sine crimine vitam n. 5 5 .
DQgere more fers... (P.) 9. Et patatietpatata ! Cf. 1. II, ch. xii.n. 40.
7. Par le corps Dieu! juron poitevin. Cf. La réponse de Trouillogan montre que ces
par la merdê, par la mère de Dieu, 1. I, ch. xiii, "^ots étaient une sorte d'imprécation diabo-
QQ^g .r lique ou de formule magique.
LE TIERS LIVRE, 34
2éé LE TIERS LIVRE
Tro. Rien.
Pan. Me mariray je ?
Trou. Je n'y estois pas '°.
45 Pan. Je ne me mariray doncques poinct.
Tro. Je n'en peu mais.
Pan. Si je ne suys marié, je ne seray jamais coqu?
Tro. Je y pensois.
Pan. Mettons le cas que je sois marié.
50 Tro. Où le mettrons nous?
Pan. Je dis : prenez le cas que marié je soys.
Tro. Je suys d'ailleurs empesché.
Pa. Merde en mon nez. Dea, si je ausasse jurer quelque petit coup
en cappe ", cela me soulageroit d'autant. Or bien, patience. Et
5 5 doncques, si je suys marié, je seray coqu ?
Tro. On le diroit.
Pa. Si ma femme est preude et chaste, je ne seray jamais coqu ?
Tro. Vous me semblez parler correct.
Pa. Escoutez.
60 Tro. Tant que vouldrez.
Pan. Sera elle preude et chaste ? reste seulement ce poinct.
Trouil. J'en doubte.
Pan. Vous ne la veistez jamais ?
Tro. Que je sache.
Ligne 42. E : TR. — 1. 43. A, E : PA. Me doibs je marier — 1. 44. A : TROUIL. ;
E : TR. — E : estoys — 1. 45. A, E : PA. — A : donq ; E : doncq — 1. 46. A, E : TR.
— E : peiii — 1. 47. A, E : P^. — E: suis — E : coquu — 1. 48. A : Ti?. ; E : TRO.
manque — E : pensoys — 1. 49. A : PANUR. ; E : PA. — A, E : soys — 1. 50-51.
A, E : TRO. Ou le mettrons nous... que marié je soys manque — 1. 5 2. E : TR. — E : suis,
— 1. 53. E : PAN. — E : j'osasse — 1. 53-54. A, E : coup en rohhe — 1. 54. A : sou-
laigeroit — I. 55. E : suis — E : coquu — 1. 56. E : disait — 1. 57. A, E : PAN. —
.E '.prude — E: coquu —1. 58. E : TROU. — \. 60. E : TR. — \. 6î. E : PA. — E :
prude — 1. 62. A, E : ri?. — 1. 63. A : PA. ; E : PAN. manque — E : veistes — 1. 64.
E : T. Que je saiche
10. Désormais, Trouillogan cesse de parler berner Panurge par des réponses facétieuses,
en philosophe pyrrhonien : il s'amuse à 11. Sous cape, à la dérobée.
CHAPITRE XXXVI 267
65 Pan. Pourquoy doncques doublez vous d'une chose que ne
congnoissez?
Tro. Pour cause.
Pa. Et si la congnoissiez ?
Tro. Encores plus.
70 Panu. — Paige, mon mignon, tien icy mon bonnet; je le te donne,
saulve les lunettes, et va en la basse court jurer une petite demie
heure pour moy ; je jureray pourtoy quand tu vouldras. — Mais qui
me fera coqu ?
Trouil. Quelqu'un.
75 Panur. Par le ventre beuf de boys '^ je vous froteray bien, monsieur
le quelqu'un.
Trou. Vous le dictez.
Pan. Le diantre, celluy qui n'a poinct de blanc en l'œil m'emporte
doncques, ensemble si je ne boucle ma femme à la Bergamasque '',
80 quand je partiray hors mon serrail.
Tr. Discourez mieulx.
Pan. C'est bien chien chié chanté '-^ pour les discours. Faisons
quelque resolution.
Tr. Je n'y contrediz.
85 Pa. Attendez. Puis que de cestuy endroict ne peuz sang de vous
tirer, je vous saigneray d'aultre vene. Estez vous marié, ou non ?
Tr. Ne l'un ne l'aultre, et tous les deux ensemble.
Pa. Dieu nous soit en ayde. Je sue, par la mort beuf 'S d'ahan,
et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrenes '^ meta-
Ligne 65. A, E : PA. — A : donques — 1. 67. A, E : TR. — 1. 68. E : congnoisseï —
l. 69. A, E -.TR. — 1. 70. A, E : PA. — I. 71. E -.sauve — 1. 73. E: coquu — 1.74-
A, E : ri?. — 1. 75. A, E : P^. — A : hois — E : frotteray — 1. 77. A, E : TR. —
E : dictes — 1. 78. A, E : PA. — E : celui qui n'ha — A, E : m'emport — l. 82. A,
E : PA. — E : chien chien chonté — 1. 85. A : Puys — E : endroit — 1. 86. E : d'autre
— E : Estes vous — 1. 87. E : autre — I. 88. A : aide — E : pour la mort — 1. 89. E :
interrumpue
12. Voir, chap. XX, 1. 48, une forme plus 14. C'est bien dit. Cf. 1. I, ch. v, n. $0.
simple de ce juron euphémique. 15. Euphémisme pour : par la mort Dieu.
13. Les ceintures de chasteté étaient primi- 16. Phrènes, çpÉvsç, diaphragme. « Les an-
tivement fabriquées à Bergame, en Itahe. ciens, dit Paré, ont appelle le diaphragme
268 LE TIERS LIVRE
90 phrenes'', et diaphragmes sont suspenduz et tenduz pour incornifisti-
buler'^enlagibbessierede mon entendement ce que dictez et respondez.
Tr. Je ne m'en empesche.
P. Trut avant '^ Nostre féal, estez vous marié ?
Tr. Il me l'est advis.
95 Pa. Vous l'aviez esté une aultre foys ?
Tr. Possible est.
Pa. Vous en trouvastez vous bien la première fois ?
Tr. Il n'est pas impossible.
Pa. a ceste seconde fois, comment vous en trouvez vous ?
100 Tr. Comme porte mon sort fatal.
Panur. xMais quoy ? A bon essiant, vous en trouvez vous bien ?
Trouil. Il est vray semblable.
Panu. Or ça, de par Dieu, j'aymeroys, par le fardeau de
sainct Christofle ^°, autant entreprendre tirer un pet d'un asne mort ^'
J05 que de vous une resolution. Si vous auray je à ce coup. Nostre féal,
faisons honte au Diable d'enfer ; confessons vérité. Feustez vous
Ligne 91. E : gibessiere — E : dicles — 1. 93. A, E : PA. — E : estes — 1. 95. E
autre — A : fois — 1. 97. E : irouvastes — I. 99. F : PA. manque — 1. loi. A, E
PA. — E: essient — 1. 102. A, E : TR. — 1. 103. A, E : PA. — A : cia — A, E
faymcrois — 1. loé. E : Feustes
phrenes, qui est à dire mens et pensée en fran- phragme, Bull, et mém. de la Soc. d'anthropo-
çois.pour ceque alors qu'il est affligé d'inflam- logie de Paris, t. III, 7e S., 1922, p. 48-54. (D.) ,
mation ou de solution de continuité, la raison 17. Métaphrènes : région de la partie pos-
est blessée pour la coUigeance qu'il a avec le térieure du thorax correspondant à l'étage des
cerveau. » — « Hoc veteres philosophi et poe- vertèbres dorsales. « La partie postérieure du
tae «ppÉvsç vocarunt... quasi prudentiîe sit par- thorax nommée meta phrène est faite de douze
liceps, aut quod mentis domicilium sit : cppr,v vertèbres », dit A. Paré, yi«a/., 1. VI, ch. xviii.
enim mens dicitur. Hippocrates çpÉve; quidem (D.)
ubique appellavit, non quod sapere aut ad sa- 18. Filtrer comme à travers un cornet,
pientiam quicquam conferre existimarit, sed Terme burlesque, d'origine toulousaine (Sai-
ob niiram cjus cum cerebro synipathiam. »(Du néan, t. II, p. 401).
Laurens, Historia anatomica Jmmani corporis, 19. Cri de l'ânier qui veut faire avancer sa
Francfort, M. Becker, s. d., in-fo, p. 343.) bête.
Cf. Petit, Sur la conception ancienne, anato- 20. Le Christ enfant. Cf. ch.xxiii, n. 25.
niique, physiologique et psychique du muscle dia- 21 . Même expression, 1. I, ch. xv, 1. 47.
CHAPITRE XXXVI 269
jamais coqu ? Je diz : vous qui estez icy ; je ne diz pas : vous qui estez
là bas au jeu de paulme.
Trouil. Non, s'il n'estoit praedestiné.
iio Pan. Par la chair, je renie ; par le sang, je renague"; par le corps,
je renonce. Il m'eschappe. »
A ces motz, Gargantua se leva et dist : « Loué soit le bon Dieu
en toutes choses. A ce que je voy, le monde est devenu beau filz
depuys ma congnoissance première. En sommes nous là ? Doncques
iï5 sont huy les plus doctes et prudens philosophes entrez on phrontis-
tere ^' et escholle des pyrrhoniens^-^, aporrheticques^^ scepticques et
ephectiques *^ ? Loué soit le bon Dieu. Vrayement, on pourra doré-
navant prendre les lions par les jubés ^^ les chevaulx par les
crains, les bœufz par les cornes, les bufles par le museau, les
120 loups par la queue, les chèvres par la barbe, les oiseaux par les
piedz ^^ ; mais jà ne seront telz philosophes par leur parolles
pris. Adieu, mes bons amys. »
Ces motz prononcez, se retira de la compaignie. Pantagruel et les
aultres le vouloient suyvre, mais il ne le voulut permettre.
Ligne 107. E : coqtiu ? Je dy — E : estes icy — E: dy — E : estes — 1. 109. A : TRO. ;
E : TR. — E -.prédestiné — 1. iio. A, E : PA. — 1. iio-iii. A, E : je renie, je
renonce. Il m'eschappe — 1. 114. E : depuis — A : Donqiies — 1. 115. E : entre\ au
phontistere — 1. né. A, E : eschole — E : apporrheticques — 1. 117-118. E : doresnavant
— 1. 118. E : lyons — 1. 118-119. A, E : !es chevaulx par les crains manque — 1. 119.
A : beufi — 1. 120. A : oiseaulx ; E : oyseaulx — 1. 120-121. A, E : le pied — 1. 121.
A, E : leurs — 1. 122. E : prins — 1. 123. E : provuncei — 1. 124. E : autres — E :
vouloyent — A : suivre
22. Forme languedocienne de je renie {SaÀ- sait, on traduisait tt on commentait beaucoup
néan, t. II, p. 347). les Acadéviiqiies de Cicéron (voir Busson, op.
23. Proprement /)^w50îV, du grec ip&ovtta- czï., p. 260). Ce scepticisme de certains huma-
Tr|ptov. nistes delà Renaissance avait trouvé son expres-
24. Pyrrhon, philosophe grec, fut le chef de sion dans le De tncertitudine et vanitate scientia-
la secte des sceptiques. nmi de H. C. Agrippa. (P.)
25. Néologisme, de à;:oppriTi>'.ot, incertains; 27. Crinières. Latinisme, de Jiiba, même
nom donné aux sceptiqnes. sens.
26. Néologisme, de èçey.Ti/.o', formé sur £-£- 28. Tout ce développement paraît avoir
■/£iv, suspendre son jugement. pour point de départ un brocard de droit que
R. constate donc que de son temps le scep- R. traduit en partie ici : verba ligant homines,
ticisme avait fait des progrès. En effet, on li- Unironivi cormia Juties. (P.)
270 LE TIERS LIVRE
125 Issu Guargantua de la salle, Pantagruel dist es invitez :
c( Le Timé de Platon, au commencement de l'assemblée, compta
les invitez ; nous, au rebours, les compterons en la un. Un, deux,
trois '^ Où est le quart ? N'estoit ce nostre amy Bridoye? »
Epistemon respondit avoir esté en sa maison pour l'inviter, mais
130 ne l'avoir trouvé. Un huissier du Parlement myrelinguoys en
Myrelingues ^° l'estoit venu quérir et adjourner '' pour personellement
comparoistre et davant les sénateurs '^ raison rendre de quelque
sentence par luy donnée. Pourtant estoit il au jour procèdent
departy, affin de soy reprsesenter au jour de l'assignation et ne
135 tomber en deffault ou contumace.
«Je veulx (dist Pantagruel) entendre que c'est. Plus de quarante ans
y a qu'il est juge de Fonsbeton ; icelluy temps pendent a donné plus
de quatre mille sentences définitives. De deux mille trois cens et
neuf sentences par luy données feut appelle par les parties con-
140 demnées en la Court souveraine du Parlement mirelinguoys en
Mirelingues; toutes par arrestz d'icelle ont esté ratifiées, approuvées
et confirmées, les appeaulx '' renversez et à néant mis. Que mainte-
nant doncques soit personellement adjourné sus ses vieulx jours ;
il, qui, par tout le passé, a vescu tant sainctement en son estât, ne
145 peut estre sans quelque desastre. Je luy veulx de tout mon povoir
Ligne 126. E : des Platon — 1. 130. A, E : Pallement — E : myrelingoys — 1. 131.
E : quérir el manque — A : personnellement ; E : personnel — 1. 132. E : devant —
1. 133. E : précèdent — 1. 134. E : représenter — \. i^j. E ; y ha — E : iceluy — E :
ha donné — 1. 138. E : diffinitives — I. 139. E : fut — 1. 139-140. E : condannées —
1. 140. A, E : Pallement — A : myrelinguoys ; E : myrelingois — 1. 141. A : Myre-
lingues ; E : Myrelingue — 1. 143. E : donques — A, E : personnellement — E : vieux
29. Cf. le début du Timèe, 17 A : « e!;, ôûo, celle d'Aîbingues (ch. xxvii, n. 32) (Sainéan,
rpetç, ô 5È Sri TÉtapToç r][xtv, w (pt'Xe Tt'[j.at£, t. II, p. 451).
Ttou... ». «Un, deux, trois, mais le quatrième, 31. Assigné à comparaître au jour fixé,
où est-il, ô mon cher Timée... ? » (P.) 32. Titre donné sous l'influence des huma-
30. Nom de fantaisie, forgé par R. de mire nistes aux magistrats des cours souveraines. (P.)
(cî."myrelimofie ,\, xxii,n. i']6,Qtmi)elaridaine, 33. Appels. L'expression mettre à néant un
IV, xvi) et d'une finale en ingurs analogue à appel était du langage judiciaire du temps.
CHAPITRE XXXVI 27 1
estre aidant en aequité. Je sçay huy '"^ tant estre la malignité du monde
aggravée que bon droict a bien besoing d'aide, et praesentement
délibère y vacquer de paour de quelque surprinse. »
Allors feurent les tables levées. Pantagruel feist es invitez dons
150 précieux et honorables de bagues, joyaulx et vaissele, tant d'or
comme d'argent, et, les avoir '^ cordialement remercié, se retira vers
sa chambre.
Ligne 14e. E : équité — E : estre manque — 1. 147. E : ha — A : de aide ; E :
d'ayde — E : présentement — 1. 148. E : peur — 1. 149. E : Alors furent — E : feit —
1. 150. E : vaisselle
34. Aujourd'hui. 35. Après les avoir. Cf. ch. i, n. 2, et
Huguet, p. 357.
Comment Pantagruel persuade à Panurge prendre conseil de quelque fol.
Chapitre XXXVII.
Pantagruel, soy retirant, apercent par la guallerie Panurge en main-
tien de un resveur, ravassant et dodelinant de la teste, et luy dist :
5 ce Vous me semblez à une souriz empegée ' ; tant plus elle s'efforce
soy depestrer de la poix, tant plus elle s'en embrene. Vous, sembla-
blement efforsant issir hors les lacs de perplexité, plus que davant y
demourez empestré, et n'y sçay remède fors un. Entendez : J'ay
souvent ouy en proverbe vulguaire qu'un fol enseigne bien un saige.
10 Puys que par les responses des saiges n'estez à plein satisfaict, con-
seillez vous à quelque fol. Pourra estre que, ce faisant, plus à vostre
gré serez satisfaict et content. Par l'advis, conseil et prasdiction des
folz vous sçavez quants princes, roys et republicques ont esté con-
servez, quantes ^ batailles guaingnées, quantes perplexitez dissolues.
15 a Jà besoing n'est vous ramentevoir les exemples. Vous acquies-
cerez en ceste raison ; car, comme celluy qui de près reguarde à ses
affaires privez et domesticques, qui est vigilant et attentif au gouver-
nement de sa maison, duquel l'esprit n'est poinct esguaré, qui ne pert
occasion quelconque de acquérir et amasser biens et richesses, qui
20 cautement sçayt obvier es inconveniens de paoùreté, vous appeliez
saige mondain \ quoy que fat soit il en l'estimation des intelligences
Ligne 2. A : Chap. 36 \E : Cha. XXXVI . — 1. 3. A : apercieut ; E : apperceui — A,
E : gallerie — 1. 4. A, E : d'un — E : dosdelinant la teste — 1. 6. A : poyx — 1. 7.
E : samblablement efforçant yssir — E : laci — E : devant — I. 9. A, E : vulgaire —
1. 10. E : Puis — E : sages n estes à plain — 1. 13. A, E : républiques — 1. 14. E :
gaignées — 1- 15. E : ramenteveoir — 1. lé. E : celuy — E : regarde — 1, 18. E :
esgaré — 1. 19. A : quiconques ; F : queconques — 1. 20. E : sçait — E : Vappellei —
1. 21. E : quoy que faisait il en ha l'estimation
1. Empêtrée dans la poix, V. 1. II, ch. m, 3. Sage selon le monde. L'expression ap-
n. 6. partient aux livres d'édification et de spiritua-
2. Combien. Archaïsme. lité. (P.)
CHAPITRE XXXVII 273
cœlestes, ainsi fault il, pour davant icelles saige estre, je diz sage et
praesage par aspiration divine, et apte à recepvoir bénéfice de divi-
nation, se oublier soymesmes, issir hors de soymesmes, vuider ses
25 sens de toute terrienne affection, purger son esprit de toute humaine
sollicitude et mettre tout en non chaloir, ce que vulguairement est
imputé à follie.
« En ceste manière feut du vulgue imperif* appelle Fatuel le grand
vaticinateur Faunus^ filz de Picus, roy des Latins. En ceste manière
30 voyons nous entre les jongleurs \ à la distribution des roUes, le per-
sonaige du Sot et du Badin ' estre tous jours représenté par le plus
périt et perfaict joueur de leur compaignie. En ceste manière diserjt
les mathématiciens^ un mesmes horoscope estre à la nativité des roys
et des sotz ^ et donnent exemple de ^Eneas et Chorœbus '°, lequel
35 Euphorion " dict avoir esté fol, qui eurent un mesme genethliaque.
« Je ne seray hors de propous si je vous raconte ce que dict Jo.
André '% sus un canon dé certain rescript papal addressé au maire et
Ligne 22. E : célestes — E : faut il faire pour devant — E : Jj' — 1. 23. E : presaige
— 1. 24. E : s'oublier — E : yssir — 1. 25. A : terriene — 1. 26. E : soUcitude — A, E :
vulgairement — 1. 27. E : folie — 1. 28. E : fut — 1. 29. E : feunus — 1. 29-35. A,
E : En ceste manière mesme genethliaque manque — 1. 36. E : propos — E : foan —
1. 37. E : sur
4. Néologisme, créé par R. du latin : vul- Sénèque, Apokohkyntose, \, 'l i \ sentence ca-
gusimperitum, foule grossière. taloguée par Érasme dans ses Adages, I, 3, i.
5. Faunus, père de Latinus, fut, d'après (P.)
Servius, i« ^«ezd., VII, 47, surnommé/a/MM5, 10. Chorœbus, fils du roi phrygien Myg-
parce qu'il prédisait l'avenir (fatum). Voir ch. don, fiancé à Cassandre, fut massacré, pen-
XXIV, 1. 62. R. joue sur le double sens de /a- dantle sac de Troie, devant l'autel de Minerve.
tiius, qui signifie à la fois devin et 7iiais. (P.) Son égarement, pendant les derniers moments
6. Pris au sens de bateleurs, de joueurs de de sa vie, était passé en proverbe. Cf. Érasme,
farces. Adages, II, 9, 64 : Stultior Corœbo, citant Ser-
7. Mot d'origine provençale, ayant le double vius, in jEneid, II, 341. (P.)
sens de badaud et du personnage comiqtie. (Sai- 11. L'autorité d'Euphorion, historien et
néan, t. II, p. 189.) poète, bibliothécaire d'Antiochus le Grand, est
8. Astrologues. alléguée par Servius, in uEueid., II, 341. (P.)
9. « Autregem, aut fatuum nasci oportet», 12. Giovanni Andréa, glossateur du xv^ s.
LE TIERS LIVRE. 35
274 LE TIERS LIVRE
bourgeoys de la Rochelle '', et après luy Panorme '* en ce mesmes
canon, Barbatia '"' sus les Pandectes, et recentcment Jason '^ en ses
40 Conseilz, de Seigny Joan, fol insigne de Paris, bisayeul de Caillette.
« Le cas est tel. A Paris, en la roustisserie du Petit Chastelet, au
davant de l'ouvrouoir d'un roustisseur, un faquin mangeoit son pain
à la fumée du roust, et le trouvoit, ainsi perfumé, grandement savoureux.
Le roustisseur le laissoit faire. En lin, quand tout le pain feut baufré,
45 le roustisseur happe le faquin au collet et vouloit qu'il luy payast la
fumée de son roust. Le faquin disoit en rien n'avoir ses viandes
endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien ne luy estre débiteur.
La fumée, dont estoit question, evaporoit par dehors ; ainsi comn-e
ainsi se perdoit elle ; jamais n'avoit esté ouy que dedans Paris on
50 eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de
fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les faquins'', et renioit, en
cas qu'il ne le payast, qu'il luy housteroit ses crochetz. Le faquin tire
son tribart et se mettoit en défense. L'altercation feut grande. Le
badault peuple de Paris accourut au débat de toutes pars. Là se
Ligne 38. A : bourgeois — E : mesme — 1. 41. E : roustherie — E : ChasteUet — 1. 42.
E : devant — E : routisseur — 1. 45. E : rost — E : parfumé — 1. 44. E : rostissaur —
E : fut — 1. 45. A : colet — 1. 47. E : emiomagc — 1. 48. E : doud — A : quaestion
— 1. 50. E : rost — A, E : répliquait — 1. 51. E : rost — A : rcnïoit — 1. 52. E : oste-
roit — 1. 5 5. E -.fut
13. Cerescritdupape Honorius III : Majori et 15. Barbatias, jurisconsulte italien du xve s.
Burgensihus de Rupeîla, fait partie des Décrélales 16. Maïnus, dit Jason (1485-1519), juriscon-
de Grégoire IX (I, 4, 10). Sur le sens de ce suite italien fameux par ses Responsa ou Con-
rescrit, voir Plattard, Adolescence de R. en Poi- silia. Cf. 1. II, ch. x, n. 30. — R. peut avoir
/OH, p. 138. En fait, l'anecdote que Pantagruel emprunté cette liste de références à Tira-
va raconter e.st citée à propos d'une lettre d'In- queau, qui raconte cette même anecdote, dans
nocent III à l'évéque de Poitiers, qui figure la ^^ éà'iùon du De legihus conitubialibiis (^1^46),
quelques pages avant la lettre d'Honorius III et ajoute, p. 144 : « Quam quidera quasstio-
au maire de La Rochelle. Voici le teste d'An- nem non potuisset Cato aut Gratianus, ut di-
dré : « Unus fatuus Parisiensis sonum unius cunt Jo. And. et Panorm.. justius decidere.
turonensis pro odore assnti (un rôti) tabernario Hanc quoque historiam post illos recenset Barb.
compensandoaltercationem ipsiuscum paupere, in 1. I, col. 7, versic. pone quod furiosus, 55,
quod adodorem illum panem unum in ponte De Verhonim oblig., et Jason, Consil. 178. »
comedcrat, diffinivit : quod forsan Catoni vel (P-)
Gratianorevelatum non fuisset. » (P.) 17. Portefaix. Italianisme (facchino, même
14. Nicolas Tedesco, dit le Panormitain. V. sens), entré dans la langue dès le xve s. (Sai-
1. II, ch. X, n. 56. néan, 1. 1, p. 138-9.)
CHAPITRE XXXVII
275
55 trouva à propous Seigny '^ Joan '^ le fol, citadin de Paris. L'ayant
apperceu, le roustisseur demanda au faquin : « Veulx tu, sus nostre
différent, croire ce noble Seigny Joan ? — Ouy, par le sambre-
guoy ^° », respondit le faquin.
« Adoncques Seigny Joan, avoir leur discord entendu, commenda au
éo faquin qu'il luy tirast de son baudrier quelque pièce d'argent. Le
faquin luy mist en main un tournoys Philippus ^'. Seigny Joan le
print et le mist sus son espaule guausche, comme explorant s'il estoit
de poys; puys le timpoit" sus la paulme de sa main guausche, comme
pour entendre s'il estoit de bon alloy ; puys le posa sus la prunelle
65 de son œil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué ^K Tout
ce feut faict en grande silence de tout le badault peuple, en ferme
attente du roustisseur et desespoir du faquin. En fin, le feist sus
l'ouvroir sonner par plusieurs foys. Puys, en majesté praesidentiale,
tenent sa marote on poing comme si feust un sceptre, et affeublant en
70 teste son chapperon de martres cingesses ^"^ à aureilles de papier, fraizé
à poincts d'orgues, toussant préalablement deux ou trois bonnes
foys, dist à haulte voix : « La Court vous dict que le faquin, qui
Ligne 55. E : propos — 1. $6. E : aperceii — E : rostisseur — E : sur — 1. 57. E :
croyre — ErOy — 1. 57-58. A: sanhreguoy — 1. 59. E : Adoncque — E : commanda
— 1. 62. E : sur — A, E : gausche — 1. 63. E : ris pois ; puis — A, E : gausche —
1. 64. E : puis — I, éé. E : fui — 1. 68. A : ouvrouoir ; E : oavroir — A : fois — E :
Puis — A : prœsidentale ; E : presidentale — 1. 69. E : tenant — A, E : marotte — E :
au poing — E : fust — E : affublant — I. 70. E : chaperon — E : singesses — l. 71 . A,
E : preallablement — E : troys — 1. 72. A, E : fois
18. Du provençal 5e^Hc, seigneur. (Sainéan, 22. Faire résonner, terme usuel au xvi* s.
t. II, p. 191.) (Sainéan, t. II, p. 204.) Cf. Prologue, n. 118.
19. Il représentait dans l'imagination popu- 23. Peser une pièce de monnaie dans la
laire un type de bouffon du vieux temps. balance, la faire sonner sur le marbre et en
20. Sang Dieu ! par déformation des deux vérifier la frappe étaient trois opérations ordi-
éléments de ce juron. (Sainéan, t. II, p. 351.) naires aux changeurs.
21. Très ancienne monnaie, frappée à l'effi- 24. S'agit-il de notre martre {Mustelamartes
gie de Philippe V, valant un sou, ou douze de- L.), très prisée des fourreurs ? (D.)
niers de Tours.
276 LE TIERS LIVRE
a son pain mangé à la fumée du roust, civilement a payé le rous-
tisseur au son de son argent. Ordonne la dicte Court que chascun
75 se retire en sa chascuniere ^\ sans despens, et pour cause ^^. »
<( Geste sentence du fol parisien tant a semblé équitable, voire
admirable, es docteurs susdictz, qu'ilz font doubte, en cas que la
matière eust esté on Parlement dudict lieu, ou en la rotte ^' à Rome,
voire certes entre les Areopagites, décidée, si plus juridicquement
80 eust esté par eulx sententié. Pourtant advisez si conseil voulez de
un fol prendre ^^ ».
Ligne 73. E : ha son pain — E : rost — E : ha payé — 1. 73-74- E : rostisseur — 1. 75.
E : chaiiscuniere — 1. 76. E : ha — E : voyre — 1. 77. E : aux docteurs — 1. 78. E :
au Parlement — A, E : ou en la rotte à Rome manque — 1. 79. E : voyre — 1. 80-81.
A, E : d'un fol
25. Chacun dans sa maison. Expression et fonctionnait comme cour d'appel pour les
créée par R. Cf.L II, ch. xiv, 1. 150. juridictions ecclésiastiques.
26. Formule du style juridique qui mar- 28. Sur les diverses formes et versions de
quait la fin d'un plaidoyer : et voilà pour la cette anecdote, voir R.E.R., I, 13 et 222. On
cause ! lit une historiette analogue dans Clément d'A-
27. Cour ecclésiastique, composée de douze lexandrie, Stromates, IV, 18 (éd. Stàhlin, t. II,
prélats, qui jugeait de toute matière bénéficiaire p. 228), et dans le Novellino. (P.)
Comment par Pautagniel et Pamirge est Trihoullet ' blasonné
Chapitre XXXVIII.
« Par mon ame (respondit Panurge) je le veulx. Il m'est advis que
le boyau m'eslargist ; je l'avois nagueres bien serré et constipé. Mais,
5 ainsi comme avons choizy la fine crème de Sapience pour conseil,
aussi vouldrois je qu'en nostre consultation praesidast quelqu'un qui
feust fol en degré souverain.
— Triboulet (dist Pantagruel) me semble competentement fol, »
Panurge respond : « Proprement et totalement fol. ' »
1j I Pantagruel
ti))f. de nature,
^ If. céleste,
£ (f. joviaP,
« F. fatal.
<jj ( Pa : (' F. de haulte game,
^ )f. de b quarre et de b mol *,
^ H. terrien.
^ [ f. joyeulx et folastrant.
Ligne i, 2. A, E : manquent — 1. 2. F : XXXIII — 1. 3. A : advys — 1. 4. A, E :
n'agueres — 1. 5. E : choysi — E : cresme — I. 6. A : aussy — E : presidasi — 1. 7. E :
fusi — 1. 8. A : conpteniement ; E : contentement — 1. 9. E : tatallement — E -.fol
manque — 1. 10. A : PANT. — A, E : fol fatal — 1. 13. A : joieulx
1. Feurial, dit Triboulet, né à Foix-lez-
Blois, avait été le fou de cour de Louis XII, puis
de François I". Il mourut vers 1536. Cf.
R.E.R., VII, 69. Jean Marot le décrit ainsi :
Triboulet fut un fol de la teste escorné,
Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut
[né :
Petit front et gros yeux, le nez grand, taille
[à voste,
Estomac plat et long, haut dos à porter hotte.
(Siège de PesquaireJ) (P.)
2. Ce « blason » de Triboulet est une des-
cription faite de louanges alternées, chacun des
deux interlocuteurs renchérissant sur l'autre.
Sur les origines populaires et littéraires de ce
jeu, voir Plattard, op. cit., p. 515.
5. Comme dans les litanies burlesques des
ch. XXVI et xxviii, les épithètes se rangent
par séries. Pantagruel emprunte à l'astrolo-
gie une première série de termes, pendant que
Panurge puise dans le vocabulaire de la mu-
sique.
4. Ces trois qualifications : de nature, de
bécarre et de bémol, se trouvent appliquées
aux sots dans le Sottie des trompeurs (Atic. th.
fr., t. II, p. 244)- Cf. R. E. R., IX, 49. "• 5-
5. Né sous l'influence de Jupiter, qui pro-
voque la joie.
278
LE TIERS LIVRE
20
f. mercurial*,
15 if. lunaticque \
f. erraticque ',
f. ecentricque ",
f. aeteré et junonien
f. arcticque '\
f. heroicque,
3 |f. 2;enial,
rt^\f. prédestiné,
^ f. auguste,
f. cïesarin,
25 f. impérial,
f. royal,
f. patriarchal,
I f. original,
! f. loyal,
30 f. ducal,
i-i
C
Oh
f.
joUy et tblliant,
f.
f.
à pompettes ^
à pilettes '°,
f.
à sonnettes,
f.
riant et vénérien '',
f.
de soubstraicte '^
f.
de mère goutte,
f.
de la prime cuvée.
f.
de montaison '*,
f.
original,
f.
f.
papal,
consistorial '\
f.
conclaviste.
f.
buliste,
f.
synodal.
f.
f.
episcopal,
doctoral,
Ligne 15. A, E : pompeles -
A : etheré ; E : xthcre — E :
tiné — "E : de monialion. — 1.
1. 27. A, E : manque — I. 28,
- 1. lé. E : palettes — 1. 17. E : excentricque — 1. 18.
riant vénérien — 1. 19. E : arctique — 1. 22. E : predes-
24. E : cesarin — 1. 26. A, E :/. conclaviste manque —
, A, E : /. original manque
6. « Ceux qui sont gouvernés par Mercure,
sont d'un naturel changeant ». La Martinière,
Le pronosticateur véritable, 1666. (D.)
7. « La Lune estant rétrograde, elle rend
ceux auxquels elle surabonde maigres, dé-
biles...... légers, remuants, variables, craintifs
et pauvres ». La Taille de Bondaroy, Géoman-
cie abrégée, Paris, 1754. (D.)
8. A petits pompons. Cf. 1. II, ch. i, n. 52.
9. Gouverné par les sept planètes, dites
étoiles erraticqiies. (D.)
10. Pompons en forme de petits pilons,
accessoires d'un bonnet à mortier. (Sainéan,
t. II, p. 127.)
11. Désorbité.
12. Soumis à l'influence de Junon qui do-
minait dans la partie supérieure de l'air ou
éther. Cf. ch. iv, n. 2.
15. « Venus, dit Bondaroy, fait ceux qui
lui sont subjects, beaux, gentils, agréables,
gaillarts, amoureux et impudiques ». (D.)
14. Soumis aux influences du Septentrion
dont Cancer est le cœur. Scorpion la partie se-
nestre et Pisces la partie dextre. (D.)
15. Lie. Métaphore tirée, comme trois des
suivantes, de la vinification. (Sainéan, t. II,
p. 281.)
16. Période de lafermentation de la vendange,
où le vin bouillonne et monte dans la cuve.
17. Cette épithète, comme les deux sui-
vantes dans la série de Panurge, appartient au
vocabulaire de h chancellerie pontificale. (P.)
CHAPITRE XXXVIII
279
Î5
40
45
50
f. banerol '\
f. seigneurial,
f. palatin,
f. principal,
f. pretorial,
f. total,
f. eleu,
f. curial,
'w f. primipile,
tb/f. triumphant,
I |f. vulguaire,
(2 f. domesticque,
f. exemplaire,
f. rare et peregrin
f. aulicque,
f. civil,
f. populaire,
f. familier,
f. insigne,
f. favorit,
G
f. monachal,
f. fiscal,
f. extravaguant,
f. à bourlet,
f. à simple tonsure,
f. cotai ■^
f. gradué, nommé en follie,
f. commensal,
f. premier de sa licence,
f. caudataire,
f. de supererogation,
f. collatéral,
f. alateré altéré,
f. niais '\
f. passagier ",
f. branchier'^
t. aguard ^'^,
f. gentil '^
f. maillé ^^
f. pillart,
Ligne 33. A, E : extravagant — 1. 34. E : de bourlet — 1. 33. E : pelorial -
A, E : élu — E -.folie — 1. 41. A, E : vulgaire — 1. 43. A, E : à lateré altéré
18. Porte-bannière. Mot créé par R. (Sai-
néan, t. II, p. 166 et 247.)
19. Mot formé par R. sur l'italien cotale,
membre viril. (Sainéan, t. II, p. 296.)
20. Ces deux épithètes d'excellence s'appli-
quaient à tout produit exotique : perles, pierres
précieuses, et, en particulier, dans le langage
de la fauconnerie, aux oiseaux de passage. Ces
mots déclenchent donc dans la mémoire de
Panurge une série d'épithétesqui appartiennent
au vocabulaire de la « volerie ». (P.)
21. « L'oiseau niais est celuy qui a été prins
au nid ». La Fauconnerie de Guillaume Tar-
dif, lecteur du roi Charles VIII (1492). (P-)
22. Se dit de l'oiseau de passage.
23. Se dit de l'oiseau qui suit sa mère de
branche en branche. V. Tardif, op. cit. (P.)
24. L'oiseau hagard ou aguard est celui qui
a été pris après qu'il a mué, qui est plus farouche
et plus difficile à diesser que le niais. (P.)
25. Se disait des oiseaux réservés aux gen-
tilshommes, comme les faucons, par opposition
au milan, à l'épervier, à l'autour, non réputés
nobles. (P.)
26. Désignait l'oiseau dont le plumage était
tacheté en forme de mailles de filet. (P.)
28o
LE TIERS LIVRE
55
éo
eu
l-H
f. latin,
f. ordinaire,
f. redoublé,
f. transcendent,
f. souverain,
f. spécial,
f. metaphysical,
f. ecstaticque '\
f. categoricque,
f. predicable,
f. decumane,
f. officieux,
f. de perspective ^*,
f. d'algorisme '^,
f. d'algebra,
f. de caballe,
f. talmudicque.
f.
revenu de queue *^
f.
griays '^
f.
radotant.
f.
__de soubarbade ^^
f.
boursouflé,
f.
supercoquelicantieux '°,
f.
corollaire,
f.
de levant,
3
f-
soubelin '%
f.
cramoisy,
f.
tainct en graine '',
f.
bourgeoys,
f.
vistempenard ^\
f.
de gabie '",
f.
modal 5^
1
1
1
f.
de seconde intention '',
f.
tacuin ^°,
Ligne 54. E : /. soubarbade — 1. 57. E
E : officineux — E : bourgeois — 1. 65. E :
tamudicqiie
27. L'oiseau revenu de queue était celui dont
la queue coupée avait repoussé. (P.)
28. D'une façon générale, cet adjectif dési-
gnait tout oiseau sauvage. Sur le vocabulaire
de la fauconnerie dans R., voir R. E. R., X.,
356-374-
29. Soubarbe, mot provençal. (Sainéan, t.
II, p. 191.)
50. Superbe, qui surpasse le coq. (Sainéan,
t. II, p. 403.)
31. « Ce mot a plusieurs significations. Les
médecins le prennent souvent pour une ex-
trême aliénation d'esprit telle qu'est celle des
phrénétiques et des maniaques Il y en a qui
croyant que la vraye extase se fait quand l'âme
ne fait aucune action dans le corps, soit qu'elle
y demeure, soit qu'en effet elle en sorte pour
quelque temps, comme il arrive dans les Éner-
gumènes et dans ceux qui sont ravis par l'Es-
corrolaire — ■ 1. 60. E : cramoisi — 1. 62.
model — 1. 66. E : cabale — 1. 67. E :
prit de Dieu. » Cureau de la Chambre, Les Cha-
ractères des passions. Amsterdam, A. Michel,
1653, in-80, t. I, ch. II, p. 71-72. (D.)
32. Sublime. Cf. ch. m, n. 25.
53. En graine d'écarlate. Cf. 1. I, ch. viii,
n. 58.
34. La perspective était une partie de la
physique, relative à l'optique.
35. Le vistempenard est un plumeau monté
sur un long bâton. C. 1. II, ch. vu, n. 34.
36. Nom médiéval de l'arithmétique en
chiffres arabes. Cf. 1. II, ch. xii, n. 59.
37. Néologisme, de l'italien da gahbia, à
mettre en cage. (Sainéan, t. II, p. 239.)
38. Latinisme, formé sur modus, mode du
syllogisme ; terme de dialectique.
39. Terme de dialectique. Cf. 1. II, ch. vu,
n. 96, et 1. III, ch. XII, n. 39.
40. Faiseur d'almanachs. Mot d'origine
CHAPITRE XXXVIII
281
70
80
f. d'alguamala "*',
f. compendieux,
f. abrevié,
f. hyperbolicque,
f. antonomaticque "*',
f. allegoricque,
f. tropologicque "**,
75 ^'^f. pleonasmicque,
c
P-i
f. capital ^\
f. cerebreux,
f. cordial,
f. intestin,
f. epaticque '*^
f. spleneticque '^°,
f. venteux ^\
f. hétéroclite,
f. sommiste,
f. abreviateur,
f. de morisque *%
f. bien bulle,
f. mandataire,
ti^lf. capussionnaire -^5,
f. titulaire,
f. tapinois,
f. rébarbatif,
f. bien mentulé "^^j
f. mal empiété '^^,
f. couilart,
f. grimault,
f. esventé,
C
Ligne 67. A : Algamala-, E : Aigamala — 1. 69-70. A, E : manque — 1. 71. E : hyper-
bolique — 1. 72. E : anatomiqne — 1. 73. E : allégorique — 1. 74. E : tropologique —
1. 75, E : pleonasmique — 1. 80. A, E : couillart
arabe, en bas-latin : tacuinus. (Sainéan, t. II,
p. 24.)
41. D'amalgame (mélange de mercure et
d'or). Mot d'origine arabe. (Sainéan, t. II,
p. 25.)
42. La morisque, proprement danse mau-
resque, était exécutée avec des grelots attachés
aux jambes. (Cf. 1. II, ch. vu, n. 201.)
43. Aux termes emphatiques. Cf, ch. xxii,
n. 7.
44. Se disait de l'interprétation morale de
l'Écriture Sainte. On distinguait le sens littéral,
le sens allégorique et le sens tropologique. (P.)
45. Qui porte le capuchon, attribué ailleurs
(1. II, ch. v) aux docteurs en théologie.
46. Cette épithète, ainsi que les deux sui-
vantes, est relative au siège anatomique de la
folie : tête, cerveau, cœur. (D.)
47. Pourvu avantageusement de membre
viril (du latin mentula, même sens).
LE TIERS LIVRE.
48. Se disait du faucon pourvu de mauvais
pieds, de serres faibles. (D.)
49. Cholérique, par excès de bile. « Tel
humeur rend l'homme léger, subit, facile à
se cholérer et prompt à toutes choses ». (Paré,
Œuvres, 1. I, ch. viii.) — Est et humor cho-
lers qui competit impetuosis. . . dit l'Ecole de
Salerne (texte 92). (D.)
50. Hypocondriaque, en proie à la mélan-
cholie ou atrabile, qui se déversait dans la rate.
C'est la deu.xième espèce de folie, d'après Celse
(Dere med., 1. III, ch. xxviii).
Cholerœ substantia nigra
Quag reddit pravos, pertristes, pauca lo-
quentes... dit encore l'École de Salerne
(texte 94). « Rend tel humeur les hommes
tristes, fascheux, fermes, sévères, et rudes, en-
vieux et timides ». (Paré, loc. cit., ch. 8.) (D.)
51. En proie aux vents, fréquents chez les
individus phlegmatiques : « De telle matière
36
282
LE TIERS LIVRE
f. légitime,
f. d'azimuth ^^,
85 f. d'almicantarath >',
f. proportionné,
f. d'architrave,
f. de pedestal,
f. parraguon,
90 f. célèbre,
f. alaigre,
^^(f. solennel,
'4—' \
f. annuel,
f. festival,
95 f. récréatif,
f. villaticque ^\
f. plaisant,
f. privilégié,
f. rusticque,
100 f. ordinaire,
f. de toutes heures,
WD
f. culinaire,
f. de haulte fustaie,
f. contrehastier ^^,
f. marmiteux,
t. catarrhe ^\
f. braguart ^^
f. à xxiiij caratz ",
f. bigearre, '^
f. guinguoys ^'^,
f. à la martingualle
f. à bastons,
f. à marotte,
f de bon bies,
f. à la grande laise ^^
f. trabuchant,
f. susanné ^\
f. de rustrie,
f. à plain bust ^'»,
f. guourrier ^\
60
Ligne 85. E : almiicantarath — I. 87. A : architrane — 1. 88. E : piédestal — E :
braguard — 1. 89. A : paragon ; E : parragon — 1. 92. E : solemnel — E : de la martin-
gualle — 1. 93. A, E : bâtons — 1. 95. E : biais — 1. 96. A. E : grand — 1. 97. E :
trebuschant — 1. 98. E : suranné — 1. loi. E : gourrier
humide et pituiteuse par une chaleur imbe-
cille, telle qu'est celle des hommes phlegma-
tiques, s'eslèvent aisément des ventositez ».
(Paré, loc. cit., ch. 9.) (D.)
52. Mot arabe, qui désigne des « cercles im-
parfaits », dit Jaquinot dans son Astrotahe .
(Sainéan, t. II, p. 24.)
53. Mot arabe, désignant un cercle de la
sphère céleste parallèle à l'horizon.
54. Chenet de cuisine pour les broches.
55. Atteint de catarrhe.
56. Élégants. Cf. 1. IV, ch. xvi : « quelques
mignons hraguars ».
57. C'était le titre le plus élevé de l'or.
58. Bizarre. Forme ancienne du mot. Cf.
R.E.R.,X, 264.
59. De travers. Vocable commun au Poi-
tou, à la Saintonge, au Berry et à la Gascogne,
R. E. R., X, 264.
60. Espèce de culotte à bricole. Cf. 1. I,
ch. XX, n. 17.
61. Villageois. Cf. 1. II, ch. xxvii, n. 2.
62. Largeur. Cf. 1. II, ch. xii, n. 77.
63. Suranné. Prononciation parisienne. (Sai-
néan, t. II, p. 148.)
64. Buste. Cette forme est un italianisme.
(Sainéan, t. I, p. 61.)
65. Pompeux. Cf. 1. I, ch. lvii, n. 8.
CHAPITRE XXXVIII
283
105
3
ci
*->
G
ci
110
/f. en diapason,
f. résolu,
f. hieroglyphicque,
f. autenticque,
f. de valleur,
f. précieux,
f. fanaticque,
f. fantasticque,
f. lymphaticque,
f. panicque,
f. alambicqué,
f. non fascheux,
f. guourgias ",
f. d'arrachepied *^
f. de rébus,
f. à patron,
f. à chapron,
£flf. à double rebras *^
f. à la damasquine,
f. de tauchie ^\
f. d'azemine '°,
f. barytonant,
f. mouscheté,
f. àespreuvede hacquebutte''.
Pant. Si raison estoit pourquoy jadis en Rome les Quirinales on
115 nommoit la feste des folz'% justement en France on pourroit instituer
les Triboulletinales.
Pan. Si tous folz portoient cropiere, il auroit les fesses bien
escorchées.
Ligne 102. A : guorgias ; E : gorgias — 1. 104. E : hier oglophic que — 1. loé. E :
valeur — E : chapperon — 1. 108. E : /. faniasticque — /. 109. E/. fanaticque — E :
de touchie — 1. m. E : baritonant — 1. 112. E : moucheté — 1. 113. A, E : hacquebute
— 1. 1 14. A : PANTAG. ; E : PANTA. — 1. 117. A, E : P^. — A : il auraient ; E :
il y auroit — E : des fesses — 1. 119. A, E : PAN.
66. Luxueusement vêtu (Sainéan, t. II,
p. 258-9).
67. Si solide qu'on ne peut le faire bou-
ger.
68. A double repli. C. 1. II, ch. viii, 1. 5.
Le rebras était le bord retroussé du chaperon .
(Sainéan, t. I, p. 168.)
69. Cf. ch. VII, n. 50.
70. Ouvrage à la façon persane. (Sainéan,
t. I, p. 128-129.)
71. Arquebuse. Cf. 1. I, ch. xxiii, n. 144.
L'expression à épreuve de hacquehutte avait pris
le sens général de à Vépreuve. Cf. Heptaméron,
nouv. XXIV (t. I, p. 243) : « Si en a il, en
ceste compaignie, que l'on a aymée plus de sept
ans à toutes preuves de harquehuse ». (P.)
72. D'après Plutarque, Questions Romaines,
89(285 D) et Ovide, Fastes, il, v. 511-513.
On nommait cette fête, qui tombait le 13 fé-
vrier, Stultorum festa, parce qu'elle était réser-
vée à ceux qui ne savaient pas à quelle curie
ils appartenaient. (P.)
284 LE TIERS LIVRE
Pant. S'il estoit Dieu Fatuel^', du quel avons parlé, mary de la
120 dive Fatue, son père seroit Bonadies '^ sa grande mère Bonedée '^
Pan. Si tous folz alloient les ambles, quoy qu'il ayt les jambes
tortes, il passeroit de une grande toise. Allons vers luy sans
séjourner. De luy aurons quelque belle resolution, je m'y attends.
— Je veulx (dist Pantagruel) assister au jugement de Bridoye. Ce
125 pendent que je iray en Myrelingues, qui est delà la rivière de Loyre,
je depescheray Carpalim pour de Bloys "^ icy amener TribouUet. »
Lors feut Carpalim depesché. Pantagruel, acompaigné de ses
domesticques, Panurge, Epistemon, Ponocrates, frère Jan, Gymnaste,
Rhizotome et aultres, print le chemin de Myrelingues.
Ligne 120. A, E : divine — E : grand mère — 1. 121. A, E : PA. — 1. 122. E :
tortues — A, E : d'une — A : grand' toise — l. 123. E : attens — 1. 125. E : Ce pen-
dant— E : firay — E : Mirelingues — E : de la rivière de Loire — 1. 126. E : je
te depescheray — E : Triboulei — 1. 127. E : fut — l. 128. E : domestiques — E :
Jean — 1. 129. E : autres
73. Voir ch. XXXVII, n. 5. nifiait la Terre. On la désignait aussi par les
74. Dieu arcadien, qui avait son temple sur noms de Maia, Ops et Fauna.
la routeduMénale, d'après Pausanias, VIII, 26. 76. Nous avons vu, note i, que Triboulet
75. Bona Dea, divinité italique qui person- était né dans un faubourg de Blois.
Comment Pantagruel assiste au jugement du juge Bridoye, lequel
sententioit les procès au sort des de^.
Chapitre XXXIX.
Au jour subséquent, à heure de l'assignation, Pantagruel arriva
5 en Myrelingues. Les président, sénateurs et conseilliers le prièrent
entrer avecques eux et ouyr la décision des causes et raisons que
allegueroit Bridoye pourquoy auroit donné certaine sentence contre
TesleuToucheronde ', laquelle ne sembloit du tout aequitable à icelle
Court centumvirale \
10 Pantagruel entre voluntiers, et là trouve Bridoye ' on mylieu du
parquet '♦ assis, et, pour toutes raisons et excuses, rien plus ne
respondent si non qu'il estoit vieulx devenu et qu'il n'avoit la veue
tant bonne comme de coustume, alléguant plusieurs misères et
calamitez que vieillesse apporte avecques soy, les quelles not. per
Ligne 2. A : sententioyl — 1. 3. A : 37 ; E : XXXVII — 1. 5. E : Mirelingues —
E : conseillers — 1. 6, E : avec — A, E : eulx — A : ouïr — 1. 6-7. E : qu' allegueroit —
1. 8. A, E : équitable — 1. 9. A, E : hiscentumvirale — 1. 10. E : entra — A :
voluniier — E : au milieu — 1. 12. E : vieil — I. 13. E : allegant
1 . Ce nom qui, en Poitou, signifie hoque- juridictions inférieures à venir plaider devant
teau rond, est celui d'un lieudit, proche de Li- elles. C'était sur pièces écrites qu'elles déci-
gugé, à gauche du chemin qui mène à Fon- daient des appels et rendaient leurs arrêts. Ilya
taine-le-Comte. (P.) donc là une dérogation à l'usage. Elle était indis-
2. Néologisme, du latin centum, cent, et vir, pensable au conteur pour qu'il pût faire le por-
homme. « Curia centenaria — dit G. Budé dans trait de Bridoye plaidant lui-même sacause.(P.)
son glossaire des termes de droit (Forensia), 4. Le /'flr^wef, dit un glossaire de droit fran.
— justitiaejus dicentissedespraecipua. LaCour çais de 1585, c'est « l'auditoire d'un juge ».
de parlement de Paris, principal siège de jus- Cf. Cent Nouvelles nouvelles, 25e nouv. : « le
tice. » (P.) bon compaignon fut mis et assis sur le petit
3 . Dans la réalité, il n'était pas dans les habi- banc ou [dans le] parquet, ce voyant tout le
tudesdescourssouverainesd'inviter les juges des peuple et celle qui l'accusoit. » (P.)
286
LE TIERS LIVRE
15 Archid.'', d. ^ Ixxxvj, c. tantaj pourtant ne congnoissoit il tant distinc-
tement les poinctz des dez comme avoit faictpar le passé; dont povoit
estre qu'en la façon que Isaac, vieulx et mal voyant, print Jacob pour
Esaù ', ainsi, à la décision du procès dont estoit question, il auroit
prins un quatre pour un cinq, notamment réfèrent que lors il avoit
20 usé de ses petits dez, et que, par disposition de droict, les imper-
fections de nature ne doibvent estre imputées à crime, comme
apert /. ® de re milit., l. qui cum uno ' ; /. de reg. jiir., If ère '° ; ff. de edil.
éd. per totuni ;ff. de tenu, ino., 1. Divus Adrianus'' ; résolu. per Lud. Ro '^
in. J. : si vero, ff. soin, matri. ; et qui aultrement feroit, non l'homme
25 accuseroit, mais Nature, comme est évident in. l. maximum vitium,
C' de lib. prœter '\
Ligne 15
facion — E
— 1. 22. E
— 1. 2é. E
E : Archi. Ixxxvj — E : cognoissoit — 1, lé. E : Dond pouvait — I. 17. A :
vieil — 1. 18. A : ainsy — E : dond — 1. 20. A, E : peiiti — 1. 2 1 . E : doivent
appert — E : mili. — E : edil.
îibe. — A : praetor
5. Archidiaconus, surnom du canoniste ita-
lien Guido Baisius de Reggio (xiii-xive s.)-
6. Dans l'usage du xvie s., l'initiale d signi-
fie Distinction, division des recueils de droit ca-
nonique, et l'initiale c signifie Canon. Le texte
visé ici appartient au recueil du Décret de Gra-
tien, première assise du droit canonique. Il y est
question d'un certain évêque, qui, avant de
dire la messe le dimanche, avait travaillé à la
moisson. Le pape lui remet sa faute eu égard à
sa vieillesse : « quia simplicitatcm tuam cum
seiuctute cognovimus, intérim tacemus. » (P.)
7. La Genèse raconte, ch. xxvii, que Jacob
surprit frauduleusement la bénédiction de son
père vieux et à demi aveugle. (P.)
8. Le sigle §§ est le sigle qui désigne le Di-
geste, codification dujusrovmnum, exécutée sur
l'ordre de l'empereur Justinien (vie s.) par le
jurisconsulte Tribonien et qui, découverte au
xiie siècle, servit de base à renseignement du
droit laïc pendant tout le moyen âge. La par-
tie principale du Digeste était les Pandectes
et, d'après Alciat, le sigle §§ serait une défor-
mation de n, initiale du mot Yli\ht7.-.a.i. L'ini-
tiale / signifie loi. Nous jugeons superflu de
edi. — L
24. E : ^(7/. mat. — E : autrement
donner la référence aux titres du Digeste ; il
suffit pour la trouver de se reporter à l'index
de n'importe quelle édition de ce recueiL (P.)
9. Lisez : Digeste, De re militari, lege :
qui cum uno [testiculo natus est, quive amisit,
jure militabit.] (P.)
10. Lisez : Digeste, De regulis juris, lege :
fere [quibuscunque modis obligamur, iisdem in
contrarium actis liberamur.] (P.)
1 1 . Lisez : Digeste, De termino moto, lege :
Dix-us Adrianus ; resolutio per... Cette loi pro-
portionne la peine à l'âge du délinquant, pour
le délit d'arrachement de bornes. (P.).
12. Ludovicus Romanus, de son vrai nom
Pontanus, de Spoleto (f 1439) ^ laissé des
commentaires sur le Code et le Digeste. (P.)
13. C. désigne le Code de Justinien. Cette
habitude de citer les recueils de droit, en men-
tionnant les titres, paragraphes, distinctions,
causes et lois, était un des traits de l'éloquence
judiciaire. Le théâtre comique du xve s. s'en
était déjà moqué, et des Périers, pour dépeindre
un avocat s'exerçant à la parole, écrit simple-
ment : il alléguait ses paragraphes. (P.)
14. Le passage visé dans la loi maximum
CHAPITRE XXXIX 287
— Quels dez (demandoit Trinquamelle '^ grand président d'icelle
court) mon amy, entendez vous ?
— Les dez (respondit Bridoye) des jugemens, aïea jiidiciorum '^ ^
30 des quelz est escript par doct. 26. q. ij. c. Sors '^ ; /. nec emptio, ff. de
contrab. empt.; 1. quod debetiir,ff. depecid., et ihi Barthoh '^ et des quelz
dez vous aultres, messieurs, ordinairement usez en ceste vostre Court
souveraine, aussi font tous aultres juges, en décision des procès,
suyvans ce qu'en a noté D. Henr. Ferrandat '^ et no. gl. in c. fin. de
35 sortiL, et /. sed mm ambo ^°,ff- de judi., iibi doct. notent que le sort est
fort bon, honeste, utile et nécessaire à la vuidange des procès et
dissentions. Plus encores apertement l'ont dict Bal. ^', Bart. et Alex. ",
C. communia, de l. Si duo *'.
— Et comment (demandoit Trinquamelle) faictez vous, mon
40 amy ?
— Je (respondit Bridoye) responderay briefvement, scelon l'ensei-
gnement de la 1. Ampliorem, § in refutatoriis, C. de appella., et ce que
Ligne 27. A, E : queli — A, E -.président — 1. 31. E : conirahen — A, E : / manque
— A, E : Bart. — 1. 32. E : autres — 1. 33. A : aussy — E : autres — 1. 34. E :ha —
E : Hen. — E : not.gt. in. c.fi. — 1. 36. E : vuydange — 1. 38. E : deteg. l. — 1. 39.
E : f aides — 1. 41. E : responderay manque — E : selon — 1. 42. E : appel
vitium, C. de lib[eris] praeter[itis vel exhaere- i8. Bartole, professeur de droit à Bologne
datis], qui rétablit une certaine égalité, dans et à Pise (xive s.). Voir 1. II, ch. x, n. 52.
les successions, entre filles et garçons, est le 19. Henri Ferrandat, de Nevers, auteur
suivant : « qui enim taies differentia indu- de commentaires et apostilles sur les Décré-
cunt, quasi naturx accusatores existunt, cur non laies. (P.)
totos masculos generarit, ut unde generentur 20. Le texte de la loi Sedcum amho, qui est
non fiant. » (P.) visé ici, est le suivant : Sed cum ambo ad ju-
15. Ce nom signifie en toulousain /a«/aro«. dicium provocant, sorte res discerni solet ; et la
Cf. 1. II, ch. XXX, n. 45. glose explique : sorte, per iaxilîos. (P.)
16. Au sens propre, aléa signifie, en effet, 21. Balde. Petrus Baldus de TTbaldis
la chute des dés. Dans l'usage du Palais de jus- (xive s.). Voir 1. II, ch. x, n. 51.
tice, cette locution alca judiciorum avait le 22. Alexandre Tartagno, jurisconsulte du
sens de hasard des jugements. Bridoye la xv^ s. Voir 1. II, ch. x, p. 58.
prend à la lettre et échafaude tout son plai- 23. Lege : Si duobus vel tribus hominibus...
doyer sur ce jeu de mots. (P.) Cette loi prescrit de recourir au sort dans le
17. Lisez : per doctores [causa] 26 [2e par- cas où plusieurs cohéritiers ne s'entendent
tie du Dé-cr^; de Gratienjquaestio II. Canon Sors pas : sortem esse inter altère antes adliïbendam.
[c'est le 26 canon.] (P.) (P.)
288
LE TIERS LIVRE
dict G/. /. j. ff. quod met. eau. Gaudent brevitate moderni -*. Je fays
comme vous aultres, messieurs, et comme est l'usance de judicature,
45 à laquelle nos droictz commendent toujours déférer, ut, no. extra. ^^
de consuet., c. ex literis, et ibi Innoc. Ayant bien veu, reveu, leu, releu,
paperasse et feueilleté ^^ les complainctes^", adjournemens *^, compa-
ritions^^ commissions'", informations '', avant procédez '% produc-
tions '^ alleguations '^, intendictz '^ contredictz '^ requestes, enquestes,
50 répliques '", dupliques '^ tripliques '^ escriptures ^°, reproches ^\
Ligne 43. E : dist Glos. — E : causa — E : fais : — 1. 44. E : autres — 1. 45. E :
noi — E : commandent tousjours différer — 1. 46. E : cousue. — E : Inno. — 1. 47. E :
fueilleté — 1. 49. A, E : allégations — 1. 50. E : replicques
24. Ce dicton, cité dans la glose i de la loi
Otiod vietiis causa et dans la glose de Bartole
sur le paragraphe In refutatoriis îihellis de la
loi Ampliorem, titre 62 du 7^ livre du Code :
De aspectationihus et consultatiouibus, était très
ancien. Cf. Epistulz obscur, vir., éd. Stokes,
p. 107 : « multa alla verba quae hic causa
brevitatis omitto, quia ut scitis ex antique dic-
terio : gaudent brevitate moderiii. » (P.)
25. Extra est Tabréviation de Extravagantes,
nom donné aux règlements et constitutions
du pape Grégoire IX, parce qu'elles étaient en
dehors (extra) du recueil officiel du Décret
de Gratien. (P.)
26. L'énumération suivante représente dans
leur ordre normal presque tous les actes de la
procédure du temps. (P.)
27. La complainte du demandeur ou complai-
gnant était le premier acte de procédure dans
les causes qui venaient en première instance
devant une juridiction. (P.)
28. V ajournement était la citation à paraître
un certain jour devant une juridiction dési-
gnée. Cf. ch. XXXVI, 1. ni, Vajournement de
Bridoye par un huissier du parlement myre-
linguoys. (P.)
29. Lorsque la partie dûment citée ne se pré-
sentait pas en personne au tribunal, elle pou-
vait se faire représenter par un procureur
(avoué). Dans l'un comme dans l'autre cas, il
y avait comparition. (P.)
30. Les parties ouïes, le tribunal donnait
commission à un rapporteur de faire les infor-
mations. (P.)
31. Enquêtes.
32. <i Causse judicium in tempus rejectum et
interlocutione ampliatum. » Budé, Forensia.
(P.)
35. Les pièces produites à l'instruction par
les parties étaient désignées du terme général
de productions. (P.)
34. Références ou autorités alléguées à l'ins-
truction. (P.)
35. L'acte par lequel le demandeur s'offrait
à prouver (probare intendit) un certain nombre
de conclusions s'appelait intendit. (P.)
36. A Vintendit le défenseur opposait ses
contredits.
37. La réplique était la réponse du deman-
deur aux contredits.
38. Réponse à la réplique.
39. Réponse du défendeur à la duplique.
40. Ce terme désignait les additions à Vin-
tendit, qu'on appelait escriptures principales.
41. L'acte par lequel une des deux parties
récusait les témoins de l'adversaire s'appelait
CHAPITRE XXXIX
289
griefz, salvations -, recollemens -, confrontations -, acarations -^
libelles -, apostoles, letres royaulx -, compulsoires ^\ declinatoires -'
TeTo^TZ ^°;r^^^^°"^ ^ ' -^°^^'^ ^^nvoyz^3, conclusions, fin^
de non procéder -, apoinctemens ^ S reliefz ^^ confessions ", exploictz ^«
55 et aultres telles dragées et espisseries d'une part et d'aultre comme
doit faire le bon juge, scelon qu'en a no. Spec. -, de ordinario, § «V et
/î^. rf^ o/jÇ. orn. jii., ^fi., et ^^ rescriptis présenta., $j
Ligne 51. A,E : gnefi manque — E : recohmens — \. 52. A • lettres -\ ,. F •
apoimtementi - E : confesions - 1. 55 E • a«/m A • ./, c^ ' ^ • ^^' '
E : d'autre - I. 56. A E • rfo/^/ E .L' a 7 * f '" ' ^ ' "^''''''' ~
.i • )o- ^, i:. . aoiot — h . ^^/ow — A, E : ce qu'en — E:ha not. — E • «V
./ manque - I, „. E : i„ H,. - E : ojfic. - E : ;W. L A : rescripti ; E : Lj^:
reprocJjes de témoins (reprohationes). Cf. Ré-
gnier, Sat. XIII, V. 37.
Moi-même, qui ne crois de léger aux mer-
veilles,
Qui reproche souvent mes yeux et mes
oreilles. (P.)
42. « Exornationes testium et commenda-
tiones. » Budé, Forensia. C'est l'acte par lequel
on détruisait les reproches de témoins. (P.)
43- Récolement de la liste des témoins.
44- Confrontation des témoins avec l'ac-
cusé.
45- Terme usité en Languedoc et dans les
provinces méridionales pour désigner la con-
frontation entre un accusé et ses coaccusés
Voir/?. XVI^ s.,l, 35. (P.)
46. Les libelles et apostoles étaient des
lettres demandées aux juges pour faire déférer
la cause à une autre juridiction. (P.)
47- Le demandeur pouvait solliciter des
lettres royaux soit pour décider du litige, ou pour
rabiller les fautes du procès. (P.)
48. Acte par lequel on contraignait un no-
taire ou un greffier soit à représenter des titres
ou actes, soit à en donner copie. Cf. 1 I ch
V, n. ss.(P.)
49. Par le décUmloire, on soulevait la ques-
LE TIERS LIVRE.
tion de l'incompétence de la juridiaion appe-
lée à juger du litige. (P.)
50. L'anticipatoire prévenait la partie ad-
verse en plaidant, ou en offrant ce que l'ont
pensait qu'elle plaiderait, ou offrirait. (P.)
5 1 . Acte par lequel on sollicitait le renvoi
devant une autre juridiction. (P.)
52. Devant une autre juridiction.
53- Devant les premiers juges dessaisis.
54. Nom générique, désignant toutes les
contestations accessoires ou incidents de la cause.
S S- Le mot signifie ici appointement d'ins-
truction, acte par lequel le juge invitait les
parties à articuler définitivement les faits du
litige dans un laps de temps qu'il fixait.
56. Le relief ou relèvement de sentence était
l'acte par lequel on en appelait d'un jugement
rendu par une juridiction à une autre juridic-
tion. (P.)
57. Les confessions étaient les aveux du dé-
fenseur. (P.)
58. Acte de notification ou d'exécution de
la sentence ; dernière pièce d'une procédure
civile. (P.)
59. Speculator. Surnom du canoniste Guil-
laume Durand, auteur d'un grand répertoire
de droit canonique, k Spéculum judiciale. Une
édition de cet ouvrage parut à Lyon en 1 5 3 1 ,
avec glose de Henri Ferrandat. (P.)
37
290 LE TIERS LIVRE
(c Je pose SUS le bout de table, en mon cabinet, tous les sacs du
défendeur, et luy livre chanse premièrement, comme vous aultres,
60 messieurs, et est not., l. Favorabiliores, ff. de reg. jiir., et in c. ciim sunt,
eod. lit. lih. vj, qui dict : Cum sunt par tium jura obscura, reo favendum
est potiîis quam actori ^°.
(C Cela faict, je pose les sacs du demandeur, comme vous aultres,
messieurs, sus l'aultre bout, visiim visu, car opposita, juxta se posita,
65 magis elucescunt ^\ ut not. in. l. j, § videamus, ff. de bis qui sunt sui vel
alie. jur., et in l. miinerum j. mixta, ff. de muner. et honor. ; pareillement
et quant et quand ^\ je luy livre chanse.
— Mais (demandoit Trinquamelle) mon am}', à quoy congnoissez
vous l'obscurité des droictz praetenduz par les parties playdoiantes ?
70 — Comme vous aultres, messieurs (respondit Bridoye), sçavoir est
quand il y a beaucoup de sacs d'une part et de aultre. Et lors je use
de mes petiz dez, comme vous aultres, messieurs, suyvant la loy :
Semper in stipulationibus,ff. de reg. jur., et la loy versale ^^ versifiée, q, *'*
eod. tit. Semper in obscuris quod minimum est sequimiir, canonizée ^> in c,
75 in obscuris, eod. tit. lib. vj . J'ay d'aultres gros dez bien beaulx et
Ligne 59. E : autres — 1. éo. E : jnris et in cap. — I. éi. E : ti. lih. sexto — 1. 62.
E : quem — 1. 63. E : autres — 1. 64. E : autre — 1. 6$. A, E : no — 1. GG. A :
Munerum^ mixta — E : hono — 1. 67. A, E : quand et quand — 1. 68. E : cognoisseï
— 1. G^. E : prétendu^ — E : plaidoyantes — 1. 70. E : autres — 1. 71. E : ha beaucop
— A : d' aultre ; E : d'autre — E : fuse — 1. 72. A : petiti — E : autres — 1. 74.
E : titu — 1. 75. E : /i. — E : d'autres groi
60. Axiome de droit, qui figure au chapitre 64. Que. C'est ici la conjonction latine signi-
des Regidae juris, dans le Sexte, recueil de fiant et. R. appelle cette loi versifiée, parce
Décrétales composé sur l'ordre de Boniface VIII qu'elle forme en effet un vers pentamètre :
et aiouté aux cinq livres de Décrétales de „_ - . , • - - . - n -j - -■ „ - ..
ti djuuic *UA v-ioLj Semper m I obscu|ns II quod mmi I mum est
Grégoire IX. sëquï|mùr. (P.)
61. Nouvel exemple de jeu de mots dans ^j^^ ,^ ^^ ^^^ ^^^^ j^^ ^^^^j^^ .^^.^^
l'argumentation de Bridoye : il prend à la lettre
cet axiome, comme il l'a fait pour l'expression 65. Adoptée par le droit canonique. Les
aïea judiciorum. Regulae juris figurent, en effet, dans le Sexte.
62. En même temps. Voir n. 60. On trouve parfois celle-ci sous la
63. Proprement : majuscule, en parlant formule In obscuris minimum est sequendum.
d'une lettre. Cf. 1. II, ch. xii, n. 71. Le sens de cette règle, c'est qu'entre deux
8o
CHAPITRE XXXIX 201
harmonieux, des quelz je use, comme vous aultres, messieurs, quand
la matière est plus liquide, c'est à dire quand moins 3^ a de sacs.
— Cela faict (demandoit Trinquamelle) comment sententiez vous,
mon amy ?
— Comme vous aultres, messieurs, respondit Bridoye. Pour celluy
je donne sentence du quel la chanse, livrée par le sort du dez, judi-
ciaire, tribunian^', prastorial, premier advient. Ainsi commendent nos
droictz, /. quipo, inpig.,1. poiior.leg. creditor., C. de consul., l, j,
et de reg. jur ., in vj : Qui prior est tempo re potior est jure ^^ »
Ligne 76. E : fuse — E : autres — 1. 77. E : ha — 1. 80. E : autres — E : celuy
— 1. 82. E: pretorial — E : commandent noi — 1. 83. E :pot. — A, E : /. creditor
1. 84. E : reguhs juris
hypothèses, lorsque le sens d'un texte juri- 66. Tribunien, ou tribunicien, par opposi-
dique est douteux, il faut toujours choisir tion à prastorial.
celle qui entraîne les conséquences les plus pe- 67. Pour s'assurer le bénéfice de cet axiome
tites. Cf. un exemple se rapportant aux usages juridique, les candidats à un bénéfice ecclésias-
de Poitiers dans Plattard, VAdol. de R. en Pot- tique s'empressaient de prendre date. Voir
ton, p. 148, n. 2. Plattard, 0/7. n/., p. 148, n. i.
Comment Bridoye expose les causes pourquoy il visitoit les procès qu'il
decidoit par le sort des de^.
Chapitre XL.
« Voyre mais (demandoit Trinquamele), mon amy, puis que par
5 sort et ject des dez vous faictez vos jugemens, pourquoy ne livrez
vous ceste chanse le jour et heure propre que les parties contro-
verses comparent ' par davant vous, sans aultre delay ? De quoy vous
servent les escriptures et aultres procédures contenues dedans les
sacs?
^° — Comme à vous aultres, messieurs (respondit Bridoye), elles me
servent de trois choses exquises, requises et autenticques.
(c Premièrement pour la forme, en omission de laquelle ce qu'on
a faict n'estre valable prouve tresbien Spec. % Ht. de instr. edi. et tit. de
rescrip. présent.; d'advantaige, vous sçavez trop mieulx que souvent en
^5 procédures judiciaires les formalitez destruisent les materialitez et
substances ; câi forma miitata mutatur substantia\ ff. ad exhib., l.
Ligne 3. A : ^5 ; E : XXXVIII — 1. 4. A, E : Trinquamelle — 1. 5. E : faictes voi
— 1. 7. E : devant — E : autre — 1. 8. E : ses escriptures et autres — 1. 10. E : autres
— 1. II. E : troys — 1. 13. E : vallahle — È : ti. — A, E : instru. — E : et ti. —
1. 14. E -.présent. D'adventaige — 1. 15. A : destruissent — 1. lé. E : exhiben
1. Comparaissent. Archaïsme. Julianus que cite Bridoye : « Forma est quas
2. Cette abréviation doit se lire : Speculator, dat esse rei et, commutata forma substantiali,
surnom du jurisconsulte Guillaume Durand, res non dicitur eadem, sed diversa ». C'est-à-
qui avait donné un grand traité de division dire que cet aphorisme de droit est fondé
méthodique du droit canonique, le Spéculum sur la doctrine scolastique, qui distingue la
judiciale. Voir chap. xxxix, n. 59. (P.) tnutatio accidentalis de la mutatio suhstantialis.
5. Cet axiome juridique revient fréquem- Dans cette dernière, la matière, sujet perma-
ment chez les jurisconsuhes du temps. Il est nent, change de nature, la fomie changeant,
ainsi commenté dans une glose de cette loi (P.)
CHAPITRE XL 293
Julianus ; ff. ad kg. falcid.,1. Si is qui quadringenta, et extra., de deci.,
c. ad audientiam, et de celehra. miss., c. in quadam.
« Secondement, comme à vous aultres, messieurs, me servent
20 d'exercice honneste et salutaire. Feu M. Othoman Vadare ^ grand
medicin, comme vous diriez, C. de comit . et archi., lih . xij \ m'a dict
maintes foys que faulte d'exercitation corporelle est cause unicque de
peu de santé et briefveté de vie de vous aultres, messieurs, et tous
officiers de justice; ce que tresbien avant luy estoit noté par Bart. in
25 /. y. C. desenten. qux pro eo quod\ Pourtant sont comme à vous
aultres, messieurs, à nous consécutivement, quia accessorium natu-
ram sequitur principalis, de reg. jur. lih. vi et l. cum principalis, et
l. nihil dolo.,ff. eod. titu. ; ff. de fidejusso., l. fidejussor, et extra, de
offi. de leg., c. j, concédez certains jeuz d'exercice honeste et
30 récréatif, ff. de al. lus. et aleat., l. soient \ et autent. ut omnes ohediant, in
princ, coll. vij, et ff. de prœscript. verh., l. si gratuitam, et L j. C. de
spect., lib. xj, et telle est l'opinion D. Thom^\ in secunda secundm, quœst.
clxviij, bien à propous alléguée per D. Alher. de Ros. \ lequel fuit magnu s
Ligne 17. E : Jul. — E : fal. — E : decis. — 1. 18. E : mis. — 1, 19. E : autres —
1. 20. A : honeste — E : Vadere — 1. 21. E : commit. — E : li. — 1. 23. E : autres —
1. 24. E : Bar. — 1. 25. E : sent. — 1. 26. E : autres — E : accessorum — 1. 27. E
sequiteur —E : li. — I. 28. E : ///. — E : fide jus. l.fidejus.ff. extra — 1. 30. E
authen. — 1. 31. E : prin. — A : praescrip. — I. 32. E : libr. xj — 1. 32-33. A
secunda secundx q. clxviij ; E : secunda ij. q. clxviij — 1. 33. E -.propos — E : D.
manque
4. Ce Vadare, peut-être un Allemand (Hot- alexltisu et aleatorîbus dit : « Soient enim qui-
mann Werder), est inconnu. On a proposé <^^^ cogère ad lusum... Senatusconsultum
diverses identifications. Aucune ne porte sur vetuit in pecuniam ludere, prsterquam siquis
un personnage qui fût défunt (feu) avant 1546. """'et hasta, vel pilo jaciendo, vel currenda,
(P.) saliendo, luctando vel pugnando, quod virtutis
5. De Comitihis et Archiatris Sancti Palatii causa fiât. » (P.)
est le titre xiii du livre XII du Code de Justi- 8. Saint Thomas d'Aquin, Sum. theol.. Il»,
nien. Les Archiatri étaient des médecins sti- II»e qu. 168, art. 2 : Utrum in ludis possit esse
pendiés soit par l'empereur, soit par les eu- aligna virtus. Voir une traduction de ce texte
riales des municipes. (P.) dansGilson,5fl/«; r/;oHW5 (Paris, I925),p. 350.
6. De sententiis qux pro eo quod interesl pro- (P.)
feruntur, est la première loi du Code. (P.) 9. Alberic de Rosata, canoniste de Ber-
7. R. continue de s'amuser à de spécieuses game (xive s.), déjà cité I. II, ch. vu, 1. 105.
allégations de textes. La loi Soient du titre De (P.).
294
LE TIERS LIVRE
practicus et docteur solennel, comme atteste Barbatia in prin. consih ;
35 la raison est exposée per gl. in proœmio ff., § tie autem tertii '° ;
Interpone luis interdum gaudia cnris ".
« De faict, un jour, en l'an 1489, ayant quelque affaire bursal '* en
la chambre de messieurs les Generaulx '' et y entrant par permission
pécuniaire '^ de l'huissier, comme vous aultres, messieurs, sçavez que
40 pecunix ohediiint omnia '^ et l'a dict Bald. inl. Singidaria, ff. si certum
pet., et Salie. '^ in l. recepticia, G. de constit. peciin., et Card. '^ in CJe. j,
de baptis., je les trouvay tous jouans à la mousche '* par exercice salubre,
avant le past ou après, il m'est indiffèrent, pourveu que hic no. que
le jeu de la mousche est honeste, salubre, antique et légal, a Musco
45 inventore, dequo C.,de petit.hœred.,l. sipostmotam '^, et Muscarii^°, idest
Ligne 55. E : prœinio — 1. 37. E : brusal — 1. 39, A, E : aultres, messieurs manque
— 1. 40. A, F : la dict — E : Bal. — 1. 41 , E : Sillic — A, E : receptitia — E : pec. —
1. 43. E : hic not. — I. 45. E : post mortem
10. Par ce texte du Digeste, il est prescrit
aux étudiants de troisième année (tertii anni
auiitores) de consacrer un jour de fête à la mé-
moire de Papinien : « et Istificentur et festum
diem, quem cum primum leges ejus accipie-
bant, celebrare solebant, peragant. » (P.)
11. Sentence de ce Dionysius Cato, qui
jouit d'une si grande vogue dans les écoles du
moyen âge. Cf. 1. I, ch. xiv, n. ii. Elle fi-
gure dans la glose du Proœmium Digestonim,
avec cette note : Catonis versus. (P.)
12. D'argent, proprement : débourse.
13. Ce nom était donné à certains magis-
trats de la cour des Aides, juridiction finan-
cière. (P.)
14. Obtenue par argent (pecunia). Peut-être
y a-t-illàun jeu de mots sur l'expression : per-
mission peculière, c'est-à-dire particulière. (P.)
15. Cette sentence de YEcclésiaste,X, 19, fi-
gure parmi les Adages d'Érasme, I, 3, 87.
Cf. R.E.R.,yi, 237 et IX, 433.
16. Salycctus, jurisconsulte dont on trouve
le nom dans maints ouvrages juridiques du
temps.
17. Quel est le jurisconsulte désigné par
cette abréviation ? C'était un canoniste, puisque
son commentaire portait sur les Décrétales :
m Clementinis, De Baptismale et ejus ejfectu.
Il s'agit apparemment de Jean Lemoyne. (P.)
18. La mouche est un jeu d'écoliers, où
« l'un deux, choisi au sort, fait la mouche, sur
qui tous les autres frappent comme s'ils le
voulaient chasser. » Trévoux. Cf. R.E.R., VI,
355-357-
19. Le Code, titre De petitione hereditatis,
loi Si post motam controversiam, purle d'un cer-
tain Museus ; peut-être quelques textes fautifs
portaient-ils Museus; à moins que R. n'ait dé-
formé ce nom de Museus pour le faire entrer
dans son argumentation facétieuse. (P.)
20. Il est question, en effet, éièMuscarii au
titre LXIV du Code : De excusationibus artifi-
cuiii. Mais ce mot y désigne les parfumeurs,
« qui faciunt illud opus quod dicitur muscuvi ».
CHAPITRE XL 295
ceulx qui jouent à la mousche, sont excusables de droict, /. ;', C, de
excus. art if., lib. x.
« Et pour lors estoit de mousche M. Tielman Picquet ^', il m'en
soubvient, et rioyt de ce que messieurs de la dicte chambre guastoient
50 tous leurs bonnetz à force de luy dauber ses espaules ; les disoit ce
nonobstant n'estre de ce deguast de bonnetz excusables au retour
du Palais envers leurs femmes, par c. j, extra., de prœsump., et ihi gl.
Or, resohitorie loquendo, je diroys, comme vous aultres, messieurs,
qu'il n'est exercice tel, ne plus aromatisant en ce monde palatin, que
55 vuider sacs, feueilleter papiers, quotter cayers, emplir paniers,
et visiter procès, ex Bart. et Jo. de Pra. ", in l. falsa de condit. et démon, ff.
« Tiercement, comme vous aultres, messieurs, je consydere que le
temps meurist toutes choses ; par temps toutes choses viennent en
évidence ; le temps est père de Vérité ^\ gl. in l. j, C. de servit., Jutent.,
éo de restit. et ea quœpa., et Spec. tit. de requis, cous. C'est pourquoy, comme
vous aultres, messieurs, je sursoye, délaye et diffère le jugement
affin que le procès, bien ventilé, grabelé et debatu, vieigne par succes-
sion de temps à sa maturité, et le sort par après advenent soit
plus doulcettement porté des parties condemnées, comme no. glo.ff.de
65 excu. tut., l. Tria onera ^^ :
Portatiir leviter, qiiod portât quisgue libenter.
Ligne 47. E : excussartif. lihr. — 1. 49. E : souvient — E : gasioient — 1. 51. E :
degast — E : e\cusables — 1. 52. E :/. manque — A •.prxsumpt — E : ihi glo. — 1. 53.
E : dirois — A, E : comme vous aultres, messieurs manque — 1. 55. E : vuyder — E : fueil-
leter — E : remplir — 1. 56. E : Joan. — E : condi. et demonsi. — 1. 57. E : autres —
E : considère — 1. 58. E : meurit — 1. 59. E : Glo. — 1. éo. E : restit. ea que — E :
requisi. cos. — 1. 61. E : autres — E : surceoye — 1. 62. E : vienne — I. 63. A, E :
advenant — 1. 64. E : doulcement — ^ '• gl- — 1. 65. A, E : excus. — 1. 66. E : Por-
tateur
21. Les Picquet étaient une famille de Mont- 23. Sentence d'un vieux poète, rapportée
pellier ; Honoré Picquet, docteur régent de la par Aulu-Gelle, XII, 11, 7 : « Veritatem Tem-
faculté de médecine de cette ville, obtint de poris filiam esse, » et cataloguée par Erasme
Charles VIII pour l'École, en mai 1496, une dans ses Adages, II, 4, 7. (P.)
dotation, confirmée par Louis XII le 29 août 24. Une glose de la loi Tria Onera du titre
1498. (D.) De excusationihus tutelanim (Digeste) dit, en
22. Joannes de Prato, jurisconsulte floren- effet : « Onera, id est, très onerosas tutelae et
tin (xve s.). non aflfectatse . . . Si enim essent affectatae,, non
296 LE TIERS LIVRE
(c Le jugeant crud, verd et au commencement, dangier seroit de
l'inconvénient que disent les medicins advenir quand on perse un
aposteme ^'avant qu'il soit meur, quand on purge du corps humain
70 quelque humeur nuysant avant sa concoction^^ ; car, comme est
escript in Autent., Hœc constit. in inno. const., prin., et le répète gl. in.
c. Cœterum, extra., de jura, calum. : Qiiod medicamenta morbis exhibent,
hoc jura negotiis. Nature d'adventaige nous instruict cuillir et manger
les fruictz quand ilz sont meurs, instit .,de re. di., § is ad quem, et ff. de
75 acti. empt., l. JuUanus; marier les filles quand elles sont meures, Jf.
de donat. int. vir. et uxo., l. Cum hic status, § si quia sponsa, et ij q.,
j c, Sicut dict gl. :
Jatn matura thorisplenis adoleverat annis^i
Virginitas,
80 rien ne faire qu'en toute maturité xxiij q. ij § ult. & xxxiij d. c. uît.
Ligne 69. A : de corps — 1. 70. A, E : nuisant — 1. 7 1 . A, E : constit. inno — E : consti.
prin. — 1. 73. E : davanîaige — E : cueillir — 1. 75. E : act. — E : emp. — \. 76.
E : dona. inter — 1. 76-79. A, E : ^/ 27 q Virginitas manque — I. 80. A, E : xxxijd.c.
infèrent onus ; quia portatur leviter quod por- turgeant, » dit Hippocrate,^/)/;., Sect. 1, 22. (D.)
tat quisque libenter. » 27. Vers calqué sur un vers de YÈnéide,
25. Abcès. (D.) 1- VII, 53 :
26. « Concocta medicamentis aggredi oportet Jam matura viro, jam plenis nubUis annis.
et tnovere non cruda, neque in principiis, si non (P.)
Comment Bridoye narre ïhisioire de l'apomcteiir des procès.
Chapitre XLI.
« Il me souvient à ce propous (dist Bridoye continuant) que, on
temps que j'estudiois à Poictiers en droict ', soubs Brocadiiim juris %
5 estoit à Semerve ^ un nommé Perrin Dendin '^, homme honorable, bon
laboureur, bien chantant au letrain \ homme de crédit et aagé autant
que le plus de vous aultres, messieurs, lequel disoit auoir veu le
grand bon homme Concile de Latran ^, avecques son gros chappeau
rouge ; ensemble la bonne dame Pragmaticque Sanction, sa femme,
10 avecques son large tissu de satin pers et ses grosses patenostres ' de
gayet ^
a Cestuy homme de bien apoinctoit' plus de procès qu'il n'en estoit
vuidé en tout le palais de Poictiers '°, en l'auditoire de Monsmoril-
Ligne i. E : appoincteur — A, E : de procès — 1. 2. A : ^^ ; E : xxxix — 1. 3. A :
souhvient — E : propos — E : qumi - \. 4. E : estudioys — 1. 7. E : autres — I. 8. E :
avec — 1. 10. E : avec — 1. 1 1. E : layet — 1. 12. E : appoiiicfoit — 1. 1 3. E : vuydé
1. L'Université de Poitiers, fondée en 143 1, et fut abolie par le Concordat de 15 16. Cette
était surtout fameuse par sa faculté de droit. plaisanterie, dans laquelle le Pirée est pris
Elle venait immédiatement après l'Université pour un homme, semble avoir eu cours au
de Paris, d'après le géographe Mercator, vers temps de R. Elle se retrouve dans les Comités
le milieu du xvie s. (P.) et Joyeux devis, nouvelle LXVI : « vous parlez
2. On donnait aux axiomes juridiques le du Concile de Latran. Je l'ai assez vu de fois ;
nom de brocards : R. fait de ce mot latinisé le il avoit un grand chapeau rouge. . . » (P.)
nom d'un professeur de droit. (P.) 7. Chapelet. Cf. 1. II, ch. xxi, n. 25.
3. Aujourd'hui Smarve, comm., cant. de 8. Jayet, jais, nommé ailleurs gagates. (y.
Villedieu-du-Clain, arr. de Poitiers. Cf. ci-dessus, ch. xxv, n. 75.) Gi7Vg/ est la forme
R.E.R., II, 250. qui se rencontre dans les lapidaires du xii^ s,
4. Ce mot signifie nigaud, de contenance (D.)
niaise. Cf. 1. I, ch. xxv, n. 34. 9. Arrangeait par des transactions. Cf. R.
5. Lutrin. XVI^s., I, 37. (P.)
6. Le concile de Latran se tint de 15 12 à 10. La justice à Poitiers se rendait alors,
1517; la Pragmatique Sanction datait de 1439 comme aujourd'hui, dans l'ancien palais des
LE TIERS LIVRE. 3 8
298
LE TIERS LIVRE
Ion ", en la halle de Parthenay le Vieulx '\ ce que le faisoit vénérable en
15 tout le voisinage. De Chauvigny'^Noûaillé'^ Croutelles'^ Aisgne'S
Legugé '", La Moite '^ Lusignan '', Vivonne '°, Mezeaulx '', Estables ''
et lieux confins, tous les debatz, procès et differens estoient par son
devis vuidez, comme par juge souverain, quoy que juge ne feust,
mais homme de bien, Arg, in 1. sed si imius, ff. de jureju., et de verb.
20 oblig., l. continuiis. Il n'estoit tué pourceau en tout le voisinage dont
il n'eust de la bastille ^' et des boudins, et estoit presque tous les
jours de banquet, de festin, de nopces, de commeraige, de relevailles
et en la taverne, pour faire quelque apoinctement entendez ; car
jamais n'apoinctoit les parties qu'il ne les feist boyre ensemble, par
25 symbole de reconciliation, d'accord perfaict et de nouvelle joye, ut no.
per doct., ff. de péri, et comm. rei vend. 1. j. *'^.
Ligne 14. E : Parienay — 15. E : voysiiiage — E : Crotelles — 1. 18. E : vuydei —
E : fust — 1. 19. A, E : jurejur. — E : ver. oh. — 1. 20. E : voysinage dond — I. 23.
E : appoindemeni — 1. 24. E : appoinctoit — E : boire — 1. 25. A, E : parjaict — 1. 26.
E : par Doct. — E : con. rei ven.
comtes de Poitou, qui est remarquable par sa
grande salle, de la fin du xii^ s., et son donjon,
duxive. Cf. /?.£.i?.,II, 243.
11. Chef-1. d'arr. (Vienne). L'auditoire ou
palais de justice de Montmorillon devait être
chargé de procès, car il était le siège d'une an-
cienne juridiction transformée en sénéchaus-
sée par François I^r, en 1545, avec un ressort
très étendu (179 paroisses, à la fin de l'ancien
régime). R.E.R., II, 230.
12. Village et ancien prieuré, comm. de
Parthenay (Deux-Sèvres). La charte de fonda-
tion du monastère dotait le bourg d'une foire
annuelle franche de tous droits. Le marché
entraîna la construction d'une salle qui servait
aussi d'auditoire de justice. R.E.R., II, 253.
13. Cant., arr. de Montmorillon.
14. Comm., cant. de Villedieu-du-Clain
(Vienne).
15. Comm., cant. sud de Poitiers.
16. Aujourd'hui Esgne, château et hameau,
comm. d'Iteuil (\^ienne).
17. Ligugé, comm., cant. sud de Poitiers.
R. avait résidé dans le prieuré de Saint-Martin
dont Geoffi-oy d'Estissac était abbé. Cf. Chro-
nologie t. L P- cxxx, et Plattard, L'Adoles-
cence de R. en Poitou, ch. m, Rabelais à Ligugé.
18. Château et ferme, comm. de Ligugé-
R.E.R., II, 230.
19. Cant., arr. de Poitiers. Cf. 1. Il, ch. v,
n. 16.
20. Cant., arr. de Poitiers.
21. Hameau, comm. de Ligugé. Mezeaulx
possédait un prieuré-cure, qui dépendait de
l'abbaye de Fontaine-le-Comte dont Ant.
Ardillon était abbé. Cf. 1. II, ch. v, n. 15 et
R.E.R., II, 227.
22. Un hameau porte ce nom, comm. de
Charay et de Blaslay (Vienne). Il est à plus de
dix lieues de Smarve. Est-ce cette localité que
R. a visée dans cette énumération des lieux
« confins » du village de Perrin Dendin ? (P.)
23. Tranches de porc rôties. Cf. 1. II,
ch. XXXI, n. 18.
24. Ni dans la loi alléguée. De periculo et
commodo rei vendit^, ni dans ses gloses, il
CHAPITRE XLI
299
«Il eut un filz, nommé Tenot '^ Dendin, grand hardeau^^ etgualant
homme, ainsi m'aist Dieu ^\ lequel semblablement voulut s'entremettre
d'appoincter les plaidoians, comme vous sçavez que
30 Sxpe solet similis filius esse patri,
Et sequitur leviter fi lia matris iter ^^,
ut ait gl., vj. q., j c. : Si quis ; g. de cons., d. v, c. j fi. ; et est no. per
doct., C. de impii. et aliis suhst., l. ult. et l. légitimée, ff. de stat. hom.,gl. in l.
quod si nolit,ff. deedil. éd., l. quis, C. ad le. Jul. niajest. Excipio filios a
35 moniali susceptos ex monacho ^^, per gl. in c. Impudicas, xxvii q. j. Et se
nommoit, en ses tiltres, l'apoincteur des procès.
« En cestuy négoce tant estoit actif et vigilant, câïvigtlanttbiisjura subve-
niunt,ex.l.pupillus,ff.quœ infraud.cred.,eiihid. l. non enim, et instit. inproœ-
mio '°, que incontinent qu'il sentoit, utff. si quad. pau.fec, l. Agaso, gl. in
40 verho olfecit i. nasum ad culum posuit '', et entendoit par pays estre
meu procès ou débat, il se ingeroit d'apoincter les parties.
Ligne 27. E : heut — E: et manque — A, E : galant — 1. 28. E : m'ayd' — 1. 29. A :
apoinder — E : plaidoyans — E ; qiiae — 1. 31, E : seqiutur — 1. 12.^ : gl. de cotise, dt.
— A,E: c.Ji. — E : not. — 1. 33. A. E : impub. — A : substit. — E : ho. — 1. 34.
E : edil. edict. — A, E : juisquis — A : leg. Jul. ; E : /. Jul. — A, E : Excip. — 1. 36.
E : appoindeur — A, E -.de procès — I. 37. E : estoit tant — 1. 38. E : papHlius —
E : cre. — E : prœmio — 1. 39. E : fe — 1. 40. A, E : verh : — E : s'entendoit —
1. 41. E : s' ingeroit d'appoincter les parties
n'est question de réconciliation des parties au- dans son De leg. conn., alléguant à l'appui les
tour du piot. Mais l'exemple du vin vendu est textes juridiques énumérés par R. (P.)
celui qu'examine le législateur. « Si vinum ven- 29. « J'excepte les fils nés d'un moine et
ditum acuerit, vel quid aliud vitii susiinuerit, d'une nonnain. » Cette exception, formulée en
emptoris erit damnum. . . » Peut-être quelque latin, est-elle un brocard ou une facétie de
glossateur facétieux proposait-il de réconcilier juriste? (P.)
acheteur et vendeur en leur faisant boire le vin 30. Il est dit, dans la loi Piipillus au titre
en litige ? (P.) qux in fraiidern creditorum fada sunt ut resti-
25. Diminutif d'Etienne. tuantur : « jus civile vigilantibusscriptum est» ;
26. Gars. Mot usuel alors en Anjou, Maine, et la glose ajoute : « Vigilantibus jura subve-
Poitou. Le féminin, hardeîte, fille de ferme, a niunt... pigris et negligentibus jura non subve-
survécu. (Sainéan, t. II, p. 139.) niant facit textus in 1. Non enim negligenti-
27. Ainsi m'aide Dieu ! bus. » (P.)
28. Dicton fréquemment cité au moyen âge : 31. Voici le texte de la loi, qui adonné
« nostris^omnibusobvius », dit Tiraqueau, lieu à une glose si curieuse : Digeste, titre : Si
300 LE TIERS LIVRE
c( Il est escript : Qui non lahorat non manige ducat '\ et le dict gJ. §. de
dam. infect., I. quainvis, et cnrrere plus que le pas ''
vetulam compelliî egestas '-^ ;
45 S^-->ff- delib. agnos.,l. Si quis pro qua facit ; 1. si plures, C. de cond.
incer. Mais en tel affaire il feut tant malheureux que jamais n'apoincta
différent quelconques, tant petit feust il que sçauriez dire ; en lieu
de les apoincter, il les irritoit et aigrissoit d'adventaige. Vous sçavez,
messieurs, que
50
Senno datur cunctis, animi sapientia paucis,
gl. ff. de alie. ju. mu. caus. fa., l. ij '\ et disoient les taverniers de
Semarve que soubs luy, en un an, ilz n'avoient tant vendu de vin
d'apoinctation (ainsi nommoient ilz le bon vin de Legugé '^) comme
Ligne 42. E:g.ff. — 1. 43. A : quanvis — 1. 45. A : agnosc — 1. 46. E, condi. incert.
— E : fut — E : appoinda — 1. 47. A : queconques — E :fusi — 1. 48. E : appoinder —
E : agressait d'aventaige — 1, 5 1 . E : jur. — E : eau — 1. 5 3. E : d'appoinetation
quadrupes pauperiem fecisse dicatur, loi Agaso : 33. Plus vite que l'allure du pas. Cf. Grin-
« Agaso [un muletier] cum in tabernamequum gore, Fie Mgr S. Loys, t. II, p. 124 :
Fuyr (auh plus tost que le pas.
deduceret, mulam equus olfecit. Mula calcem
rejecit et crus Agasoni fregit. Consulebatur,
possetne cum domino mute agi quod ea pau- 34- On trouve ce dicton sous différentes
perlera fecisset. Respondi, posse. » Et la glose ^°^"^^^ ■ Besoing fait vieille trotter.
interprète olfecit : id est nasum ad culum po- Saepe necesse gravera currere cogit anum.
suit (P ~)
' ^ ''' . Defectus panum currere cogit anum.
32. Cette sentence de l'Ecriture : « quo-
niam si quis non vult operari, nec mafiducet » K.h.K., vil, 372.
(Saint Paul aux Thessaloniciens,II, 3, 10) était 35- La glose de la loi 2 du titre De aliena-
devenue proverbiale. On la trouve dans la tionejudicii mutandi causa fada, qu'allègue Bri-
Moralité des Enfans de maintenant : ^oye, cite au complet le distique de Caton :
L'Escriture ainsi le met : Montra verbosos noli contendere verbis,
Qui non lahorat nofi manducet. Sermo datur, etc. (P.)
Mourir de faim doibt endurer 56. Le cru de Ligugé était jadis très coté.
Qui pour vivre ne veult ouvrer. Voir Raveau, Vie économique en Poitou au XVI' s.
Bridoye déforme manducet en manige ducat, dans Mémoires de la Société des Antiquaires de
par analogie avec manger. (P.) /'Om«5/ (1916-17), p. 258. (P.)
CHAPITRE XLI 3OI
ilz faisoient soubz son père en demie heure. Advint qu'il s'en
55 plaignit à son père et referoit les causes de ce meshaing " en la perver-
sité des hommes de son temps, franchement luy objectant que, si on
temps jadis le monde eust esté ainsi pervers, playdoiart, detravé '^ et
inapoinctable, il son père n'eust acquis l'honneur et tiltre d'apoincteur
tant irréfragable comme il avoit. En quoy faisoit Tenot contre droict,
60 par lequel est es enfans défendu reprocher leurs propres pères, per
gl. et Bar., l. iij, § Si quis,ff. de condi. oh catis., et autent., de nup., § Sed
quod sancitum, coll. iiij.
« Il fault(respondit Perrin) faire aultrement, Dendin, mon filz. Or,
Quand oportet vient en place,
65 II convient qu'ainsi se face '',
gl. C. de appelL, l. eos etiam. Ce n'est là que gist le lièvre ^°. Tu
n'apoincte jamais les differens. Pour quoy ? Tu les prens dès le com-
mencement, estans encores verds et cruds. Je les apoincte tous
Pourquoy? Je les prens sur leur lin, bien meurs et digérez ; ainsi dist.
70 gl. :
Dulcior est fructus post multa pericula dtictus,
l. non moriturus^ C. de contrah. et comit. stip.
Ligne 54. E : faisoyent — 1. 55. E : plelgnit — 1. 56. E : ûm — 1. 57. E : plai-
doyard — 1. 58. E : inappoinctable — E : appoincteur — 1. 59. A,E: le droict— l. 61. E :
Bartol. — A : nupt. — 1. 62. E : sencitum — 1. 63. F : Il fault faire aultre manque —
E : autrement — 1. 66. E : appel. — 1. 6j. A : apoinctes ; E : appoinctes — 1. 68. F :
commencemens — E : appoincte — 1. 69. A, E : sus — 1. 72. E : contrahen. et commit.
37. Chagrin. Il est besoing qu'on le face.
38. Désordonné. Cf. t. IV, p. 146, n. 15. Quand o/7or/«/ vient en place,
39. Ce dicton se rencontre sous les formes II n'est rien qui ne se face,
suivantes, qui en précisent le sens : Cf. R. XVI^s., VII, m. (P.)
Cum oportet in médium adducitur, 40. Traduction du dicton latin : Hic jacet
Nihil est quin oporteat. lepus; c'est là qu'est la difficulté. Cf. 1. I,
Quand oportet vient en place, ch. xix, 1. 21 . (P.)
302 LE TIERS LIVRE
c( Ne sçaiz tu qu'on dict, en proverbe commun, heureux estre le
medicin qui est appelle sus la declination de la maladie ? La maladie
75 desoy criticquoit et tendoit à fin, encores que le medicin n'y survint.
Mes plaidoieurs semblablement de soy mesmes declinoient on
dernier but de playdoirie, car leurs bourses estoient vuides ; de soy
cessoient poursuyvre et solliciter ; plus d'aubert ^' n'estoit en fouil-
louse pour solliciter et poursuyvre :
80 Déficiente pecu, déficit omm, nia *^.
« Manquoit seulement quelqu'un qui feust comme paranymphe *' et
médiateur, qui premier parlast d'apoinctement, pour soy saulver
l'une et l'aultre partie de ceste pernicieuse honte qu'on eust dict :
« Cestuy cy premier s'est rendu ; il a premier parlé d'apoincte-
85 ment ; il a esté las le premier ; il n'avoit le meilleur droict ; il
sentoit que le bast le blessoit. » Là, Dendin, je me trouve à propous,
comme lard en poys ** ; c'est mon heur, c'est mon guaing, c'est ma bonne
fortune. Et te diz, Dendin mon filz jolly, que par ceste méthode
je pourrois paix mettre, ou trêves pour le moins, entre le grand
90 Roy *' et les Vénitiens, entre l'Empereur et les Suisses, entre les Anglois
et Escossois, entre le Pape ^^ et les Ferrarois. Iray je plus loing? Ce
Ligne 73. E : scays — 1. 76. E : plaidoyeiirs — E : déclinent au — 1. 77. E : plaidoyrie
— E : vtiydes — 1. 78. E : soliciter — E : fouilleuse — 1. 81. E : fust — 1. 82. E :
appoinctement — E : saulve — I. 83. E : autre — E : qu'on manque — 1. 84. 'E : ha — E :
appoinctement ^ 1. 85. E : ha — 1. 86. E : propos — 1. 87. E : gaing — I. 88. E : je te
dy — E : joly — 1. 89. A : mètre — 1. 90. E : Suysses — E : Angloys — I. 91. E :
Escossoys — E : Ferraroys
41. Argent. Terme de l'argot des gueux, 44. Ancien dicton. Cf. Patlietin,\. 738:
comme le suivant : fouiltouse, qui signifiait Oncq lart es pois ne cheut si bien.
bourse, (Sainéan, t. II, p. 395.) 45. Il s'agit évidemment ici du roi Louis XII,
42. Déformation du dicton : Déficiente dont on connaît les démêlés avec les Vénitiens,
pecunia, déficit omne. (P.) entre 1508 et 1513.
43. Néologisme, du grec napavjaço;, mot 46. R. rapporte plusieurs épisodes de ce
qui désigne le garçon d'honneur du marié. Pa- diff"érend du pape et du duc de Ferrare dans
ranymphc SQ disait aussi du parrain qui, dans les lettres qu'il envoya d'Italie en 1555-36 à
l'ancienne Faculté de médecine, escortait le Geoffroy d'Estissac. Cf. éd. Bourrilly, p. 46
candidat à la licence. (P.) et 73. (P.)
CHAPITRE XLI 3O3
m'aist Dieu, entre le Turc et le Sophy^', entre les Tartres et les Mosco-
vites '^^
« Entends bien : je les prendrois sus l'instant que et les uns et les
95 aultres seroient las de guerroier, qu'ilz auroient vuidé leurs coffres,
expulsé les bourses de leurs subjectz, vendu leur domaine, hypothéqué
leurs terres, consumé leurs vivres et munitions. Là, de par Dieu ou
de par sa mère, force forcée leurs est respirei et leurs felonnies
modérer. C'est la doctrine, in gl. xxxvii. d. c. si quando :
100 Odero si potero ; si non, invitus amabo '*'. »
Ligne 92. E : Tartares — 1. 94. E : et manque — 1. 95. E : autres — E : guer-
royer— E : vuydé — 1. 96. E : espuisè — A, E : dommaine — 1. 97. E : consommé — E :
monitîons — 1. 98. E : leur — 1. 99. E : glo. — "E: d. manque
47. Les mêmes lettres d'Italie relatent, construit sur la Volga la forteresse de Vasili-
p, 43, une furieuse bataille entre le sophy de gorod pour tenir les Tatares en échec. Le pro-
Perse, Thaamas 1er, et les Turcs « la plus grande logue du Quart Livre fait allusion à de nou-
tuerie qui fut faite depuis quatre cens ans en velles guerres survenues entre ces deux peuples
ça », et la revanche du Turc, p. 61. (P.) aux environs de l'année 1550. (P.)
48, En 1525, le grand prince Vassili avait 49. Ovide, Amours, III, xx, v. 35,
Comment naissent les procès, et comment iJi viennent à perfection.
Chapitre XLII.
« C'est pourquoy (dist Bridoye continuant), comme vous aultres,
messieurs, je temporize, attendant la maturité du procès et sa perfec-
5 tion en tous membres, ce sont escriptures et sacs '. ^rg. in l. si
major., C. commu. divi. et de cons., d. j, c. Solennitates, et ihi gl..
« Un procès, à sa naissance première, me semble, comme à vous
aultres, messieurs, informe et imperfaict. Comme un ours naissant
n'a pieds ne mains, peau, poil, ne teste ; ce n'est qu'une pièce de
10 chair rude et informe ; l'ourse, à force de leicher, la mect en perfec-
tion des membres ', ut no. doct.,fi. ad kg. Aqiiil., l. ii, in fi..
c( Ainsi voy je, comme vous aultres, messieurs, naistre les procès,
à leurs commencemens, informes et sans membres. Hz n'ont qu'une
pièce ou deux ; c'est pour lors une laide beste. Mais, lors qu'ilz sont
15 bien entassez, enchâssez' et ensachez, on les peut vrayement dire
membruz et formez "^ ; car forma dat esse rei, J. Si is qui, ff. ad. îeg. FaJci.
Ligne 2. A : 40 ; E : XL. — 1, 3. E : autres — 1. 4. E : temporise — A : attendent
— E : la nativité du procès — 1. 4-5. E : parfection — 1. 6. E : cons. di. — 1. 8. E :
autres E : imperjait — 1. 10. E : parfection — 1. 11. E : net. — E : /, Aquil. — 1. 12.
E : autres — 1. 13. E : commencement — 1. 14. E : layde — 1. lé. E : /. Falc.
1 . Les dossiers étaient alors enfermés dans mater lambendo in membra componit. »
des sacs de toile. Cf. la R. XVh s. IX, 290, R. E. R., IV, 358. Cf. Aristote, Hist. des ani-
où A. Lefranc a reproduit un tableau du maux, VI, 27, Pline, Hist. Nat., VIII, 36
xvie s., représentant le cabinet d'un homme 54. (P.)
de loi : la table et les rayons sont encombrés 3. Lapsus, pour ensachés.
de ces sacs, tous munis d'étiquettes. (P.) 4. La comparaison devait être usuelle dans
2. Cette légende est très ancienne. Servius le langage du Palais. Cf. Budé, Forensia,
commentant l'épithète jn/ormw (monstrueux) p. 212 : « Ossa et tiervi causz, ea pars est
que Virgile applique aux ours, Géorgiquês, III, instrumenti qua; auctoritates, literasque car-
247, dit : « qui tempore quo nascuntur forma dinales vel testimonia complectitur. Qu« si
carent : dicitur enim quaedam caro nasci, quam pars intercidat, causa jam delumbata est. »(P.).
CHAPITRE XLII
305
in c. cum dilecta, extra., de rescrip. ; Barbatia\ consil. 12., lib. 2, et
davant luy BaJd. in c. uîti. extra de cousue., et l. Julianus, ff. ad exib.,
et /. Qua^situm, ff. de lega. iii. La manière est telle que dict gî., p. q.
20 7. c. Paidus :
Débile principium melior fortuna sequetur.
« Comme vous aultres, messieurs, semblablement les sergens,
huissiers, appariteurs, chiquaneurs, procureurs, commissaires, advocatz,
enquesteurs, tabellions ^ notaires, grephiers, et juges pedanées \ de
25 quibus tit. est lib. iij Cod., sugsants bien fort et continuellement les
bourses des parties, engendrent à leurs procès, teste, pieds, gryphes,
bec, dents, mains, venes, artères, nerfz, muscles, humeurs. Ce sont
les sacs ; gl. de cons.. d. iiij. c. accepisti.
Qiialis vestis eri't, talia corda gerit.
30 a Hic no. ^ qu'en ceste qualité plus heureux sont les plaidoyans que
les ministres de Justice ; car beatius est dare quant accipere ^ ff. comm., l.
iij. et extra, de célébra, miss., c. cum Marthe, et 24 q., j. c. Odi gl.
Ligne 17. E : extra, manque — E : Barba, consi. XII — A : //. 2 ; E : lib. ij — 1. 18.
E : devant — E : Bal. — E : ult. — A, E : consuet. — A, E : exhib. — 1. 19. E : kg. —
E : gl., pen. — 1. 22. E : autres — 1. 23. E : huyssiers — 1. 25. A : titu. — A :
sugsans; E : C. sucçans — 1. 26. Eipiedi — A, E : griphes — 1. 27. E : dent\ — 1. 30.
E : not. — 1. 32. E : celé. mis. — h., 'E : et 24 q... Odi gl. manque
5. Barbatias est un jurisconsulte du xve s.,
(cf. ch. XXXVII, n. 15), ainsi que Petrus Baldus
de Ubaldis, jurisconsulte du xive s. Cf. 1. II,
ch. X, n. 51. (P.).
6. Ancien nom des notaires.
7. Juges des juridictions inférieures (prévôts,
châtelains, bailes, viguiers). Judices pedarii, dit
Budé, Forensia, p. 125, et Et. Pasquier, Juges
guestrei et pedanées {Recherches..., II, 4). On les
appelait ainsi vraisemblablement parce qu'ils
se rendaient à pied aux audiences. (P.)
LE TIERS LIVRE.
8. Hic nota, notez là que... Ces digres-
sions érudites étaient un trait de l'éloquence
du Palais. Gringore s'en moquait déjà : « Velà
un nota non pareil. » Picot, Recueil de Soties,
II, 143- (P.)
9. Sentence empruntée aux Actes des
Apôtres, XX, 35 : « Omnia ostendi vobis,
quoniam sic laborantes oportet suscipere,
infirmes ac meminisse verbi Domini Jesu,
quoniam ipse dixit : Beatius est magis dare
quam accipere. » (P.)
39
306 LE TIERS LIVRE
Affectum dantis pensât censura tonantis '°.
c( Ainsi rendent le procès perfaict, gualant et bien formé, comme
3 5 dict gl. can. :
Accipe, sume, cape snnt verba placentia Papx ",
ce que plus apertement a dict Alher. de Ros. "% in verh. Roma :
Roma mamis rodit ; qiias rodere non valet, odil ;
Dantes custodit ; non dantes spernit et odit.
40 « Raison pourquoy?
Ad prsesens ova crus pidlis sunt meliora '',
lit est gîo., in l. Qiim hi, ff. de transac. L'inconvénient du contraire
est mis in gl. c. de allii., L F. :
Cum lahor in damno est, crescit mortalis egestas '•^.
45 « La vraye etymologie de « procès » est en ce qu'il doibt avoir en
ses prochatz '^ pron sacs, et en avons brocards deificques :
Litigando jura crescunt ;
Litigando jus acquiritur ;
Ligne 33. A, E : manque — 1. 34. E : parfaict — A, E : galant — 1. 35. A, E :
gl. canonica — 1. 37. E : appertement ha — 1. 41. E : presens — 1. 42. E : o-/. — E :
cum — 1. 43. A, E : /. fina — 1. 44. E : estas — 1, 45. E : en ces
10. La censure de celui qui tonne l'équivalent du proverbe : Un tiens vaut mieux
que deux tu l'auras. (P.)-
Pèse la disposition de celui qui donne. 14. c'est le second vers d'un distique de
(Burgaud des Marets.) Caton :
11. Ce brocard, comme le suivant, appar- Conserva potius quae sunt jam parta labore ;
tenait sans doute au fonds de facéties tradi- ^um labor m damno est, etc. (P.)
tionnelles chez les étudiants en droit cano- 15. Fourchas, vieux mot signifiant propre-
nique. (P.) ment : sollicitation, recherche. R. le déforme
12. Alberic de Rosata. Cf. ch. xl, n. 9. en prochati pour le rapprocher de procès et
13. Ce dicton : Les œufs d'aujourd'hui obtenir plus facilement le calembour prou
valent mieux que les poulets de demain, est sacs [beaucoup de sacs]. (P.).
CHAPITRE XLII
307
c( Item gl in c. illud, ext. de pr^sumpt., et C. de proh., l. instrumenta,
50 /. Non epistolis, J. Non midis,
Et, cum non prosiint singula, multa juvanl '^.
— Voyre mais (demandoit Trinquamelle), mon amy, comment
procédez vous en action criminelle, la partie coulpable ipnnse flagrante
crimine '" ?
55 — Comme vous aultres, messieurs (respondit Bridoye) ; je laisse et
commende au demandeur dormir bien fort pour l'entrée du procès,
puys davant moy convenir, me apportant bonne etjuridicque attesta-
tion de son dormir, scelon la gl., 32 ^. vij c. Si quis cum,
quandoque bonus dor mitât Homerus^^.
60 (( Cestuy acte engendre quelque aultre membre ; de cestuy là naist
un aultre, comme maille à maille est ûiict le aubergeon "^. En fin je
trouve le procès bien par informations formé et perfaict en ses
membres. Adoncques je retourne à mes dez, et n'est par moy telle
interpollation sans raison faicte et expérience notable ^°.
Ligne 49. E : extra — E : presump. — 1. 52. E : Voire — 1. 55. E : autres — 1. 56. E :
commande au commandeur — 1. 57. E : puis devant — E : m'apporiant — 1. 58-59. A, E :
scelon la gl.... Homerus manque — 1. 60. E : autre — 1. éi . E : autre — E : Vauhergeon
— 1. 62. E iparfaict — 1. 63. E : Adonc
16. Wtrs ÔLOviàç, Remédia Amoris,/\26,<]ut saire : il suffit d'ailleurs d'un seul acte écrit
Budé, Forensia, p. i, cite sous cette forme : pour engendrer d'autres écritures. (P.).
Quae singula non juvant, universa prosunt ; i8. Horace, Art poétique, v. 359.
et qu'Agrippa d'Aubigné traduit ainsi : 19. Diminutif de /;aMJ^r;. Sur ce proverbe,
« Ce qui ne sert en détail et à part, sert engros. » voir 1. I, ch. xi, n. 48.
Cf. Confession de Sancy, éd. Réaume, t. II, 20. R. trouvait le canevas de cette anec-
p. 341. (P.) dote chez l'Arétin, Dialogo det giuoco (paru en
17. Dans les cas de flagrant délit, « de pré- 1545). Il a fait du soïdato de l'Arétin un
sent meffait », la procédure criminelle pou- Gascon, placé la scène au siège de Stockholm
vait se réduire à l'interrogatoire du coupable par Christian II de Danemark (15 18) et donné
et à sa confrontation avec les témoins. Mais à tout le récit une couleur et une vie qui
Bridoye estime que la paperasse est néces- manquaient à son modèle italien. (P.)
308 LE TIERS LIVRE
65 a II me soubvient que, on camp de Stokolm, un Guascon nommé
Gratianauld, natif de Sain Sever^', ayant perdu au jeu tout son argent
et de ce grandement fasché, comme vous sçavez que pecunia est alter
sanguis ^^, ut ait Anto. de Biitrio ^' in c. accedens., ij, extra., ut lit. non
contest., et Bald. in l. si tuis., C. de op. II. per no., et l. advocati, C. deadvo.
70 div. jud. : Pecunia est vita hominis et optimus fidejussor in necessitatihus, à
l'issue du berland^'^, davant tous sescompaignons, disoit àhaulte voix :
« Pao cap de bious, hiliotz, que maulx de pippe bous tresbyre ;
ares que pergudes sont les mies bingt et quouatté baguettes, ta pla
donnerien picz, trucz et patactz. Sey degun de bous aulx qui boille
75 truquar ambe iou à belz embiz""^ ? »
ce Ne respondent persone, il passe on camp des Hondrespondres ^^
et reïteroit ces mesmes paroUes, les invitant à combattre avecques
luy. Mais lés susdict disoient : « Der Guascongner thut schich usz
mitt eim jedemze schlagen, aber er ist geneigter zu staelen ; darumb,
80 lieben fravven, hend serg zu inuerm hausraut^' ». Et ne se offrit au
combat persone de leur ligue.
Ligne 65. E : souvient qu'au — E : Stolipm — E : Gascon — 1. 66. E : Giatinauld
— 1. 67. E : quœ pecunia — 1. 68. E : Aiit. de But. — 1. 69. E : Bal. — A : op. lib.
per no. \ E : op. lit. pernot. — 1. 70. E : jud. manque — 1. 71. E : y^sue — A : berband
— E : devant — 1. 72. E : bios — A, E : mau — 1. 73. E : bing — E : quouatre — I. 74.
E : de vous — 1. 75. A. E : â bel\ embi\ manque — 1. 76. E : respondant — A, E :
personne — E : au camp — 1. 77. A, E : combatre — E : avec — 1. 78. E : Mais es
— A, E : susdicti — E : Gascongner — 1. 79. E : eidem. — E : schlagen et aber — E :
gneigter — E : stael in darumh — 1. 80. A. frawen — E : s'offrit — 1. 8 1 . A, E : personne
21. Saint-Sever, chef. -1. arr. (Landes). nous donnerions [je donnerais] coups de
22. Cf. Érasme, Adages, II, 8, 35 ; Pecuniae poing, tapes et taloches. Y a-t-il quelqu'un qui
z'îViH5:«T'àpYypiov£aTtvaIaay.al'J>uyri PpoToï;. » veuille se battre avec moi, à belles provoca-
R. E. R., VI, 237. tions? » Cf. R. E. R., IV, 98, et Sainéan,
25. Antonio da Budrio, jurisconsulte bolo- t. II, p. 193.
nais (xve s.), auteur de Consilia et de Coni- 26. Littéralement cent livres, ou cent kilos
mentarii sur le droit canonique. (P.) (bouder ponder, allem. vulg. pour hundert
24. Brelan: jeu. Pfund), sobriquet des Lansquenets. (Sainéan,
25. « Par la tête de bœuf, enfants, que le t. II, p. 18.)
mal du tonneau [l'ivresse] vous renverse! 27. « Le Gascon se flatte de se battre avec
Maintenant que sont perdues mes vingt-quatre n'importe lequel d'entre nous, mais il est plus
vachettes [pièces de monnaie], tout aussi bien enclin àvolei; c'est pourquoi, chères femmes,
CHAPITRE XLII
309
« Pourtant passe le Guascon au camp des aventuriers François, disant
ce que dessus et les invitant au combat guaillardement avecques
petites guambades guasconicques ; mais persone ne luy respondit.
85 « Lors le Guascon au bout du camp se coucha, près les tentes du
gros Christian, chevallier de Crissé ^^ et s'endormit.
« Sus l'heure un adventurier, ayant pareillement perdu tout son
argent, sortit avecques son espée, en ferme délibération de combatte
avecques le Guascon, veu qu'il avoit perdu comme luy :
90 Ploratur lachrymis amissa pecunia veris ^^,
dict glos. de pœnitent. dist. 3, c. Sunt plures. De faict, l'ayant cherché
par my le camp, finablement le trouva endormy. Adoncques luy
dist : « Sus, ho, hiilot de tous les diables, levé toy ; j'ay perdu mon
argent aussi bien que toy. Allons nous battre guaillard, et bien à
95 poinct frotter nostre lard ? Advise que mon verdun '° ne soit poinct
plus long que ton espade ''. »
a Le Guascon tout esblouy luy respondit : « Cap de sainct Arnault,
quau seys tu, qui me rebelliez ? Que mau de taoverne te gyre. Ho,
sainct Siobé, cap de Guascoigne, ta pla dormie iou, quand aquoest
100 taquain me bingut estée '^ ».
(( L'adventurier le invitoit derechef au combat ; mais le Guascon luy
Ligne 82. E : Gascon — E : adventuriers Fronçois — 1. 84. E : gambades gasconicques
— A, E : personne — 1. 85. E : Gascon — 1. 86. E : Christien chevalier — 1. 88-89.
E : avecXt Gascon — 1. 90-91. A, E : Ploratur... plures manque — 1. 93. E : lieve —
1. 94. A : aussy — A, E : gaillard — l. 95. E : froter — E : point — 1. 97. E : Gascon
— A, E : Arnauld — I. 98. E : rebeilles — E : ie byre — 1. 99. E : Gascoigne — 1. 100.
E : ester — 1. loi. E : l' invitoit — A, E : de rechief — E : Gascon
veillez aux bagages. » Les lansquenets emme- 29. Juvénal, SiU. xiii, v. 134.
naient leurs femmes avec eux en campagne. 30. Epée. Cf. Prologue, n. ^S-
Cf. 1. II, ch.xxviii, n. 25. (P.) 51. Epée. Italianisme, de spada, même sens.
28. Les Crissé étaient une famille de l'An- 32. « Tête de saint Arnaud! qui es-tu, toi qui
jou, alliée aux Du Bellay. Il est question dans me réveilles ? que l'ivresse te renverse ! Ho !
les Lettres écrites d'Italie, p. 47 de l'édition Saint Sever, patron de la Gascogne, je dormais
Bourrillv, d'un baron de Crissé (probablement si bien lorsque ce taquin m'est venu irri-
Jacques Turpin II). ter! »
3IO
LE TIERS LIVRE
dist : « Hé, paovret, iou te esquinerie, ares que son pla reposât.
Vayne un pauc qui te posai com iou ; puesse truqueren ^^ »
ce Avecques l'oubliance de sa perte il avoit perdu l'envie de com-
105 batre. Somme, en lieu de se batre et soy par adventure entretuer, ilz
allèrent boyre ensemble, chascun sus son espée. Le sommeil avoit
faict ce bien et pacifié la flagrante fureur des deux bons champions.
« Là compete'"^ le mot doré dejoan. And., '^ in c. ult. de sent, et re
judic, lihro sexto : Sedendo et quiescendo fit anima prudens '^. »
Ligne 102. A : paouvret — E : f esquinerie — E : plat —
quy — 1. 104. E : ohliance — 1. 105. E : battre — 1. 108. E
E : judi. libr. vj
1. 103. E : poiic — A :
Ant. in cap. — 1, 109.
33. « Hé ! pauvret! je t'éreinterais, mainte-
nant que je suis bien reposé. Va un peu là te
reposer comme moi, puis nous nous bat-
trons. »
34. Convient. Archaïsme.
3 5 . Jean André, jurisconsulte . Cf. ch . xxxvii,
n. 12.
36. Cf. Aristote, PJoys., VII, 3, 7 : « "cto yàp
ri[j£[JL^(îat x.at OTrjvai xrjv Stavotav, èrîiaTaaOat
xal ippovetv X£Y0îJ.e8a. » Ainsi c'est sur une allé-
gation que se termine le plaidoyer de Bridoye.
Cet abus des références déjà caricaturé par maints
auteurs, notamment par Martial d'Auvergne,
dans les Arresta Anioriim (voir les éditions de
S. Gryphe, 1533 et 1546), devait subsister très
longtemps encore. Pasquier s'en plaignait dans
une lettre à Loysel (i 582) : « Je ne scay com.
ment s'est insinué entre nous ce nouveau
genre d'éloquence, par lequel il faut non seule-
ment que nous nommions les autheurs dont nous
empruntons tios embellissements, mais qui plus
est, que nous couchions tout au long leurs
passages et ne penserions estre veus sçavoir ni
bien dire, si nous n'accompagnions toute la
teneur de nos discours de ceste curiosité. »
(P-)
Comment Pantagruel excuse Bridoye sus les jugemens JaidT^ au sort
des de^.
Chapitre XLIII.
A tant ' se teut Bridoye. Trinquamelle luy commenda issir hors la
5 chambre du parquet : ce que feut faict. Alors dist à Pantagruel :
« Raison veult, Prince tresauguste, non par l'obligation seulement
en laquelle vous tenez par infiniz biensfaictz cestuy parlement et tout
le marquisat de Myrelingues, mais aussi par le bon sens, discret
jugement et admirable doctrine que le grand Dieu, dateur de tous
lo biens, a en vous posé, que vous praesentons la décision de ceste
matière, tant nouvelle, tant paradoxe et extrange, de Bridoye qui,
vous praesent, voyant et entendent, a confessé juger au sort des dez.
Si vous prions que en veueillez sententier comme vous semblera juri-
dicque et asquitable. »
15 A ce respondit Pantagruel : « Messieurs, mon estât n'est en pro-
fession de décider procès, comme bien vous sçavez ; mais, puys que
vous plaist me faire tant d'honneur, en lieu de faire office de juge, je
tiendray lieu de suppliant. En Bridoye je recongnois plusieurs
qualitez, par les quelles me sembleroit pardon du cas advenu
20 mériter. Premièrement vieillesse ; secondement simplesse % es quelles
Ligne 3. A : ^r ; E : xli — 1. 4. E : commanda y ssir — 1. 5. E :/;;// — A, E : Allors
— 1. 7. A, E : ce parlement — 1. 8. A : aussy — 1. 10. E : ha — E : présentons —
1. II. E : estrange — I. 12. E : présent — E : entendant, ha — 1. 13. E : qu'en vueillei
— 1. 14. E : juridique équitable — 1. 16. A, E : vous manque — E : puis — 1. 18. E :
recongnoys
1, Alors. D. 86, can. tanta, cité par Bridoye, cli. xxxix,
2. Vieillesse et simplesse étaient les deux 1. 15 : « Quia simplicitatem tuam cum senec-
excuses alléguées par un pape pour absoudre la tute cognovimus, intérim tacemus. » Cf-
faute d'un évèque, dans un texte du Décret, Plattard, Adol. de R en Poitou, p. 157.
312 LE TIERS LIVRE
deux vous entendez trop mieulx quelle facilité de pardon et excuse
de mesfaict nos droictz et nos loix oultroyent ; tiercement, je
recongnois un aultre cas pareillement en nos droictz deduict à la
faveur de Bridoye : c'est que ceste unicque faulte doibt estre abolie,
23 extaincte et absorbée en la mer immense de tant d'équitables
sentences qu'il a donné par le passé, et que, par quarante ans et
plus, on n'a en luy trouvé acte digne de reprehension, comme,
si en la rivière de Loyre je jectois une goutte d'eauc de mer, pour
ceste unique goutte persone ne la sentiroit, persone ne la diroit sallée.
30 (( Et me semble qu'il y a je ne sçay quoy de Dieu qui a faict et
dispensé qu'à ses jugemens de sort toutes les précédentes sentences
ayent esté trouvées bonnes en ceste vostre vénérable et souveraine
Court : lequel, comme sçavez, veult souvent sa gloire apparoistre
en l'hebetation des saiges, en la dépression des puissans et en
35 l'érection des simples et humbles K Je mettray en obmission toutes
ces choses, seulement vous priray, non par celle obligation que
prétendez à ma maison, laquelle je ne recongnois, mais par l'affection
syncere que de toute ancienneté avez en nous congneue, tant deçà
que delà Loire, en la mainctenue de vostre estât et dignitez, que
40 pour ceste fois luy veueillez pardon oultroyer, et ce en deux
conditions : premièrement, ayant satisfaict ou protestant satisfaire à la
partie condemnée par la sentence dont est question (à cestuy article
je donneray bon ordre et contentement) ; secondement, qu'en subside
de son office vous luy bailliez quelqu'un plus jeune, docte, prudent,
45 périt et vertueux conseiller, à l'advis du quel dorénavant fera ses pro-
cédures judiciaires.
Ligne 23. E : autre — E : noi droicti et no\ — 1. 24. A : unique — I. 26. E :
ha — 1. 28. A, E : eau — 1. 29. A, E : personne ne la sentiroit, personne — E : salée —
1. 31. A, E: précédentes — 1. 36. E : prieray — 1. 38. E : congneu — A : decxa — 1. 39.
E : Loyre — E : maintenue — 1. 40. A : foys — E : viieillei — E : octroyer — 1. 42.
E : dond — 1. 44. E : baillei — 1. 45. A : conseillier — E : doresnavant
3. Vhéhétation (conîxxûon) des saiges est une mundielegitDeus, ut confundat fortia.» Cette
réminiscence de saint Paul, /re aux Corin- même idée se trouve dans le Magnificat :
thiens, I, 27 : « Sed quae stulta sunt mundi « Deposuit potentes de sede et esaltavit hu-
elegit Deus, ut confundat sapientes : et infirma miles. » Luc, I, 52. (P.)
CHAPITRE XLIII 3 I 3
« En cas que le voulussiez totalement de son office déposer,
je vous priray bien fort me en faire un praesent et pur don. Je
trouveraypar mes royaulmes lieux assez et estatz pour l'employer et me
50 en servir. A tantsuppliray le bon Dieu, créateur, servateur et dateur de
tous biens, en sa saincte grâce perpétuellement vous maintenir. »
Ces motz dictz, Pantagruel feist révérence à toute la Court et sortit
hors le parquet. A la porte trouva Panurge, Epistemon, frère Jan et
aultres. Là montèrent à cheval pour s'en retourner vers Garguantua.
5 5 Par le chemin, Pantagruel leurs comptoit de poinct en poinct
l'histoire du jugement de Bridoye.
Frère Jan dist qu'il avoit congneu Perrin Dendin on temps qu'il
demouroit à la Fontaine le Conte ^ soubs le noble abbé Ardillon K
Gymnaste dist qu'il estoit en la tente du gros Christian, chevallier
éo de Crissé, lors que le Guascon respondit à l'adventurier.
Panurge faisoit quelque difficulté de croire l'heur des jugemens
par sort, mesmement par si long temps.
Epistemon dist à Pantagruel : « Histoire parallèle nous compte l'on
d'un praevost de Monslehery ^ Mais que diriez vous de cestuy heur
65 des dez continué en succès de tant d'années ? Pour un ou deux
jugemens ainsi donnez à l'adventure, je ne me esbahirois, mesme-
ment en matières de soy ambiguës, intrinquées ^ perplexes et
obscures. »
Ligne 47. A : En ce cas : E : Et en cas que vous — E : toiallement — 1. 48. E :
prieray — A, E : m'en — A, E : présent — 1. 49-50. A, E : m'en — 1. 52. E : feit —
1. 53. E : Jean — 1. 54. E : autres — A, E : Gargantua — 1. 57. E : Jean — E :
cogneu —E: au temps — 1. 58. E : souh~^ — 1. 59. E : dict — E : Chrestian — A, E :
chevalier — 1. éo. E : Gascon — 1. éi. E : dijiculté — 1. 63. E : Histoire pareille le
nous — 1. 64. E : prevost — E : Monslhery — 1. éé. E : aventure — A : esbahirois
poinct ; E : m'eshahyrois point — 1. 67. E : intricquées
4. Comm. , cant. sud de Poitiers. et-Oise), fameuse par la bataille indécise entre
5. Sur ce personnage, cf. 1. II, ch. v, n. 15. Louis XI et la Ligue du Bien public (1465).
Il est possible que l'anecdote de Perrin Dendin, On ne sait rien du prévôt auquel R. fau ici
où sont multipliés des noms de localités poi- allusion. (P.)
tevines et des détails précis sur les mœurs des 7. Embrouillées. Archaïsme, qui a précédé
campagnards du Poitou soit authentique. (P.) l'italianisme intriguer (lat. intricarè). Cf. Sai-
6. Montlhéry,comm.,arr. de Corbeil (Seine- néan, t. II, p. 119.
40
LE TIERS LIVRE. ^
Comment Pantagruel raconte une estrange histoire des perplexité-^
du jugement humain.
Chapitre XLIIII.
« Comme feust (dist Pantagruel) la controverse debatue davant
5 Cn. Dolabella, proconsul en Asie '. Le cas est tel :
« Une femme, en Smyrne, de son premier mary eut un enfant,
nommé Abecé. Le mary defunct, après certain temps elle se remaria,
et de son second mary eut un filz, nommé Effegé. Advint (comme
vous sçavez que rare est l'affection des peratres% vitrices ', noverces ■*
10 et meratres ^ envers les enfans des defuncts premiers pères et mères)
que cestuy mary et son filz, occultement, en trahison, de guet à pens,
tuèrent Abecé. La femme, entendent la trahison et meschanceté,
ne voulut le forfaict rester impuny et les feist mourir tous deux,
vengeante la mort de son filz premier. Elle feut par la justice appre-
15 hendée et menée davant Cn. Dolabella. En sa praesence elle confessa
le cas, sans rien dissimuler ; seulement alleguoit que de droict et par
raison elle les avoit occis. Cestoit Testât du procès.
Ligne 1-3. A, E manque — I. 4. A, E: feut — A, E : dist Pantagruel manque — E :
devant — 1. 9-10. A : l'affection des privings^ et marâtres envers ; E : l'affection des privins
et marâtres envers — 1. 10. E : defunct^ — 1. 12. E : entendant — E : meschanceté — 1. 13.
E : feit — I. 14. A, E : vengeant — E : fui — 1. i $. E : devant — A, E : présence —
1. 16. A, E : allegoit — 1. 17. A, E : Cestoit Vestat du procès manque
1. Cette anecdote est rapportée par Valère- 4. Belles-mères. Néologisme, du latin tio-
Maxime, VIII, i, § 15, qui donne à Dolabella verca, même sens. La haine des belles-mères
le prénom Publius, et Aulu-Gelle, Nuits Atti- pour les enfants du premier lit, odium novercale,
ques, XII, 7, chez qui Dolabella a comme pré- est expliquée par Érasme, Adages, II, 2, 95.
nom Cneins. C'est donc ce second auteur qui (P.)
est la source de R. (P.) 5. Prononciation parisienne du mot wwrair^.
2. Beaux-pères. Mot formé sur phe, par (Sainéan, t. II, p. 147.)
analogie avec marâtre. 6. Enfant du premier lit (du latin, privignus,
3. Beaux-pères. Néologisme, du hùnvitri- même sens).
eus, même sens.
CHAPITRE XLIIII 3 i c
Il trouva l'affaire tant ambigu qu'il ne sçavoit en quelle partie incliner.
Le crime de la femme estoit grand, laquelle avoit occis ses mary second
20 et enfant. Mais la cause du meurtre luy sembloit tant naturelle et
comme fondée en droict des peuples, veu qu'ilz avoient tué son
filz premier, eulx ensemble, en trahison, de guet à pens, non par
luy oultragez ne injuriez, seulement par avarice de occuper le total
héritage, que pour la décision il envoya es Areopagites, en Athènes,
25 entendre quel seroit sur ce leur advis et jugement. Les Areopagites
feirent response que cent ans après personellement on leurs envoiast
les parties contendentes, affin de respondre à certains interroguatoires
qui n'estoient on procès verbal contenuz. Cestoit à dire que tant
grande leurs sembloit la perplexité et obscurité de la matière qu'ilz
30 ne sçavoient qu'en dire ne jugera Qui eust décidé le cas au sort des
dez, il n'eust erré, advint ce que pourroit. Si contre la femme, elle
meritoit punition, veu qu'elle avoit faict la vengence de soy, laquelle
apartenoit à Justice. Si pour la femme, elle sembloit avoir eu cause
de douleur atroce.
35 « Mais en Bridoye la continuation de tant d'années me estonne ^
— Je ne sçaurois (respondit Epistemon) à votre demande cate-
goricquement respondre; force est que le confesse. Conjecturalle-
ment je refererois cestuy heur de jugement en l'aspect bénévole des
cieulx et faveur des Intelligences motrices, les quelles, en contempla-
40 tion de la simplicité et affection syncere du juge Bridoye, qui, soy
deffiant de son sçavoir et capacité, congnoissant les antinomies et
contrarietez des loix, des edictz, des coustumes et ordonnances,
Ligne 20. E : de meurtre — 1. 21. A : qu'il — 1, 23. E : d'occuper — 1. 24. E : heritaige
— 1. 26. E : personnellement — E : leur envoyast — 1. 27, A, E : interrogatoires — 1. 28.
E : au procès — 1. 29. E : leur — I. 32. E : vengeance — 1. 35. E : m'estonne — 1. 36.
A: respondit Pantagruel — A : vostre — 1, 38. E : referoys — E : de manque — 1. 39.
E : fauteur des Intelligences — 1. 42. E : loix et edicti — E : i« coustumes, des ordonnances
7. R. ajoute cette incidente facétieuse au lieris et ipsam, quse accusabatur, centesimo
texte d'Aulu-Gelle, qui dit simplement : anno adesse jusserunt. » (P.)
« Areopagitae cognita causa accusatorem mu- 8. Cette proposition achève la phrase sur
3l6 LE TIERS LIVRE
entendent la fraulde du Calumniateur infernal, lequel souvent se
transfigure en messagier de lumière^ par ses ministres, les pervers
45 advocatz, conseilliers, procureurs et aultres telz suppoz, tourne le
noir en blanc, faict phantasticquement sembler à l'une et l'aultre
partie qu'elle a bon droict, comme vous sçavez qu'il n'est si maulvaise
cause qui ne trouve son advocat, sans cela jamais ne seroit procès on
monde, se recommenderoit humblement à Dieu, le juste juge, invoc-
50 queroit à son ayde la grâce céleste, se deporteroit en l'esprit sacro-
sainct du hazard et perplexité de sentence définitive, et par ce sort
exploreroit son décret et bon plaisir que nous appelions arrest,
remueroient et tourneroient '° les dez pour tomber en chanse de celluy
qui, muny de juste complaincte, requeroit son bon droict estre par
55 Justice maintenu, comme disent les talmudistes '' en sort n'estre mal
aulcun contenu, seulement par sort estre, en anxiété et doubte des
humains, manifestée la volunté divine.
« Je ne vouldrois penser ne dire, aussi certes ne croy je, tant ano-
male estre l'iniquité et corruptele '^ tant évidente de ceulx qui de droict
éo respondent en icelluy parlement myrelinguois en Myrelingues, que
pirement ne seroit un procès décidé par ject des dez, advint ce que
pourroit, qu'il est passant par leurs mains pleines de sang et de per-
verse affection. Attendu, mesmement, que tout leur directoire en judi-
catureusualea esté baillé par unTribunian, homme mescreant, infidèle,
Ligne 44. A, E : messaigier — 1. 45. E : autres — 1. 46. E : fantasticquement — E :
l'autre — 1. 47. F : quelle — E : ha — 1. 48-49, E : au monde — 1. 49. E : recom-
manderoit — 1. 51. E : diffinitive — I. 53. E : celuy — 1. 56. E : aulcun — 1. 58. E ;
aussy — 1. 58-59. E : anormale — l. éo. E : iceluy — \. 64.E : ha
laquelle se termine le ch. xliii, phrase coupée dans lequel trois propositions relatives sont
par cette longue incidente de l'anecdote de emboîtées l'une dans l'autre et pour ainsi dire
Dolabella. (P.) concentriques, voir Huguet, Syntaxe de R..
9. « Ipse enim Satanas transfigurât se in p. 440. (P.)
angelum lucis. » Saint Paul, //e £p, aux Corin- 11. Les Rabbins. Cette sentence des savants
thiens,Xl, 14. juifs est citée d'après saint Thomas d'Aquin,
10. Le sujet de ces verbes remueroient et Opuscula, XV, 5.
tourneroient est Les quelles (Intelligences motrices). 12. Corruption. Néologisme, du latin cor-
Sur la construction singulière de ce paragraphe, ruptela, même sens.
CHAPITRE XLIIII 3I7
65 barbare, tant maling, tant pervers, tant avare et inique qu'il vendoit
les loix, les edictz, les rescriptz, les constitutions et ordonnances, en
purs deniers, à la partie plus offrante'', et ainsi leurs a taillé leurs
morseaulx par ces petitz boutz et eschantillons des loix qu'ilz ont en
usaige, le reste supprimant et abolissant qui faisoit pour la loy totale,
70 de paour que, la loy entière restante et les livres des antiques juriscon-
sultes veuz, sus l'exposition des douze tables et edictz des praeteurs,
feust du monde apertement sa meschanceté congneue.
« Pourtant seroit ce souvent meilleur (c'est à dire moins de mal
en adviendroit) es parties controverses marcher sus chausses trapes,
75 que de son droict soy déporter en leurs responses et jugemens,
comme soubhaitoit Caton de son temps, et conseilloit que la court
judiciaire feust de chausses trappes pavée "^. »
Ligne 6j. E : ha — 1. 68. E : morceaux — E : petii... de loix — 1. 69. F : la reste
— E : Malle — 1. 70, E : peur — 1. 71. E : prêteurs — 1. 72. E : fust — 1. 74. A, E :
en manque — E : sur — 1. 76. E : souhaytoit Cato — 1. 77. E : just
13. Cette invective contre Tribonien, le indulgens ut lucro vénale jus habendum sem-
jurisconsulte qui compila les Pandectes pour per duxerit. Nam et leges ferme sordida dinun-
l'cmpereurjustinien, se retrouve chez plusieurs dinatione antiquare identidem ferreque insti-
humanistes : Laurent Valla, Vives, Guillaume tuerat, ut cuique commodum esset. » Annot.
Budé. Elle procède d'un jugement sévère m Pa«i., CLXV, p. 681 de l'éd. de 1551. (P.)
de Suidas, que Budé traduit ainsi : « quaestor 14. D'après Pline, Hist. Nat., XIX, i :
Justiniani fuit, tanta vi ingenii prseditus, ut « Catonis Censorii, qui sternendum quoque
doctrina prasstantissimus evaserit, ac nulli asvo forum niuricibus censuerat. » Le mot est rap-
suo secundus. Casterum avaritise eo usque porté par Budé dans ses Forcnna . (P.)
Comment Panurge se conseille à Triboullet.
Chapitre XLV.
Au sixième jour subséquent Pantagruel feut de retour, en l'heure
que, par eaue', de Bloys estoit arrivé Triboullet.
5 Panurge, à sa venue, luy donna une vessie de porc bien enflée et
résonante à cause despoys qui dedans estoient, plus une espée de boys
bien dorée, plus une petite gibbessiere faicte d'une coque de tortue,
plus une bouteille clissée pleine de vin breton \ et un quarteron de
pommes Blandureau \
10 « Comment (dist Carpalim), est il fol, comme un chou, à
pommes? ^ »
Triboullet ceignit l'espée et la gibbessiere, print la vessie en main
mangea part des pommes, beut tout le vin.
Panurge le reguardoit curieusement et dist :
15 « Encores ne veids je oncques fol, et si en ay veu pour plus de dix
mille francs, qui ne beust voluntiers et à longs traictz. »
Depuys luy exposa son affaire en parolles rhétoriques et eleguantes.
Davant qu'il eust achevé, Triboullet luy bailla un grand coup de
poing entre les deux espaules, luy rendit en main la bouteille, le
Ligne 2. A : 42 ; E : xlii — 1. 3. A, E : sixiesme — E : fut — \. 4. A, E : eau —
1. 7. E : gibessiere — 1. 14. E : regardoit — 1. 17. E : Depuis — E : rhetoricques
— A, E : élégantes — 1. 18. E : Devant — A : utig
1. La résidence de Pantagruel, Thélème, est 3. « Le Blant dureau », variété de pomme
donc proche de la Loire. R. la place sans doute cultivée. Cf. O. de Serres, Théâtre, Rouen
dans les fertiles prairies enserrées par la Loire, 1663, 1. VI, p. 626. (D.)
le vieux Cher ou l'Indre, près de Bréhémont 4. Peut-être allusion au proverbe popu-
ou d'Ussé. Cf. R.E.R., IX, 123. laire :
2. Vin provenant du cépage rouge dit gros Grosse tête et petit cou
cabernet ou breton encore cultivé en Touraine- C'est le commencement d'un fou.
Cf. 1. 1, ch. XIII, n. 58. (D.)
CHAPITRE XLV 319
20 nazardoit avecques la vessie de porc, et pour toute response luy dist,
branslant bien fort la teste :
« Par Dieu, Dieu, fol enraigé, guare moine, cornemuse de
Buzançay \ »
Ces parolles achevées, s'esquarta de la compaignie, et jouoit de la
25 vessie, se délectant au mélodieux son des poys. Depuys ne feut
possible tirer de luy mot quelconques, et, le voulant Panurge d'adven
taige interroger, Triboullet tira son espée de boys et l'en voulut ferir.
« Nous en sommes bien, vrayement (dist Panurge). Voylà belle
resolution. Bien fol est il, cela ne se peult nier ; mais plus fol est
30 celluy qui me l'amena, et je tresfol, qui lui ay communicqué mes
pensées.
— C'est (respondit Carpalim)droict visé à ma visière.
— Sans nous esmouvoir (dist Pantagruel), considérons ses gestes et
ses dictz. En iceulx j'ay noté mystères insignes, et plus tant que je
35 souloys ne m'esbahys de ce que les Turcs révèrent telz folz comme
musaphiz ^ et prophètes. Avez-vous considéré comment sa teste s'est,
avant qu'il ouvrist la bouche pour parler, crouslée ' et esbranlée ? Par
la doctrine des antiques philosophes, par les cérémonies des mages et
observations des jurisconsultes ^, povez juger que ce mouvement
40 estoit suscité à la venue et inspiration de l'esprit fatidicque, lequel,
brusquement entrant en débile et petite substance (comme vous
sçavez que en petite teste ne peut estre grande cervelle contenue), l'a
Ligne 20. E : avec — 1. 22. E : Par Bien, Bien — E: moyne, cornemeuse — 1. 23. A :
Buianciay — 1. 25. E ; pois. Depuis — E : fut — 1. 26. A : quiconques ; F : queconques
— 1. 27. E : interroguer — 1. 28. A, E : Nous (dist Panurge) en sommes — 1. 29. A, E :
peut — 1. 30. E : celuy — E : luy — I. 32. E : droict — 1. 33. A, E : Sans (dist Panta-
gruel) nous esmouvoir — 1. 34. E : misteres — 1. 35. E : Turqs — 1. 39. E : observation
— 1. 42. A, E : qu'en — E : Vha
5. Buzançais, sur l'Indre, ch.-l. de canton, commentateur du Coran (appelé aussi MM55iJ/)/;,
arr. de Chateauroux (Indre). La fabrication code). V. Sainéan, t. II, p. 9.
des cornemuses était une spécialité de cette 7. Secouer. Cf. Prologue, 1. 93.
ville. Cf. R.E.R., VII, 76. 8. Ces remarques sont consignées dans une
6. « En langue Turque et Sclavonique, doc- glose du Digeste, titre De sdititio edicto I, 1,9,
teurs et prophètes », dit le Briefve déclaration Apiid Vivianum, glose que R. citera plus loin,
Ce mot reflète le turco-arabe mushafi, scribe et ligne 72.
320 LE TIERS LIVRE
en telle manière esbranlée que disent les medicins tremblement adve-
nir es membres du corps humain, sçavoir est, part pour la pesanteur
45 et violente impétuosité du fays porté, part pour l'imbécillité de la
vertus et organe portant. Exemple manifeste est en ceulx qui à jeun
ne peuvent en main porter un grand hanat ^ plein de vin sans
trembler des mains '°.
ce Cecy jadis nous praefiguroit la divinatrice Pythie ", quand, avant
50 respondre par l'oracle, escroulloit son laurier domesticque.
« Ainsi dict Lampridius '^ que l'empereur Heliogaballus, pour estre
réputé divinateur, par plusieurs festes de son grand Idole, entre les
retaillatz'' fanaticques '•^j bransloit publicquement la teste.
« Ainsi déclare Plante en son Asnerie '^ que Saurias cheminoit
55 branslant la teste, comme furieux et hors du sens, faisant paour à
ceulx qui le rencontroient, et ailleurs'^, exposant pourquoy Charmides
bransloit la teste, dict qu'il estoit en ecstase.
« Ainsi narre Catulle '\ en Berecynthia et Atys, du lieu on quel les
Maenades, femmes bacchicques, prebstresses de Bacchus, forcenées,
60 divinatrices, portantes rameaulx de lierre, bransloient les testes,
comme en cas pareil faisoient les Gais escouillez, prebstres de Cybele,
Ligne 45. E : fais — E : imbecilité — 1. 46. E : veriu — 1. 47- E : hanap — 1. 49.
E : préfigurait — 1. 51. E : Heliogabalus — 1. 53. A : hranloyt — 1. 54. A, E : declaire
— 1. 57. E : branlait — 1. 58. E : auquel — 1. 59. E: Menades — A : farsenées — 1. 60.
A, E : portans — E : leurs testes — 1. éi. A : Cibele
9. Hanap. fafiattcos) ce mot nouveau dans la langue fran-
10. La plupart des éléments de cette argu- çaise. « Fanatici, expliquait Budé, op. cit.,
mentation sont empruntés à Guillaume Budé, olim dicti sunt homines numine afflati. » (P.)
Annoiationes priores in Pandectas, commentant 15. Asinaria, II, 3, 405 :
le texte que nous avons cité n. 8. (P.) « Quassanti capite incedit.
11. Cf. Virgile, Enéide, 1. III, v. 443-453, Quisque obviam huic occesserit irato, vapu-
et 1. VI, v. 74-76. [labit. »
12. Lampridius, HeJiog. 7, i : « Jactavit 16. Trinummus, V, 2, 45 : « Quid quassa.
autem caput inter prsecisos fanaticos. » Cité caput ? — Cruciatur cor mi et metuo. »
dans la glose du texte Apud Vivianum. Voir 17, Catulle, 63, v. 19 :
n. 8. (P.) Simul ite, sequimini
13. Eunuques. Cf. ch. xviii, n. 41 . Phrygiam ad domum Cybelles
14. R. emprunte à Lampridius (praecisos Ubi capita Monades vi juciunt ederigerse.
CHAPITRE XLV
321
celebrans leurs offices '**, dont ainsi est dicte, scelon les antiques
théologiens, car ■/.■j?>iafiy.'. signifie rouer '^ tortre, bransler la teste et
faire le torti coUi ".
65 c( Ainsi escript T. Live ^' que, es bacchanales de Rome, les hommes
et femmes sembloient vaticiner, à cause de certain branslement et
jectigation du corps par eulx contrefaicte, car la voix commune des
philosophes et l'opinion du peuple estoit vaticination ne estre jamais
des cieulx donnée sans fureur et branslement du corps tremblant et
70 branslant, non seulement lors qu'il la recevoit, mais lors aussi qu'il
la manifestoit et declairoit. De faict, Julian *% jurisconsulte insigne,
quelques foys interrogé si le serf seroit tenu pour sain, lequel en com-
paignie de gens fanaticques et furieux auroit conversé et par adven-
ture vaticiné, sans toutesfoys tel branslement de teste, respondit estre
75 pour sain tenu.
c( Ainsi voyons nous de praesent les prascepteurs et pasdaguogues
esbranler les testes de leurs disciples (comme on faict un pot par les
anses) par vellication ''^ et érection des aureilles — qui est (scelon la
doctrine des saiges égyptiens) membre^'' consacré à mémoire ^^ — affin
Ligne 62. E : doiid — E : selon — E : anticques — I, 63, E : Kubiad — 1. 65. E
Baccanales — 1. 66-67. E : branslement, gesticulation — 1. 68. A, E : n estre — 1. 70. A
recievoit — A : atissy — 1. 71. E : Julien — 1. 73. E : furieulx — 1. 76. E : présent -
E : précepteurs — A : padaguoges ; E : pedaguogues
18. Cf. Budé, loc. cit., « Hujusmodi erant
Gallimatris deum Cybeles, qui proptereaCory-
bantes dicuntur, quasi furibundi saltantes. Illi
enim in sacris suis, vel sacrilegiis fortius, caput
rotabant. » (P.)
19. Tourner. Ce mot traduit le rotabant àw.
texte cité n. 18 et le mot grec /.'jjÎKjTàv. Sur
xujBt'jôac, V. dans l'Introd., Notre texte.
20. Le cou tordu. Ce mot s'applique chez
R. aux bigots qui prient en faisant des contor-
sions. Cf. 1. II, ch. XXX, n. 16. Cette étymo-
logie du mot Cybele est empruntée à Budé
loc. cit., « Unde et Cybele dicta e verbo
xuêtaià), quod in caput rotari significat. »
(P.)
21. VoirTite Live, xxxix, 13, ^ 12 : « Vi-
LE TIERS LIVRE.
ros veluti mente capta cum jactitatione fanati-
ca corporis vaticinari. » Mentionné par Budé,
loc. cit. (P.)
22. R. citant de mémoire change en Julian
le nom de Vivianus cité dans la glose du Di-
geste (v. n. 8) : « Apud Vivianum queritur si
servus inter fanaticos non semper caput jac-
taret et aliqua profatus esset, an nihilominus
sanus videretur. Et ait Vivianus nihilominus
hune sanum esse. » (P.)
23. Pincement. Néologisme, du latin velli-
catio, même sens.
24. Le mot était alors employé dans le sens
général d'organe. (D.)
25. Cf. Erasme, Adages, I, 7, 40, aurem
vellere : «Ut frons antiquitus erat sacra genio...
41
322 LE TIERS LIVRE
80 de remettre leurs sens, lors par adventure esguarez en pensemens
estranges et comme effarouchez par affections abhorrentes, en bonne et
philosophicque discipline, ce que de soy confesse Virgile en l'esbran-
lementde Apollo Cynthius^^ »
Ligne 80. E : esgarei — 1. 83. E : d' Apollo
veluti scribit Servius. . . ita aiiris viemorix Virgile, Egl.Yl, 3, Cynthius aurem vellit :
des. » R.E.R. VI, 237. « Aurem, quia memoria; consecrata est. »
26. Cf. Servius, commentant ces mots de (P.)
Comment Pantagruel et Panurge diversement interprètent les parolle
de Trihoullet.
Chapitre XLVI.
« 11 dict que vous estez fol. Et quel fol ? Fol enragé, qui sus vos
5 vieulx jours voulez en mariage vous lier et asservir. Il vous dict :
« Guare moine ; » sus mon honneur, que par quelque moine vous
serez faict coqu. Je enguaige mon honneur; chose plus grande ne
sçauroys, fusse je dominateur unicque et pacificque en Europe,
Africque et Asie.
10 « Notez combien je défère à nostre morosophe ' Triboullet. Les
aultres oracles et responses vous ont résolu pacificquement coqu, mais
n'avoient encores apertement exprimé par qui seroit vostre femme
adultère et vous coqu. Ce noble Triboullet le dict. Et sera le coquage
infâme et grandement scandaleux. Fauldra il que vostre lict conjuguai
15 soit inceste et contaminé par moynerie ?
c( Dict oultre que serez la cornemuse de Buzançay, c'est à dire
bien corné, cornard et cornu; et, ainsi comme il, voulant au roy Loys
douzième demander pour un sien frère le contrerolle du sel à
Buzançay, demanda une cornemuse, vous pareillement, cuydant
20 quelque femme de bien et d'honneur espouser, espouserez une femme
Ligne 3. A : 45 ; E : xliii — 1. 4. E : estes — E : sur voi — 1. 6. E : Guare moyne
E : sur — E : quelque moyne — 1. 7. E : coquu — k : je engaige ; E : fengaige — 1. 8.
E : sçaurois — E : unique — 1. 11. E : autres — E : coquu — 1. 12. E : encore apper-
iement — A : vestre — I. 15. E : coquu — 1. 14. A : conjugal — 1. lé. E : outre
— A : Buianciay — 1. 17. E : cornu uiusard — 1. 18. A, E : douTJesme — 1. 19. A :
Bu\anc7jxy — 1. 20. A, E : ^/ honneur
I. Du grec [xtoposoço?, sage-fou. Erasme sa forme grecque, dans YEloge de la Folie, V.
avait fait usage de ce mot, en lui conservant (P.)
324 LE TIERS LIVRE
vuyde de prudence, pleine de vent d'oultrecuydance, criarde et mal
plaisante comme une cornemuse,
« Notez oultre que de la vessie il vous nazardoit, et vous donna un
coup de poing sus l'eschine. Cela praesagist ^ que d'elle serez battu,
25 nazardé et desrobbé, comme desrobbé aviez la vessie de porc aux
petitz enfans de Vaubreton ^
— Au rebours (respondit Panurge). Non que je me vueille impu-
dentement exempter du territoire de follie ; j'en tiens "* et en suys, je
le confesse. Tout le monde est fol. En Lorraine, Fou' est près Tou par
30 bonne discrétion. Tout est fol. Solomon dict que infiny est des folz le
nombre^ ; à infinité rien ne peut decheoir, rien ne peut estre adjoinct,
comme prouve Aristoteles \ et fol enragé serois si, fol estant, fol
ne me reputois. C'est ce que pareillement faict le nombre des
maniacques et enraigez infiny. Avicenne ^ dict que de manie infinies
35 sont les espèces; mais le reste de ses dictz et gestes faict pour moy.
« Il dict à ma femme : « Guare moyne. » C'est un moyneau
qu'elle aura en délices, comme avoit la Lesbie de Catulle ^, lequel
volera pour mousches, et y passera son temps autant joyeusement
que feist oncques Domitian le croque mousche '°.
Ligne 24. E : presagist — 1. 25. A, E : ^/ desrobé; E : comme desrobé — 1. 27. A :
veiuille — 1. 28. E : folie — E : suis — 1. 29. E : Tout — 1. 30. E : Salomon dist —
1. 32. A, E : seroys — 1. 33. A, E : reputoys — 1. 36. E : moine — 1. 39. A, E :
le croque mousche manq^ue
2. Présage. Cf. ch. xiv, n. 22. delà Folie. Voir Eloge delà Folie, ch.'Ly.i\i.(?.).
3. Hameau de la comm. de Rivière, cant. 7. Cf. ÉxSiSmQ, Adages, IY,%, 4, Nibil potest
L'IIe-Bouchard, arr. Chinon. Cf. l.I,ch. XLVii, nec addi nec adimi. v< De perfectis operibus ita
n. 10. vulgo dici solitum indicat Aristoteles. » Eth.
4. J'en dépends, comme une terre tient A^'/c, II, 6, 9. Cf. i?. £. 2?., VI, 238.
d'un fief. (P.) 8. Même allégation dans le Prologue du
5. Fou est un village à trois lieues de Toul Cinquième livre : « Comme dict Avicenne,
(Meurthe-et-Moselle), sur la route de Ligny. maniae infinitae sunt species. »
6. Cette sentence de VEccIesiaste, I, 15, 9. Allusionauxodelettesde Catulle, II et III:
« Stultorum infinitus est numerus «, revient Ad passerem Leshiae et Luctus in morte passeris.
souvent dans les œuvres comiques du moyen 10. Allusion à un trait de la Vie de Dotni-
âge qui développent le thème de la folie uni- tien par Suétone (ch. m), consigné dans un
verselle. Elle figure naturellement parmi les adage d'Érasme, II, i, 84; Ne musca quidem :
arguments dont Érasme a composé l'apologie « Domitiani consuetudinem notans, cui nios
CHAPITRE XLVI 325
40 « Plus, dict qu'elle sera villaticque ' ' et plaisante comme une belle cor-
nemuse de Saulieu '^ ou de Buzançay. Le veridicque TribouUet bien a
congneu mon naturel et mes internes affections ; car je vous affie que
plus me plaisent les guayes bergerottes eschevelées, es quelles le cul
sent le serpouUet, que les dames des grandes cours ftvecques leurs
45 riches atours et odorans perfums de mauljoinct '' ; plus me plaist le
son de la rusticque cornemuse que les fredonnemens des lucz, rebecz
et violons auliques '*.
c( Il m'a donné un coup de poing sus ma bonne femme d'eschine ;
pour l'amour de Dieu soit, et en déduction de tant moins des poines
50 de Purgatoire. Il ne le faisoit par mal ; il pensoit frapper quelque
paige'5. Il est fol de bien, innocent, je vous affie '^ et pèche qui de
luy mal pense. Je luy pardonne de bien bon cœur.
« Il me nazardoit ; ce seront petites foUastries entre ma femme et
moy, comme advient à tous nouveaulx mariez. »
Ligne 41. A : BuiancTjiy — A : viridicque — E : ha — 1. 42. A : affye — 1. 44. E :
avec — 1. 45. E : perfumei — 1. 46. E : luii — 1. 48. E : m'ha — E : sur — 1. 49.
E : peines — 1. 52. A : cuew — 1. 54. E : nouveaux
erat quotidie sibi secretum horarium captare, gines, quae serpillum, quam quae moschum
nec intérim aliud fere agebat nisi quod mus- oient. R. l'adapte au propos de Panurge et
cas captas stilo configeret. » (P.). l'aiguise d'un jeu de mots sur benjoin, dont il
11. Villageoise. Cf. 1. II, ch. xxvii, n. 2. s'est déjà servi au 1. I, ch. xiii, 1. 34. (P.)
12. Saulieu, ch.-l. cant., arr. Semur (Côte- 14. De cour. Latinisme (azJ/«/5) entré depuis
d'Or). longtemps dans la langue.
13. D'après Bruyérin-Champier, De re ci- 15. Les pages s'amusaient à taquiner les fous
haria, VII, 35, c'était un dicton qui avait cours de cour.
parmi les campagnards : succosiores esse vir- 16. Confie. Cf. 1. 1, ch. xxix, n. 4.
Comment Pantagruel et Panurge délibèrent visiter r oracle de la
Dive Bouteille.
Chapitre XLVII.
« Voy cy bien un aultre poinct, lequel ne consyderez; est toutesfoys
5 le neu de la matière. Il m'a rendu en main la bouteille. Cela que
signifie ? Qu'est-ce à dire ?
— Par adventure (respondit Pantagruel), signifie que vostre femme
sera yvroigne.
— Au rebours (dist Panurge), car elle estoit vuide. Je vous jure
lo l'espine de sainct Fiacre en Brye ' que nostre morosophe \ l'unicque,
non lunaticque TribouUet, me remect à la bouteille, et je refraischiz
de nouveau mon veu premier, et jure Stix et Acheron ', en vostre
praesence, lunettes au bonnet porter, ne porter braguette à mes
chausses, que sus mon entreprinse je n'aye eu le mot de la Dive
15 Bouteille.
ce Je sçay homme prudent et amy mien qui sçait le lieu, le pays et
la contrée en laquelle est son temple et oracle ; il nous y conduira
sceurement. Allons y ensemble. Je vous supply ne me esconduire.
Je vous seray un Achates "^j un Damis ', et compaignon en tout le
Ligne 3. A : 44 ; E : XLIIII — 1. 4. E : autre — E : considère^ et toutes/ois — 1. 9.
A, E : vuyde — 1. 12. E : vœu — A, E : Styx — 1. 13. A, E : présence — 1. 14.
A, E : Dive manque — 1. lé. E : qui sayt — 1. 18. E : seurement — E : supplie —
E : m esconduire
1. L'épine dorsale de saint Fiacre, patron 4. Compagnon d'Énée. Au 1. II, ch. ix,
de la Brie, était parmi les reliques conservées à 1 . 146, c'est Pantagruel qui annonce à Panurge
la cathédrale de Meaux. qu'ils feront amitié « telle que feut entre Enée
2. Sage-fou. Cf. ch. XLVI, n. i . et Achates. » (P.)
3. C'était, dans l'antiquité, le serment des 5. C'est le nom du compagnon et disciple
dieux. d'Apollonius de Tyane.
CHAPITRE XLVII 327
20 voyage. Je vous ay de long temps congneu amateur de peregrinité ^
et desyrant tous jours veoir et tous jours apprendre. Nous voirons
choses admirables, et m'en croyez.
— Voluntiers (respondit Pantagruel), mais, avant nous mettre en
ceste longue pérégrination, plene de azard, plene de dangiers
25 evidens...
— Quelz dangiers? dist Panurge, interrompant le propous. Les dan-
giers se refuyent de moy, quelque part que je soys, sept lieues à la
ronde, comme advenent le prince cesse le magistrat \ advenent le
soleil esvanouissent les ténèbres, et comme les maladies fuyoient à la
30 venue du corps sainct Martin à Quande ^
— A propous (dist Pantagruel), avant nous mettre en voye,
de certains poincts nous fault expédier : premièrement, renvoyons
TribouUet à Bloys Qce que feut faict à l'heure, et luy donna
Pantagruel une robbe de drap d'or frizé) ; secondement, nous fault
35 avoir l'advis et congié du Roy mon père ; plus, nous est besoing
trouver quelque Sibylle pour guyde et truchement. »
Panurge respondit que son amy Xenomanes ^ leurs suffiroit, et
d'abondant deliberoit passer parle pays de Lanternoys '° et là prendre
Ligne 20. E : cogneii — 1. 21. E : désirant — E : verrons — 1. 24. E : hasard,
pleine — 1. 26. E : propos — 1. 27. E : soye — 1. 28. E : comme advenant — E :
advenant le soleil — I. 29. E : esvanoissent — E : fuioymt — 1. 31. E : propos —
1. 32. A, E : poincti — E : /envoyons — 1. 53. E : Jut — 1. 34. F : drap d'or fri^e
— 1. 35. A : avoyr advys
6. Voyage à l'étranger. Néologisme, du infirmités. Cf. R.E.R., VIII, 352. (P.).
lâXin peregrinitas, même sens. 9. Nom dérivé du verbe grec Ç£vo;j.av£Ïv, se
7. Axiome de droit public : Adveniente passionner pour ce qui vient de l'étranger. On
principe, cessât magistratus. a vu dans ce personnage le capitaine-pilote
8. Candes, cant. et arr. de Chinon. Cf. Jean Fonteneau, dit Alfonse le Saintongeois,
1. I, ch. XXVII, n. 94. R. fait ici allusion vrai- mort en 1545. Cette identification est plutôt
semblablement à une scène comique du Mis- douteuse. Voir R.E.R.,X, 1. 67. (P.)
tère de Sainct Martin, dans laquelle on voit 10. Ce pays de Lanternoys rappelle le pays
un aveugle et un paralytique s'effrayer de l'ar- des Lanternes du Disciple de Pantagruel (i537)-
rivée du corps du saint qui les guérira malgré C'est le pays des chimères. Cf. iî.£'.i?.,X, 463,
eux et les privera par là de leurs lucratives et A. Lefranc, Navig. de Pantagruel, passim.
328 LE TIERS LIVRE
quelque docte et utile lanterne, laquelle leurs seroit pour ce voyage
40 ce que feut la Sibylle à JEnea.s descendent es champs Elisiens ".
Carpalim, passant pour la conduicte de Triboullet, entendit ce
propous et s'escria, disant :
« Panurge, ho, monsieur le quitte, pren Millort '' Debitis '' à Calais,
car il est goud fallot '■*, et n'oublie dehitorihus '', ce sont lanternes;
4) ainsi auras et fallot et lanternes.
— Mon prognostic est (dist Pantagruel) que par le chemin nous ne
engendrerons melancholie. Jà clairement je l'apperçois; seulement me
desplaist que ne parle bon lanternoys.
— Je (respondit Panurge) le parleray pour vous tous ; je l'entends
50 comme le maternel ; il m'est usité comme le vulgaire :
Brisi?7iarg d'algotbric niibst:{ne :(os
Isquebfi^ priisq ; alborl:^ crinqs :{acbac.
Misbe diJbarlki inorp nipp stanc^ bos.
SiroDibti Panrge wahnap quost grufi bac '^.
55 « Or, devine, Epistemon, que c'est?
Ligne 39. E : leur — 1. 40. E : jut — 1. 42. E : propos — 1. 44. E : nohlie — 1- 45-
A, E : ainsi... lanternes manque — 1. 46. A : Mon prognosîic (dist Pantagruel) est ;
E : mon prognostic {did Pantagruel) est — 1. 47. E : n'engendrerons — A : appercipis ;
E : apperçoy — 1. 52. A : albok — I. 55. A : dilbarki ; E : dilbarlu — 1. 54. E :
Strobt':i — E : gruf
11. Cf. "Virgile, Enéide, 1. VI, v. 36 et sui- 15. Jeux de mots amenés par les deux précé-
vants : dents. Debitis, dette, a amené debitoribus, débi-
12. Milord. Ce mot anglais était depuis teur (ces deux mots sont associés dans le Pa-
longtemps entré dans la langue française. Voir ter : diminenohisdebitanostrasicutel nosdimit-
R.E .R., VI, 292. timus debitoribus nostris) ; ei fallot a appelé lan-
13. C'est le lord Depiity, anciennement /«r;z«. Ce dernier mot avait un sens libre. (P.)
Z)eZ'>'/a/, de Calais, appartenant alors à l'Angle- 16. C'est aux mystères que R. a emprunté
terre. l'idée de ce baragouin en langue de pays ima-
14. Jeu de mots sur good fellmu, bon com- ginaire. Cf. R.E.R., IX, 40. Avant la publi-
pagnon. Le mot français falot, primitivement cation du Tiers Livre, il avait introduit parmi
fanal, avait pris le sens de drôle. (Sainéan, les langues parlées par Panurge, 1. II, ch. ix, un
t. II, p. 291.) fragment de lanternoys. Voir 1. II, p. 116. (P.)
CHAPITRE XLVII 329
— Ce sont (respondit Epistemon) noms de diables errans, diables
passans, diables rampans.
— Tes parolles sont brayes (dist Panurge), bel amy ; c'est le courti-
san languaige lanternoys. Par le chemin je t'en feray un beau petit
60 dictionaire '^ lequel ne durera gueres plus qu'une paire de souliers
neufz ; tu l'auras plus toust aprins que jour levant sentir. Ce que
j'ay dict, translaté de lanternoys en vulgaire, chante ainsi :
Tout malheur, estant amoureux,
M'accompaignoit ; oncq n'y eu bien.
65 Gens mariez plus sont heureux;
Panurge l'est, et le sçait bien.
— Reste doncques (dist Pantagruel) le vouloir du Roy mon père
entendre, et licence de luy avoir. »
Ligne 59. E : langage — l. 60. E : gueres manque — 1. 61. E : plustost — 1. 62.
A : aiusy — 1. 64. E : heu — 1. 66. E : sçay — 1. 67. E : doncq
17. L'Utopie de Morus et nombre de récits comportent des glossaires de ce genre.
de voyages, tels que ceux de Jacques Cartier,
TIERS LIVRE.
42
Comment Garganiiia remonsîre nestre licite es cnfans soy marier
sans le sceu et adveu de leurs pères et mères.
Chapitre XLVIII.
Entrant Pantagruel en la salle grande du chasteau, trouva le bon
5 Gargantua issant du conseil, luy feist narré sommaire de leurs
adventures, exposa leur entreprinse, et le supplia que par son vouloir
et congié la peussent mettre en exécution.
Le bon home Gargantua tenoit en ses mains deux gros pacquetz
de requestes respondues et mémoires de respondre ; les bailla à
10 Ulrich Gallet', son antique maistre des libelles^ et requestes, tira à
part Pantagruel, et, en face plus joyeuse que de coustume, luy dist :
<c Je loue Dieu, fils trescher, qui vous conserve en désirs vertueux,
et me plaist tresbien que par vous soit le voyage perfaict, mais je
vouldroys que pareillement vous vint en vouloir et désir vous marier;
15 me semble que dorénavant venez en aage à ce compétent. Panurge
s'est assez efforcé rompre les difficultez qui luy pouvoient estre en
empeschement ; parlez pour vous.
— Père tresdebonnaire (respondit Pantagruel), encores n'y avoys
je pensé, de tout ce négoce ; je m'en deportoys sus votre bonne
20 volunté et paternel commendement. Plus tost prie Dieu estre à vos
piedz veu roydde mort en votre desplaisir que sans vostre plaisir
Ligne 3. A : 45 ; E : xlv — 1. 5. E : yssant — 1. 7. E : deussent — 1. 10. A, E :
el requestes manque — 1. 12. A, E : fili — A : treschier — 1. 13. E : parfaici — 1. 14.
E : vouldrois — 1. 15. E : doresnavant — E : eage — E : competant — 1. 16. E :
povoyent — 1. 18. E : avais — 1. 19. A, E : me deportoys — E : sur — 1. 20. E : com-
mandement — E : voi — 1. 21. A. : vostre desplaisir ; E : vostre déplaisir
1. Sur ce personnage, v. 1. I, ch. xxx, n. i. des requêtes, dans le latin de la chancellerie,
2. Synonyme de requêtes. Le titre de maître au xvi« s., est : prsefectus libellorum . (P.)
CHAPITRE XLVIII 3 3 I
estre veu vif marié. Je n'ay jamais entendu que par loy aulcune,
feust sacre, feust prophane et barbare, ayt esté en arbitre des enfans
soy marier, non consentans, voulens et promovens leurs pères, mères
25 et parens prochains. Tous législateurs ont es enfans ceste liberté
tollue ', es parens l'ont réservée.
— Filz trescher (dist Gargantua), je vous en croy, et loue Dieu de
ce que à votre notice ne viennent que choses bonnes et louables, et
que par les fenestres de vos sens rien n'est on domicile de vostre
30 esprit entré fors libéral sçavoir. Car de mon temps a esté par le con-
tinent trouvé pays on quel ne sçay quelz pastophores '^ taulpetiers \
autant abhorrens de nopces comme les pontifes de Cybele en Phrygie^,
si chappons feussent et non galls ' pleins de salacité et lascivie, les
quelz ont dict loix es gens mariez sus le faict de mariage^ ; et ne sçay
35 que plus doibve abhominer, ou la tirannicque praesumption d'iceulx
redoubtez taulpetiers, qui ne se contiennent dedans les treillis de
leurs mystérieux temples et se entremettent des négoces contraires
par diamètre entier ^ à leurs estatz, ou la superstitieuse stupidité des
Ligne 22. E : aucune — 1. 23. E : fust sacre, fust prophane — 1. 24. A, E : voulans
— 1. 27. A, E : treschier — A, E, F : dist Pantagruel — 1. 28. A : que à vostre ; E :
qua vostre — 1. 29. E : vo^ — E : en domicile — 1. 30. E : /;a — I. 31. E : auquel —
1. 33. E : fussent — E : gais — 1. 34. A : mariaige — 1. 35. A, E : tyrannicque pre-
sumption — 1. 37. A, E : s'entremettent — F : contraire — 1. 38. E : entiers
3. Enlevée. Archaïsme, du lat. tollere, faisoient les Ga/5 «com///«;ç prebstres de Cybele»,
même sens. et n. 18.
4. Chez les Egyptiens, les pastophores 7. Le mot galliis signifie à la fois coq et
(TwadTÔifopoç, Diodore de Sicile, I, 29) étaient prêtre deCybèle. (P.)
des prêtres chargés de porter les statues des 8. Ce pays continental, dans lequel des
dieux dans les chapelles du temple. Avant R., prêtres ont imposé des lois sur le fait de ma-
Budé avait employé ce mot au sens général de riage, est la France . Le droit canoniqne pose
prêtres. Cf. Sainéan, t. I, p. 8 et t. H, p. 33. en principe que le mariage est fondé essentiel-
5. R. désigne de ce nom les moines, ren- lement sur le consentement des conjoints, de-
fermés dans leur couvent, comme la taupe vant un prêtre faisant seulement office de té-
dans son trou. Cf. 1. IV, Prologue : « le diffe- moin. Contre cette théorie protestèrent, au
rent du clergé et de la tdulpeterie de Lande- xvi^ s., Érasme, puis Luther et Calvin, Inst.
rousse. » chrest. , (éd. de 1541), chap. xiii. Voir Esmein,
6. Sur ces prêtres, qui étaient eunuques, Le mariage endroit canonique, t. Il, chap. 1. (P.).
voir ch. XLV, 1. 61 : « comme en cas pareil 9. Néologisme. R. empruntait sans doute
3 32 LE TIERS LIVRE
gens mariez, qui ont sanxi '° et preste obéissance à telles tant
40 malignes et barbaricques loigs, et ne voyent (ce que plus clair est
que lestoille matute) " comment telles sanxions connubiales toutes
sont à l'adventaige de leurs mystes '\ nul au bien et proufict des
mariez, qui est cause suffisante pour les rendre suspectes comme
iniques et fraudulentes.
45 « Par reciprocque témérité pourroient ilz loigs establir à leurs
mystes sus le faict de leurs cérémonies et sacrifices, attendu que leurs
biens ilz déciment et roignent du guaing provenent de leurs
labeurs et sueur de leurs mains, pour en abondance les nourrir et
entretenir, et ne seroient (scelon mon jugement) tant perverses et
50 impertinentes comme celles sont les quelles d'eulx ilz ont receup.
Car (comme tresbien avez dict) loy on monde n'estoit qui es enfans
liberté de soy marier donnast sans le sceu, l'adveu et consentement
de leurs pères.
« Moyenantes les loigs dont je vous parle, n'est ruffien, forfant,
55 scélérat, pendart, puant, punais '', ladre ''^, briguant, voleur, meschant,
en leurs contrées, qui violentement ne ravisse quelque fille il
vouldra choisir, tant soit noble, belle, riche, honneste, pudicque
que sçauriez dire, de la maison de son père, d'entre les bras de sa
mère, maulgré tous ses parens, si le ruffien se y ha une foys associé
éo quelque myste, qui quelque jour participera de la praye 'K Feroient
Ligne 40. E : loix — 1. ^^ i. E : Matutine — F : sanxi — 1. 42. E : advantaige — A,
E : nulle — E : profid — 1. 43-44. A, E : suspectes et iniques — l. 44. A, E : et frau-
dulentes manque — 1-45. E : réciproque — E : pourroyent — E : loix — 1. 47. E :
provenant — 1. 48-49, : A, E : et en aise les entretenir — 1. 49- E : seroyent {selon —
1. 50. E : receu — 1. 51. E : au monde — 1. 54. A : Moyenants ; E : Moyennant — E :
loix — 1. 55. A, E : brigant — E : volleur — 1. 56. E : quelle fille — I. 57. A :
honeste — 1. 59. E : s'il ha — 1. éo. E : proye. Feroyent
cette expression à Érasme, Adages, I, 20, 45 : mot dans le sens général de prêtre. (Sainéan,
Diametro distant. R.E.R., VI, 238. t. II, p. 53.)
10. Néologisme. Sanctionné; du lat. san- 13. Punais, se dit des personnes à l'haleine
cire, même sens. puante, et surtout par ozène. « Punais à cause
1 1 . Matinale. Néologisme ; du lat. matuta, que les malades ont une haleine qui put comme
nom de la déesse de l'aurore. (P.) punaises », dit A. Paré, Œuvres, 1. I, ch. 24.
12. Néologisme ; du grec [J.JciTTfç, propre- 14. Lépreux. (D.)
ment : initié aux mystères. R. emploie ce 15. Proie. La validité des mariages con-
CHAPITRE XLVIIl
533
pis et acte plus cruel les Gothz, les Scythes, les Massagettes en place
ennemie, par long temps assiégée, à grands frays oppugnée '^, prinse
par force ?
« Et voyent les dolens pères et mères hors leurs maisons enlever
65 et tirer par un incongneu, estrangier, barbare, mastin tout pourry,
chancreux ^\ cadavéreux, paouvre, malheureux leurs tant belles,
délicates, riches et saines filles, les quelles tant chèrement avoient
nourriez en tout exercice vertueux, avoient disciplinées en toute
honesteté, esperans en temps oportun les colloquer '^ par mariage
70 avecques les enfans de leurs voisins et antiques amis, nourriz et
instituez de mesmes soing, pour parvenir à ceste félicité de mariage,
que d'eulx ilz veissent naistre lignaige raportant et haereditant non
moins aux meurs de leurs pères et mères que à leurs biens meubles
et haeritaiges. Quel spectacle pensez vous que ce leurs soit ?
Ligne éi. E : Goti — A, E : Massagetes — 1. 62. F : assiégé — 1. GG. E '
paoure — 1. 67. E : avoyent — 1. 68. E : nourries — A, E : toute exercice —
E : avoyent — 1. 70. E : avec — E : voysins et anticques amys nourris — I. 72. E :
lignage rapportant — E : hereditant — 1. 73. E : qu'a — 1. 74. E : heritaiges — E :
leur
tractés sans l'aveu des parents était une des
conséquences de la théorie canonique du
mariage. « Les prêtres, dit Calvin, loc. cit., ont
ordonné loix pour confirmer leur tyrannye,
mais lesquelles sont en partie meschantes
contre Dieu, en partie injustes contre les
hommes, comme sont celles qui s'ensuyvent :
que les mariages faictz entre jeunes personnes,
qui sont soubz la puissance de leurs parents,
sans le consentement de leurs dicts parens,
demeurent fermes et immuables. » Voir dans la
R. XFJe s., II, 144, le récit de deux mariages
clandestins, perpétrés avec la complicité de
deux prêtres, en juin 1545, et dont le Parle-
ment de Chambéry dut reconnaître la validité.
(P.)
16. Assaillie. Néologisme, du lat. oppu^nata,
même sens,
17. Le nom de chancre est actuellement
réservé soit à l'exulcération syphilitique pri-
maire, soit au chancre mou. Au xvie siècle, se
dit de toute tumeur maligne, et en particulier
de nature ou d'apparence cancéreuse: « Chancre
est une tumeur dure, inégale, raboteuse, de
figure ronde, immobile, de couleur cendrée
ou livide, environnée de plusieurs veines pleines
de sang mélancholique, apparentes et tortues,
en manière des pieds d'un poisson appelé
chancre [crabe] ». A. Paré, Œuvres, 1. VII,
des Tumeurs en général, ch. 27. (D.)
18. Etablir. Le mot lat. coUocare s'emploie
en parlant du père qui marie sa fille. (P.)
334 LE TIERS LIVRE
75 « Ne croyez que plus énorme feust la désolation du peuple romain
et ses confœderez entendens le décès de Germanicus Drusus '',
« Ne croyez que plus pitoyable feust le desconfort des Lacedasmo-
niens, quand de leurs pays veirent par l'adultère Troian furtivement
enlevée Hélène grecque ^°.
80 c( Ne croyez leur dueil et lamentations estre moindres que de
Gères, quand luy feust ravie Proserpine sa fille ^\ que de Isis à la perte
de Osyris ", de Venus à la mort de Adonis ^^ de Hercules à l'esgua-
rement de Hylas ^'^, de Hecuba à la substraction de Polyxene ^K
« Hz, toutesfois, tant sont de craincte du dasmon et superstitiosité
85 espris, que contredire ilz n'ausent, puis que le taulpetier y a esté
praesent et contractant, et restent en leurs maisons privez de leurs
filles tant aimées, le père mauldissant le jour et heure de ses
nopces, la mère regrettant que n'estoit avortée en tel tant triste et
malheureux enfantement, et en pleurs et lamentations finent ^^ leur
90 vie, laquelle estoit de raison finir en joye et bon tractement de
icelles.
« Aultres tant ont esté ecstaticques ^^ et comme maniacques *' que
Ligne 75. E:fust — 1. j 6. E : confédéral entendans — 1. 77. E : fust — E : deconfort —
E : Lacedemoniens — 1. 78. A, E : leur — E : Troyan — 1. 79. E : eslevée — 1. 81.
E : fust — 1, 82. E : esgarement — 1. 83. E : soubstraction — 1. 84. E : Ils — A, E :
toutesfoys — E : Démon — 1. 85. E : n osent — A : puys — A, Ë ; puis que le mysie
— E : ha — 1. 86. E : présent — 1. 87. E : aymées — I. 89. F : leurs — 1. 90-91.
E : traidement d'icelles — 1. 92. E : Autres — E : estaticques — E : maniacques
19. D'après Tacite, Annales, II, 72, 82. sion : extase au sens actuel du mot. Cf. ci-
20. Raconté dans V Iliade, III, 46 et suiv. dessus, ch. xxxviii, note 31. (D.)
21. Voir Ovide, Métamorphoses, V, 509 et 28. Maniaque: de [Aavîa, mot qui désigne plus
suiv. particulièrement les formes exaltées et furieuses
22. Voir Plutarque, D'/jîVei Oi/m, ch. XIV, de la folie. Les écrits hippocratiques ne lui
356D. donnent pas un sens très précis. Celse (i«
23. Voir Ovide, Métamorphoses, X, 717 et Sympt. causis, 1. III, ch. 7) dit : « Quae qui-
suiv. dem cum febri sunt, phrenitides ; quse sine
24. Voir Théocrite, xiii, v. 55 et suiv. febri sunt, insanise, grcecè maniae. » Arétée
25. Voir Euripide, Hécube, v. 391 et suiv. caractérise la manie par l'agitation, la violence
26. Finissent. Archaïsme. et la fureur. On voit que l'acception moderne
27. Extatique : de 'éxaiâaiç ; signifie pro- et vulgaire de ce mot (habitude bizarre, goût
prement hors de soi, hors de sens ; par exten- excessif et exclusif) est tout autre. (D.)
CHAPITRE XLVIII 33c
eulx mesmes de dueil et regret se sont noyez, penduz, tuez, impa-
tiens de telle indignité.
95 « Aultres ont eu l'esprit plus heroïcque, et, à l'exemple des enfans
de Jacob vengeans le rapt de Dina, leur sœur^^ ont trouvé le rulTien
associé de son taulpetier clandestinement parlementans et subornans
leurs filles, les ont sus l'instant mis en pièces et occis felonnement,
leurs corps après jectans es loups et corbeaux parmy les champs ; au
100 quel acte, tant viril et chevalereux, ont les symmystes '" taulpetiers
fremy et lamenté misérablement, ont formé complainctes horribles,
et en toute importunité requis et imploré le bras séculier et justice
politicque, instans '' fièrement et contendens '' estre de tel cas faicte
exemplaire punition.
105 a Mais ne en aequité naturelle, ne en droict des gens, ne en loy
impériale quelconques, n'a esté trouvée rubricque, paragraphe, poinct
ne tiltre par lequel fut poine ou torture à tel faict interminée '' :
raison obsistante ''*, nature répugnante ; car homme vertueux on
monde n'est, qui naturellement et par raison plus ne soit en son sens
iio perturbé, oyant les nouvelles du rapt, diffame et deshonneur de sa
fille, que de sa mort. Ores est qu'un chascun, trouvant le meurtrier
sus le faict de homicide en la persone de sa fille iniquement et de
guet à pens, le peut par raison, le doibt par nature occire sus l'instant
Ligne 95. E : Autres — 1. 97. A, E : de son myste — 1. 98. E : felonneusement — 1.
105. E : n'en équité — E : nen droict — E : n'en loy — 1. 106. A : queconques — E : ha
— 1. 107. A : feust ; E : fust — E : peine — 1. 108. A, E : ohsistant — A, E : répu-
gnant — E : au monde — I. 109. A : soyt — I. 112.E : d'homicide — A, E : personne
29. Allusion à un épisode raconté dans la certains écrivains du temps (Alciat, Epist.
Genèse, XXXIV : Dina, fille de Jacob, fut contra vitant monasticam), on trouve le mot
enlevée et violée par Sichem, fils d'Hémor, symmisia, appliqué aux frères d'un même
qui la demanda en mariage. Les enfants de ordre religieux.
Jacob exigèrent d'abord qu'il se fît circon- 3 1. Pressant. Latinisme, d'/«5/(?«5, même sens,
cire lui et tout son peuple ; puis, quand il 32. Prétendant. Latinisme, de contendens,
eut accepté, ils égorgèrent tous les Sichimites même sens,
et reprirent Dina. Jacob les désapprouva. (P.) 33. Prescrite. Cf. ch. iv, 1. 100.
30. Néologisme ; du grec CTUfiuLuatr,;, initié 34- S'opposant. Latinisme, de obsistens,
avec les autres, collègue en sacerdoce. Chez même sens.
3 36 LE TIERS LIVRE
et n'en sera par justice appréhendé. Merveilles doncques n'est si, trou-
ais vant le ruffien, à la promotion du taulpetier, sa fille subornant et
hors sa maison ravissant, quoy qu'elle en feust consentente, les peut,
les doibt à mort ignominieusement mettre et leurs corps jecter en
direption '' des bestes brutes, comme indignes de recepvoir le doulx,
le desyré, le dernier embrassement de l'aime et grande mère, la
120 Terre, lequel nous appelions sépulture '^
« Filz trescher, après mon decés, guardez que telles loigs ne
soient en cestuy royaulme receues '^ ; tant que seray en ce corps
spirant '^ et vivent, je y donneray ordre tresbon, avec l'ayde de mon
Dieu. Puis doncque que de vostre mariage sus moy vous déportez,
125 j'en suis d'opinion; je y pourvoiray.
« Aprestez vous au voyage de Panurge. Prenez avecques vous Epis-
temon, frère Jan et aultres que choisirez. De mes thesaurs faictez à
vostre plein arbitre ; tout ce que ferez ne pourra ne me plaire. En
mon arcenac " de Thalasse ^° prenez equippage tel que vouldrez, telz
Ligne 115. A, E : promotion du myste — 1. né. E : fust — 1. 117. E : ignominieuse
— 1. 119. E : désiré — 1. 121. E : gardei — E : loix — 1. 122. A : recxeues — 1. 123.
A, E : vivant — E : j'y — 1. 124. A : Puys — A, E : doncques — 1. 125. A : suys —
E : de opinion — E : pourvoyeray — 1. 12e. E ; avec — 1. 127. E : Jean et autres —
E : choysirei — E : thesors faictes — 1. 128. E : pourra me desplaire
35. Déchirement. Latinisme, de direptio, et ayde pour la consommation » de ces ma-
même sens. riages. (Isambert, XIU, 469). De nouvelles
36. R. semble se souvenir ici d'un passage ordonnances furent promulguées sur la même
de Pline {Hist. Kat., II, 65) dans lequel la question en 1560, à Orléans, et en 1579 ^
terre est décrite comme particulièrement ma- Blois. Le concile de Trente, dans sa vingt-
temelle, lorsqu'à la mort de l'homme, elle le quatrième session (1563), se prononça contre
reçoit dans son sein : « novissime complexa les mariages contractés « sine parentum con-
gretnio jam a reliqua natura abdicatos, tutn sensu. » (P.)
maxime ut mater operiens. » (P.) 38. Animé. Latinisme, de spirans, même
37. Elles étaient reçues en France. Mais sens. Cf. Tite Live, XL, 8 : « vivo et spirante
les rois essayaient d'en corriger les abus et me. »
R. s'associe dans ce chapitre à leur politique. 39. Arsenal. Forme antérieure à R. (Sai-
En 1556, Henri II autorisa les parents à néan, t. II, p. 315).
« exhéréder » les enfants qui se seraient ma- 40. Du grec ÔaXaaaa, mer. R. précisera au
ries clandestinement (avant la trentième année ch. suivant la situation de ce port « près Sam-
pour les garçons et la vingt-cinquième, pour malo. » Sur l'identification de ce port avec le
les filles) sans leur aveu et prescrivit aux juges Tallart, sur le territoire de Saint-Malo, voir
de poursuivre ceux «qui auroient donné conseil A. Lefranc, Navig. de Pantagruel, p. 39. (P.)
CHAPITRE XLVIII ,,y
130 pillotz ^', nauchiers^% truschemens '' que vouldrez, et à vent oportun
faictez voile, on nom et protection du Dieu servateur.
« Pendent votre absence, je feray les apprestz et d'une femme vostre
et d'un festin, que je veulx à vos nopces faire célèbre si oncques en
feut. »
Ligne 130. E : truschement — 1. 151. E : faide vaille, au nom — 1. 132. E :
Pendant vostre — 1. 133. E : célébrer — 1, 134. E : fut
41. Pilote. De l'italien /)z7o/o, même sens. 43. Interprètes, de l'italien turcimanno,
42. Nocher, patron de petit bâtiment ; de même sens. Le mot était entré anciennement,
Vix&Wen nocchiere, même sens. {R.E. i?., VIII, sous cette forme, dans la langue {R E R
51.) VIII, 54.)
LE TIERS LIVRE.
45
Comment Pantagruel feist ses aprest^ pour monter sus mer, et de
ïherhe nommée Pantagruelion.
Chapitre XLIX.
Peu de jours après, Pantagruel, avoir prins congié du bon
5 Gargantua, luy bien priant pour le voyage de son filz, arriva au port
de Thalasse, près Sammalo \ acompaigné de Panurge, Epistemon,
frère Jan des Entommeures, abbé de Theleme, et aultres de la noble
maison ^ notamment de Xenomanes \ le grand voyagier et traverseur
des voyes périlleuses, lequel estoit venu au mandement de Panurge
10 par ce qu'il tenoit je ne sçay quoy en arrière fief de la chastellenie
de Salmiguondin.
Là arrivez, Pantagruel dressa equippage de navires, à nombre de
celles ^ que Ajax de Salamine avoit jadis menées en convoy des
Gregoys à Troie K Nauchiers, pilotz, hespaliers ^, truschemens, arti-
15 sans, gens de guerre, vivres, artillerie, munitions, robbes, deniers et
aultres bardes print et chargea, comme estoit besoing pour long et
hasardeux voyage. Entre aultres choses, je veids qu'il feist charger
grande foison de son herbe Pantagruelion ', tant verde et crude que
conficte et prasparée.
Ligne i. E : appresti — 1. 3. A : 46 ; E : XLVI — 1. 7. E : Jean — E ; autres —
1. 8. A, E : voyageur — 1. 11. A. E : Salmigondin — 1. 13. E : celle — 1. 14. E :
Gregeoys à Troye — E : pilloti — 1. 15. E : artilleries — 1. lé. E : autres — E :
pour leur long — 1. 17. A, E : hasardeux — E : autres — E : vy — 1. 19. E : préparée
1. Saint-Malo, chef-1. arr. (Ille-et- Vilaine). 6. Ce mot (en provençal, espaîic) désignait
2. De la maison de Pantagruel. le premier rameur d'un banc, dans une galère
3. Cf. ch. XLViii, n. 9. (Sainéan, t. I, p. 113).
4. R. donne au mot navire, comme beau- 7. C'est le chanvre (Camiahis sativa L.)
coup d'auteurs du xvi^ s., le genre féminin, que R. va décrire sous le nom de Pania^rMé/ion.
qui était celui de navis, en latin. (P.) L'idée et le plan même de cette description du
5. C'est-à-dire douze, d'après Homère, chanvre lui ont été suggérés par celle que
Iliade, H, 557. Pline adonnée du lin au début du 1. XIX de
CHAPITRE XLIX
339
20
L'herbe Pantagruelion a racine petite, durette, rondelette, finante *
en poincte obtuse, blanche, à peu de fillamens, et ne profonde en
terre plus d'une coubtée^. De la racine procède un tige unicque, rond,
ferulacée '°, verd au dehors, blanchissant au dedans, concave '' comme
le tige de smyrniim '*, olusatrum, febves '^ et gentiane, ligneux, droict,
25 friable, crénelé quelque peu à forme de columnes legierement striées,
plein de fibres, es quelles consiste toute la dignité de l'herbe '^
mesmement en la partie dicte mesa, comme moyene, et celle qui est
dicte mylasea.
Haulteur d'icelluy communément est de cinq à six pieds ; aulcunes
30 foys excède la haulteur d'une lance, sçavoir est quand il rencontre
terrouoir doulx, uligineux '\ legier, humide sans froydure, comme
est Olone '^ et celluy de Rosea, près Praeneste en Sabinie '\ et que
Ligne 20. E : ha — \. 21. E j: nest profonde — 1. 22. A : couhdée ; E : couddée
— 1. 25. E : colomne — 1. 26, E : striée — I. 27, A : moyenne — 1. 28, E : Mylaseau
— 1. 29. E : La haulteur — E : aucunes — 1. 31. A, E : terrouir — E : froydures —
1. 32. E : P renés te
son Hist. nat. V. Plattard, L'Œuvre de R.,
p. 154-162.
8. Finissante. Archaïsme.
9. Coudée. Archaïsme.
10. Semblable à la tige fistuleuse de la
férule qui est, d'après Fée, Ferula commiinis,
L. (Ombellifère). Le caractère de la férule,
dit Pline, est d'être divisée en tiges partagées
par des nœuds : geniailatis nodata scapis
(H. N., XIII, 42). Cette tige est grosse, fon-
gueuse, creusée d'un canal médullaire,
[medulla] carnosa... ferulx, dit Théophraste,
1. I, ch. 9, assez solide pour servir de bâton,
et néanmoins assez légère, pour ne pas blesser
ceux qu'elle frappe. Pline, H. N., XIX, 56,
range le chanvre, avec la thapsie et le fenouil,
parmi les plantes férulacées. (D.)
11. Creuse. La tige du chanvre est en effet
fistuleuse. (D.)
12. Ne faut-il point réunir ces deux mots
en un seul, Smyrnium olusatrum ? Le maceron,
Smyrnium olusatrum L., est une ombellifère,
jadis utilisée en matière médicale. Il se peut
cependant que R. ait distingué deux espèces,
car on trouve en France deux autres espèces
de Smyrnium. U olusatrum de Pline, ou hip-
poselinon ou smyrnion est le S. olusatrum L.
Cf. Pline, XIX, 48 ; XX, 46 ; XXVII, 109.
(D.)
13. Fève, Faha vulgaris Mœnch., Papi-
lionacée. (D.)
14. « Improbatur cortici proximum aut me-
duUae; laudatissima est e medio, quae mesa vo-
catur ; secunda Mylasea. » Pline, H. N., XIX,
56. (D.)
15. Humide. Néologisme, du lat. uliginosus,
même sens. (P.)
16. Olonne. Aujourd'hui les Sables d'O-
lonne, ch.-l. arr. (Vendée).
17. D'après Pline, XIX, 56.
340
LE TIERS LIVRE
pluye ne luy deffault environ les feries des pescheurs '^ et solstice
sestival, et surpasse la haulteur des arbres, comme vous dictez dendro-
35 malache par l'authorité de Theophraste '^ quo}^ que herbe soit par
chascun an dépérissante, non arbre en racine, tronc, caudice ^° et
rameaux perdurante, et du tige sortent gros et fors rameaux.
Les feueilles^' a longues trois foys plus que larges, verdes tous jours,
asprettes comme l'orcanette ", durettes, incisées au tour comme une
40 faulcille et comme la betoine ^', finisantes en poinctes de sarisse
macedonicque et comme une lancette dont usent les chirurgiens.
La figure d'icelle peu est différente des feueilles de fresne *•♦ et
aigremoine^5 qx tant semblable à eupatoire ""^ que plusieurs herbiers.
Ligne 33. A : pluie — E : default — 1. 34. E : estival — E : dictes — 1. 34-55. E :
d' Andromalache — 1. 35. A : soyt — 1. 36. A, E : dépérissant — 1. 37. E : rameaulx
pardurante — E : fors rameaulx — 1. 38. E : fueilles ha — A, E : troys — 1. 40. E :
hretoine — E : finissantes — A : larysse; E : larice — 1. 42. A : icelles — E : jueilles —
1. 43. E : aigremoinne
18. Les fêtes des pêcheurs du Tibre se célé-
braient, d'après Ovide, Fastes, VI, 235-240,
le 7 juin, au Champ-de-Mars. (P.)
19. Theophraste (Hist. pi., 1. X, ch. 5)
décrit une [laXccy^t) 0;:o8ev5poj[jL£vif] qui serait,
d'après Fraas, notre Lavatera arhorea L.
(Malvacée). C'est la même sans doute que cite
Pline : « Tradunt auctores in Arabia malvas
septimo mense arborescere, baculorumque
usum praebere extemplo ». (XIX, 22.) — Mais
R. l'a sans doute confondue avec la 0£v-
8po[j.aXa-/r, des Géoponiques (XV, 5, 5),
àvaSsvSpoaaXayr] de Galien (Meth. vied.,
1. XIV, ch. 5), qui serait, d'après Sainéan
{H. N. R., p. 104), VAlthxa rosea Cav. (D.)
20. Pédoncule. Néologisme, du lat. caudex,
même sens.
21. R., dans ce long passage sur les ana-
logies foliaires du chanvre, use surtout de la
comparaison, procédé cher aux botanistes de
l'époque, qui classaient les végétaux moins
par analyse exacte et rapprochements anato-
miques que par analogie morphologique ou
onomastique. (D.)
22. Nom donné communément à deux
Borraginées tinctoriales du midi : Onostna
echiotdes L. et Anchusa tinctoria L. ; celle-ci
est V anchusa de Pline (XXII, 23). Toutes deux
ont les feuilles hérissées de poils rudes. (D.)
23. Mauvaise comparaison : qu'il s'agisse
ici de Betonica officinalis L., (la plus réputée
dans l'ancienne thérapeutique), ou de B.
alopecuros L. . comme le pense M. Sainéan
(H.N.R., p. 104) ; bétoine a des feuilles cré-
nelées, tandis que les folioles du chanvre sont
dentées. (D.)
24. Le Frêne, Fraxhius excelsior L. (Olé-
acée), a des feuilles composées, à folioles
ovales lancéolées, dentées. (D.)
25. L'aigremoine, Agrimonia eupatoria L.
(Rosacée) a des feuilles composées, pinnées, à
folioles lancéolées, dentées. (D.)
26. L'eupatoire d'Avicennc, Eupatoriuni can-
nabinum L., (Composée), a des feuilles cora-
CHAPITRE XLIX 3_jl
l'ayant dicte domesticque, ont dict eupatoire estre Pantagruelion
45 saulvaginé, et sont par rancs en eguale distance esparses au tour du
tige en rotondité, par nombre, en chascun ordre, ou de cinq ou de
sept. Tant l'a chérie Nature qu'elle l'a douée en ses feueilles de ces
deux nombres impars, tant divins et mystérieux^'. L'odeur d'icelles
est fort *^ et peu plaisant aux nez delicatz.
50 La semence provient vers le chef du tige et peu au dessoubs.
Elle est numereuse autant que d'herbe qui soit, sphœricque,
oblongue, rhomboïde, noire claire et comme tannée, durette, couverte
de robbe fragile, délicieuse à tous oyseaulx canores '', comme linottes '°,
chardriers '', alouettes, serins '% tarins " et aultres, mais estainct en
55 l'homme la semence generative, qui en mangeroit beaucoup et sou-
vent''*; et, quoy que jadis entre les Grecs d'icelle l'on feist certaines
espèces de fricassées, tartres et beuignets, les quelz ilz mangeoient
Ligne 45. E : rencs — E : esgale — 1. 47. A, E, F : la chérie — 1. 50-51. A, E :
provient... dessoubs. Elle manque — 1 51. E : sphericque — 1. 53. A : fragille — E :
linotes — 1. 54. E : autres — 1. 55. A : mangeroyt — 1. 55-62. A : beaulcoup et
souvent. Et provient vers le chef du tige et peu au dessoubs. Et comme en plusieurs ; E :
beaucoup et souvent. Et prouvient vers le chef du tige et peu au dessoub^. Et iomme en plusieurs
posées, à 3-5 lobes lancéolés-acuminés, dentés, 31. Chardricr, nom donné en Guyenne et
assez semblables à'celles du'chanvre. (D.) en Poitou au Chardonneret (Cardiœlis car-
27. Les feuilles du chanvre sont compo dtielis L.). (D.)
sées de 5 à 7 folioles. R. fait ici allusion à la 32. Le Cini ou Serin vert de Provence,
théorie des nombres : l'importance des jours Fringilla serinus L.,. granivore.
critiques impairs avait été signalée par Hip- 33. Fringilla (Spinits) spinus (L.). (D.)
pocrate ; et le nombre 7, sur lequel Cornélius 34. Le chanvre indien (Cannabis sativa,
Agrippa a amplement disserté, marquait les L. var. indica) est un antispasmodique encore
années climatériques, et bien d'autres choses prescrit contre le satyriasis : « Semen ejus
encore. Numéro deiis impare gaudet, écrivait extinguere genituram virorum dicitur. »
déjà Virgile. (D.) Pline, XX, 97. — Que la semence du
28. R. donne à ce mot le genre masc. qu'a- chanvre soit antiaphrodisiaque, c'est l'opinion
vait le mot latin odor. de Dioscoride, de Pline, de Galien, d'Oribase,
29. Mélodieux. Néologisme, du latin cano- d'Aétius, de Paul d'Egine. Cependant, Galien
rus, même sens. observe, d'autre part {De alim. facult., L. I,
30. La linotte (Fringilla [Acanthis] canna- ch. 34), que d'aucuns croquent le grain de
hina L.) pille les chenevières. C'est un gra- chanvre, grillé avec d'autres desserts, pour
nivore redoutable. s'exciter à la volupté. C'était encore, au
342
LE TIERS LIVRE
après soupper par friandise et pour trouver le vin meilleur, si est ce
qu'elle est de difficile concoction ^K offense l'estomach, engendre
éo mauvais sang, et par son excessive chaleur ferist le cerveau et remplist
la teste de fascheuses et douloreuses vapeurs.
Et, comme en plusieurs plantes sont deux sexes, masle et femelle '',
ce que voyons es lauriers ", palmes '^, chesnes ^^, heouses '^°, aspho-
xviie S., une opinion courante chez les Persans,
au rapport d'Œlschlœger, et il y [a moins de
50 ans, d'après Mattia di Martino, les paysans
siciliens employaient le chanvre comme talis-
man amoureux. Cf. A. Garrigues, Où Von voit
un oubli de Rabelais conduire à une erreur théra-
peutique, Vox medica, no 4, 20 septembre 1928,
p. 8-1 1. (D.)
35. Il s'agit ici de la première concoction,
ou digestion gastrique, au sens où l'entendent
Aristote et Galien. (D.)
36. On a attribué à tort à R. le mérite
d'avoir parlé le premier de la sexualité chez
les plantes. Si Aristote écrit que les végétaux
mâles ne se distinguent point des végétaux
femelles, par contre Théophraste écrit : « Arbo-
rum universarum... plures sanè differentiïe
intelliguntur... qua foemina masque distin-
guuntur » (Hist. Plant., III, 9). Et Pline parle
couramment d'espèces mâles et femelles.
Encore faut-il noter que ces mots, dans la
langue des anciens botanistes, ne caracté-
risent le sexe que pour les plantes dioïques
(palmier, figuier). Autrement, ils désignent
seulement certaines différences morpholo-
giques : mas signifie généralement fort,
vigoureux, ou moins fécond ; foemina, faible;
ou plus fécond. Ces mots s'inspirent encore
de la similitude de certains végétaux avec les
organes sexuels animaux ; ou enfin ils cons-
tituent un simple expédient de nomenclature.
Cf. Saint-Lager, Remarques hist. sur les mots
plantes mâles et plantes femelles , Paris, Baillière,
1884, 48 p. in-80. — R. n'a certainement
pas approfondi cette question, encore non
résolue de son temps. Césalpin nie l'existence
d'organes sexuels chez les plantes. Clusius
est le premier à soupçonner leur rôle.
Si R. a véritablement voulu parler de la
sexualité végétale, la liste des plantes qu'il
donne comme pourvues de sexes distincts
(dioïques) n'est pas impeccable, puisqu'elle
range à côté du chanvre, du palmier, du téré-
binthe (dioïques) le chêne, l'yeuse, le cyprès
(monoïques), le laurier, l'asphodèle, la man-
dragore, l'aristoloche, le pouliot, la pivoine
(hermaphrodites), sans compter l'agaric qui a
un mode de reproduction asexué et les fou-
gères, dont la génération compliquée ne fut
élucidée qu'au xixe siècle par Lesczyc-
Suminsky et Hofmeister. (D.)
37. Le G. Laurus a des fleurs hermaphro-
dites, et qui ne sont unisexuées que par avor-
tement. (D.)
38. Palmiers. Les fleurs sont unisexuées
dans la majorité des genres. En fait de pal-
miers, Pline a surtout décrit le dattier (Phœiiix
dactylifera L.), et distingue avec raison le mas
et le fvmina (H. N., XIII, 7), le dattier étant,
en effet, dioïque. (D.)
39. Le chêne a des fleurs mâles et femelles
distinctes, mais portées sur le même pied
(monœcie). Pline, qui distingue à tort un
chêne é et un Ç, écrit : « In querna, alla
[glans] dulcior molliorque feminx: ; mari
spissior », XVI, 8. (D.)
40. Yeuse, Quercus ilex L. Chêne vert,
eousé. — Heouse, mot provençal, pour yeuse.
Bdon, (Rein., 1558, p. 39), dit eouse. Arbre
monoïque, à fleurs unisexuées ; « Masculas
CHAPITRE XLIX
343
dele'^', mandragore ^% fougère'*', agaric *'^,aristolochie'*^ cyprès ■*\ tere-
65 binthe *^ pouliof^^ paeone ^^ et aultres, aussi en ceste herbey a masle,
Ligne 64. E : arist ologie — 1. 65. E : Peom et autres — A : aussy — E : ha
ilices negant ferre [glandes] », dit Pline, XVI,
8. (D.)
41. Asphodeîus, g. de Liliacées. Celui que
décrit Pline (XXI, 68) est A. ramosus L.
(D.)
42. Hermaphrodite, comme les autres So-
lanées. Les vieux auteurs prétendaient retrou-
ver dans la bizarre conformation de la racine
une sorte d'ébauche humaine, tantôt mâle,
tantôt femelle. (Cf. H. Leclerc, La mandra-
gore, Presse médicale, n" 102, 23 décembre
1922, p. 21 38-2140, et J. Avalon, La man-
dragore, son histoire, sa légende, ^Esculape,
13= année, no' 10 et 12, octobre et décembre
1923, p. 223-227, 271-275.) Pline décrit
2 esp. de Mandragore : « Candidus qui est
mas, niger qui femina existimatur. » (XXV,
94.) La mandragore femelle de Pline est pour
Fée Mandragora autumnalis Bert., la mâle,
M. vernalis Bert. Linnée n'en fait qu'une
espèce, M. officinarum L. (D.)
43. R. ignorait évidemment le mode de
génération à double cycle, l'un asexué, per-
manent (sores, sporanges, spores) ; l'autre
sexué et transitoire (prothalle, anthéridie +
anthérozoïde, archégone -|- oosphère), qui
caractérise les fougères. Sans envisager le
mode de reproduction, les anciens botanistes
grecs décrivaient comme fougère mâle la plus
haute, et cujus ex und radice complures
exeunt filices (Pline, XXVII, 5,5), autre-
ment dit notre Pteris aquilina L., et comme
fougère femelle ou Thelypteris les fougères de
taille plus petite, à frondes multiples entées
sur divers points du rhizome {Athyrion, Poîys-
tichon, Blechnon). Une interprétation fautive
et à contresens faite par Dodoëns des mots
fougère mâle et femelle a entraîné dans la
même confusion tous les auteurs modernes.
(D.)
44. Les agarics se reproduisent au moyen
de spores exogènes, développées à la surface
de certaines cellules des lames de l'hyménium,
nommées basides. Il n'y a point chez eux de
reproduction sexuée. (D.)
45. Aristolochia, aristoloche, g, de la fam.
des Aristolochiées, à fleurs hermaphrodites. A
la suite des Grecs, Pline en distingue 4 espèces,
parmi lesquelles « alteruni [genus] masciilae,
radice longd » (XXV, 54) qui correspond,
pour Fée, à A. longa L. (D.)
46. Pline, XVI, 60, décrit deux espèces de
Cyprès : « Meta in fastigium convoluta, quae
et femina appellatur ; mas spargit extra se
ramos. » Le C. femina est notre Cupressus
fastigiata D. C; le C. mas, notre C. hori-
lontalis MilL, mais ces espèces sont toutes
deux monoïques. (D.)
47. Pline en décrit plusieurs espèces : « Ex
his mascula est sine fructu ; feminarum duo
gênera » (XIII, 12). En réalité, il n'y a là
qu'une espèce, et dioïque : Pistaciâ terehinthus
L. (Térébinthacées). (D.)
48. Pline, XX, 54, distingue le pouliot mâle
du pouliot femelle: « Femina pulegii... est autem
haec flore purpureo, mas candidum habet. »
Les mots mâle et femelle ne traduisent ici que
des variations de coloris ; et il n'y a qu'un
pouliot, hermaphrodite comme les autres La-
biées : Mentha pulegium L. (D.)
49. Plante ainsi nommée en souvenir de
Pœon, lequel s'en servit pour guérir Pluton
blessé par Hercule (Homère, //., ch. 5). On
relèveles îormQSpœonia (Pline), peone (xii^s.),
pioine, pione, péonie (Platearius, xiii^ s.),
peon (P. Belon, xvi^ s.) — Dioscoride (III,
344
LE TIERS LIVRE
qui ne porte fleur aulcune mais abonde en semence, et femelle, qui
foisonne en petites fleurs blanchastres, inutiles, et ne porte semence
qui vaille ^°, et, comme est des aultres semblables, ha la feuille plus
large, moins dure que le masle et ne croist en pareille haulteur.
On semé cestuy Pantagruelion à la nouvelle venue des hyron-
delles ;on le tire de terre lors que les cigalles commencent s'enrouer ^\
Ligne 66. E : aucune — 1. 67. E : foysonne — 1. 68. E : autres — E : fueille
157), reconnaît deux sortes de pivoine, l'une
mâle et l'autre femelle : c'est à la seconde que
l'on rapporte la pivoine de Pline (XXV, 10),
qui est notre Pœonia officinalis L. La pre-
mière, yÀ'jxuaîÔT) apcr,v, serait notre P. coral-
lina L. (Fée). Saint-Lager dit que la P. mas se
rapporte à nos P. peregrina et P. officinalis, et
la P. fœmina à P. corallina. (D.)
50. R. commet ici une confusion grave :
le Cannabis saliva est une plante dioïque, à
pieds mâles et femelles distincts ; le fruit,
fécondé parle pollen des fleurs mâles, ne peut
évidemment naître que du pied femelle. Mais
l'erreur populaire, partagée par Gesner, Fuchs,
Dalechamps, Dodoëns, Lonicer, considérait
comme mâle la plante porte-graine, plus luxu-
riante ; comme femelle la plante plus grêle à
fleurs pistillées, non suivies de fruits, et qui
dépérit la première. (D.)
51. En septembre.
Comment doibt estre préparé et mis en œuvre le célèbre Pantagruelion.
Chapitre L.
On pare ' le Pantagruelion soubs Tasquinocte automnal ^ en
diverses manières, scelon la phantasie des peuples et diversité des pays.
5 L'enseignement premier de Pantagruel feut le tige d'icelle devestir
de feueilles et semence, le macérer en eaue stagnante, non courante,
par cinq jours, si le temps est sec et l'eaue chaulde, par neuf ou
douze, si le temps est nubileux et Teaue froyde ' ; puys au soleil le
seicher, puys à l'umbre le excorticquer et séparer les fibres (es quelles,
ro comme avons dict, consiste tout son pris et valeur) de la partie
ligneuse, laquelle est inutile, fors qu'à faire flambe lumineuse,
allumer le feu et, pour Tesbat des petitz enfans, enfler les vessies de
porc. D'elle usent aulcunefoys les frians à cachetés, comme de
syphons, pour sugser et avecques l'haleine attirer le vin nouveau
15 par le bondon.
Quelques pantagruelistes modernes, evitans le labeur des mains
qui seroit à faire tel départ, usent de certains instrumens catharactes ^,
composez à la forme que Juno la fascheuse tenoit les doigtz de ses
mains liez pour empescher l'enfantement de Alcmene, mère de
Lignes i et 2. A, E : manque — I. 3. A : On la pare soubs ; E : On la pare soubi —
E : equinocte autonnal — 1. 4. E : selon — 1. 5. E : fut — 1, 6. E : fueilles — A, E : eau
— 1. 7. A. E : eau — 1.8. A, E : eau — E : froide ; puis — 1. 9. E : puis — E : l'excor-
ticquer — 1. 11. E : par laquelle — 1. 13. E : aucunes — A, E : cachettes — 1. 14. E :
sucçer et avec — A. : la laine ; E : Valeine — I. 17. A : seroyt — A : catharacis ; E :
catharact^ — 1. 18. A : tenoyt — 1. 19-20. E : d'Hercules
1. On apprête. 3. C'est le rouissage, toujours en usage
2. « Semen ejus quum est maturum, ab dans l'ouest de la France. (D.)
asquinoctio autumni distringitur. » Pline, 4. Outils pour briser. Néologisme, du grec
XIX, 56. (D.) xatappriYVJvai, même sens.
LE TIERS LIVRE. 44
34^ LE TIERS LIVRE
20 Hercules ^ et à travers icelluy contundent et brisent la partie ligneuse
et la rendent inutile, pour en saulver les fibres.
En ceste seule pr^eparation acquiescent ceulx qui, contre l'opinion
de tout le monde et en manière paradoxe ^ à tous philosophes,
guaingnent leur vie à reculions".
25 Ceulx qui à profict plus évident la voulent avalluer ^ font ce que
l'on nous compte du passetemps des troys sœurs Parces ', de l'esbate-
ment nocturne de la noble Circe '° et de la longue excuse de Pénélope
envers ses muguetz amoureux, pendant l'absence de son mary Ulyxes ".
Ainsi est elle mise en ses inestimables vertus, des quelles vous
30 expouseray partie (car le tout est à moy vous expouser impossible) ;
si davant vous interprète la dénomination d'icelle.
Je trouve que les plantes sont nommées en diverses manières '^ Les
unes ont prins le nom de celluy qui premier les inventa, congneut,
monstra, cultiva, aprivoisa et appropria, comme mercuriale, de Mer-
Ligne 20. E : iceluy — 1. 21. E : sauver — 1. 22. E : seule manque — E : prépa-
ration — 1. 24. E : gaignent — 1. 25. E '. proffit — E : veulent avaller — 1. 26-27. A,
E : de V eshatement . . . Circé manque — 1. 28. A, E : pendent — 1. 30. E : exposeray
— E : exposer — 1. 31. E : devant — E : domination — 1, 33. E : celuy — 1. 34. E :
aprivoysa
5. Cf. Ovide, Métamorphoses, IX, 297-301, et 12. R., comme on le verra, classe les plantes
Pline, XXVIII, 17: « Adsidere gravidis,... en huit catégories d'après leur dénomination :
digitis peciinatim inter se implexis, veneficium 1° selon le nom de leur inventeur, 2° leur
est ; idque compertum tradunt, Alcmena Her- pays d'origine, 3° par antiphrase, 4° par leurs
culem pariente. » (P. D.) vertus, 5° d'après leurs particularités, 6° en
6. Paradoxale, contraire à l'opinion ; du souvenir des métamorphoses, 7° par simili-
grec TzapaSoÇo;, même sens. tude, 8° d'après la morphologie. Cette répar-
7. Les cordiers. Ils marchent à reculons en tition lui a été suggérée par Pline qui, en son
tirant d'un sac les fibres de chanvre dont se 1. XXV, énumère les plantes baptisées du
file la corde. (P.) nom des dieux ou des rois, ou de celui de cer-
8. Mettre en valeur. taines nations, ou trouvées par divers ani-
9. Les Parques. maux. On trouve d'ailleurs dans Pline (Nohi-
10. Argutotenues percurrens pectine telas. lium herharum inventores, XXV, ch. 7 et sqq.)
Virgile, Enéide, VII, 14. (P.) la plupart des plantes rangées par R. dans la
11. Cf. Homère, Odyssée, XIX, v. 138-150. première catégorie. (D.)
CHAPITRE L
347
35 cure '% panacea, de Panace, fillede ^sculapius '^ armoise, de Arlemis '\
qui est Diane, eupatoire, du roy Eupator '\ telephium, de Telephus '\
euphorbium, de Euphorbus, medicin du roy Juba '\ clymenos, de
Clymenus '\ alcibiadion, de Alcibiades ", gentiane, de Gentius, roy de
Ligne 38. E : Gentias
15. La mercuriale fut trouvée par Mercure,
dit Pline, XXV, 18, qui lui donne les noms de
Imoiostis, parthenion, hermiipoa, mercurialis :
« Duo ejus gênera, masculus et fœmina. »
C'est Mercurialis anmia, L. Son usage théra-
peutique est fort ancien ; le miel de mer-
curiale entre encore dans la composition de
nos lavements purgatifs (D.).
14. Pline, XXV, 11, en mentionne plu-
sieurs espèces •: « Unum quippe Asclepion
cognominatur, quoniam is filiam Panaceam
appellavit ». Cette dernière est une Ombel-
lifère du Levant (Pastinaca opopanax, L. =r
Feriila opopanax, Spreng.), dont on tirait une
gomme fort employée sous le nom d'Opo-
panax, et dont Pline parle longuement (XH,
57.)- Sur les div. acceptions botaniques du
mot Panacée, cf. Mérat et de Lens, Dict.
univ. de mat. médicale, t. V, Paris, 1835, in-80,
p. 176-177, 216-217. —Fée, annot. à Pline,
trad. de Grandsagne, t. XV, p. 393-394.
(D.)
15. R. la place sous l'invocation d'Artémis,
ou Diane Ilithya. D'autres, comme A. Paré,
veulent qu'il s'agisse d'Artémise, reine de
Carie : « Artemisia, uxor Mausoli, adoptata
herba quae antea parthenis vocabatur », dit
Pline, XXV, 36. — Dioscoride ne décrit pas
moins de quatre artemisia, que Fée rapporte à
nos A. campestris, L., A. camphorata, Vill.,
A. pontica, L., A. chanizmelifolia, Vill. Ce
sont des plantes amères, stomachiques, aro-
matiques, emménagogues, d'un usage théra-
peutique fort ancien. (D.)
16. « Eupatoria quoque regiam auctorita-
tem habet. » Pline, XXV, 29. On a dédié à
Mithridate Eupator, roi de Pont : 1° l'Eupa-
toire d'Avicenne, Eupatorium caiwaJnnum, L.
2° l'Eupatoire de Mésuë, Achillea ageratum,
L. 30 l'Aigremoine, Agrimonia eupatoria, L.,
qui, pour Sprengel, est la véritable Eupatoire
de Dioscoride. Cependant, l'Eupatoire décrite
par Pline, et vantée par Galien, Paul d'Égine,
Avicenne, est VE. camiabinum. (D.)
17. Télèphe, fils d'Hercule, fut blessé et
guéri par Achille au siège de Troie. « Tele-
phion porcilacse similis est et caule et foliis »,
dit Pline, XX VH, no. Probablement Sedum
telephium, L. (Crassulacée.) Columna a voulu
y voir Zygophyllum fahago, L. ; d'autres disent
le Cochlearia. (D.)
18. « Invenit et patrum nostrorum îetate
rex Juba, quam appellavit euphorbiam, medici
sui nomine ». Pline, XXV, 38. C'est Euphor-
hia (Diacanthium) officinarum, L. (D.)
19. Climène, roi d'Arcadie. « Clymenus
a rege herba appellata est ». Pline, XXV, 33.
C'est d'après Fée, -spixXufiEvov de Dioscoride,
(IV, 14), notre Lonicera periclymeniim, L. ou
chèvrefeuille. Quant au xXi'jjlevov de Diosco-
ride (IV, 15), c'est, pour Sibthorp, Convol-
vulus sepium, L. ; pour Sprengel, Latbyrus
clymenum, L. (D.)
20. Pline nomme, sans le décrire, VAlcihion
(XXVII, 22) ; ailleurs, il le nomme anchusa ou
arcebion (XXII, 25). Ce serait, pour Fée,
ràXy.t'Stov de Nicandre (Thér., 6^j) : Alci-
bii radicem echii pariter lege.., notre Echiutn
creticum, L. — Mais Nicandre parle encore
d'une autre Alcibie :
Est alla Alcibii cognomine planta...
(trad. de J. de Gorris) ; Anchusa altéra, que
certains, dit Dioscoride, appellent 'AXxtCtâôetov
348
LE TIERS LIVRE
Sclavonie^'. Et tant a esté jadis estimée ceste prserogative de imposer
40 son nom aux herbes inventées que, comme feut controverse meue
entre Neptune et Pallas de qui prendroit nom la terre par eulx deux
ensemblement trouvée qui depuys feut Athènes dicte de Athene,
c'est à dire Minerve ", pareillement Lyncus, roy de Scythie, se mist en
effort de occire en trahison le jeune Triptoleme, envoyé par Ceres
45 pour es hommes monstrer le froment, lors encores incongneu, affin
que par la mort d'icelluy il imposast son nom et feust, en honneur et
gloire immortelle, dict inventeur de ce grain tant utile et nécessaire
à la vie humaine : pour laquelle trahison feut par Ceres transformé^'
en oince''-^ ou loupcervier. Pareillement, grandes et longues guerres
50 feurent jadis meues entre certains roys de séjour en Cappadoce,
pour ce seul différent : du nom des quelz seroit une herbe nommée ;
laquelle pour tel débat feut dicte polemonia, comme guerroyere ^K
Les aultres ont retenu le nom des régions des quelles feurent
Ligne 39. E : ha — E : prérogative d'imposer — 1. 40. E : fut — 1. 42. E : depuis
fut — "E". de Athènes — 1. 44. E : d'occire — 1. 4é/E : iceluy — E : fust — 1. 48. E :
fut — 1. 50. E '.furent — 1. 53. E : autres — E '.furent
ou "Ovo/etXÉç ; anchusa minor, alcihiadion, ou
onochiles de Pena et Lobel, et qui est aussi une
borraginée, VAÎkanna tinctoria, Tausch.
Ce nom vient-il d'Alcibiade? ou, comme
dit J. Grévin, de ce qu' « un homme nommé
Alcibie la trouva et expérimenta le premier
quelle force elle avait contre la morsure des
serpens ? » D'autres étymologistes ont pro-
posé : àXxif force, et pîoç, vie. (D.)
21. Gentiana, genre de la fam. des gentia-
nées, renfermant de nombreuses espèces.
« Gentianam invenit Gentius rex lUyriorum. »
Pline, XXV, 34. Gentiana îutea, L., dit Fée.
(D.)
22. Cf. Virgile, Gc'orgiques, I, v. 12-19 (^^
le commentaire de Servius sur ce vers), et
Ovide, Métamorphoses, VI, v. 75-82.
23. Voir Ovide, Métamorphoses, V, v. 642-
661.
24. Lynx ou loup-cervier, nom donné aux
diverses espèces de Lynx (Lynchus). Mais le
nom de loup-cervier a été également appliqué,
par confusion, à la panthère (Fe/« /'a/'(iM5, L.),
au guépard, (Cynaiturus jubatus, Erxl.) et à
l'irbis {Felis uncia, Schreb.), « Loups-cerviers
et onces qu'on nomme autrement Linces, »
dit P. Selon, Obs., 1. I, ch. 76.
25. « Polemoniam, alii philetœriam, a cer-
tamine regum inventionis appellant ». Pline,
XXV, 6. C'est le :roÀ£ij.œvtov de Dioscoride
(IV, 8). Tournefort, le premier, reconnut
dans cette plante la Valériane grecque (Pole-
monhim cxruleum, L.). C'est l'avis de Fée.
M. Sainéan la rapporte à Hypericiim (Ascyreia)
olympicum L. La plante que les botanistes
appelaient au xvie s., avec Pena et Lobel,
PoUmonium tnonspelliense est notre fasminum
fruticans, L. (D.)
CHAPITRE L
349
ailleurs transportées, comme pommes medices '^ ce sont poncires^'
55 de Medie, en laquelle feurent premièrement trouvées ; pommes pu-
nicques ^^ ce sont grenades, apportées de Punicie, c'est Carthage ; ligus-
ticum, c'est livesche ^^ apportée de Ligurie, c'est la couste de Gènes ;
rhabarbe '", du fleuve barbare nommé Rha, comme atteste Am-
mianus ; santonicque '\ fœnu grec '% castanes '\ persicques ^'^,
Ligne 54. E : poncitres — 1. 55. E : jurent — 1. 56. E : puniques — 1. 57. E :
Gennes ; rheubarbe — 1. 59. E : sanionique — E : fenoil ; E : persiques
26. Malum medicum (Théophr., H. P., I,
22). « Malus assyria quam alii vacant Medi-
cam », Pline, XII, 7. « Medica [mala] autem
Gneci vocant [citreos] patrise nomine ».
Pline, XV, 14.
27. Poncires, pondères (Belon). « Li-
mones et quos poncerias appellant. » (Bru-
yerin Champier). Pomsires (pommes de
Syrie) dans le Midi. — Fruit d'une Aurantiacée,
Citrus medica, L., citronnier. Les Grecs con-
nurent ce fruit par les Mèdes, d'où son nom.
(D.)
28. Grenadier, Punica granatiim L. (Myr-
tacée). Selon Pline les meilleures grenades
venaient de Carthage (Ma/HW^M^nVîiw) : « circa
Carthaginem punicum malum cognomine sibi
vindicat », XIII, 34. Mais de CandoUe pense
que cet arbre est originaire de Perse, et ne fut
qu'importé à Carthage par les Phéniciens.
(D.)
29. Ligusticum, Livèche, de Liguria, parce
qu'elle se trouve communément sur la côte
génoise. « Ligusticum silvestre est in Liguriae
suas montibus », dit Pline, XIX, 50. Genre
d'Ombellifères comprenant div. esp. de Corse,
des Alpes, des Pyrénées. S'agit-il ici de Ligus-
ticum lei'isticum, L. ? (D.)
30. Rhubarbe, Rheum. (Polygonée). De
Rha, nom d'un fleuve cité par Ammien Mar-
cellin, et qui est le Volga ; et barhartim. Incon-
nue des anciens, elle est mentionnée pour la
première fois (Rhetim barharurn) par Isidore de
Séville (vue s.). On trouve la forme Reiiharbe
dans Platearius et le Hortiis sanitatis (1500).
Ce produit, anciennement importé de la Perse
et de la Chine, est fourni par diverses esp. de
Rheum, surtout Rh. officinale. En. Mais la dif-
férenciation en est assez confuse, et compli-
quée par des hybridations. Cf. H. Haillon,
Dict. des Se. méd. de Dechambre, 3e s., t. IV,
art. Rhubarbe, p. 416-436. (D.)
51. M Santonicum appellatur e Gallias civi-
tate ». Pline, XXVII, 28. Plante qui pousse
au pays des Santones (Saintes). « Absinthe
xaintonicque », dit Bernard Palissy (Des
Pierres"). Le Santonicum [genus absinthii] de
Pline serait, pour Fée, Artemisia santonica.
L., mais cette dernière est une espèce tartare
et persane qu'on ne saurait trouver en Sain-
tonge. L'absinthe xaintonique de Palissy est,
d'après Audiat, Artemisia maritima, L., hôte
habituel de notre côte atlantique, et dont une
var. porte le nom à' A. suaveolens, Lmk. =
A. satitonica, Woodv. (D.)
32. « Silicia, hoc est fœnum grsecum, sca-
rificatione seritur ». Pline, XVIII, 39. Fenu-
grec, Trigonella fœnum grsccum, L. Légumi-
neuse cultivée comme fourrage dès l'antiquité
gréco-romaine. (D.)
33. Castanea vulgaris, Lam. Châtaignier.
Amentacée probablement indigène en Europe,
mais que Pomponius Mêla (II, 3, 35) dit ori-
ginaire de Castanea, ville de Magnésie. Pline
dit, au contraire (XV, 25) : « Sardibus eas
provenere primum ». (D.)
34. « Ex Perside advecta [persica] », dit
Pline (XV, 13). C'est le pêcher, Persica vul-
garis, D. C. Les Grecs et les Romains le
3 50
LE TIERS LIVRE
60 Sabine '^ stœchas '^ de mes isles Hieres, antiquement dictez Stœ-
chades, spica celtica ", et aultres.
Les aultres ont leur nom par antiphrase et contrariété, comme
absynthe, au contraire de pynthe '^ car il est fascheux à boyre ;
holosteon ^\ c'est tout de os : au contraire, car herbe n'est en nature
65 plus fragile et plus tendre qu'il est.
Aultres sont nommées par leurs vertus et opérations, comme
aristolochia '*°, qui ayde les femmes en mal d'enfant ; lichen '^', qui
Ligne éo. A : dicti ; E : dictes
E : boire — 1. 66. E : Autres
1. 61. E : autres — I. 62. E : autres — I. 65.
reçurent de la Perse ou de l'Asie orientale,
mais de Candolle le croit originaire de la
Chine. (D.)
35. Arbrisseau commun en Italie dans le
pays des Sabins : « Herba sabina... duorum
generum est », dit Pline, XXIV, 61. Les deux
espèces distinguées par cet auteur ne sont,
pour Fée, que deux var. du Juniperus Sabina,
L. (Junipéracée). (D.)
36. Des îles Stœchades, auj. îles d'Hyères.
STor/àç (Dioscoride, III, 31). « Stœchas in
insulis tantum ejusdem nominis gignitur odo-
rata herba », dit Pline, XXVII, 107. C'est
Lavandula stœchas, L. (Labiée). R. dit « mes
îles Hieres » parce qu'il a pris le titre de
Calloier des îles Hyères. Voir titre, n. 4.
(D.)
37. Spica celtica, nom bas-latin du Nard
celtique des Anciens (originaire des Alpes
méridionales ou Celtiques), par opposition au
Nard indique. Valeriana celtica, L. (Valéria-
née). — Spic celtic, dit Platearius (xui^ s.).
(D.)
38. « 'A-îv9iov dictum, id est quod nemo
bibere potest. » (Ch. Estienne). « Apinthion,
c'est-à-dire non beuvable, pour ce qu'on n'en
peult boyre aucunement à raison de l'amer-
tume excessive qui est en elle. » (Fuchs.)
De a et rîvO-.ov, impotabile, dit aussi le Dic-
tionnaire de Trévoux (1752). Lémery, par
contre, donne comme étymologie a priv. et
^vt^oz, delectatio, plante amère et désagréable.
« Ahsinthii gênera plura sunt », dit Pline,
XXVII, 28 : Santonicum [Artemisia santonica,
L.] ; ponticum [Artemisia pontica, L. ?] ; ita-
licum [Artemisia absinihium, L.]. (D.)
59. De 6X0?, tout, Ôcttéov os, en tout dur
comme l'os, nom donné par antiphrase à une
plante très molle. « Holosteon sive duritia
est herba ex adverso appellata a Grsecis, sicut
fel dulce ». L'ôXo'jtiov de Dioscoride (III, 11),
Holosteon de Pline, XXVII, 65, holostium de
Galien (De simpl. med. fac, 1. VIII) est, pour
quelques auteurs, Plantago coronopus L. ; pour
Fée, plus probablement Plantago holoslea,Lrnk.
de l'Europe méridionale. Mais la plante que
les botanistes du xvi^ s., Boutonet, Pena,
Lobel, appelaient Holosteum monspelliense, est
Plantago alhicans, L., delà France et de l'Eu-
rope méridionales. Sainéan (H. N- R-, p. 117)
croit reconnaître dans l'Holosteon de R. une
Caryophyllée, Holosteum umbellatum, L. (D.)
40. De apidToç, excellent, "^ôyia., lochies ;
plante qui, d'après Dioscoride, facilite post
partiim le flux lochial. « Inter nobilissimas
aristolochicC nomen dédisse gravidas viden-
tur, quoniam esset àptarr] Xoysuouaai; », dit
Pline, XXV, 54. Aristolochia, genre d'Aris-
CHAPITRE L
guerist les maladies de son nom ; maulve''', qui mollifie ; callithri-
chum'^', qui faict les cheveulx beaulx, alyssum ^'^, ephemerum ^\ be-
Ligne 68. E : malve — 1. 69. E : cheveux
tolochiées. Pline en mentionne quatre esp. :
l'une à tubercules ronds {A luiea, Desf. ? selon
Sprengel; A. rotunda, L. ? pour Fée) ; la 2^,
mâle, à racine longue {A. longa, L. ?) ; la 3e,
clematitis ou cretica (A. clematitis, L. ?) ; la 4»
ou plistolochia, ou poîyrrhiion (A. pistolochia,
L. ?) La plus employée en thérapeutique
ancienne était A. longa, L. (D.)
41. Le mot lichen (X£'.yr,v), déjà employé
par Hippocrate, désigne des affections cuta-
nées ou dartres de nature fort diverse, et diffé-
rentes du groupe de dermatoses auquel les
nosographes modernes ont réservé le nom de
lichen. Des textes de Dioscoride, Pline et
Galien, il ressort que ce vocable fut transféré
de la pathologie à la botanique, et après avoir
désigné les dartres, s'appliqua à des crypto-
games, à thalle circiné, farineux ou crustacé,
simulant l'aspect des lésions cutanées. De
plus, de par la théorie des analogies, ceux-là
guérirent celles-ci. « In lis [prunis sylvestribus]
et sativis prunis est limus arborum quem
Grseci lichena appellant, rhagadiis et condy-
lomatis verè utilis », dit Pline, XXIII, 69.
Ce lichen du prunellier pourrait être Evernia
prunastri, Ach. Par contre, les 2 var. de lichen
que Pline mentionne ailleurs, XXVI, 10, ne
semblent point se rapporter à des lichens,
mais plutôt à des Hépatiques : Marchantia
polymoipha, L., et M. stellata, Scop. (D.)
42. Malva, [j.a/.ayTj ; (LiaXâ^j'o, j'amollis,
allusion aux propriétés émollientes de la
plante.). Pline décrit, XX, 84, deux espèces
de mauve cultivée : malope et malache ; deux
espèces sauvages: major, ou althxa, ou plisto-
lochia ; et minor. Malache, MaXa/r, de Théo-
phraste {H. P., i, 4) est, pour Sprengel,
Lavatera arborea, L. ; pour Fée, Malva rotun-
difolia, L. Malope, et Malva silvestris major
aut minor est pour Fée M. silvestris L.
Quant à Malâyri de Dioscoride (II, 144)
Sprengel y voit soit M. rotundifolia, L., soit
M. mauritanica. (D.)
43. Le callitrichos ou callitJrrix ou Adianton
de Pline, XXII, 30, XXV, 86 est VAsplenium
trichomanes, L., ou doradille. Pline lui confère
par erreur les propriétés de l'àôîavTov
xal -oXjTcf/ov de Dioscoride (IV, 136), qui
est notre capillaire de Montpellier, Adiantum
capillus Veneris, L. C'est le pétiole des frondes
de ce dernier, brun, luisant, lisse et mince,
que l'on a voulu comparer à un cheveu (che-
veux de Vénus) et employer, en vertu de la
doctrine des analogies, contre la calvitie, ainsi
que le préconise en 1644, avec enthousiasme,
Pierre Formi, de Montpellier. Cf. H. Leclerc,
Le Capillaire, Courrier médical, 72e année,
no 43, 26 novembre 1922, p. 505-506. (D.)
44. De a privatif et Xûacja, rage, plante qui
préserve de la rage : « nomen accepit quod a
cane morsos rabiem sentire non patitur,
potus ex aceto, adalligatusque. » Pline, XXIV,
57. L'alysson de Pline — différent de celui de
Dioscoride, lequel est autre que celui de Théo-
phraste — parait se rattacher à quelque Rubia-
cée : Ruhia lucida, L., pour Sainéan (H.N. R.,
p. 117). Au xvie siècle, Pena et Lobel appe-
laient Alysson Italorum notre Alyssum mariti-
miim, Lmk. L' Alyssum mentionné par Lémery
comme antirabique serait, pour Mérat et de
Lens, A. montanum, L. (D.)
45. Plante décrite par Pline, XXV, 107 :
« Ephemeron folia habet lilii, sed minora,
caulem parem, fiorem c^ruleum. » Cette des-
cription a donné lieu à une foule d'hypothèses:
Fée pense à Convallaria verticillata, L. Il
352
LE TIERS LIVRE
70 chium ^^ nastiirtium *\ qui est cresson alenoys, hyoscyame ^', hane-
banes '*', et aultres.
Les aultres par les admirables qualitez qu'on a veu en elles, comme
héliotrope ^°, c'est soulcil, qui suyt le soleil, car, le soleil levant, il
Ligne 70. A, hyoscyames ; E : pyoscyames ■
— E : ha — 1. 73. E : solcy — E : suit
y a un autre ephemeron, ainsi nommé parce
que eodem die possit occidere, décrit par Tiaéo-
phraste (H. P. IX, 16), chanté par Nicandre:
Si quisquam infestos Medes Colchidis ignés
Incautus gustarit ephemeron, ille repente
Uritur... (Nie. Alexipharmacd)
mentionné par Dioscoride (IV, 84), prescrit,
au ve siècle, sous le nom d'hermodacte par le
b3'zantin Jacques Psychriste, et qui est le col-
chique : « Colchicon, alii ephemeron, Romani
bulbum agrestem, exitu autumniflorem fundit
croceo similem », dit RueUius, De nat. stirp.
lihri très, Paris, S. de Colines, 1 5 36, in-f°, 1. III,
ch. 115, p. 823. « Ephemerum, que quelques-
uns nomment Colchicon ou bulbe sauvage. »
Paré, 1. XXI, des venins, ch. 43. C'est Col-
chicum aiitumnale, L. — Le colchiciim minus de
Pena et Lobel est C. arenariuvi, Wald. et Kit.
Le colchique renferme un alcaloïde très actif,
la colchicine. (D.)
46. De pr^c, toux, plante qui calme la toux.
« Tussim sedat bechion qu« et tussilago dici-
tur », dit Pline, XXVI, 16, qui pense pouvoir
l'identifier, avec certains auteurs, au cha-
mxhuce, farfarus ou farfugim (XXIV, 85).
C'est notre tussilage ou pas d'âne, Tussilago
farfara, L. (D.)
47. Nasturtium, de nasus torsus, parce que
sa saveur acre fait froncer les ailes du nez.
« Nomen accepit a narium tormento, » dit
Pline, XIX, 44, qui parle encore du nasturtitim
au 1. XX, ch. 50. — En langue d'oc, nasitord
(Duchesne, 1544) ou, par corruption, nasi-
cord (1536). Le cresson alénois est Lepidium
sativum, L. Le nom de nasturtium a été trans-
féré par la nomenclature moderne au cresson
-E : hanabanes et autres — L 72. E : autres
de fontaine, Nasturtium officinale, R. Br. (D.)
48. De u;, porc, -/.jaixoç, fève, fève de porc.
Elien dit que les sangliers qui en ont mangé
sont atteints de mouvements convulsifs, et
contraints d'aller boire et se baigner. « Apol-
linaris, apud Arabas altercum, apud Graecos
vero hyoscyamos appellatur ». Pline, XXV,
17. Pline en mentionne plusieurs espèces,
toutes de notre g. Hyoscyamus ou jusquiame,
et que R. ne distingue pas autrement. Cepen-
dant, si le mot Hanebane ci-dessous désigne
H. niger, la jusquiame que vise ici R. est
autre : probablement H. albus, L., du Midi.
(D.)
49. Ce nom désigne la jusquiame, et semble
devoir être rapporté à Hyoscyamus niger, L.
Il dérive pour les uns, de l'arabe Hanah ; pour
Sainéan du dialecte wallon ; pour Gentil, de
l'anglais han ban, tue poule (semence mortelle
pour les poules). On retrouve la forme han-
nebanne dans l'Agriculture et maison rustique
de Ch. Estienne et J. Liébault, 1. I, ch. 8.
(D.)
50. « Heliotropii miraculum saspius dixi-
mus, cum sole se circumagentis, etiam nubi-
lo die ». Pline, XXII, 29. Pline en distingue
deux espèces : l'helioscopium ou verrucaria qui
est, pour Fée, notre herbe aux verrues, Helio-
tropium europzum, L. ; et le tricoccum qui est,
pour Fée, le tournesol, Croton tinctorium, L.
Cro:(ophora tinctoria Neck. L'héliotrope est
trop diversement décrit par les anciens pour
que ces identifications soient certaines :
Hcefer veut voir dans le Soleil (Helianthus
annuus, L.) Vheliotropium de Dioscoride
et Pline, oubliant que c'est une plante du
Pérou. Reutter dit que V Heliotropium des
CHAPITRE L
333
s'espanouist : montant, il monte, déclinant, il décline, soy cachant, il
75 se cloust ^' ; adiantum ^\ car jamais ne retient humidité quoy qu'il
naisse près les eaues et quoy qu'on le plongeast en eaue par bien
long temps ; hieracia^', eryngion^'*, et aultres.
Aultres par métamorphose d'hommes et femmes de nom semblable,
comme daphne, c'est laurier ^^, de Daphne; myrte ^\ de Myrsine ;
Ligne 76. E : naisce — A, E : les eaux
E : Autres
A, E : en eau — 1, 77. E : autres — 1. 78,
contemporains de Théophraste et d'Horace
est la plante dite Sponsa solis, solsequinm, notre
chicorée sauvage, Cichorinm intybus, L. Quant
à Rabelais, il se soucie assez peu de préciser
des plantes qu'il ne cite que par parade d'éru-
dition : M. Sainéan (H .N.R.,p. 120) pense que
son Héliotrope est H. europxum ; mais je ne
sache pas que celui-ci ait jamais porté le nom
de Souci. On lit dans Matthiole que le nom
à'heliotr opium fut parfois appliqué à un Caltha :
or, le Caltha poetariim de Pena et Lobel est bien
notre Calendula arvensis, L., ou souci. (D.)
51. Il se ferme.
52. Adiantum, de a privatif et ôtaîvw, je
mouille, plante qui, trempée dans l'eau, ne
s'en imbibe point. « Aquas respuit, perfusum
mersumve sicco simile est », dit Pline, XXII,
30. IJ Adiantum de Pline, c'est la doradille,
Asplenium trichomanes L. Mais ce que Pena et
Lobel appelaient Adiantum avec Théophraste,
Nicandre et Dioscoride, est A. capillus Veneris,
L. On observe à la surface de beaucoup de
plantes un revêtement cireux, et même, sur
les feuilles de certaines fougères, un saupou-
drage de véritable matière grasse, qui les
imperméabilise. (D.)
53. De îîpaÇ, épervier : on prétendait que
l'épervier s'en servait pour éclaircir sa vue :
« Hieraciam vocent quoniam accipitres scal-
pendo eam succoque oculos tingendo obscuri-
tatem, quum sensere, discutiant ». Pline, XX,
LE TIERS LIVRE.
26. L'espèce à feuilles courtes et rondes dont
parle Pline est une Crépis. L'Upa'xtov [Aixpdv de
Dioscoride (III, 73) peut être une Crépis (C.vi-
rens, Vill. ?), une Picris ou un Hieracium. Ce
derniernom est celui d'un genre trèsnombreux
de la famille des Composées, dont l'espèce la plus
usitée dans l'ancienne matière médicale était H.
pilosella, L. Vhieracia de Rabelais est, pour
Sainéan, Tragopogon picroides, L. (H. N. R.,
120).
54. Eryngium, ripuy-ytov, de YJpuyyoi;, barbe
de bouc ou de chèvre, allusion à l'aspect barbe lé
de la jeune pousse. — « Erynge . . . si ve ery ngion ,
contra serpentes et venena omnia nascens » ,
dit Pline, XXII, 8, qui en décrit trois espèces :
le blanc, notre E. campestre, L.; le noir, E.cya-
neum, Sibth. ; le maritime, E. marilimum, L.
55. Laurus nohilis L. Laurier. (Lauracée.)
Selon la fable, Daphne, fille du fleuve Pénée,
fuyant les poursuites d'Apollon, fut métamor-
phosée en laurier par les dieux.
Primus amor PhœbiDaphnePeneia...
(Ovide, M^V., I, 452.)
3 6 . Le Myrtus des Anciens est notre M. comniit-
nis L. (Myrtacée.) — M. Sainéan (H. N. R.,
120) pense que cette Myrsine est Myrrha
fille de Cinyre, roi de Chypre (Ovide, Met.,
X, 298, et sqq.) qui fut changée en un arbre à
myrrhe, que R. aurait confondu avec le myrte.
(D.)
4S
354
LE TIERS LIVRE
5o pytis >", de Pytis ; cynara ^^ c'est artichault ; narcisse 5^ saphran *°,
smilax^' et aultres.
Aultres par similitude, comme hippuris ^- (c'est prelle), car elle
Lisne 8i. E : autres — 1. 82. E : Autres
57. Pitys, jeune fille poursuivie par Pan et
Borée, ayant manifesté quelque inclination
pour ce dernier, fut assommée par Pan contre un
rocher. La Terre eut compassion de la victime
et la changea en Pin. On plaçait sur les bustes
de Pan des couronnes de pin. (Lucien, Dial.
des dieux, XXII.')
IltTuç est d'après le Dictionnaire de Planche,
le pin ou picéa. D'après Belon (De arb. conif.>
fo 16 r° et vo), le picéa est le t^euxt) des Grecs,
et le pinus le tcîtu;. Or, le picea de Belon
nous paraît se rapporter soit au pin de 'M.i.cé-
do'mt (Pinus peuce, Grisebach) soit aux diverses
variétés du Pinus sylvestris, L. ; le pinus de
Belon, au Pinus pinea.L., ou pin pignon. Mais
les opinions botaniques de R. n'étaient peut-
être pas les mêmes que celles de Belon, et la
confusion est telle, dans la nomenclature an-
cienne des Conifères, qu'il est difficile de dé-
terminer exactement l'acception, d'ailleurs va-
riable, de ces vieux vocables. (D.)
58. Cynara, nom d'une fille qui fut, selon
la fable rapportée dans le Banquet d'Athénée,
métamorphosée en plante. On trouve dans
Pline (VIII, 41,) le mot Cinare. Mais les Kac-
tos, Kinara et Scolimos des Grecs et le Carduus
des Romains n'étaient que le Cardon, Cyna-
ra ca!dunculu5,L. Les Anciens, selon Targioni,
n'ont pas connu l'artichaut (it. articiocco), Cy-
nara scolymus, L., forme culturale probablement
dérivée du précédent, qui fut apportée en 1466
de Naples à Florence, et importée en France
au début du xvie s. (D.)
59. Narcisse, fils du fleuve Céphise et de Li-
riope, fille de l'Océan, méprisa les nymphes
séduites par sa beauté et laissa mourir la nym-
phe Écho sans daigner répondre à ses vœux.
S'étant miré dans une source, il devint si épris
de lui-même qu'il en sécha de langueur. Les
dieux le changèrent en fleuve, et une fleur per-
pétua sa mémoire (Ovide, Met., III, 541 et
sqq.) Pline (XXI, 12) décrit, sous le nom de
lis purpurins, trois espèces de narcisse. Le
narcisse des Anciens est probablement Narcis-
suspoeticus, L., de l'Europe méridionale (Ama-
ryllacée). (D.)
60. Ovide (Met., IV, 283) rapporte que le
jeune Crocus, fort amoureux d'une fillette,
fut métamorphosé en plante. Ce nom vient
plutôt du grec, /.poV.o; (de xpoy.r), fil ou trame,
par allusion aux franges des stigmates de la
plante, seuls employés en thérapeutique).
D'ailleurs les étamines florales se nomment en
grec xpox.ûSeç.
Pline (XXI. 17) mentionne le Crocum sil-
vestre et le C. sativiim ; ils correspondent à
notre Crocus sativus, L. (Iriacée). (D.)
61. Smilax, jeune fille qui fut, selon la fable,
changée en plante avec son amant Crocus.
EtCrocon in parvos versum cum Smilace flores
[praetereo...
(Ovide, MfV., IV, 283-284.)
Smilax aspera, L., Salsepareille d'Europe,
Asparaginée grimpante de la France méridio-
nale. (D.)
62. Hippuris, de '.'tc-os, cheval, ôupà queue,
allusion à la forme de la plante. — « Equise-
tum hippuris a Graecis dicta,... est autem pilus
terrse, equinas setse similis. » PHne, XXVI, 85.
Ce nom, aujourd'hui transféré à une Hippu-
ricacée (Hippuris vulgaris, L.), désignait alors
la prêleou Equisetum. Sainéan(iï. N. R., 122)
y voit VElimosum, L. Pour Fée, l'hippuris ou
CHAPITRE L
355
resemble à queue de cheval ; alopecuros "% qui semble à la queue
de renard ; psylion ^^ qui semble à la pusse ; delphinium 'J, au daul-
85 phin ; buglosse, à langue de beuf " ; iris '\ à l'arc en ciel, en ses fleurs ;
myosata ^^ à l'aureille de souriz ; coronopous ^\ au pied de corneille,
et aultres.
Par reciprocque dénomination sont dictz les fabies, des febves •
les pisons, des poys ; les lentules, des lentiles ; les cicerons, des
90 poys chices '°.
Ligne 84. E : regnard — A, E : psyllion — E : pulce
- 1. 87. E : autres
1. 85. E : hœuf — E : ces
ephedron de Pline est E. sylvatiaim L. et
Vhiùpuris altéra E. arvense, L. (D.)
63. 'AXoj7:£/.oupoç (Théophraste, H. P., VII,
10.) — de aXujr.r,^, renard, oùpa, queue ; allu-
sion à la forme de l'épi. « Spicam habet
mollem et lanuginem densam, non dissirai-
jem vulpium caudis », Pline, XXI, 61. Il s'a-
git évidemment d'une graminée : Saccharum
cylindricimi, Lmk. ? si on l'interprète comme
Dalechamps ; ou Polypogon monspelUense , Desf. ?
pour Fée. Pena et Lobel appellent KKtaT.iv.o-Jooi,
Theophrasti et Cauda vulpis Monspelliensium
notre Lagurus ovatus, L. — Le nom d'Alo-
pecurus désigne aujourd'hui un autre g. de Gra-
minées, le Vulpin.
64. ^ûXXtov, psyllium, herbe aux puces, de
(LuXXa, puce, allusion à la forme des graines.
« Psyllion... semine autem pulici unde et
nomen», Pline, XXV, 90. — C est Pîantago psyl-
lium, L.
65 . AsXotv'.ov (Dioscoride, III, 84), de Ô£X(pî;,
dauphin, allusion à la forme du sépale supé-
rieur. Delphinium Ajacis, L., du Midi, ou D.
consolida, L., vulg. pied d'alouette ?
66. De lîouç, bœuf, yXtocxja, langue, allusion
à l'aspect des feuilles : « bouglossos, boum
linguae similem », dit Pline, XXV, 40. La bu-
glosse de Pline est, pour Sprengel et Cazin,
notre vulgaire bourrache, Borrago officinalis,
L. ; pour Fée, Anchusa paniculata, Ait. ; Sai-
néan (/f. A''. R., 122) rapporte la buglosse de
R. à Anchusa italica, Retz .
67. "Ipi;, allusion aux couleurs diaprées de
la fleur, qui rappellent l'arc-en-ciel ou écharpe
d'Iris, messagère de Junon : « Floret diversi
coloris specie, sicut arcus cselestis, unde et no-
men », Pline, XXI, 19. — C'est probablement
Iris florentina, L., peut-être aussi quelque espèce
africaine,/. alatahmV., I. viaurilanica Clusius,
L stylosa Desf., I.juncea, Poir.(D.)
68. De au;, souris, ouç, oreille, allusion à la
forme des feuilles et aux poils qui les couvrent.
« Alsine quam quidam myosoton appellant...
quum prorepit musculorum aures imitatur fo-
liis», Pline, XXVII, 8. C'est, pour Fée, Pa-
rietaria cretica, L. (D.)
69. De xopwviQ, corneille, ~o\JC:, pied, allusion
à la forme des feuilles. « Aculeatarum caules
aliquarum per terram serpunt, ut ejus quam
coronopum vocant », Pline, XXI, 59. Fée y
veut voir une Crucifère, Cochlearia coronopus,
L. ; Sainéan, une Légumineuse, Lotus ornilho-
pûdioides, L. Mais la plante conservée dans
l'herbier de Rauwolff, à Leyde, sous le nom de
Coronopus vulgaris est une Plantaginée, notre
Plantago coronopus, L. (D.)
70. Ces quatre derniers exemples de déno-
mination de familles, d'après des noms emprun-
tés à des plantes, sont cités d'après Pline,
XVII, 3.
3 56 LE TIERS LIVRE
Comme encores par plus haulte resemblance est dict le nombril
de Venus '", les cheveulx de Venus ^% la cuve de Venus ^', la barbe
de Juppiter '^\ l'œil de Juppiler '', le sang de Mars '^ les doigts de
Mercure, hermodactyles ", et aultres.
Ligne 92. E : cheveux — 1. 93. E : Jupiter — A, E : doigti — I. 94. A, E : hermoda-
ctyles manque — E : autres
71. Umbilictis pendulinus, D. C, Crassula-
cée, à feuilles radicales arrondies, concaves,
ombiliquées. C'est le cotylédon de Pline (XXV,
loi). « Ce Cotylédon, autrement nommé
Umbilkus Veneris » a été figuré pour la pre-
mière fois par P. Belon, Ohs., 1. I, ch. LUI,
p. 118, del'éd.de 1588.(0.)
72. Capillus Veneris (Apulée, Heib. 47.) ;
Capilli Veneris (Platearius) ; Cheveux de Vé-
nus (01. de Serres), nom donné à V Adianihum
(Matthiole, 1. IV, ch. 131) en raison de l'élé-
gante finesse de ses pétioles. C'est le Capillaire
de Montpellier, Adiantum capillus Veneris, L.
— On nomme aussi Cheveux de Vénus la
Nigella damascena, L. (Renonculacée), par al-
lusion aux fines découpures derinvolucre.(D.)
73. « Labrum venereum vocant in flumine
nascentem », Pline, XXV, 108. Cette plante
n'est point aquatique ; c'est le Siil^axoç de Dios-
coride, autrement dit pour Fée le chardon à
foulon, Dipsacus fullonum ; L. Sainéan {H. N.R.,
123) préfère y voir le D. sylvestris, Mill. Dans
ces deux espèces, les feuilles, opposées et
connées, forment à leur base une sorte de
cuvette où s'amasse l'eau des pluies. (Cabaret
des oiseaux. Lavoir de Vénus.) (D.)
74. «[Arbor] quae appellatur Jovis barba...
in rotunditatem spissa, argenteo folio», Pline,
XVI, 31. C'est, pour Fée, Antbyllisharha Jovis,
L. Le nom de barba Jovis, Joubarbe, a passé
depuis Pline à une Crassulacèe, Sevipervivimi
tectoriim, L. Cette plante, placée sur les toits,
passait, dit Albert le Grand, pour écarter la
foudre lancée par le dieu du tonnerre. (D.)
75. Appellation qu'on ne trouve pas chez
les Anciens. Pline cite seulement flos lovis,
(XXI, 33), qui serait le <pXoÇ, des Grecs, et
notre Agrostemnia coronaria, L., ou Coque-
lourde des jardins ou, pour d'autres, VA. fos
Jovis, D.C. Le Aidç ôçpûç ou Sourcil de Jupiter
était le nom magique de notre Anthémis (Cota)
tinctoria L. var. discoidea, Willd. Pour J.-B.
Porta et Saumaise, cité par Le Duchat, l'œil de
Jupiter est la joubarbe, notre Setnpervivum
tectontm, L. ; et Brémond, sans autre preuve,
y veut voir l'aunée. (D.)
76. Sang de Mars, sang d'Ares, par allusion
à la couleur pourpre des fleurs : c'est le nom
magique d'une Aristolochiée, VAsantm etiro-
pztwi, L. ou cabaret (cf. Béjottes, loc. cit., p.
157, 158), qui est aussi VAsaruni de Pline.
(XXI, 78). M. Sainéan dit (//. A^. R., 124),
qu'il s'agirait de la Sanguinaire ; vise-t-il notre
Geraniîifn sangtiineum , L., qui porte ce nom,
ou la Sanguinaria de Pline qui serait, d'après
Fée, le Polygonuni aviciilare, L. ? (D.)
77. 'EpiJ-oBaxTuXoî, (Diosc. IV, 42), Hermo-
dacte (Jacques Psychriste in Alexandre de Tral-
les), Hermodette (Aldebrandin), Hermodacte
(Hortus sanit., A. Paré), Hermodactile (Mon-
deville), Ermodaucle, Hermodaucle (Platearius)
Ce nom désigne un tubercule importé du Le-
vant, connu de Dioscoride sous le nom d'éphé-
mère ou colchique, déjà vanté par Mésué contre la
goutte, et d'ailleurs encore usité en thérapeu-
tique anti-goutteuse. C'est le Colchictivi avtmn-
nale. L. Planchon a voulu —à tort —y recon-
naître le C. variegatum, L. Sainéan (//. N. R.,
124) y discerne soit C. illyricum (?), soit Iris
iuberosa, L. Le nom d 'hermodacte a été aussi
appliqué parles Arabes au Sisyrinoiiim de Théo-
phraste, qui est le petit colchique d'Egypte, C
CHAPITRE L
357
95 Les aultres de leurs formes, comme trefeuiP^ qui ha trois feueilles ;
pentaphyllon ^^ qui ha cinq feuilles ; serpoullet ^°, qui herpe contre
terre; helxine^', petasites ^% myrobalans ^^ que les Arabes appellent
béen ®'*, car ilz semblent à gland et sont unctueux.
Ligne 95. E : autres — A : trefeueil; E :
E : fueilles
motanutn, L. Enfin Hermodactyle, doigt d'Her-
mès, est encore le nom magique de la poten-
tille quintefeuille, dite aussi hermobotane ou
hermopsoa (Potentilla reptatis,L.). Cf. sur cette
question fort embrouillée A. Delpeuch, La
goutte et le rhumatisme, Paris, Carré, Naud,
1900, in-8°, ch. XX. (D)
78-. TpîçuXXov, trt/ûlium, allusion auxfeuilles,
composées de trois folioles, de la plante. «Folio
coronat et trifolium », dit Pline, XXI, 30, qui
en décrit trois espèces : 1° minyanthès ou as-
phaîtion, qui serait pour Fée Psoralea bitiiminosa,
L. (à ne pas confondre avec avec le ményanthe
de Théophraste (IV, 1 1), qui est le trèfle d'eau,
Menyanthes trifoliata, L.). 2° Oxytriphyllon.
30 Minutissimum.
Il est probable que R. vise ici le trefeuil
(treuffle), notre trèfle fourrager, du G. Trifolium
qui comprend de nombreuses espèces. (D.)
79. Pentaphyllon, quintefeuille, allusion aux
feuilles digitées, à cinq folioles, de la plante.
«Quinquefolium... Grasci... pentaphyllon... vo-
cant ». (Pline, XXV, 62). Cesi Potentilla rep-
tans, L. (Rosacée.) (D.)
80. « Serpyllum a serpendo putant dictum, »
Pline, XX, 90. C'est le Serpolet, Thymus ser-
pyllum, L. (Labiée.) (D.)
81. Helxine, de f/.y.w, j'attire, allusion à la
rudesse des graines qui s'attachent aux passants.
Pline décrit sous le nom d'Helxine (XXI, 56),
notre Acarna gummijera, Willd., à feuilles
épineuses, — et ailleurs (XXII, 19), sous le
même nom, une autre plante : « Semina in
capitibus lappaceis adhîerentia vestibus, unde
et helxinem dictam volunt. » Ce serait notre
Pariétaire, Parietaria o/ficinalis, L., Urticacée
qui, dit O. de Serres, « croist sur les mu-
railles sans nul soin... on l'appelle aussi... hel-
xine parce qu'elle a rude semence, s'attachant
aux habits. « (Tljédtre cT Agriculture, Rouen,
Vaultier, 1663, in-4°, 1. VI, p. 569). Le Sei-
gneur du Pradel a copié Pline sans contrôle :
trefueil — E : fueilles — 1. 96. A : feueilles ;
les achaines de la pariétaire sont lisses,
luisantes ; seules les feuilles, rudes et velues,
pourraient s'agripper à qui les frôle.
L'éàÇîvy) de Galien (De simpl. med., fac. VI),
et Dioscoride(IV, 39), répond soit à Polygonum
dumetorum, L., soit à Convolvulus arvensis, L.,
soit selon Sibthorp, â Antirrhinum xgyptia-
cum, L.
82. De r.i-aaoi, chapeau, parasol, allusion à
l'aspect des feuilles. C'est le r.exaa'.xr\i deDios-
coride (IV, 108), et quelque espèce de notre
g. Pelasites. (Composées.) (D.)
83. Mirobolanz (Platearius), myrobalan,
mirobolan (Antid. Nicolas), Mirabolain (Hor-
tussanit., 1^00). — « Myrobalanum Troglody-
tis et Thebaïdi et Arabiae... commune est,
nascens unguento, quo item indicatur et
glandem esse arboris, heliotropio... simili
folio », Pline, XII, 46. Fée veut y recon-
naître le Moringa oleifera, Lmk. (M. ptery-
gosperma, Gïertn.) des Indes orientales. Il pa-
raît plus probable de rapporter le myrobolan
des Anciens, avec de CandoUe et Planchon, à
Moringa aptera, Gœrtn. Quant aux myro-
balans de la pharmacopée moderne, inconnus
aux Anciens, et introduits dans la thérapeu-
tique par les Arabes, ce sont des drupes de diver-
ses esp. du G. Terminalia (Combrétacée) de
l'Inde, et des fruits de VEmblica officinalis,
G;£rtn. (Euphorbiacée.)(D.)
84. Been ou ben, mot arabe tiré du Canon
d'Avicenne, et encore usité en botanique
moderne : le behen blanc est notre Lychnis
dioïca, D. C.
D'après Devic (Suppl. du Dict. de Littré)
il faut distinguer dans le Ben des Anciens :
10 Le fruit du Moringa oleifera, ou bin des
Arabes, dont la semence, ben album des offi-
cines, fournit une huile à la parfumerie, 2° les
behen blanc et rouge (du persan behmen), cités
par Rhazi, et qui sont les racines de la Centau-
rea behen. (D.)
Pourquoy est dicte Pantagnielion, et des admirables vertus d'icelk.
Chapitre LI.
Par ces manières (exceptez la fabuleuse, car de fable jà Dieu ne
plaise que usions en ceste tant véritable histoire) est dicte l'herbe
5 Pantagruelion, car Pantagruel feut d'icelle inventeur; je ne diz
quant à la plante, mais quant à un certain usaige, lequel plus est
abhorré et hay des larrons, plus leurs est contraire et ennemy que
ne est la teigne ' et cuscute ^ au lin, que le rouseau à la fougère ', que
le presle aux fauscheurs *, que orobanche aux poys chices ^ asgilops
Ligne 2. A : 47 ; E : XLVII — 1. 3. E : exceptée — 1. 5. E :fut — 1. 5-6. E : dy pas
quand — 1. 6. E : quand — 1. 7. E : leur — 1. 8. A, E : tie^t — E : que rouseau —
1. 8-1 1. A, E : que la presle... aux murailles manque
1. Ce mot parait être ici synonyme de cus-
cute ; mais les anciens l'appliquaient aussi aux
insectes parasites des végétaux : « Tinese ver-
miculis similes constant, quibus paulatim ma-
teries perforatur », dit Théophraste {H. P.,
1. V,ch. s). Pline(l. XVII,ch.44)et Columelle
(1. V, ch. 10) nomment aussi teignes les in-
sectes qui attaquent les plants de figuiers. (D.)
2. Ciiscuta, vulgairement teignasse, cheveux
de Vénus, genre de Cuscutacées, qui vit en
parasite sur diverses plantes. «Miliaria appella-
tur herba quse necat milium », Pline, XXII,
78. C'est, pour Sainéan, Cuscuîa europxa, L.
Mais la cuscute du lin, qu'O. de Serres nomme
pialer ou goutte de lin {Théâtre d'agric, 1. VII),
est la discuta densiflora, S. W. (D.)
3. Allusion à diverses susperstitions relevées
par Pline : « Aiunt et circa solstitium avulsas
[filices] non renasci, nec arundine sectas
necexaratasarundinevomeri imposita » (XVIII,
8). Et ailleurs (XXIV, 50), la racine de roseau
broyée et appliquée fait sortir les échardes de
fougère entrées dans la peau, et réciproque-
ment la racine de fougère tire les échardes de
roseau. — De quel roseau s'agit-il ici ? Pline
en mentionne vingt-neuf espèces. Varundo
des Latins est généralement A . phragtniies , L.,
roseau à balais ; et le roseau à flûte des poètes
A. donax, L., roseau à quenouille.
4. Prêle, nom vulgaire de diverses esp. du
G. Equisetum (Equisétacées). Pline a déjà no-
té ((< Equisetum ... in pratis vituperata nobis. . . »,
XXVI, 85) le discrédit où les tiennent les
faucheurs : soit parce que c'est une plante sans
valeur et qui gâte le reste du fourrage, soit
parce qu'elle émousse le tranchant de la faux.
C'est en effet un des végétaux les plus riches
en silice : ses cendres en renferment 90%. Ajou-
tons que les Equisetum palustre et sylvaticum
sont toxiques pour les bovidés. (D.)
5. Tout ce passage est inspiré de Pline.
(XVIII, 44.) — Orobanche (de opooo;, ers,
CHAPITRE LI
359
lo à l'orge *, securidaca ^ aux lentilles, antranium ' aux febves, l'yvraye ^
au froment, le lierre aux murailles '°, que le nenufar '' et nymphœa
Ligne 1 1 . A : nymphœa
«Y'/.w, j'étrangle, allusion au parasitisme de ces
plantes sur les légumineuses), genre de plan-
tes parasites de la fam. des Orobanchées. —
« Est herba quse cicer enecat et ervum, circum-
ligando se : vocatur orobanche », dit Pline,
XVIII, 44. Mais ce texte s'applique plutôt,
comme le fait remarquer Fée, à la cuscute.
(C. eurcpma, L. ?) Par contre, la plante que
Pline décrit ailleurs (XXII, 80), sous le même
nom d'orobanche ou cynomorion est bien une
orobanche : soit 0. caryophyllacea, Smith, soit
O. (Phelypœa) ramosa, L. De Candolle assure
qu'O. ramosa nuit beaucoup, en Italie, aux
plantations de fèves. L'orobanche du pois chi-
che est O. speciosa, D. C.(D.)
6. « Hordeum [enecat] festuca quse voca-
tur £gilops, » dit Pline, XVIII, 44. Il s'agit ici
pour Fée, de l'jEgylops ovata, L., qui naît au
milieu de l'orge ( « in hordeo nascitur, «>
Pline, XXV, 95), la refoule et l'étouffé. Dale-
champs et le P. Hardouin ont voulu y recon-
naître notre Avena sterilis, L. Hugues de Solier,
dans ses Scholies sur Attius, rapporte également
VMgyhps au Sivado fera des Provençaux {A .
sterilis. L.). Enfin pour Ch. Estienne ce serait
la folle avoine ou Havron des paysans : autre-
ment dit notre Avena fatua, L. (D.)
7. ft Lentem [enecat] herba securidaca
quam Grasci a similitudine pelecinon vocant »,
dit Pline, XVIII, 44. Théophraste dit au con-
traire qu'elle nuit à Vaphaca : « In aphacis au-
tem securina securi similis y). (H. P., VIII, 8.)
Securidaca, de Securis, hache, allusion à l'as-
pect de la gousse recourbée en forme de hache
à deux tranchants. On y a voulu reconnaître
Astragalushamosus,L. (Securidaca niinor de Rau-
wolf), et Securigera coronilla, D. C. Fée pen-
che pour Biserrula pelecinus, L. (D.)
8. Antranium, graphie vicieuse qui n'existe
que dans l'éd. incunable de Pline, Venise, 1469,
et que R. a copiée sans plus ample informé.
Les éd . ou traductions postérieures portent a/«ra-
num (Paris, 15 16), ateramnos, ateramos (du Pi-
net, i ')62) ateramon, ateratnum, teramum, tera-
mnon,teranion.Da.nsThéophr3.ste(H. P., VIII,
9), àTe?â!i.ojv signifie dur cru, difficile àcuire, et
TEoajAwv tendre. Ailleurs {Décausis plant., IV,
14) Théophraste parle des fèves qui poussent
aux environs de Philippes et que les vents froids
durcissent. Pline a copié ce passage à la légère
prenant ces adjectifs pour le nom de plantes
nuisibles aux fèves : « Circa Philippos antranium
nominant in pingui solo herbam qua faba ne-
catur; teramum quumin macro, cumudam qui-
dam ventus adflavit» (XVIII, 44). «Aux envi-
rons de la ville de Philippes, il en est une [plante]
qui fait périr la fève ; on l'appelle ateramon
quand elle croît dans un terrain gras, et tera-
mon quand elle vient dans un terrain maigre ,
et tue la fève qui a reçu l'impression du vent
étant mouillée ». Et Duchesne tombe dans
le même contresens : « ateramon, herba fabas
enecans ». (D.)
9. « Lolium ex tritico et hordeo corruptis
nascitur » (Théophr., H. P., VIII, 8). — «Lo-
lium inter frugum morbos potius quam inter
terrée pestes memoraverim », dit Pline, XVIII,
44). Lolium temulentum, L. Graminée. Les
graines renferment une saponine toxique,
la témuline ; mêlées aux céréales comestibles,
elles peuvent entraîner des intoxications (té-
mentulisme). (D.)
10. Lierre, Hedera hélix L., hédéracée qui,
par ses racines adventices, s'accroche aux vieux
murs. «Inimica... omnibus: sepulcra, muros
rumpens », dit Pline, XVI, 62. (D.)
1 1 . Nénufar, mot bas-latin qui dès le début
du xvi= siècle tend à se substituer à nymphxa.
360
LE TIERS LIVRE
heraclia'^ aux ribaux moines, que n'est la férule '' et le boulas '" aux
escholiers de Navarre ■^ que n'est le chou à la vigne '\ le ail à
l'aymant '^ l'oignon à la veue '^ la graine de fougère aux femmes
15 enceinctes '^ la semence de saule aux nonnains vitieuses^", l'umbre
Licrne 12. E : heraclea ; E : rihaulx moynes — 1. 13. A : l'ayl ; E : Vayal à
12. Nymphxa heraclia, allusion mytholo-
gique : « Nymphaeanata traditur nymphâ zelo-
typia erga Herculem mortua, » Pline, XXV,
37. Pline décrit deux espèces de ce dernier :
celui dont la fleur est semblable au lis, notre
Nymphza alba, L., et celui à fleur jaune qui est
probablement notre Ntifar lutenm, Sm. En
disant nénufar et nymphéa, R. entend-il mar-
quer qu'il fait la diff'érence des deux espèces ?
Pline mentionne déjà (XXV, 37) les vertus
antiaphrodisiaques de la racine de nénufar :
« Eos qui biberint eam duodecim diebus coitu
geniturâque privari ». (D.)
13. Ferulacommtin{5,D.C., ombellifère dont
la tige servait à fustiger les écoUers.
Invisas nimium pueris, grataeque magistris
Clara Prometheo munere ligna sumus, dit
Martial, X, 62, 10. Et Juvénal, Sat., I, v. 15 :
Et nos ergo munum fenilœ subduximus. (D.)
14. Bouleau.
15. Sur ce collège, voir 1. II, ch. XVI, n. 7.
16. « Pernicialia et brassicas cum vite odia :
ipsum olus quo vitis fugatur, adversum cycla-
mino... arescit », dit Pline, XXIV, i. c Le
chou, disent Ch. Estienne et J. Liébault, ne
doit estre planté prés la vigne, ny la vigne prés
du chou : car il y a si grand inimitié entre
ces deux plantes que les deux plantes en un
mesme terroir aj'ant prins quelque croissance
se retournent arrière l'un de l'autre et n'en sont
tant fructueuses. » (L'agricuUnre et maison rus-
tique, nouvelle éd., Rouen, Laudet, 1625, in-
40, 1. II, p. 15 5.) Cette assertion est d'ailleurs
d'origine légendaire : d'après une tradition
transmise par le scoliasie d'Aristophane {Les
Chevaliers'), Lycurgue, roi de Thrace, ayant
fait détruire les vignes, un cep qu'il allait
trancher l'enlaça tout à coup de ses sarments.
Devinant la vengeance de Bacchus, le barbare
se mita pleurer ; de ses larmes naquit le chou,
remède traditionnel, préventif et curatif de
l'ivresse. (D.)
17. Légende antique : « La pierre d'aimant
n'attire point le fer quand il est frotté d'ail »,
dit Plutarque en ses Symposiaques (1. II, quest.
7). Cf. ce que R. dit plus loin (1. V, ch. 37)
du Scordeoii. Un écrivain médiéval, Philippe de
Mézières, raconte encore que des nautonniers
méridionaux ayant un jour frotté d'ail leur
boussole, ou calamité, ils perdirent leur direc-
tion : car cette « souillure empêche l'aiguille
de regarder l'étoile belle, claire et nette »
(l'étoile polaire ou tramontane). (D.)
18. (' Omnibus etiam [cepae generibus] odor
lacrimosus », dit Pline, XIX, 32. L'oignon
renferme du sulfure d'allyle, irritant pour la
muqueuse conjonctivale. (D.)
19. « Si [filix fœniina] mulieribus gravidis
detur, abortum facere, si ceteris, stériles in to-
tum reddere aiunt » (Théophraste, H. P., IX,
20). «Neutra [filix] danda muHeribus, quoniam
gravidis abortum, cteteris sterilitatem facit »
(Pline, XXVII, 55). — Le r.-ipk de Diosco-
ride et Théophraste, blechnon ou Fougère
mâle de Pline, est pour Fée notre Polypodium
[Polystichum] filix mas, L. Le OiriXujtTspî; de
Théophraste et Dioscoride, Nymphsea pteris ou
filix femina de Pline est pour Fée notre
Polypodium [aspknium] filix femitia, L. La fou-
gère mâle passait jadis pourabortive. On ne lui
reconnaît plus que des vertus tasnifuges, encore
que les propriétés toxiques de la lilicine en
rendent l'emploi peu recommandable pour la
femme enceinte. (D.)
20. « Semen salicis mulieri sterilitatis medi-
camentum esse constat », dit Pline, XVI, 46.
CHAPITRE LI
361
de if aux dormans dessoubs ", le aconite '" aux pards "' et loups '^
le flair du figuier aux taureaux indignez ^\ la ciguë aux oisons ^\ le
poupié aux dents '^ l'huille aux arbres ^^ ; car maintz d'iceulx avons
veu par tel usaige finer '^ leur vie hault et court, à l'exemple de
20 Phyllis, royne des Thraces '^ de Bonosus, empereur de Rome ^°, de
Ligne lé. E : pars — 1. 17. A : oisons ; E : oysoyis — 1. 18. E : poulpié
« L'écorce, les feuilles et la semence du Saule
sont astringentes et rafraîchissantes, dit Leme-
ry ; on en fait prendre la décoction pour arrê-
ter les ardeurs de Vénus ». (Dict. des drogues
simples,^. 770.) La pharmacopée emploie en-
core comme antispasmodique le Salix nigra
(D.)
21. If, Taxus haccata, L. (Junipéracée.) —
L'ombrage de l'if est dangereux, dit Dioscoride,
surtout quand il est en fleur, ajoute Plutarque :
« Ut qui obdormiant sub eâ cibumve capiant
moriantur », enchérit Pline, XVI, 20. Mais
Pena et Dalechamps assurent le contraire, et
avec raison. Les observations d'éruption mi-
liaire rapportées en 1 789 par Harmand de Mont-
garni ne semblent pas relever de cette cause.
L'if renferme un alcaloïde, la taxine de Mar-
mé, et un glucoside, la taxicatine de Lefebvre.
Mais ils ne sont pas volatils ; on n'a observé
d'empoisonnements que par ingestion de dru-
pes chez les enfants ou de feuillage chez les
équidés. CD-)
22. Aconitum (Jean Lemaire, ///. rf^i GflM/fi,
I, 20) ; Aconite (d'Aubigné, IV, 74 ; Ron-
sard) ; Aconit (A. Paré). — Aconitum, genre
de Renonculacées qui renferme divers principes
toxiques, parmi lesquels des alcaloïdes, aconi-
tine, napelline, etc. L'aconit à fleurs jaunes
des Alpes, A. lycoctonum, L. (de Xjxoç, loup,
xTstvfo, je tue), ou tue-loup, contient un alca-
loïde particulier que Goris distingue de l'aco-
nitine sous le nom de lycoctonine. On le mê-
lait, haché, à une pâtée de viande pour empoi-
sonner les loups et autres animaux malfaisants :
« Pantheras perfricatâ carne aconito, vene-
num id est,barbari venantur », dit Pline, VIII,
LE TIERS LIVRE.
41, et XXVII, 2 : Tangunt carnes aconito, ne-
cantque gustatu earum pantheras ». (D.)
25. Léopard d'Afrique ou panthère (Felis
pardus L.), pardalis d'Aristote, pardus de Lu-
cain et de Pline, cf. H. N., VIII, 23 : « Pardos,
qui mares [panthera;] sunt, appellant ». (D.)
24. « D'après Pline, XXIII, 64, « Caprificus
tauros quamlibet féroces, collo eorum circum-
data, in tantum mirabili natura compescit ut
immobiles prîestet. » Cette légende se retrouve
dans Plutarque (Ouast. Sympos., Il, 7) et
Isidore de SéviUe (Orig., XVII, 7). Il s'a-
git ici du figuier sauvage, Ficus carica. L. (D.)
25. R. a mal lu : c'est l'ortie que Pline (X,
79) accuse de nuire aux oisons : «Pullis eo-
rum [anserum] urtica contactu mortifera ». Au
reste, la ciguë ne leur serait pas moins perni-
cieuse. (D.)
26. R. a mal lu : « Mobiles dentés stabilit
commanducata [porcilaca] », dit au contraire
Pline, XX, 81. « Commanducata dentium
stupores sedat », écrit aussi Dioscoride, II, 117.
Il est à noter que ce sont là vertus attribuées
au pourpier cultivé, Poriulaca oleracea, L., mais
Pline les insère, par erreur, au chapitre de son
Porcilaca, peplis ou pourpier sauvage, qui est
Euphorhid peplis, L., plante au latex acre et cor-
rosif. Au reste, le pourpier n'a pas plus d'ac-
tion sur les dents et gencives que les autres
salades. (D.)
27. D'après Pline, XVII, 37 : « Pix, oleum,
adeps inimica prsecipue novellis ». (D.)
28. Finir. Archaïsme.
29. D'après Ovide, Héroïdes, II, 141,
30. Empereur romain (me s. après J.-C.)
qui se pendit après qu'il eut été vaincu par
46
362
LE TIERS LIVRE
Amate, femme du roy Latin '', de Iphis '% Auctolia '\ Licambe '^,
Arachne ^\ Phasda ^^ Leda '", Acheus ^^ roy de Lydie, et aultres,
de ce seulement indignez que, sans estre aultrement mallades,
par le Pantagruelion on leurs oppiloit les conduitzpar les quelz sortent
25 les bons motz et entrent les bons morseaux, plus villainement que
ne feroit la maie angine '^ et mortelle squinanche.
Aultres avons ouy, sus l'instant que Atropos ^° leurs couppoit le
fillet de vie, soy griefvement complaignans et lamentans de ce que
Pantagruel les tenoit à la guorge ; mais (las) ce n'estoit mie
30 Pantagruel, il ne feut oncques rouart^' ; c'estoit Pantagruelion, faisant
Ligne 22. A, E : Phœda, Leda manque — E : autres — 1. 23. E : autrement — A,
E : malades — 1. 24. A, E : conduicti — 1. 25. A, E : morseaulx — ^ : et aussi plus
vaillamment que ne serait — 1. 27. E : Autres — 1. 29. E : gorge — 1. 29-30. A, E : ce
n'estait mie luy — E -.fut
Probus. Il pouvait boire prodigieusement, sans
perdre son sang-froid. Voir Vopiscus, Bonosus,
14, IS.(P-)
31. Elle se pendit de rage, n'ayant pu em-
pêcher le mariage de sa fille Lavinie avec Enée.
Cf. Virgile, Enéide, XII, 602. (P.)
32. Iphis se pendit du désespoir d'être dé-
daignée d'Anaxarète. V.Ovide, Métamorphoses,
XIV, 698. (P.)
33. Autolyca, mère d'Ulysse, se pendit,
d'après Eustathe, in Ody., XI, 196, lorsque
Nauplius imagina, par vengeance, de lui dire
qu'Ulysse était mort. (P.)
34. Citoyen de Thèbes, que les attaques du
poète Archiloque poussèrent à se pendre. Cf.
Homce., Épod., Vl,i^,et Êpîtres,!, 19, 25. (P.)
55. Sur le suicide d'Arachné, voir Ovide,
Métamorphoses, VI, 5.
36. Phèdre. Cf. Euripide, Hippolyte,\.'j'jg.
37. Léda ne s'est point pendue. Ce nom est
entré dans le texte par une erreur du typo-
graphe qui aura mal lu Phxdra.
38. D'après Ovide, Ihis, 301, ses sujets
l'auraient pendu, au bord du Pactole parce
qu'il les accablait d'impôts. Il est difficile de
dire si R. a constitué lui-même cette liste de
gens qui sont morts par pendaison ou s'il l'a
trouvée toute faite dans les recueils d'exem-
ples qui avaient cours de son temps. Voir
Plattard, Uœuvre de R., p. 274.
39. Angine, angina (Ce\se)dtaiigere, étran-
gler. Squinanche, Synanche (Galien) (de aJv,
ayyw, étrangler) ou esquinancie, noms sous
lesquels les anciens auteurs désignaient les af-
fections suffocantes aiguës du pharynx et dula-
rynx : angines, croup, phlegmons amygda-
liens, rétropharyngiens, etc. Ce terme était
comme on voit un peu confus : « Nos apoti-
caires barbiers ne sçachantz aucunement discer-
ner des accidentz qui adviennent en ces
parties, lesquels sans rien excepter ilz appellent
Squinancie », dit Lisset Benancio, Déclaration
des abui et tromperies que font les apoticaires. Mé-
decine anecdotique, hist. et littéraire, 1901,
p. 302. (D.)
40. L'Inflexible, nom d'une des Parques.
41. Bourreau. « Rouart, dit Robert Estienne
(1549), c'est à dire prevost des mareschaux,
pour ce qu'il faict mettre les malfaiteurs sur la
roue ». (Sainéan, t. II, p. 114.)
CHAPITRE LI 363
office dehart et leurs servant de cornette'*^ ; et parloient improprement
et en solœcisme, si non qu'on les excusast par figure synecdochique'^',
prenens l'invention pour l'inventeur, comme on prent Ceres pour
pain, Bacchus pour vin. Je vous jure icy, par les bons motz qui sont
35 dedans ceste bouteille là qui refraichist dedans ce bac, que le noble
Pantagruel ne print oncques à la guorge si non ceulx qui sont
negligens de obvier à la soif imminente ^^.
Aultrement est dicte Pantagruelion par similitude; car Pantagruel,
naissant on monde, estoit autant grand que l'herbe dont je vous
40 parle, et en feut prinse la mesure aisément, veu qu'il nasquit on
temps de altération, lors qu'on cuille ladicte herbe et que le chien
de Icarus ^\ par les aboys qu'il faict au soleil, rend tout le monde
troglodyte et constrainct habiter es caves et lieux subterrains.
Aultrement est dicte Pantagruelion par ses vertus et singularitez ;
45 car, comme Pantagruel a esté l'Idée et exemplaire de toute joyeuse
perfection (je croy que personne de vous aultres, beuveurs, n'en
doubte), aussi en Pantagruelion je recongnoys tant de vertus, tant
d'énergie, tant de perfection, tant d'effectz admirables, que, si elle
eust esté en ses qualitez congneue lors que les arbres (par la relation
50 du prophète) ^^ feirent élection d'un roy de^boys pour les régir et
dominer, elle sans doubte eust emporté la pluralité des voix et
suffrages.
Ligne 33. E: prenant — 1. 36. E : gorge — 1. 38. E : Autrement — 1. 39. E : au
monde — E : autand — 1. 40. E: fut — E : aysement — 1. 40-41. E : au temps d'altéra-
tion — 1. 43. E : contrainct — E : soubterrains — 1. 44. E : Autrement — 1. 46. E :
parfection — ■ E : autres — 1. 47. A : aussy — 1. 52. E : suffraiges
42. Pièce d'étoffe portée autour du cou. Cf. 46. Ce prophète, c'est l'auteur des Juges,
1. II, ch. V, n. 68. Samuel, ou Ezéchias, ou Esdras. La parabole
43. La synecdoque est une figure de rhéto- visée ici se trouve dans le discours de Jona-
rique par laquelle on prend la partie pour le than aux Sichimites. Les arbres s'assemblent
tout, ou un nom propre pour un nom commun. pour élire un roi et proposent successivement
Cf. Quintilien, Inst. Or., VIII, 6, 19-21. (P.) cette charge à l'olivier, au figuier, à la vigne,
44. Allusion à la fonction du petit diable au buisson. Celui-ci accepte, à la condition que
Pantagruel. Cf. 1. II, Introd., p. xviii. ceux qui ne se reposeront pas sous son ombre
45. Le chien d'Icare est la constellation dite /ca- seront dévorés par le feu qui sortira de lui.
riusCanisou Canismajor. Cf. Tibulle, IV, i , 10. (P.)
364
LE TIERS LIVRE
Diray je plus ? Si Oxylus, filz de Orius, l'eust de sa sœur
Hamadryas engendrée, plus en la seule valeur d'icelle se feust
55 délecté qu'en tous ses huyct enfans, tant célébrez par nos mythologes
qui ont leurs noms mis en mémoire éternelle "*' . La fille aisnée eut nom
Vigne, le filz puysné eut nom Figuier, l'autre Noyer, l'aultre Chesne,
l'autre Cormier, l'autre Fenabregue ^^, l'autre Peuplier ; le dernier eut
nom Ulmeau '^^, et feut grand chirurgien en son temps ^°.
Je laisse à vous dire comment le jus d'icelle, exprimé et instillé
dedans les aureilles, tue toute espèce de vermine qui y seroit née par
putréfaction ^\ et tout aultre animal qui dedans seroit entré.
Si d'icelluy jus vous mettez dedans un seilleau^'' de eaue, soubdain
vous voirez l'eaue prinse, comme si feussent caillebotes ", tant est
éo
Ligne 53. E : d'Orius — 1. 54. E : fust — 1. 55. E : huict — 1. 57. E : puis né — A :
l'aultre Noyer — E : l'autre Chesne — 1. 58. A : l'aultre Cormier — A : l'aultre Peu-
plier — 1. 59. E : fut — 1. 62. E : autre — E : entrée — 1. 63. A : seilleau d'eau ; E :
seil d'eau — 1. 64. E : verrez — A, E : l'eau
47. Légende tirée d'Athénée (Banquet, 3,
78). Oxylus, fils d'Orius, eut de sa sœur Ha-
madryas huit filles qui furent les Hamadryades,
et présidèrent à divers arbres. Les noms d'ar-
bres sont dès lors féminins dans l'original. R.,
sans y prendre garde, en a traduit la majeure
partie par des noms masculins, et parfois arbi-
traires : si l'on retrouve Ampelos dans la vigne,
Sikê dans le figuier, Carya dans le noyer, Ptelea
dans l'ulmeau ou orme (Hœfer y veut voir un
peuplier), par contre Balanos n'est peut-être
pas le chêne comme le prétend R., mais quel-
que arbre glandifère indéterminé (on a pensé
au Myrobalan) ; et il n'est pas davantage prou-
vé qu'Orea soit la nymphe du hêtre, comme
le veulent lesAnciens, ou celle du Fenabregue
que R. entend lui dédier. (Cf. A. Garrigues,
A propos d'un passage de la botanique de R.,
L'association médicale, octobre 1923, p. 219-
222.) (D.)
48. Corruption du mot provençal Falabre-
guié. C'est le Lotus arbor des anciens botanistes
et notre Celtis aiistralis, L., ou micocoulier.
(D.)
49. Nom berrichon de l'ormeau, Ulmus
canipestris, Smith. (Ulmacée.)
50. Allusion aux vertus thérapeutiques de
cet arbre. Dioscoride en vante la deuxième
écorce contre les dermatoses, et Pline dit :
<( Ulmi et folia et cortex vim habent spissandi
et vulnera contrahendi ». XXIV, 33. (D.)
51. On voit que R. est encore imbu de la
théorie aristotélicienne de la génération spon-
tanée. Quant aux vertus parasiticides du jus de
chanvre, elles sont invoquées par Pline, XX,
97 : « Succus ex eo vermiculos aurium etquod-
cumque animal intraverit, ejicit. » (D.)
52. Petit seau, diminutif de seille, mot
usuel en Anjou et Poitou.
53. R.a copié Pline, H.N,XX, 23, 97, sans
vérification. Il est facile de constater que ni le
jus des tiges, ni celui des sommités fructi-
fères du chanvre, retirés par expression, ne
donnent avec l'eau le moindre précipité. Ce
n'est qu'au cours du rouissage que la fermen-
tation putride des bottes de chanvre rend l'eau
des routoirs louche, écumeuse et puante. —
Fée pense que dans ce passage, Pline a mêlé
CHAPITRE LI 365
65 grande sa vertus; et est l'eaue ainsi caillée remède prassent aux che-
vaulx coliqueux et qui tirent des flans ^'^.
La racine d'icelle, cuicte en eaue, remollist les nerfs retirez ^\ les
joinctures contractes, les podagres '^ sclirrhotiques ^' et les gouttes
nouées.
70 Si promptement voulez guérir une bruslure, soit d'eaue, soit de
feu, applicquez y du Pantagruelion crud, c'est à dire tel qui naist de
terre, sans aultre appareil ne composition, et ayez esguard de le
changer ainsi que le voirez deseichant sus le mal 5^
Sans elle seroient les cuisines infâmes, les tables détestables, quoy
75 que couvertes feussent de toutes viandes exquises, les lictz sans
délices, quoy que y feust en abondance or, argent, electre ^^, ivoyre
et porphyre.
Sans elle ne porteroient les meusniers bled au moulin *°, n'en rappor-
Ligne 65. E : vertu — A, E : Veau — E : présent — 1. 67. A, E : eau — E : nerfi
— 1. 68. E : joingtures — E : schirrhotiques — 1. 70. E : proprement — A, E : eau —
1. 71. E : applique^ — A : tel quil — 1. 72. E : autre — E : esgard — 1- 73- E : verrez
— 1. 74. E : seroyent — 1- 75- E : fussent — 1. 76. E : fust — E : habondance —
E : yvoire — 1. 78. E : musniers
plusieurs faits empruntés à Dioscoride, les uns forme sclérotique, comme terme d'anatomie
concernant le chanvre, et les autres une plante oculaire. Mondeville dit : Sclirotique. (D.)
différente. Il s'agirait ici d'une Malvacée dont 58. D'après Pline, XX, 97 :« Ambustis cru-
la décoction est en effet émoUiente et mucila- da illinitur, sed saepius mutatur priusquam
gineuse. (Althxa cannabinum, L., de l'Europe arescat ». (D.)
méridionale.) (D.) 59. Le mot electrum (f;>.£xxpov des Anciens)
54. D'après Pline, XX, 23,97. désignait : 1° l'ambre jaune ou succin (Pline,
55. D'après Pline, XX, 97. « Radix con- XXXVII, 2) ; 2° un alliage de 4/5 d'or et 1/5
tracios articulos emollit in aqua cocta, item d'argent. (Pline, XXXIII, 23.) On donna de-
podagras et similes impetus.» puis à ce dernier le nom de bas or, or blanc,
56. Podagre est le nom antique de la goutte : or d'Allemagne. (Du Pinet.) « Cum quinta ar-
rioSaypa xaXoù'iAKt, ytyvoaÉvT) tcoSojv aypa. Lu- genti portio additur ad aurum, eam mistu-
cien, Tragopodagra, vers 188. ram electrum facticium possumus nominare »
« On m'appelle podagre parce que je suis un (Agricola, Denat. foss., 1. VIII). Voir aussi sur
piège. » Ce mot s'applique ici non plus à la l'Electrum ou asèni, alliage naturel d'or et d'ar-
maladie, mais au siège de la lésion : les poda- gent, Berthelol, Introd. à l'étude de la chimie
grès sont les engorgements goutteux du pied. des anciens et du moyen âge, Paris Steinheil,
57. Sclirrhotique (de <iv.Xt\^6-r\z,, dureté), 1889, in-80. (D.)
endurci, roide. Ce mot s'est conservé sous la 60. Dans les sacs.
366
LE TIERS LIVRE
teroient farine. Sans elle, comment seraient portez les playdoiers des
80 advocatz à l'auditoire ? Comment seroit sans elle porté le piastre à
l'hastellier? Sans elle, comment seroit tirée Teaue du puyz? Sans elle,
que feroient les tabellions, les copistes, les secrétaires et escrivains ?
Ne periroient les pantarques ^' et papiers rantiers? Ne periroit le noble
art d'imprimerie? De quoy feroit on châssis? Comment sonneroit on
^^5 les cloches ? D'elle sont les isiacques *^ ornez, les pastophores ^'
revestuz, toute humaine nature couverte en première position. Toutes
les arbres lanificques des Seres *'^, les gossampines de Tyle ^^ en la
mer Persicque, les cynes des Arabes ", les vignes de Malthe ^^ ne
vestissent tant de persones que faict ceste herbe seulette. Couvre les
90 armées contre le froid et la pluye, plus certes commodément que
Ligne 79. E : plaidoyers — 1. 81. A, E : eau — E : puys -
1. 83. E : periroyent — E : rentiers — 1. 89. A, E : personnes
A : froyd
1. 82. E : feroyent —
- E : seullette — 1. 90.
61. Pancartes. Cf. L I, ch. VIII, n. 3.
62. Prêtres d'Isis. Ils étaient, en réalité,
d'après Plutarque, De Iside et Osiride, revêtus
de lin. (D.)
63. Pontifes. Cf. ch. XL VIII, n. 4. (P.)
64. Sères, peuple de la Sérique, contrée sise
au nord de l'Inde (Thibet ? et régions voi-
sines) dont parle Pline : « Seres, lanicio silva-
rum nobiles, perfusam aqua depectentes fron-
dium canitiem : unde geminus feminis nostris
labor redordiendi fila, rursumque texendi. »
(VI, 20.) Pline cite ailleurs « Lanigeras Sérum. »
(XII, 8.) « Velleraque ut foliis depectant
folia Seres », dit aussi Virgile, Géorg., 1. II,
V. 121.
Les arbres des forêts à laine des Sères —
si arbre il y a — étaient sans doute des coton-
niers. Cependant Gossellin a prétendu que cette
laine si renommée était tirée des chèvres du
Thibet. D'autres enfin estiment qu'il s'agit de
la soie, produit du Bombyx du mûrier, dont
on ne connut que plus tard la véritable origine.
(D.)
65. Tylos, île d'Arabie, dont parle Théo -
phraste (H. P., 1. IV, ch. 9). — « Tylos in-
sula in eodem sinu [Persico] est... ejusdem in-
sulse excelsiore suggestu lanigeras arbores alio
modo quam Sérum... Ferunt cotonei mali am-
plitudine cucurbitas, quée maturitate ruptse
ostendunt lanuginis pilas ex quibus vestes
pretioso linteo faciunt. Arbores vocantgossym-
pinos. » (Pline, XII, 21.) Lémery a cru retrou-
ver dans le Gossampimis Plinii, le Fromager
{Bomhax ceyba, L.). Mais la brièveté des
fibres du duvet de son fruit (Kapok) l'a rendu
(sauf depuis ces derniers temps) impropre à
tout usage textile. Mieux vaut y voir un co-
tonnier, soit Gossypium arboreum, L., avec Fée,
soit plutôt, avec de Candolle, G. herhaceum, L.
(D.)
66. « [Juba tradit]... Arabiae... arbores ex
quibus vestes faciant, C3'nas vocari, folio pal-
mée simili ». (Pline, XII, 22.) C'est un coton-
nier, et, d'après Fée, le Gossypium herhaceum
L., forme cultivée du G. Stocksii, d'après Mas-
ters. (D.)
67. Quelque cotonnier PCicéron (m Vtrrem,
II, 72, IV, 46) mentionne des étoffes ou tapis
CHAPITRE LI 367
jadis ne faisoient les peaulx ; couvre les théâtres et amphithéâtres
contre la chaleur, ceinct les boys et taillis au plaisir des chasseurs,
descend en eaue, tant doulce que marine, au profict des pescheurs.
Par elle sont bottes, botines, botasses, houzeaulx, brodequins,
95 souliers, escarpins, pantofles, savattes mises en forme et usaige. Par
elle sont les arcs tendus, les arbelestes bandées, les fondes ^^ faictes.
Et, comme si feust herbe sacre, verbenicque ^^ et révérée des Mânes
et Lémures, les corps humains mors sans elle ne sont inhumez.
Je diray plus. Icelle herbe moyenante, les substances invisibles
100 visiblement sont arrestées, prinses détenues et comme en prison
mises ; à leur prinse et arrest sont les grosses et pesantes moles
tournées agillement à insigne profict de la vie humaine. Et m'esbahys
comment l'invention de tel usaige a esté par tant de siècles celé aux
antiques philosophes, veue l'utilité impréciable qui en provient,
105 veu le labeur intolérable que sans elle ilz supportoient en leurs
pistrines "°.
Icelle moyenant, par la rétention des flotz aërez sont les grosses
orchades "', les amples thalameges '% les fors guallions, les naufz
Ligne 93. E : descent — A, E : eau — 1. 94. E : elles — A, E : bou\eaulx — 1. 96.
A, E : tendui — E : arbalestes — 1. 97. E : fiist — E : sacrée — A : verbenique — 1. 98.
E : Lemuures — 1. 99. A : moyenant ; E : moyennant — 1. loi. E : meulles — 1. 102. E :
agilement — 1. 103. E : ha — 1. 107. E : moyennant — 1. 108. A, E : amples telamon
— A : galions ; E : gallions
de Malte, Melitenses vestes. Cf. 1. II, ch. VII, officinalis, L., la femelle, à notre V. supina, L.
n. 16 : « blanc comme coton de Malte ». (D.) Cf. J.-B. L. Bejottes, Le livre sacré d'Hermès
68. Frondes. Cf. Prol., n. 70. Trismègiste et ses trente-six herbes magiques,
69. 'lepà poTavT], Diosc, IV, 61 ; verhenaca, Bordeaux, Impr. Barthélémy et Clèdes, 191 1,
hierabotane, peristereon, Pline, XXV, 59. La 201 p. in-80, p. 119-122, 167-170 ; et G.
verveine est une des trente-six herbes magi- Hubert, Des Verbénacées utilisées en matière
ques énumérées au Livre Sacré d'Hermès Tris- médicale, Mayenne, Impr. Lechevrel, 1921,
mégiste ; c'était également une plante sacrée 128 p. in-80 (D.)
chez les Gaulois ; les Druides nettoyaient leurs 70. Moulins ; du lat. pistrinum.
autels avec de petits balais de verveine. La re- 71. Néologisme ; du grec ôX-z-âos; vaisseau
ligion romaine en faisait aussi usage, au dire de charge et de transport.
de Pline, et les magiciens l'employaient dans 72. Néologismes; du grec OaÀaar,Yo;, gon-
une foule de pratiques. La verveine des Anciens doles égyptiennes dans lesquelles étaient amé-
peut se rapporter : la mâle, à notre Verbcna nagées des chambres.
368 LE TIERS LIVRE
chiliandres et myriandres "' de leurs stations enlevées et poussées à
i£o l'arbitre de leurs gouverneurs.
Icelle moyenant, sont les nations que Nature sembloit tenir
absconses, imperméables et incongneues à nous venues, nous à
elles: chose que neferoientles oyseaulx, quelque legiereté de pennaige
qu'ilz ayent et quelque liberté de nager en l'aër que leurs soit baillée
115 par Nature. Taprobrana "^ a veu Lappia "^ ; Java a veu les mons
Riphées '^ ; Phebol " voyra Theleme ; les Islandoys et Engronelands
boyront Euphrates ; par elle Boreas a veu le manoir de Auster,
Eurus a visité Zephire. De mode que les Intelligences célestes, les
Dieux, tant marins que terrestres, en ont esté tous effrayez, voyans
120 par Tusaige de cestuy benedict Pantagruelion les peuples arcticques
en plein aspect des antarcticques franchir la mer Athlanticque, passer
les deux Tropicques, volter sous la zone torride, mesurer tout le
Zodiacque, s'esbattre soubs l'iEquinoctial, avoir l'un et l'aultre pôle
en veue à fleur de leur orizon.
125 Les dieux olympicques ont en pareil effroy dict : « Pantagruel
nous a mis en pensement nouveau et tedieux '^ plus que oncques ne
feirent les Aloïdes '^ par Tusaige et vertus de son herbe. Il sera de brief
marié, de sa femme aura enfans. A ceste destinée ne povons nous
contrevenir, car elle est passée par les mains et fuseaulx des soeurs
150 fatales, filles de Nécessité. Par ses enfans (peut estre) sera inventée
herbe de semblable énergie, moyenant laquelle pourront les humains
Ligne 109. E : poulsées — 1. m. E : moyennant — 1. 113. E : feroyent — 1. 115.
E : Taprobana ha — E : Jeva — 1. né. E : verra Thelemes — 1. 117. E : voyront —
E : ha veu — 1. 118. E : Eurus ha— A, E : Zephyre — 1. 119. E : voyant — 1. 121.
E : Atlanticque — 1. 122. E : souhi — 1. 123. A, E : s'esbatre — E : soubi — E : autre
— 1. 126. E : ha — A, E : qu oncques — 1. 127. E : usage — 1. 131. E : moyennant
73. Néologismes ; du grec ytÀfavopoi, qui ne, H. N., III, 12, et Virgile, Géorgiques, l,
contient mille hommes et ajp-avSco'., qui en 240. (P.)
contient dix mille. 77- D'après Aristote, De Mundo, 3, c'est le
74. Ceylan, dans la nomenclature géogra- nom d'une île du golfe d'Arabie.
phique du xvie s. 78- Ennuyeux. Néologisme formé sur le
75. La Laponie. latin txdium, ennui.
76. Riphzi montes, dans la Scythie. Cf. Pli- 79- Nom de Géants. Cf. ch. III, n. 35.
CHAPITRE LI ^^o
visiter les sources des gresles, les bondes des pluyes el l'officine des
fouldres, pourront envahir les régions de la Lune, entrer le territoire
des signes célestes et là prendre logis, les uns à l'Aigle d'or, les
135 aultres au Mouton, les aultres à la Couronne, les aultres à la Herpe,
les aultres au Lion d'argent ^°, s'asseoir à table avecques nous, et
nos déesses prendre à femmes, qui sont les seulx moyens d'estre
déifiez '^\
En fin ont mis le remède de y obvier en délibération et au conseil.
Ligne 135. E : autres au Mouton, les autres — I. 13e, E : Lyon — E : avec 1. 137.
E : noi — E : seuJi — 1. 139. E : d'y
80. Les « signes célestes » passaient, chez les 81. D'après Servius, commentaire sur VÉ-
Anciens, pour être les demeures des dieux. Cf. néide, IV, 62 : « unde divinos honores non
Servius, commentaire sur les Géorgiques, I, v. meruit, ad quos aut per convivium numinum
33 : « Sciendum deinde est in his signis esse aut perconjunctionem veniturdearum. » R. E.
deorum domiciha. (P.) i?., IV, 353.
LE TIERS LIVRE.
47
Comment certaine espèce de Pantagruelion ne peut estre par jeu
consommée.
Chapitre LU.
Ce que je vous ay dict est grand et admirable ; mais, si vouliez
5 vous bazarder de croire quelque aultre divinité de ce sacre Panta-
gruelion, je la vous dirois. Croyez la ou non, ce m'est tout un ; me
suffist vous avoir dict vérité. Vérité vous diray. Mais, pour y entrer,
car elle est d'accès assez scabreux et difficile, je vous demande : si
j'avoys en ceste bouteille mis deux cotyles ' de vin et une d'eau,
10 ensemble bien fort meslez, comment les demesleriez vous? Comment
les separeriez-vous de manière que vous me rendriez l'eau à part sans
le vin, le vin sans l'eau, en mesure pareille que les y auroys mis ?
Aultrement: si vos chartiers et nautonniers amenans pour la provision
de vos maisons certain nombre de tonneaulx, pippes et bussars de vin
15 de Grave, d'Orléans, de Beaulne, de Myrevaulx% les avoient buffelez '
et beuz à demy, le reste emplissans d'eau, comme font les Limosins
à belz esclotz -^ charroyans les vins d'Argenton ^ et Sangaultier ^ com-
ment en housteriez vous l'eau entièrement ? Comment les purifieriez
vous ?
20 J'entends bien, vous me parlez d'un entonnoir de lierre^. Cela est
Lignes 1-3. A, E : manque — 1. 5. E : autre — 1. 6. E : diroys — 1. 13. E : Autre-
ment — E : vo-y^ — 1. 14. E : voi — 1. 15. E : avoyent — 1. 17. E : Sangautier — I. 18.
A : houstriei ; E : osteriei — A, E : purifriei — 1. 20. A : entonnouoir
1. Néologisme; du grec zot'jÀt], petite coupe, 5. Argenton, ch.-l. de cant., arr. de Châ-
et aussi petite mesure de capacité pour les li- teauroux (Indre).
quides. (P.) 6. Saint-Gaultier, ch.-l. de cant., arr. du
2. Vin du vignoble languedocien. Cf. 1. II, Blanc (Indre), sur la rive droite de la Creuse.
ch. V, n. 43. 7. R- a déjà fait allusion à cette prétendue
3. Dérobés. propriété du lierre, au 1. I, ch, XXIV. Cf.
4. Sabots. Cf. ch. XVII, 1. 44. n. 65 et 64. (P.)
CHAPITRE LU
371
escript, il est vray, et avéré par mille expériences. Vous le sçaviez
desjà. Mais ceulx qui ne l'ont sceu et ne le veirent oncques ne le
croyroient possible. Passons oultre.
Si nous estions du temps de Sylla, Marius, Csesar et aultres romains
25 empereurs ^ ou du temps de nos antiques druydes, qui faisoient
brusler les corps mors de leurs parens et seigneurs ^ et voulussiez les
cendres de vos femmes ou pères boyre en infusion de quelque bon
vin blanc, comme feist Artemisia les cendres de Mausolus son mary '°,
ou aultrement les reserver entières en quelque urne et reliquaire,
30 comment saulveriez vous icelles cendres à part et séparées des cendres
du bust " et feu funeral ? Respondez. Par ma figue '^ vous seriez
bien empeschez. Je vous en despesche. Et vous diz que prenent de
ce céleste Pantagruelion autant qu'en fauldroit pour couvrir le corps
du defunct, et ledict corps ayant bien à poinct enclous dedans, lié et
35 cousu de mesmes matière, jectez le on feu tant grand, tant ardent que
vouldrez ; le feu à travers le Pantagruelion bruslera et rédigera en
cendres le corps et les oz ; le Pantagruelion non seulement ne sera
consumé ne ards '' et ne deperdera un seul atome des cendres dedans
encloses, ne recepvra un seul atome des cendres bustuaires '"*, mais
40 sera en fin du feu extraict plus beau, plus blanc et plus net que ne
l'y aviez jecté. Pourtant est il est appelle asbeston '^ Vous en trou-
Ligne 24. E : autres — 1. 25. E : noi anticques — E : faisoyent — 1. 27. E : voi
— 1. 29. E : autrement — 1. 32. E : depescher — E : dy — E : prenant — 1. 35. E :
au feu — 1. 38. E : deperdea
8. Au sens du latin imperatores, comman- 11. Bûcher. Néologisme ; du lat. hustum,
dants en chef. D'après Pline, VII, 54, l'usage même sens.
de la crémation daterait de l'époque de Sylla. 12. Par ma foi ! Ce juron, qui se rencontre
(P.) chez Des Périers, était usité en Berry, dans le
9. D'après César, Z)e te//o ^fl///co, VI, 19. R. Bas-Maine et en Languedoc. (Sainéan, t. II,
a déjà fait allusion à ce passage, ch. III, 1. 13. p. 334.)
(P.) 13. Brûlé. De ardre, même sens ; archaïsme.
10. Ce trait est rapporté par Aulu-Gelle, X, 14. Du bûcher. Cf. ProL, n. 214.
18 ; mais R. y ajoute, de son cru, le vin blanc: 15. Du grec asÊsaiov, incombustible. Il n'y
« Artemisia..., ossa cineremque ejus mi>;ta a aucune autre analogie que celle des possi-
odoribus contusaque in faciem pulveris, aquœ bilités textiles entre le chanvre et l'asbeste que
indidit, ebibitque «. (P.) R. nomme pantagruelion asbestin. Confusion
372 LE TIERS LIVRE
verez foison en Carpasie '^ et soubs le climat Dia Cyenes '^ à bon
marché. O chose grande, chose admirable ! Le feu, qui tout dévore,
tout deguaste et consume, nettoyé, purge et blanchist ce seul Panta-
45 gruelion carpasien asbestin. Si de ce vous défiez et en demandez asser-
tion et signe usual comme juifz et incrédules, prenez un œuf fraiz et
le liez circulairement avecques ce divin Pantagruelion. Ainsi lié,
mettez le dedans le brasier tant grand et ardent que vouldrez. Laissez
le si long temps que vouldrez. En fin vous tirerez l'œuf cuyt, dur et
50 bruslé, sans altération, immutation ne eschauffement du sacré Panta-
gruelion. Pour moins de cinquante mille escuz bourdeloys '^ amo-
derez "' a la douzième partie d'une pithe^°, vous en aurez faict l'expé-
rience. Ne me parragonnez "" poinct icy la salamandre ", c'est abus.
Je confesse bien que petit feu de paille la végète ^^ et resjouist. Mais
55 je vous asceure que en grande fournaise elle est, comme tout aultre
animant, suffoquée et consumée. Nous en avons veu l'expérience.
Ligne 42. E : Cyenes — 1. 46. E: frais — 1. 47. E : avec — 1. 50. E : n'eschaufe-
ment — I. 52. A, E : dou\iesme — 1. 54. E : resjouyt — 1. 55. E : asseure — A, E :
qiien — E : autre — I. 56. A, E : suffocquée
déjà commise par Pline, qui considère l'asbeste 18. L'écu de Bordeaux valait quinze sous,
comme une var. incombustible du lin : « In- ou trois francs or.
ventum jam est etiam [linum] quod ignibus non 19. Modérés. Néologisme ; du lat. adinodera-
absumeretur... Nascitur in desertis adustisque ri, même sens.
sole Indise ubi non cadunl imbres... vocatur 20. La. pite ainsi nommée, dit-on, parce
autem a Graecis asbestinum ». Pline, XIX, 4. qu'elle avait été frappée à Poitiers (apud Pic-
L'asbeste, ou amiante, est une var. filamen- tones), valait le quart d'un denier.
teuse (par altération) de l'amphibole trémolite, 21 . Comparez.
(silicate de chaux et de magnésie). Les fila- 22. Salamandra maculosa Laur. (Batraciens
ments soyeux sont assez longs pour en per- Anoures). La légende antique prétendait que
mettre le tissage ; les Anciens en faisaient des la salamandre peut braver les flammes et
mèches perpétuelles pour leurs lampes, et des les éteindre. « Huic tantus rigor, ut ignem res-
linceuls incombustibles pour recueillir la cendre tinguat non alio modo quam glacies ». (Pline,
des morts. X, 86.) Dioscoride s'était déjà prononcé contre
16. Carpasium, ville de Chypre. (Pline, V, cette fable : « Salamandra lacertœ genus est,
31.) iners, varium, quod frustra creditum est ignibus
17. DiaCyenes,o\xDiaSyenes,\\\\iidL'ÊgY^Xf, non uri ». (L. II, ch. 54.) Albert le Grand,
terme géographique emprunté aux Com- plus tard, et R. seront de son avis. (D.)
mentarii urbani de Volaterra, Lyon, 1532. 23. Rendre vigoureux ; du lat. scolastique
(D.) vegeiare, même sens.
CHAPITRE LU 373
Galen l'avoit, long temps a, confermé et demonstré, lih. }. de Tempe-
ramentis'"^, et le maintient Dioscorides, lib. 2.
Icy ne me alléguez l'alum de plume ^\ ne la tour de boys en Pyrée,
éo laquelle L, Sylla ne peut oncques faire brusler'^ pource que Archelaus,
gouverneur de la ville pour le roy Mithridates, l'avoit toute enduicte
d'alum ^\
Ne me comparez icy celle arbre que Alexander Cornélius
nommoit eonem, ^^ et la disoit estre semblable au chesne qui porte le
65 guy et ne povoir estre ne par eau ne par feu consommée ou
endommagée, non plus que le guy de chesne ^^ et d'icelle avoir esté
faicte et bastie la tant célèbre navire Argos. Cherchez qui le croye
je m'en excuse.
Ne me parragonnez aussi, quoy que mirificque soit, celle espèce
Ligne 57. A : avoyt — E : ha — 1. 58. A, E : et le maintient... lib. 2. manque —
1. 59. E : m'alleguei — A, E : Pirée — 1. 63-68. A, E : Ne me compare\... m'en
excuse manque — 1. 69. A : aussy
24. « Sicut enim Salamandra ad certum us-
que terminum ab igné nihil patitur, uritur au-
tem si longiore spatio igné sit admota ». Gai.,
de Temperamentis , 1. III, ch. 4. (D.)
25. Alumen triantes de Dioscoride, alumen
schistos de Pline (XXXV, 52), halotrichum,
alumen phimeiini, alun de plume, ou sulfate
d'alumine naturel fibreux, « en filamens réu-
nis par faisceaux » (Haùy) comme les barbes
d'une plume. On le trouvait notamment dans
les grottes de l'ile de Milo, où Tournefort
(Voy. au Levant, I, p. 141) et plus tard Olivier
l'ont observé. Pour d'autres commentateurs,
le tr khi tes serait l'amiante, et le schistos la
fleur d'alun de roche. En tout cas, et même
au temps de Tournefort (Zoc. cit., p. 164), on
confondait encore souvent l'amiante avec l'alun
déplume. (D.)
26. Le fait est raconté par Aulu-Gelle, XV,
I : « turrim ligneam defendendi gratia struc-
tam, cum ex omni laterecircumplexa igni foret,
ardere non quisse, quod alumine ab Arche-
lao oblita fuisset. » (P.)
27. Les Anciens confondaient plus ou moins
les sels naturels. S'agit-il ici d'alun, ou de
quelque autre produit ? On peut ignifuger des
étoffes et des décors avec une solution de six
parties de borax et cinq d'acide borique dans
cent parties d'eau. (D.)
28. R. emprunte ici étourdiment un accusa-
tif à Pline ! Eonetn est l'accusatif à'eon, nom
d'un arbre inconnu, inattaquable par l'eau et
le feu, cité par Pline, XIII, 39, d'après le natu-
raliste Alexander Cornélius : « Alexander
Cornélius arborem eonem appellavit, ex qua
fact<a esset Argo, similem robori viscum ferenti,
quae nec aquâ nec igné possit corrumpi, sicuti
nec viscum; nulli alii cognitam quod equidem
sciam. » (D.)
29. Gui, Viscum alhiun, L., Loranthacée.
Commun sur les pommiers, poiriers, peupliers,
le gui est assez rare sur le chêne. Aussi le gui de
chêne était-il chez les anciens Gaulois l'objet
d'un culte superstitieux. Le chêne porte-gui
était réputé incombustible, de même que son
parasite. Cf. Pline, XIII, 39. (D.)
374
LE TIERS LIVRE
70 d'arbre que voyez par les montaignes de Briançon et Ambrun '",
laquelle de sa racine nous produit le bon agaric '', de son corps nous
rend la résine '* tant excellente que Galen l'ause «equiparer à la tere-
binthine ''; sus ses feueilles délicates nous retient le lin miel du ciel,
c'est la manne ^\ et, quoy que gommeuse et unctueuse soit, est incon-
75 sumptible par feu. Vous la nommez îarrix ^^ en grec et latin ;
les Alpinois la nomment melze : les Antenorides '^ et Venetians,
Ligne 70. E : Briancion — 1. 72. E : ose equiparer
E : Larix — 1. 76. E : Alpinoys — E : Vénitiens
1. 73. E : fueilles — 1. 75-
30. Embrun, ch.-l. arr. Hautes-Alpes, R.
fit probablement l'exploration botanique de
cette région lorsqu'il était attaché à Guillaume
du Bellay, gouverneur du Piémont. Cf. Heul-
hard, Rabelais... ses voyages en Italie, p. 116-
117.
3 1 . Agaric blanc, Polyporus officinalis Pries
(Basidiomycétes, Polyporées). Ce champignon
croît sur les troncs de sapin et de mélèze dans
les Alpes et le Dauphiné. Le parasitisme de
l'Agaric sur le mélèze est également noté
par Séb. Munster et par Belon (De arb. conif.,
f° 26), bien que ce dernier le dise rare. Lémery
réserve à l'Agaric du mélèze le nom d'Agaric
femelle. C'est le seul que l'on ait employé et
que l'on emploie encore en matière médicale.
(D.)
32. Le mélèze fournit une résine abondante
et de bonne qualité : « Plusculum huic erum-
pit liquoris, melleo colore, atque lentiore,
numquam durescentis ». Pline, XVI, 19.
(D.)
33. Térébenthine, résine du Térébinthe
(Pistacia terebinthus, L.), exploitée jadis à
Chio, d'où on l'exportait à Venise. Là, mé-
langée à la résine du mélèze, elle passait dans
le commerce sous le nom de Térébenthine
de Venise. « Mitissimse vero duse inter
eas sunt [résinas], prima terebinthina, larix
altéra nuncupatur ». Galien, De compos. medic.
per gefiera, 1. I, c. 12, (D.)
34. On appelait manne une liqueur blanche
et de saveur sucrée qui se déposait sur les
feuilles de certains arbustes. On la dénom-
mait met aerium parce que le goût en rappe-
lait celui du miel et aussi parce qu'elle avait
une origine analogue à celle du miel qui dans
les idées du temps était récolté, et non fabriqué,
par les abeilles. Cf. Gilson, op. cit., p. 87,
Il s'agit ici de la manne, dite de Briançon, de
qualité médiocre et qui exsude des feuilles du
mélèze, Larix europxa. (P. D.)
35. Larix europxa, D. C, mélèze. (Coni-
fère, Abiélinée.) Larix, dit Pline, « nec ardet.
neccarbonem facit, nec alio modo ignis vi con-
sumitur quam lapides. » (XXVI, 19.) « Flam-
mam ex igné non recipit nec ipse potest per se
ardere », dit Vitruve.(II, 9.) C'est là pure lé-
gende. Belon (De arb. conif., fo 24, ro) dit que
le mélèze est combustible. A la vérité c'est un
bois dur, résistant à l'immersion, aux intem-
péries, mauvais bois de chauffage parce qu'il
pétille et lance des éclats, mais on le peut ré-
duire en charbon de bonne qualité. (D.)
36. Les descendants d'Anténor, fondateur
dePadoue. Cf. Virgile, £«^7^^, I, 242, 247, et
le commentaire de Servius sur ces vers. R.E.
^.,IV, 3S9-
CHAPITRE LU 3 73
larege ", dont feut dict Larignum le chasteau en Piedmont, lequel
trompa Jule C^esar venent es Gaules ^^.
Jule Csesar avoit faict commendement à tous les manens et habi-
80 tans des Alpes et Piedmont qu'ilz eussent à porter vivres et muni-
tions es estappes dressées sus la voie militaire pour son oust passant
oultre. Au quel tous feurent obeissans, exceptez ceulx qui estoient
dedans Larigno, les quelz, soy confians en la force naturelle du
lieu, refusèrent à la contribution. Pour les chastier de ce refus,
85 l'empereur feist droict au lieu acheminer son armée. Davant la
porte du chasteau estoit une tour bastie de gros chevrons de larix
lassez l'un sus l'aultre alternativement comme une pyle de boys,
continuans en telle hauiteur que des mâchicoulis facilement on
povoit avecques pierres et liviers '' débouter ceulx qui approche-
90 roient. Quand Caesar entendit que ceulx du dedans n'avoient
aultres défenses que pierres et liviers et que à poine les povoient
ilz darder jusques aux approches, commenda à ses soubdars jecter au
tour force fagotz et y mettre le feu. Ce que feut incontinent faict. Le
feu mis es fagotz, la flambe ^° feut si grande et si haulte qu'elle couvrit
95 tout le chasteau. Dont pensèrent que bien tost après la tour seroit
arse *^' et demoUie. Mais, cessant la flambe et les fagotz consumez, la
tour apparut entière, sans en rien estre endommagée. Ce que consy.
derant Caesar, commenda que, hors le ject des pierres, tout au tour
l'on feist une seine '^^ de fossez et bouclus'^^
Ligne 77. E : fut — 1. 78. E : César venant — 1. 79. E : César — E : commandement
— E : manans — 1. 81. E : voye — 1. 82. E : furent obeyssans — 1. 85. E : cheminer
— E : Devant— 1. 87. A, E : autre — A, E : pile — 1. 88. E : machicolis— 1. 90. E :
César — 1. 91. E : autres dcfences — E : à peine — 1. 92. E : commanda — 1. 93.
E : fut — 1. 94. E : fut — 1. 97-98. E : considérant
37. Larège, terme vénitien et padouan, a 39. Levier. Cf. I. l, ch. XH, n. 41.
donné /ar^« en patois genevois et savoyard. (D.) 40. Flamme. Archaïsme.
58. Cette anecdote est rapportée par Vi- 41. Brûlée. Dt ardre, même sens ; archa-
truve, II, 9. R. pouvait la lire encore dans ïsme.
Cœlius Rhodiginus, Antiq. lect., X, 10. Bran- 42." Une circonvallation.
tome la reproduira, Daines gai. IV. (P.) 43. Tranchées.
376 LE TIERS LIVRE
100 Adoncques les Larignans se rendirent à composition. Et par leur
récit congneut C^sar l'admirable nature de ce boys, lequel de soy ne
faict feu, flambe ne charbon, et seroit digne en ceste qualité d'estre
on degré mis de vray Pantagruelion, et d'autant plus que Pantagruel
d'icelluy voulut estre faictz tous les huys, portes, fenestres, goustieres,
105 larmiers et l'ambrun ■♦^ de Theleme ; pareillement d'icelluy feist couvrir
les pouppes, prores •*^ fougons •'^, tillacs, coursies ^"^ et rambades *^ de
ses carracons ^^ navires, gualeres, gualions, brigantins, fustes ^° et
aultres vaisseaulx de son arsenac de Thalasse : ne feust que larix, en
grande fournaise de feu provenent d'aultres espèces de boys, est en fin
no corrumpu et dissipé comme sont les pierres en fourneau de chaulx ;
Pantagruelion asbeste plus tost y est renouvelé et nettoyé que
corrompu ou altéré. Pourtant,
Indes cessez, Arabes, Sabiens^',
Tant coUauder vos myrrhe, ^' encent 55^ ebene 5+ ;
1^5 Venez icy recongnoistre nos biens,
Et emportez de nostre herbe la grene.
Ligne ici. E : César — E : bois — 1. 103. E : au degré — E : duvray — 1. 104.
E : iceluy — E : faict — A. E : gouttières — 1. 105. E : iceluy — 1. 107. E : carracons,
mufres, galleres — A : galères — A : galions ; E : gallions — 1. 108. E : autres —
E : vaysseaulx — E : fust — 1. 109. E : fornaise — E -.provenant d'autres — 1. 110.
A, E : corrompu — 1. 115. E : noi
44. Embrun. Revêtement (à rapprocher de 51. Sabéens, peuple d'Arabie. Cf. Pline, VI,
etnbruncher, 1. I, ch. LUI, n. 26.) Cf. Sainéan, 28 : « Sabaei Arabum piopier thurachTissimin .
t. I, p. 35- (P.)
45. Proue. Néologisme; du lat. prora, mê- 52. Gomme résine d'une térébinthacée
me sens. Balsamodendron Ehrenhergianum, Berg. qu'Oli-
46. Cuisine. Du vénitien /o^o«. vier identifie au B. opobaîsamiwi, Kunt. Bail-
47. Passerelle allant de la poupe à la proue Ion prétend que la myrrhe du commerce pro-
d'une galère, entre les bancs des rameurs. De vient encore en partie du B. Kataf, Kunt. (D.)
l'italien corsia. 53. Encens ou oliban, gomme résine four-
48. Château d'avant. De l'italien ramhata. nie par des Térébinthacées-Bursérées du g.
49. Grande carraque. De l'italien caraccme. Bosivellia, en particulier B. Carteri, Biron.
50. Petite galère, à voiles et à rames. Du (D.)
vénitien /»5fa. Sur ces termes nautiques, voir 54. Bois fourni par diverses Ébénacées, sur-
R. E. R., VIII, p. 156. tom Diospyros ebenum, L., plaquerainier. (D.)
CHAPITRE Lir 3yy
Puys, si chez vous peut croistre, en bonne estrene,
Grâces rendez es cieulx un million :
Et affermez de France heureux le règne '
120 On quel provient Pantagruelion.
Fin du Iroisiesme livre
des faicts et dicts heroïcques
du Ion Pantagruel.
Ligne 117. E : Puis — E : chés — 1. 120, E : auquel — 1. 122. A, E : faict?^ et
dict\ héroïques
I . Royaume. L'un des sens du mot dans l'ancienne langue.
LE TIERS LIVRE. 48
OUVRAGES CONSULTÉS
Berthelot, Introduction à l'étude de la chimie des anciem et du moyen âge, Paris,
Steinheil, 1889, i vol, in-S".
BussoN (H.), Les Sources et le développement du rationalisme dans la littérature fran-
çaise de laRenaissance (1533-1601), Paris, Letouzey, 1922, i vol. in-8°.
Castiglione (Baldassare), Le Courtisan, traduit par Jacques Colin d'Auxerre,
Lyon, Ht. Dolet, pour François Juste, 1538, i vol. in-8.
Clouzot (Henri), L'ancien théâtre en Poitou, Niort, 1901, i vol. in-8°.
Cohen (Gustave), Le livre de conduite du régisseur et le compte des dépenses pour le
mystère de la Passion, joué à Mons en 1501, Strasbourg (Publications de la
Faculté des Lettres, fascicule 23), 1925, i vol. in-8°.
Du Vair (Guillaume), Actions et traicte:: oratoires, éd. par Radouant (Société
des Textes français modernes, 191 1).
FouRaUEVAUX (Raymond dePavie, sieur de), Discipline militaire, Paris, Michel
de Vascosan, 1548, in-f°. Le titre complet est : Instruction sur lefaict de la
guerre, extraictes des livres de Polybe, Frontin, Végèce, Corna:{an, Machiavel le
et plusieurs autres bons autheurs.
Franchet (H.), Le poète et son œuvre, d'après Ronsard. Paris, Champion, 1923,
I vol. in-8''.
Garrigues (Albert), ////'//^r et Mercure dans le flore de Rabelais (2" éd.), Paris,
1929, I vol. in-8° (chez l'auteur).
Guevara (Antonio de), V Horloge des princes. . ., trad. par B. delà Grise, Paris,
Corrozet, 1550, in-8°.
GiLSON, Rabelais franciscain, dans la Revue d'histoire franciscaine (1924), Paris,
A. Picard.
- Notes médiévales du Tiers Livre, ibid., année 1925.
Marguerite de Navarre, Les dernières poésies . . . publiées pour la première fois
I. Liste complémentaire de la Bibliographie donnée dans Gargantua, t. I, p. cxliv et suiv.
t. II, p. 443 et suiv., et dans Pantagruel, t. IV, pp. 349 et suivantes.
380 LE TIERS LIVRE
par Abel LetVaiic, Paris, A. Colin, i vol. in-8° (Publication de la Société
d'Histoire littéraire de la France), 1896.
Orsier (J.), Henri-Cornélius Agrippa, sa vie et son œuvre d'après sa correspondance
(1485-1535), Paris, 1911, I vol. in-8°.
Plattard (Jean), L'adolescence de Rabelais en Poitou, i vol. in-8° illustré, Paris,
Les Belles Lettres, 1923.
Remy Belleau, Œuvres, éd. Gouverneur, 3 vol. in- 12 (Bibliothèque elzévi-
rienne), Paris, 1867.
Sainéan (L.), La langue de Rabelais, Tome premier : Civilisation de la Renais-
sance. Tome deuxième : Langue et vocabulaire, Paris, de Boccard, 1922-
1923, 2 vol. in-8°.
Saix (Antoine du), LEsperon de discipline pour inciter les humains aux bonnes
lettres, stimuler à doctrine, animer à science, inviter à toutes bonnes œuvres ver-
tueuses et morales. . ., Paris, 1538, i vol. petit in-8°.
RÉFÉRENCES JURIDIQUES
DES CHAPITRES XXXIX A XLII.
Au cours des chapitres XXXIX à XLII, nous n'avons pas donné les références au Corpus juris
civilis et au Corpus juris canonici afin de ne pas surcharger l'annotation. Nous pensions les publier
dans la Revue du XV h siècle.
A la réflexion il nous a semblé qu'il était plus naturel de les donner ici et qu'elles épargneraient
au lecteur des recherches parfois assez longues. Nous nous sommes efforcés de citer de la façon
la plus claire — même pour les non initiés — et la plus concise. Mais pour faciliter la lecture
nous donnons l'incipit du titre ou du paragraphe allégué par R. Ainsi le lecteur pourra se rendre
compte que les références de R. ne sont pas toujours conformes aux éditions modernes et cor-
riger, d'autre part, certaines erreurs qui ont échappé à la correction.
Chapitre XXXIX.
ï^. c. 24, D. 86
22. fr. 4, Dig. XLIX, 16
reg. T53, Dig. L, 17
25. D/^.XXI, I
/;-. 2, D;V. XLVII, 21
24. fr. 64, Dicr. XXIV, 3
26. /. 4, CodcWl, 28
30. C. 2, C* 26, q. 2
51. jr. 8, Dig. XVIII, I
fr. 51, Dig. XV, I
5S. c. 3, A's, 21
fr. 14, Dig. V, I
38. /. 5, Code VI, 43
42. 'î,i,fr. 39. Coie VII, 62
43./>-.'.i, Dig. IV, 2
46. c. 2, X 1,4
60. reg. I2J, Dig. L, 17
61. c. II, in VI°, V, 12
66. fr. I, Dig. 1, 6
fr. 18, Dî;^. L, 4
73. reg. ^4, Dig. L, 17
74. reg. 9 jèz'J.
7S- ^^i- 30, t« ^^°, V, 12
lania
de rt militari
de regulis juris
de aidilicio edicto
de termina moto
de soluto matrimonio
de liberis pisteritis
Sors
de contrahenda emptiom
depeculio
de sortilegiis
de judicio
communia
de appellationibus
quod met us causa
de consuetudinc
de regulis juris
cumsunt
de his qui
de muneribus et honoribus
de regulis juris
esmper in obscur is
382
LE TIERS LIVRE
1. 83.//-. II, Dig. XX, 4
/;-. 3, ibid.
1. I Code XII, 5
I. 84. reg. 54, in VI°, V, 12
Chapitre XL.
1. 17- A- 9. ^'5^- X, 4
fr. 80, D;^. XXXV, 2
\. 18. c. 12, X 3, 50
c. 8, X 5, 41
L 21. CoJe XII, 13
1. 25. /. I. Corfc VII, 47
L 27. r^f. 42, in VI°, V, 12
r^^. 178, Dig. L, 17
1. 28. reg. 129, li'/ii.
/r. 16, D/^'. XLVI, I
L 29. c. I, X. I, 29
\. 50. fr. 2, D;V. XI, s
1. 31. Auth., coll. V, ///. 24, nov. 69
/r. 17, D/^o-. XIX, 5
I. 32. /. I, Code XI, 40
L 41./;-. IS, Dîf. XII, I
h 2,CodelY, 18
1. 42. c. I, Cleni., debapt. 3, 15
L 45. /. 2, CorfcIII, 31
I. 47. /. I, CûdeX, 64
1. 52. c. I, X 2, 23
L s6.fr. 33, D/o^. XXXV, i
1. 59. Z. I, Co£/g III, 34
l. 60. ^2<//;., coll. IV, /î7. 18, «w. 39
1. 6). //-. h Dig. XXVII, I
1. 71. Julh., co//. VIII, /j7. 12, nov. ni
1. 72. c. S, ^ 2, 7
1. 74. § 36, /«J/. II, I
1. 75./r. 13, D/^^.XIX, I
L 76. § 27, fr. 32, D/V. XXIV, I
1. 77. c. 2, Ca 27, q. 1
l. 80. c. 4, C» 23, q. 2
c. 7,D. 35
Chapitre XLI
L 19. /;-. 17. Dig. XLVII, 10
1. 20.fr. 137, Dig. XLV, I
L 26./»-. I, Dig. XVIII, 6
1. 32. c. 22, C» 6, q. I
rf« consecraiione c. 40, D. 5
qui potiores in pignore l. potior
1. creditor
de consulibus
qui prier
ad exhïbendum
ad legem Falcidiam
de decimis
de celebratione missartim
de coniitibus et archiatris
de sententiis
accessorium
cuinprincipalis
nihil dolo
de fdejussoribus
de ojficio et potestate judicis dehgati
de alex lusu
ut omnes obediant
de pr^scriptis verbis
de spectaculis
de rébus creditis si certum petitur
de constituta pecunia
de petitione hereditatis
de excusationibus artificum
de prxsumptionibus
falsa demonstratio [de condit. et démon,]
de servitutibus
de restitutiotiibus et ea qua; parit
de excusationibus
hxc constitutio innovât constitulionem
de juramento
de divisione rerum
de actionibus empti
de donationibus inter
sicut
de injuriis et famosis libeîlis, l. scd si unius
de verborum obligationibus
de periculo
Si ]uis
REFERENCES JURIDIQUES DES CHAPITRES XXXIX A XLII
383
33. /. II, Code VI, 26
fr. 19, Dig. I, s
34. Jr. 31, Dig. XXI, I
/. 5, Code\X, 8
35. c. 11, C* 27, ç. I
38. fr. 24, D/V. XLII, 8
fr. 16, Dig. IV, 6
39. /r. 5, Dig. IX, I
43./;-. 10, Dig. XXXIX. 2
45. ?,£>/>. XXV, 3
46. /. 6, Co^< VI, 46
SI. fr. 2, Dig. IV, 7
61. §6,/r. 3,D/V. XII,4
62. c. 24, Auth., coll. IV, ///. I, »(>r. 22
66. 1. 16, Cotf^ VII, 62
72. /. 8, Corfe VIII, 38
99. D. 37
Chapitre XLII
6. /. 4, Code III, 37
de consecratione, c. 17. D. i
II.//-. 2, D/V.IX, 2
16. /r. 80, Dig. XXXV, 2
17. c. 22, .Y I, 3
18. c. II, X 1,4
/;-. 9, Z)r^. X, 4
ig./r. 78, D/^. XXXII, 3
20. peut-être c 55, C» i, <; i
42.
49-
50.
S8.
68.
69.
70.
91.
109
Code III, 3
de consecratione, c. 92, D. 4
//-. 3. Di'o'. VIII, 4
c. 6, X 3, 41
fr.%,Dig.ll, 15
c. II, X 2, 23
/. s. Code IV, 19
/. 13, ibid.
l. 14, ibid.
c. 24,' Ca 32, q. 7
c. 2, X2, 6
/. 7, Corf« VI, 4
/. 14, Co^é! II, 8
de pœn. c. 42, D. 5
.c. 5, iH VI° 2, 14
i/« impubernm et aliis
de statu hominum
de xdilitio edicto
ad legein Juliam viajestatis
impudicas
qux infraudevi crediionini
non eniin
si qtuidnipes pauperietn fecisse dicitur
de damno infecto
de agnoscendis et alendis liheris
de conditionibus insertis
de alienatione
de condictione causa data
de nuptiis
de appellationibiis
de contrahenda et conniiittenda stipulatione
(si quando ?)
communi dividundo
sohnnitates
ad legein Aquiliatn
ad ïegem Falcidiam
cuin dilecîa
de consuetudine
ad exhibendum
de legatis
Paulianistae
ou c. 28, C» 2, q. 7 Paillas dicil
de pedaneis jtidicibus
accepisti
communia
de celébr. missar.
de transactionibus
de prxsumptionibits
instrumenta
non epistolis
non midis
si quis ciim noverca
accedens
de operis libertorum
de advocatis diversorum judicioruni
sunt plurcs
de sententia et rejudicata
R. M.
ADDENDA ET CORRIGENDA DU T. V
Page XVI, 1. 20, ajouter aptes moment : la lettre en question semble bien indiquer — ce qui n'a
jamais été remarqué — que R. était encore maître des requêtes au moment où il quitta
la France, perdant ainsi ipso facto I.1 fonction qu'il remplissait à la cour.
— XXXV, 1. 13, ajouter après 1526 : 1545, c'est-à-dire au moment où le T/cn- LîVre allait
paraître,
— Liv, 1. 29, ajouter après Ronsard : (ne pas omettre l'apparition du Livret de Folastries de
Ronsard, de nature si gauloise, en 1553) ;
— 4, 1. 19, lire : faictes ledict
— 6, 1. 17, lire : estez
— 9, n. 43, 1. 6, lire : brigandine
— 12, var., 68 E : genitaires, ajouter en note : de l'espagnol gineta, lance courte (R. E. R., V,
6). Le mot est ancien, cf. Godefroy : « une javeline ou une fewïfl/îv, autrement appellée
javeline d'Espagne ».
— 14, 1. 75, lire: corinthienes
— 15, 1. 93, chamailloit, ajouter en note : frappera coup d'espée, de hache ou autre chose de
fer sur un hamois ou un autre fer rude (Nicot). R. E. R., V, 135 et IX, 292.
— 15,1. 98, amadouoit, ajouter en note : frotter avec de l'amadou, sens primitif. Le sens
moral est courant dès le xvie s. Cf. R. E. R., IX, 291.
— 16, n. 140, ajouter : Servius, in ^n., 1,22, cite également cet adage comme exemple dédis
cours /.aT'àvTi'çpaaiv. R. E. R., IV, 552.
— 17, 1. 125, lire : Solomon
— 17, n. 147, 1. 2, lire: I, 4, 35.
— 17, 1. 150 : f cassé dans foy.
— 19, 1. 164, pasx., ajouter en note : repas, vieux mot encore en usage au xyii^ s.
— 19, n. 160, cette note s'applique également à la p. 16, 1. m.
— 19, n. 161, ajouter : cf. Sainéan, t. II, p. 195, forme livresque rabelaisienne, reflet du gas-
con gastadou, ravageur, forme employée par Des Périers et d'Aubigné.
— 20, n. 168, lire : IX, 234, n. i.
— 20, n. 169, lire : IX, 431.
— 22, n. 182, ajouter : v. Sainéan, t. II, 215 et 250.
— 23, 1, 219, inexpuisible, ajouter en note : Néologisme formé par R., d'après Erasme, Ad., I,
10, 33. Cf. R. E. R., VI, 227 et Sainéan, t. II, p. m.
— 25, n. 215, ajouter : Les religieux qui poursuivent les hérétiques sont souvent assimilés aux
mâtins. Voir R. E. R., VIII, 147.
— 28, 1. 21, lire : les quelz, des lors
— 28, n. 8, lire : franciscain français
— 30, 1. 70, lire : assieté
— 32, n. 29, lire : yîvdtjievo;
ADDENDA ET CORRIGENDA DU TOME V 385
je 32, n. 30, 1. 5, lire : VII, 376
- 32, n. 31, lire : quœsitis vix
- 38, 1. 81, estropiatz, ajouter en note: premier ex. de ce mot formé sur le gascon estroupiat.
Voir Sainéan, t. II, p. m et 194.
- 41, 1. 118, lire : Cela non force ».
43, var., 1. 15. E : lire : paeur
- 44, 1. ^},ltre : Qui rien ne preste est créature
- 44, 1. 45, lire : soit argent content?
- 46, 1. 62, lire : laquelle, scelon
- 47, 1. 86, lire : Aloïdes 35, Geans
- 1. 88-89, ^^^^ '■ ^^ sortant
- 49, 1. 110, au fond de l'Océan, ajouter en note : Cf. Virgile, Bue., I, 60; Erasme, Ad., I,
4, 74, et R. E. R., IV, 353, et VI, 229.
- 49, var., 1. 125 E : n'empruntant
- 52, 1. 29, lire : Patelin, voulant
- 58, 1. 100, interminée, ajouter en note : menacer (lat. interminari), latinisme courant au
xvie s. V. Sainéan, II, 74.
- 65,1. 46, lire : maintenant, entre autres
- 69,1. II, lire: despence
- 70, 1.37, lire : bonne est et par
- 71, var., 1. 41. F. : visaige
- 72, 1. 68, lire : induction que
- 77, 1. 54 méthode, ajouter en note : premier ex. de ce mot, Methodus se lit dans Vitruve
dans ce même sens. Cf. R. E. R., X, 382, et Sainéan, t. I, p. 8.
- 78, 1. 69, lire : repositoire, le germe
- 86, 1. 23, lire : explorerons, par les vers
- 88, 1. 5 S, supprimer l'appel après Romain
- ICI, lire : 85 ne la mangeroys et 90 — Je suys
- loi, 1. 90, lire : vault
- 102, I. 98, lire : scelon
- 106, numéroter les lignes 25, 30, 35, am lieu de 20, 25, 30.
- 106, var., lire : 1. 26. E : n'advient
- 106, var., lire : 1. 32. F : de sens, et supprimer {3i var. de la 1. 32.
- 1 10, 1. 90, lire : abaye l'estomach
121, 1. 122, lire : StSpa, et ajouter en var. : F : 8ojpa
- 121, n. 33, ajouter : Ce texte ainsi que tout le développement est emprunté au commen-
taire deServius, in Mn., III, 176. Cf. R. E. R., IV, 354
- 132, n. 28, 1. 4, lire : in pondère
- 134, n. 8, 1. 4, lire : yp^l' xafitvoï
- 150,1. 81, supprimer l'appel après Croquignoles
- 151,1. 2, inceste, ajouter en note : Les canonistes assimilent, en effet, les rapports avec une
Deo sacrata aux rapports avec une parente. Reguliairement vise plus bas la procédure
ordinaire en pareil cas.
- 153, Var., 1. 2, lire : 1. 17 au lieu de 1. 7.
- 156, Var., ajouter : 1. 50. F : Tersion
LE TIERS LIVRE. 49
386 LE TIERS LIVRE
Page 167,1, 9, lire : filopendoles
— 177,11. 32, /ir« : oùx ioîooUv.i [at) xat (ri... Mt'n~r.ti6v . . .
— 178, l. 78, lire : ton froc et ton domino et supprimer la var.
— 183, n. 7, I. 2, supprimer : qui n'existait pas encore
— 183, n. 14, L 5, lire : de 1400 à 1444
— 190, 1. 26-27, ^"''^ • l^s accoubla par geomantie
— 196, n. 77, 1. 5, lire : convenientes
— 206, n. 70, lire : qui appartient à la métropole, archiépiscopal
— 209, var. supprimer la var. délai. 18.
— 217, n. 31, 1. 2, lire : Sjaxpâaïa. 'La. Briefve
— 230, var., 1. 2, lire : — 1. 30. E : dyje
— 232, n. 22, lire : R. E. R., IX, 435.
— 232, n. 5,1. 4, lire : legihus
— 235, var., 1. 3,//re : 1. 29, E -.fnt
— 252, var.,1. 53. E: aulcun, lire -.aucun
— 262, var., 1. 41. A, E : aniye manque
— 262, n. 7, 1. 3, lire :§ 75
— 502, n. 44, lire: Pathelin, v. 747.
— 511, 1. 16, lire : comme bien sçavez etsupprimer la tur.
— 316, var., 1. 56, lire : aucun
— 3 19, var., 1. 32, supprimer la var.
— 327, n. 8, lire : VIII, 338
— 337,1. 152, /iVe : vostre
— 3 S 5> n. 66, lire : yXwGia
— 557, 1. 96, lire : feueilles et supprimer la var. de A
— 361, 1. 16, loups
— 362,1. 25, lire : morseaulx
— 368, 1. 1 2 3 , /;re s'esbatre
N. B. Nous n'avons pas signalé ici quelques variations isolées dans l'accentuation, ni, dans les
numéros des lignes des variantes, certaines différences d'une ligne, eu environ, avec les numéros
du texte, produites par des remaniements, et qui ne peuvent gêner en aucune manière les rappro-
chements avec le texte.
TABLE DES MATIÈRES DU TOME V.
PAGES
AVANT-PROPOS v*
INTRODUCTION
ÉTUDE SUR LE « TIERS LIVRE »
PAR Abel Lefranc
CHAPITRE I
LA GENÈSE ET l'hISTOIRE DU « TIERS LIVRE »
I . Rabelais de 1534a 1546 i
II . Rabelais et le pouvoir royal x
III . La publication du Tiers Livre xv
IV . Le prologue : date et signification xx
V. Un idéal de gouvernement et de justice chez Rabelais xxiv
VI. Rabelais et le sentiment national depuis Gargantua xxvii
VII . L'évolution des personnages du Tiers Livre xxviii
CHAPITRE II
LE « TIERS LIVRE » ET LA QUERELLE DES FEMMES
I . Les controverses de l'Amour et des Femmes avant le xvi* siècle. xxxi
II . La Querelle de l'Amour et des Femmes au xvr siècle xxxiv
III. André Tiraqueau et la Question des Femmes xxxvii
IV. Le rôle des femmes au temps de la Renaissance. La tradition
courtoise xli
V . Gratien Dupont. Evolution du sentiment. Grande controverse
féminine. LAmye de Court et La Parfaicte Amye. Polémiques
suscitées par ces ouvrages. Rabelais s'y trouve mêlé xliii
388 TABLE DES MATIÈRES DU TOME V
VI. Caractère du Tiers Livre. Contrastes qu'il offre avec les précé-
dents. Le Songe de Panlagniel de François Habert a donné à
Rabelais l'idée générale des consultations et plusieurs thèmes
de son livre . Le Fort inexpugnable de François de Billon .
Preuves décisives qu'il apporte au sujet des rapports qui exis-
tent entre le Tiers Livre et la Querelle des Femmes
LVI
CHAPITRE m
LA RÉALITÉ DANS LE « TIERS LIVRE »
I . Raminagrobis lxx
II. Her Trippa lxxiv
m. Hippothadée lxxx
IV . Rondibilis lxxxiv
V. Trouillogan lxxxvi
VI . Bridoye et Perrin Dendin lxxxviii
VII . Trinquamelle xc
VIII . Géographie et topographie xciv
IX . Les souvenirs régionaux xcviii
NOTRE TEXTE cii
PAR Jean Porcher
Fac-similé du titre de l'édition de 1552 (hors-texte) page i
LE TIERS LIVRE DES FAICTZ ET DICTS HEROÏQUES DU
BON PANTAGRUEL COMPOSÉ PAR iM. FRAN. RABELAIS
DOCTEUR EN MEDICINE page i
FRANÇOIS RABELAIS a l'esprit de la royxe de Navarre 2
Privilège du Roy 3
PROLOGUE DU DOCTEUR RABELAIS, AUTHEUR DU LIVRE 5
Chapitre I. — Comment Pantagruel transporta une colonie de Uto-
piens en Dipsodie 27
TABLE DES MATIERES DU TOME V 389
PAGES
Chapitre II. — Comment Panurgc feut faict chastellain de Salmi-
guondin en Dipsodie, et mangeoit son bled en herbe 34
Chapitre III. — Comment Panurge loue les debteurs et emprunteurs. 42
Chapitre IIII. — Continuation du discours de Panurge, à la louange
des presteurs et debteurs 51
Chapitre V. — Comment Pantagruel déteste les debteurs et
emprunteurs 59
Chapitre VI. — Pourquoy les nouveaulx mariez estoient exemptz
d'aller en guerre 63
Chapitre VII. — Comment Panurge avoit la pusse en l'aureille, et
désista porter sa magnificque braguette 68
Chapitre VIII. — Comment la braguette est première pièce de har-
nois entre gens de guerre 74
Chapitre IX. — Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour
sçavoir s'il se doibt marier 80
Chapitre X. — Comment Pantragruel remonstre à Panurge diffi-
cile chose estre le conseil de mariage, et des sors homériques et
virgilianes 8 >
Chapitre — XI. Comment Pantagruel remonstre le sort des dez
estre illicite 92
Chapitre XII. — Comment Pantagruel explore par sors virgilianes
quel sera le mariage de Panurge 96
Chapitre XIII. — Comment Pantagruel conseille Panurge prévoir
l'heur ou malheur de son mariage par songes 104
Chapitre XIIII. — Le songe de Panurge et interprétation d'icelluv. 115
Chapitre XV. — Excuse de Panurge, et exposition de caballe monas-
ticque en matière de beuf salle 123
Chapitre XVI. — Comment Pantagruel conseille à Panurge de con-
férer avecques une sibylle de Panzoust 128
Chapitre XVII. — Comment Panurge parle à la sibylle de Panzoust. 1 3 3
Chapitre XVIII. — Comment Pantagruel et Panurge diversement
exposent les vers de la sibylle de Panzoust 140
Chapitre XIX. — Comment Pantagruel loue le conseil des muetz. 147
Chapitre XX. — Comment Nazdecabre par signes respond à Panurge. 1 5 3
390 TABLE DES MATIERES DU TOME V
PAGES
Chapitre XXI. — Comment Panurge prent conseil d'ung vieil
poëte François nommé Raminagrobis i6o
Chapitre XXII. — Comment Panurge patrocine à l'ordre des
fratres Mendians 167
Chapitre XXIII. — Comment Panurge faict discours pour retour-
ner à Raminagrobis 173
Chapitre XXIV. — Comment Panurge prend conseil de Epistemon. 182
Chapitre XXV, — Comment Panurge se conseille à Her Trippa. . . 188
Chapitre XXVI. — Comment Panurge prent conseil de frère Jan
des Entommeures 201
Chapitre XXVII. — Comment frère Jan joyeusement conseille
Panurge 208
Chapitre XXVIII. — Comment frère Jan reconforte Panurge sus
le doubte de Coqùage 214
Chapitre XXIX. — Comment Pantagruel faict assemblée d'un théo-
logien, d'un medicin, d'un légiste et d'un philosophe, pour la
perplexité de Panurge 225
Chapitre XXX. — Comment Hippothadée, théologien, donne con-
seil à Panurge sus l'entreprinse de mariage 229
Chapitre XXXI. — Comment Rondibilis, medicin, conseille
Panurge 234
Chapitre XXXII. — Comment Rondibilis declaire Coqiiage estre
naturellement des apennages de mariage 243
Chapitre XXXIII. — Comment Rondibilis, medicin, donne remède
à Coqûage 250
Chapitre XXXIIII. — Comment les femmes ordinairement appetent
choses défendues 254
Chapitre XXXV. — Comment Trouillogan, philosophe, traicte la
difficulté de mariage 260
Chapitre XXXVI. — Continuation des responses de Trouillogan,
philosophe ephecticque et pyrrhonien 264
Chapitre XXXVII. — Comment Pantagruel persuade à Panurge
prendre conseil de quelque fol 272
Chapitre XXXVIII. — Comment par Pantagruel et Panurge est
Triboullet blasonné 277
TABLE DES MATIERES DU TOME V 391
PAGES
Chapitre XXXIX. — Comment Pantagruel assiste au jugement du
juge Bridoye, lequel sententioit les procès au sort des dez 285
Chapitre XL. — Comment Bridoye expose les causes pourquoy il
visitoit les procès qu'il decidoit par le sort des dez 292
Chapitre XLI. — Comment Bridoye narre l'histoire de Tapoincteur
des procès 257
Chapitre XLII. — Comment naissent les procès, et comment ilz
viennent à perfection 304
Chapitre XLIII. — Comment Pantagruel excuse Bridoye sus les
jugemens faictz au sort des dez 311
Chapitre XLIIII. — Comment Pantagruel raconte une estrange
histoire des perplexitez du jugement humain 314
Chapitre XLV. — Comment Panurge se conseille à Triboullet. . . 318
Chapitre XLVI. — Comment Pantagruel et Panurge diversement
interprètent les parolles de Triboullet 323
Chapitre XLVII. — Comment Pantagruel et Panurge délibèrent
visiter l'oracle de la Dive Bouteille 326
Chapitre XL VIII. — Comment Gargantua remonstre n'estre licite
es enfans soy marier sans le sceu et adveu de leurs pères et mères. 330
Chapitre XLIX. — Comment Pantagruel feistses aprestz pour mon-
ter sus mer, et de l'herbe nommée Pantagruelion 338
Chapitre L. — Comment doibt estre préparé et mis en œuvre le
célèbre Pantagruelion 345
Chapitre LI. — Pourquoy est dicte Pantagruelion, et des admirables
vertus d'icelle 358
Chapitre LIL — Comment certaine espèce de Pantagruelion ne
peut estre par feu consommée 370
Ouvrages consultés 379
Références juridiques des chapitres XXXIX à XLII 381
Addenda et corrigenda du tome V 384
Table des matières du tome V 387
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS. — MCMXXXI.
o
PQ
1682
LU
1912
t. 5
Rabelais, Frangois
Oeuvres
PLEASE DO NOT REMOVE
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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY